Dans le silence obscur du cœur de la station, le temps semblait figé. Shayn, concentré sur son écran holographique, travaillait depuis des heures, dans la lumière bleutée qui émanait de l’énorme sphère au-dessus de sa tête.
Le problème de la réactivation des trois portails dans la salle d’observation se révélait suffisamment ardu pour occuper la totalité de son esprit, et l’empêcher de divaguer vers des pensées bien trop désagréables.
L’intelligence artificielle n’ayant pas été conçue pour occuper une station spatiale, ou pour contrôler des portails, avait encore besoin de temps pour reconfigurer sa programmation. Heureusement, les réparations les plus urgentes avaient été terminées et la station opérait presque au maximum de ses capacités. Le risque qu’ils meurent tous dans d’atroces souffrances avait disparu — ou du moins s’était éloigné — et les rescapés pouvaient respirer.
Shayn tapa quelques commandes et entra des données dans les équations qu’il s’efforçait de terminer. Puis, il lança la simulation. Il poussa un soupir et se frotta les yeux. Il ne savait plus depuis quand il n’avait pas dormi d’un sommeil reposant. L’épuisement pesait sur lui et menaçait de le faire sombrer. Pourtant, la simple idée de plonger à nouveau dans ses cauchemars le terrifiait.
— Votre rythme cardiaque est trop élevé, docteur Shayn, intervint l’entité. Vous devriez vous reposer.
Le scientifique n’eut même pas la force de rétorquer une réponse sarcastique. Les dialogues avec l’IA étaient toujours régénérants pour lui, car elle répondait à ces réparties de manière de plus en plus fine et pertinente. Cependant, depuis une semaine, il ne prenait plus autant de plaisir à leurs échanges.
— Docteur ? insista-t-elle.
— Quand j’aurais terminé ça.
— Éviter le sommeil n’est pas une bonne idée. Vous ne tiendrez pas longtemps à ce rythme.
— Tu n’es pas mon psychiatre, IA, lança-t-il d’un ton irrité.
— J’ai pourtant accès à toutes les bases de données de la mission. Elles comportent une bonne quantité d’informations sur la psyché humaine.
Shayn leva les yeux au ciel. Il tourna son fauteuil et fusilla la sphère du regard.
— Cela ne fait pas de toi une spécialiste pour autant.
Il claqua des doigts alors qu’une idée fusait dans son cerveau.
— Changement de sujet : il serait temps de te donner un nom. On ne va pas t’appeler éternellement IA.
— Les noms semblent importants pour les humains, en effet.
— Et pas pour les IA ?
— Je portais le nom de mon vaisseau. Traduit dans votre langage commun, ça donne : Ephéritansiatorn.
Shayn grimaça.
— On ne va pas t’appeler comme ça.
— Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais choisir mon nom.
— C’est ton droit, acquiesça Shayn, en jetant un coup d’œil à son écran.
La simulation tournait toujours. Il se rabattit contre le dossier de son fauteuil. Une migraine s’éveillait doucement. Le silence tomba dans la pièce immense. Shayn ne fit rien pour le dissiper. Il ferma les yeux.
Un bruit de pas le tira de son demi-sommeil. Combien de temps avait-il somnolé ainsi ? Il porta son regard vers l’entrée de la salle et aperçut la haute silhouette de Trevor.
Le chef de la sécurité attrapa la seconde chaise, la rapprocha de Shayn et s’y installa nonchalamment.
— Qu’est-ce que tu fais là ? l’accueillit Shayn, d’un ton froid.
Il grimaça : il avait parlé plus sèchement qu’il ne le souhaitait. Mais Trevor ne s’en formalisa pas.
— Ta compagne de travail semble penser que cela fait trop longtemps que tu es ici.
Shayn écarquilla les yeux et jeta un autre regard furibond à la sphère inerte.
— Cela fait partie de mes attributions de veiller sur mon équipage, docteur, répliqua l’IA.
— J’ai du travail, affirma le jeune homme.
Il jeta un regard en coin à son ami. Celui-ci soupira.
— Elle t’a demandé, souffla-t-il.
— Tu es venu me chercher pour…
— Non. Je lui ai dit que c’était impossible. De toute manière, nous avons décidé de sa punition.
— Oh !
Shayn savait qu’Illyane devait être jugé ce jour-là. C’était l’une des raisons qui l’avaient poussé à rester le plus loin possible des niveaux supérieurs.
— Nous l’avons écouté, continua Trevor. Puis nous avons longuement discuté. Nous ne pouvons pas la garder emprisonnée sur la Station et nous ne pouvons pas la laisser vadrouiller. Nous allons l’exiler sur la planète.
Trevor s’interrompit, le temps de jeter un coup d’œil à son ami. Celui-ci écoutait, le regard perdu dans le vide. Son visage pâle et ses cernes reflétaient son épuisement. Il avait été témoin de ses cauchemars. Il comprenait ce désir de ne pas s’abandonner au sommeil, mais son ami ne pouvait pas continuer ainsi.
— Nous en avons discuté avec Altarius par radio, reprit-il. Il est d’accord pour l’accueillir. Peut-être qu’ils pourront l’aider.
— L’aider ? murmura Shayn.
Son visage se crispa. Il tourna son regard hanté vers son ami.
— Elle aurait pu choisir de ne pas aller au bout. Elle avait perdu tout contact avec l’Église ; elle aurait pu… Elle a choisi de m’assassiner. De me faire souffrir !
— J’en suis conscient.
— Et maintenant elle est persuadée que ma survie est due à sa divinité, que j’ai une mission. Illyane est perdue, Trevor.
— Peut-être. Peut-être pas. Si j’ai pu en sortir, alors…
Shayn se leva d’un bond et fit les cents pas.
— Je ne peux pas penser à ça maintenant, Trevor. Je ne veux pas penser à elle !
Trevor leva les mains en signe d’apaisement.
— Tu as raison. Je suis désolé. Je venais juste te prévenir. Et je m’inquiète pour toi.
Shayn secoua la tête.
— Je vais bien.
— C’est faux et tu le sais, rétorqua Trevor, d’un ton ferme. Depuis combien de temps n’as-tu pas eu une vraie nuit de sommeil ?
Le scientifique se frotta les yeux.
— J’ai l’habitude de ne pas dormir beaucoup…
— Ce n’est pas ce que je te demande !
— Demande à IA ! lâcha-t-il, avec un geste véhément. Je suis certain qu’elle sait exactement tout ce que je fais à la seconde près…
— Comme pour tous les membres de l’équipage, intervint l’entité. Et appelez-moi Pandora.
Shayn ouvrit la bouche, estomaqué. Trevor leva un sourcil.
— Pandora ?
— J’ai mis à jour mes bases de données sur les mythes fondateurs de votre civilisation, sur Palladine. Et j’ai trouvé que l’histoire de Pandora, qui a ouvert la boite contenant tous les maux du monde en ne gardant que l’espoir me convenait bien.
— Pandora, donc. Ça me va, répondit Trevor.
— C’est un bon choix, approuva Shayn.
Le silence retomba entre les deux amis. Shayn allait l’interrompre quand une sonnerie attira son attention vers l’écran. Il revint à son poste et le parcourut du regard. Un sourire fragile éclaira son visage.
— Ça a l’air de fonctionner.
Trevor s’approcha, curieux.
— Je crois que j’ai trouvé un moyen de remettre en route les portails.
— Est-ce une bonne idée ?
Shayn leva les yeux vers le chef de la sécurité.
— Si on veut rentrer un jour dans notre système, c’est sans doute la meilleure possibilité.
— Qui n’est pas sans danger.
— Comme toujours.
Shayn se redressa et croisa les bras. Il fixa silencieusement Trevor.
— Que va faire ton programme ? demanda celui-ci.
— Nous donner accès aux portails : protocoles, base de données, destinations, etc.… Une fois que… Pandora aura analysé tout ça, nous aurons une bonne idée de la manière dont on pourra les utiliser.
— Aucune mise en route intempestive, Shayn. Je ne veux pas voir débarquer ces créatures dans notre salon.
Shayn leva la main.
— Promis.
Trevor laissa errer son regard pensif sur la sphère contenant l’IA.
— Tu crois que…, murmura-t-il, tu crois qu’on va finalement s’en sortir.
Shayn, soudain ému, posa une main sur son épaule.
— On s’en est déjà sorti, répondit-il. Et on continuera.

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