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tome 1, Chapitre 34 « Le feu aux poudres » tome 1, Chapitre 34

Le retour à Ætheria m'arracha un sourire. Revenir sur ce quai que j'avais quitté quelques mois auparavant était émouvant, je ne pouvais le nier : ce décor avait accompagné ma décision de partir, ma décision de découvrir mes origines, ma décision de déterrer la vérité. Si j'étais montée dans le Voyageur des Horizons avec la boule au ventre et cette impression de trahir mes parents, j'en descendais le cœur plus léger que jamais.

Comme si tout ce qu'il venait de se passer restait à bord du train à l'image de bagages oubliés et perdus.

L'air de Terraüris était plus chaud que dans le nord et je me délectai de cette douceur annonciatrice du printemps. L'hiver se terminait avec un retour aux sources et du feu aux poudres. Tandis que je rentrais chez moi, le peuple d'Ignisoria se battait pour retrouver une régence fidèle, honnête et loyale. Car, je devais bien l'avouer : c'était une vraie révolution qui était en train d'avoir lieu, à des kilomètres d'ici, et dont j'étais la clé.

Mais ici, à Ætheria, rien ne pourrait m'atteindre, pas même une braise ou la fumée. J'étais loin, protégée et en sécurité. L'empereur n'avait aucun droit hors des limites de son pays. J'étais libre. Libérée d'un passé pesant et d'une vérité violente. Prête à prendre mon avenir en main. Un avenir qui m'appartenait et qui ne portait pas de couronne.

Sur le quai, sac à la main, je patientai. J'avais déjà dit au revoir à tout l'équipage qui m'avait de nouveau accueilli pour le retour et avec qui j'avais partagé de chouettes moments. Avoir travaillé au sein de ce train m'avait beaucoup enseigné. Mais même si j'avais trouvé mon poste assez plaisant, je n'étais pas prête à en faire un métier. J'ignorai ce que je ferais encore ; mais j'avais un besoin de transmission qui se faisait de plus en prégnant dans mon corps.

Raconter des histoires. Raconte l'Histoire.

Ce que je faisais déjà lorsque j'étais à la maison, avec tous ces enfants pour lesquels nous étions une famille d'accueil. Ma vocation se trouvait peut-être là.

Devant la porte du Voyageur des Horizons, j'observai Mei-Lin retenir Nikolaï. Je souriais, attendris. Elle avait beau être stricte et sévère dans son travail, la responsable des contrôleurs était finalement très attentionnée et aimante, protectrice même. Je me demandais, après toutes ces années, comment Nikolaï la considérait. En l'observant sourire tendrement, je conclus que leur relation était presque celle d'une mère et de son enfant. Cette pensée me réchauffa le cœur.

— On est attendu, finit par dire Nikolaï alors que Mei-Lin changeait de sujet de conversation. Je t'appelle, ne t'inquiète pas.

Il l'enlaça, une dernière fois, répondit à une poignée de main de Mateo et me rejoint, sa valise traînant bruyamment derrière lui. Je fis un dernier salut à l'ensemble des membres du personnel présents pour célébrer notre départ et m'engageai sur le quai, bien décidée à prendre le premier tramway disponible pour rentrer chez moi.

— Hé, pas si vite ! me héla Nikolaï, peinant à me suivre. Tu es si pressée que ça ?

— Maintenant que je suis là, oui.

Il rit et pressa le pas pour rester à mon niveau. Nous traversions le hall précipitamment, un grand sourire aux lèvres, et déboulions dans la rue, regardant à droite, à gauche, pour repérer la station la plus proche. Un tram approchait. Nous nous élancions avant que les portes automatiques ne se ferment et nous riions de notre course une fois à l'intérieur.

— Je crois que ma valise est morte, déplora Nikolaï, essoufflé.

La poignée amovible demeurait entre ses doigts et je ris de plus belle en voyant sa mine déconfite. Une fois calmée, et mon souffle retrouvé, je m'assis sur un strapontin et regardai défiler les rues, les commerces et les passants d'Ætheria. Je ne pus empêcher mes derniers souvenirs de la vie à bord du Voyageur des Horizons d'accompagner ma contemplation et une certaine nostalgie prit possession de mes sens lorsque les images affluèrent dans mon esprit. Je baissai les yeux sur mon poignet pour redécouvrir le bijou qui ornait désormais mon poignet. Un train, très fin, était relié des deux côtés par une chaîne en or aux mailles resserrées. C'était le cadeau de chaque membre du personnel du train, offert lors de notre dernier repas tous ensemble, la veille au soir. Nikolaï, lui, arborait fièrement une chevalière avec ses initiales, et avait dû faire de la place dans sa valise pour y ajouter un nouveau veston de costume brodé d'un N et d'un S et un coffret de parfum, eau de toilette et crème parfumée. L'odeur boisée et épicée me chatouillait les narines tandis que le tramway s'enfonçait vers les banlieues de la capitale, s'éloignant minute après minute du centre-ville.

Quand nous atteignions notre destination, je mis un petit coup de coude à Nikolaï et nous nous levions d'un même mouvement en attendant que les portes ne s'ouvrent. Mes yeux plongés dans les siens, je vis alors toute l'anxiété qu'il tentait de me cacher et lui prit aussitôt la main pour le rassurer.  Je savais que mon regard ne suffirait pas et me penchai en avant pour déposer un baiser sur sa joue. Ses iris noisette pétillèrent de nouveau et nous quittions la rame, nos bagages à la main. Je baissai les yeux sur ma montre et pressai de nouveau le pas pour atteindre l'arrêt de bus le plus proche, à une petite centaine de mètres de là. Les yeux rivés sur le tableau de passage, je sentais mon cœur battre à tout rompre à mesure que j'approchai de la fin de mon voyage.

— Il y a un train tous les combien de temps ?

Nikolaï s'assit sur le banc et se débarrassa de son écharpe qui lui tenait visiblement trop chaud.

— Toutes les heures. Le prochain est dans dix minutes.

— Parfait.

Il posa sa valise à plat, l'ouvrit et en sorti une petite trousse noire. Je l'observai se recoiffer dans le petit miroir de poche, remettre du parfum et ne pus m'empêcher de lâcher un petit rire.

— Quoi ? Je rencontre tes parents !

— Et tu es parfait, ne t'en fais pas.

Il me fit une grimace. Je restai debout, regardant la route avec appréhension, impatiente de voir surgir l'autobus qui me ramènerait chez mes parents.

Chez moi. Je rentrais chez moi. Je peinais parfois encore à y croire.

Je l'entendis au loin et le vit apparaître au détour du virage. Excitée, j'attrapai mon sac et tendis la main de peur qu'il nous rate. Une fois installée, je ne pus retenir mon excitation : je ne cessai de gigoter sur mon siège, un grand sourire aux lèvres, les yeux allant et venant dans le paysage, scrutant les moindres détails qui me rappelaient l'endroit où j'avais grandi. Plus l'autobus s'enfonçait dans la campagne, plus les lieux étaient familiers. Je repérais mon école primaire, le chemin que j'empruntai avec ma mère pour aller au marché, l'arbre dans lequel j'avais grimpé, enfant. Il ne fallut pas plus d'une ou deux minutes de plus pour que le véhicule s'arrête sur la petite place et nous laisse descendre.

L'air était sec, ici, plus sec qu'en ville, et je redécouvrais avec bonheur l'odeur des champs, du printemps naissant dans les arbres et de la terre mouillée. Je rabattis les pans de mon manteau sur mon cou, me protégeant d'une brise fraîche, dernier relent de l'hiver, et m'engageai sur la petite route qui menait à la maison familiale.

— Qu'est-ce que ça fait de rentrer ?

La question de Nikolaï me surprit et en me tournant vers lui, j'aperçus une pointe de tristesse dans ses yeux. Il m'avait raconté son enfance, que sa grand-mère avait été la seule famille qu'il ait jamais connue. Désormais, à cause de moi, en grande partie, il ne pourrait remettre les pieds à Lirennia, là où vivaient ses parents. Je baissai les yeux sur le sentier, sans savoir que répondre exactement. Que pouvait-on dire à quelqu'un qui tirait un trait sur son passé, définitivement ?

— Ne te méprends pas, je ne suis pas malheureux d'être ici, reprit-il. Je me demande juste ce qu'il se serait passé si j'étais allé les voir. S'ils m'auraient accueilli. S'ils auraient été fiers de moi.

J'acquiesçai, tout simplement, incapable de renchérir. Il n'ajouta plus rien jusqu'au portail de la maison. Je me figeai un instant et attrapai la main de Nikolaï dans la mienne.

— Tu penses que tu pourras revenir à Lirennia ? Leur pardonner ?

Il prit une grande inspiration et haussa les épaules. Puis, dans un sourire, il me dit :

— C'est pas important, pour l'instant. Je crois que quelqu'un t'attend.

Je suivis son regard et aperçut, sur le pas de la porte, une femme que j'aurais pu reconnaître entre mille. Un sourire égaya mon visage, une larme s'échappa de mon œil. À pas vifs, je réduisis la distance qui me séparait de ma mère et la serrai dans mes bras une fois à sa hauteur.

— Oh, ma Lena ! Tu es rentrée.

Je resserrai mon étreinte, un peu plus, et entendit des pas s'approcher. Je me détachai de ma mère pour faire la bise à mon père, un large sourire sur mes lèvres.

— Tu ne nous présentes pas ton ami ?

Je pouffai, ayant presque oublié Nikolaï qui patientait dans mon dos.

— C'est Nikolaï. Nikolaï, voici mes parents.

Il embrassa ma mère, serra la main de mon père, et, aussitôt, se rapprocha de moi.

— Venez, ne restez pas dans l'entrée !

J'entraînai Nikolaï avec moi et découvris, dans la salle à manger, que la table avait été dressée rien que pour nous quatre. J'interrogeai ma mère du regard, surprise que les enfants soient absents, et appris qu'elle avait préféré les laisser à l'école pour nous permettre d'arriver dans le calme. Je la remerciai et m'assit à ma place habituelle, celle qui m'était attitrée depuis mon enfance. Nikolaï pris la place à côté de moi, faisant face à mon père qui faisait semblant de ne pas lui accorder trop d'attention — mais je voyais bien son regard curieux qui se posait, de temps en temps, sur mon partenaire.

— Vous avez vu ce qu'il se passe à Lirennia ? Vous avez bien fait de partir avant que ça dégénère !

Je lançai un regard à Niko qui se racla la gorge discrètement.

— Nous avons vu, sacrée histoire, répliquai-je sans pouvoir me départir d'un sourire.

Mon père engagea la conversation sur le sujet, prétextant qu'il avait toujours su qu'il y avait quelque chose de louche avec les Brekkenbridge, et je détournai le regard pour observer ma mère. Ce que j'ignorai, c'était qu'elle aussi, me regardait. Le rouge aux joues, je la vis me glisser un clin d'oeil complice et mon coeur se serra dans ma poitrine.

Elle savait.

Moi qui avait eu peur de leur avouer la vérité, moi qui avait imaginé mille scénarios pour trouver la meilleure manière de leur en parler, moi qui avait craint leur réaction, je me sentis alors rassurée. Ils savaient. Ma mère savait.

Je cherchai la main de Nikolaï, sous la table, et serrai ses doigts entre les miens. Je me perdis alors dans son regard et dans son sourire qui répondait parfaitement au mien. Il n'y avait plus de doutes, plus de peur.

Mon voyage vers le passé était terminé.

Ma nouvelle vie pouvait commencer.


Texte publié par Elodye H. Fredwell, 25 mars 2026 à 14h56
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