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Tome 1, Chapitre 4 « Un Monde sans Visage » Tome 1, Chapitre 4
Je ne sais pas où et comment j’ai dormi cette nuit. Mais lorsque je me réveille, je suis couché en chien de fusil sur le tapis de la salle de bain et des étoiles papillonnent encore dans mes yeux. Machinalement je passe une main derrière la tête. Aucun doute la bosse est là, ronde, joufflue et surtout douloureuse, elle vient me rappeler le coup reçu cette nuit en Italie. J’essaie de me relever en prenant appui sur le rebord, mais la tête me tourne et mes articulations douloureuses sont encore paralysées. Prenant mon mal en patience, j’étire doucement mes membres ankylosés et chasse les fourmis qui les ont envahis. Je me donne l’impression d’être un Gulliver d’opérette, sans les lilliputiens. Enfin j’arrive à me mettre debout, manquant de glisser sur la faïence. En contemplant mon reflet dans le miroir, je me dis qu’un vampire fraîchement sorti de sa tombe aurait bien meilleur mine. En plus, j’ai le motif de mon tapis imprimé sur la moitié de mon visage, ce qui n’est pas du meilleur goût. D’autant que les poils, qui me collent à la peau, donnent naissance à une seconde barbe très laide.
    
    Une demi-heure plus tard, je suis déjà dans de meilleures dispositions, l’esprit nettement plus vif. Habillé d’une robe de bain, je monte dans ma chambre prendre des vêtements propres. Les autres iront chez le blanchisseur un peu plus tard. Cependant j’ai entendu dire, que d’ici quelques mois, les ménagères seraient soulagées par l’arrivée de machines blanchisseuses électromécaniques, adaptées aux besoins des familles. En attendant, je farfouille un peu dans l’armoire à la recherche d’un costume suffisamment élégant pour donner le change auprès des personnes que je désire rencontrer. Je sais pertinemment que l’habit ne fait le moine. Hélas par les temps qui courent, les faits me donnent trop souvent tort. Rares, en effet sont les personnes, à qui je puis confier mon secret. A ma connaissance je ne les compte que sur les doigts d’une main, à peine deux. Quand je sors de ma chambre je ressemble à l’un de ces dandys que l’on peut apercevoir dans les soirées mondaines. En toute honnêteté, je me fais plus l’effet de ressembler à un clown plutôt qu’à un gentleman. Prenant ensuite une écharpe blanche et un haut-de-forme, je redescends dans mon bureau pour m’ôter un doute de l’esprit. Je reprends le carnet de madame Obligay et ouvre une page au hasard, un arlequin au visage peint. Je l’examine de nouveau à l’aide de ma loupe éthérique. Frénétiquement j’examine d’autres portraits, aucun ne possède de visage sous ce masque. J’envisage l’hypothèse que madame Obligay, ne sachant pas dessiner un faciès humain, l’aura délibérément remplacé par ce masque, pourtant je la rejette aussitôt. L’ensemble de l’œuvre me fait l’effet d’une grande maîtrise technique et artistique. Je n’ai donc pas tort d’aller faire un tour à l’Institut de Neurophysique de la Sorbonne, j’y trouverai certainement des réponses à mes interrogations au sujet de ma cliente. De plus la nature onirique de ce masque m’incite à croire que madame Obligay a été possédée par une entité qui lui aura fait dessiner ces mystérieuses illustrations. Mais pour le moment, plus que sa nature, c’est le choix de ma cliente comme réceptacle qui m’intrigue le plus. J’ai mon idée et j’espère bien la voir confirmée en allant à Paris. Ding, ding, ding… ding, lentement l’horloge égrène ses coups. Neuf, dix… je réalise alors dans quelle pénombre je me trouve. Tout est resté en l’état depuis cette nuit : la lampe de bureau vacillante, les volets fermés laissent à peine passer la lumière d’un jour, qui s’infiltre par la cheminée, où repose les cendres froides d’un ancien bûcher, à moins que ce ne soit un autodafé.
    
    Cependant je ne veux pas perdre plus de temps et je range de nouveau le précieux carnet mon coffre onirique. Je passe l’écharpe autour de ma nuque, enfile le haut-de-forme, ne me manque plus que la canne pour être la parfaite caricature de ce personnage de roman-feuilleton, Arsène Lupin. Je ferme soigneusement mon bureau, ayant pris soin d’éteindre ma lampe avant de sortir. Dans l’entrée je me saisis d’une veste en laine noire et ouvre la porte, qui me bouscule sous le coup d’une violente bourrasque.
    Je n’ai pas mis un pied dehors qu’une sensation étrange me saisit. Tout d’abord une fraîcheur qui s’insinue, puis une humidité qui s’infiltre et enfin le flocon qui chatouille la peau nue. Lentement mon regard se coule vers mes chevilles, où j’y découvre mes pieds encore prisonniers de leur paire de mules. Intérieurement je ris du ridicule de la scène : j’imagine sans peine mon arrivé à la Sorbonne, encore chaussé de ces confortables chausses. Heureusement que la neige tome drue ce matin. Relevant précipitamment le pied, je manque de peu de trébucher et de verser encore une fois sur mes fondamentaux. Bref, dix minutes plus tard je suis de nouveau le nez dehors, chaussettes et bottes fourrées aux pieds, au lieu de mes incongrues, et néanmoins confortables, charentaises. J’enfile ensuite mes raquettes, je n’ai guère envie de me fondre avec la neige immaculée. Rapidement je réalise qu’il me sera impossible de me rendre à la Sorbonne avec un fiacre avec une pareille épaisseur de poudreuse. Mais tandis que j’en suis à ces réflexions météorologiques, mon ventre vient se rappeler douloureusement à mon souvenir. Finalement n’écoutant que ma faim et ma gourmandise, je m’en vais en quête d’un lieu où je pourrai l’assouvir sans coup férir. Seulement, à en croire les rues désertes, je ne suis pas certain trouver un lieu d’asile par ici. Et après plusieurs minutes de marche infructueuse je renonce temporairement à ma quête. Avisant le passage d’un trolleybus en direction des grands boulevards, je m’empresse de le rattraper avant qu’il n’arrive à sa station. Peu importe où il me perdra, j’ai seulement besoin d’un refuge certain et gourmand pour le moment. C’est d’ailleurs avec étonnement, que le chauffeur accède à ma demande en me fournissant l’adresse d’un bistrot à quelques minutes de la porte de Vanves, son terminus. Encore une fois je suis étonné par la réaction de ce chauffeur, qu’y a-t-il d’incongru à s’enquérir d’un lieu où se restaurer ? Sans doute, un gentleman ne doit-il pas fréquenter ce genre d’établissement ou plus simplement ne pas prendre ce genre de moyen de transport. En général, ne préfère-il pas rester chez lui par pareil temps, à moins qu’il ne se rende dans son club privé. Enfin, laissons là de côté ces considérations et prenons plutôt place, ce qui n’est pas sans me poser certains problèmes. Au moins lorsque qu’il ne reste plus une seule place assise, je n’ai qu’une seule solution, rester debout. Mais là, non ! Il y a plus de place que je ne le souhaiterai et je me retrouve face à un choix impossible. Finalement plutôt que de tergiverser, en tournant en rond dans le véhicule, je reste debout ce qui attire immédiatement les regards interrogateurs des rares passagers. Hélas pas moins de dix minutes plus tard, je me retrouve les quatre fers en l’air à cause d’un arrêt brutal de la motrice. Penaud je me relève et m’assois dans un coin, sourd aux quelques rires qui ont fusé. À peine installé, je m’endors rapidement, bercé par le galop des boggies.
    
    Soudainement j’ouvre les yeux. Je suis dans le trolleybus et la tempête fait toujours rage dehors. Je m’en vais pour refermer mes yeux, quand quelque chose m’interpelle. Sous nos yeux ébahis, une tornade est en train de naître. Cela n’aurait rien de surprenant, si elle n’était pas composée d’un mélange de neige blanche et de neige noire… Seulement, je suis le seul troublé par cet insolite spectacle, les autres passagers semblent l’occulter. Pendant ce temps le véhicule poursuit sa course folle au travers de la ville. Mais alors que nous nous rapprochons de Paris et que la tempête paraît s’assagir, je jette un coup d’œil en direction de la tour Eiffel. Ce que je vois me stupéfie et me glace d’effroi. Le spectacle est si invraisemblable, que je suis bien en peine de vous en tracer quelques mots. Non pas que ces derniers me manquent, mais une peur irraisonnée m’a saisi et me paralyse, comme si quelques souvenirs enfouis refaisaient surface. Je ne respire plus, tout mon être se fige à mesure que nous approchons. Vais-je mourir ? Je vois mon souffle s’échapper, en même qu’une main glacée vient m’enserrer le cœur. Curieusement je ne suis nullement effrayé de voir ainsi ma vie s’échapper. C’est un sentiment de plénitude et de quiétude qui m’envahit. Et alors que je me sens me libérer de mes chaînes terrestres, une clameur retentit à mes oreilles :
    – Porte de Vanves ! Ter… minus ! Porte de Vanves ! Terrr… minus !
    
    J’essaie d’ouvrir une paupière, puis l’autre, mais elles sont comme scellées par du plomb. J’entends la voix de crécelle du chauffeur, qui fait son annonce à la cantonade. Mais rien à faire, mes yeux refusent de s’ouvrir. Ce n’est que lorsque que le chauffeur me secoue l’épaule, que j’arrive à sortir de la torpeur dans laquelle j’avais sombré.
    – Monsieur ! Monsieur ! Réveillez-vous !
    – Que… que… euh, sommes-nous au terminus ? balbutie-je
    – Oui ! Bien sûr ! Je dois conduire le trolleybus au dépôt. Excusez ma rudesse, mais vous ne vous réveilliez pas.
    – Oh ! Ce n’est rien. Vous êtes excusés. Merci de m’avoir sorti de ce sommeil.
    – N’auriez-vous pas plutôt fait un cauchemar par hasard, car plusieurs passagers m’ont rapporté que vous étiez très agité.
    – Je… je ne saurai dire. Je n’ai aucun souvenir de ma traversée en Onirie.
    – Bon, si vous le dites. Voulez-vous que je vous aide à descendre ?
    – Merci ! Euh, merci. Je devrais me débrouiller, répondis-je un peu vivement. Mais pourquoi me regarde-t-il ainsi ?
    Je me lève, près à sortir du véhicule, quand je réalise l’énormité de mon précédent propos. J’étouffe un juron peu amène, tandis que je m’en vais d’un pas léger, tout en me disant que ce ne serait qu’une personne de plus à me prendre pour un original. Relativement ce ne serait pas entièrement si l’on se place de leur point de vue. Mais oublions ceci, car ce n’est pas ce qui me soucie pour le moment.
    – Pourquoi n’ai-je aucun souvenir de ce glissement, Et quel pouvait donc bien être la nature de ce cauchemar, dont m’a fait part le chauffeur.
    
    Ces questions se bousculent dans ma tête, alors que je remonte la rue Vercingétorix, en direction du parc du Montparnasse. Les mains engoncées dans les poches de ma veste et la tête enfoncées entre mes épaules, je rumine ces sombres pensées. En même temps, je les sens perdre de leur sens et leur substance. Bientôt j’aurai tout oublié et je me laisse séduire par le ballet incessant des flocons soulevés par la bise de la bise. Danse entêtante, où je devine les formes de ces multiples étoiles qui s’envolent à chacun de mes pas, comme autant de fleurs de bonheur dans un champ de saules pleureurs. À les voir ainsi, je les envie, libres et épanouis, sans jamais personne pour le leur dire ou les contredire. Profiter de votre vie belle et courte, où beauté et clarté sont réunies le temps d’un baiser floconné. Cependant comme s’ils avaient perçu ma détresse, les voilà qui s’approchent et m’enveloppent, m’offrant généreusement leur chaleur glaçante et enivrante. Ils sont là autour de moi, me chuchotant des délices, me susurrant des vices, m’octroyant de menus caprices, comme autant de canisses, qui me dissimulent aux vus et aux sus de tous. Je poursuis ainsi ma route dans la rue Vercingétorix, dans un nid de délices et de douceur, coupé du monde et de ses malheurs, de ses laideurs et de ses daubeurs. Un lieu dans lequel j’oublie tout, jusqu’à mon existence, que je sens s’éteindre au fond de moi cette flamme qui m’animait jusqu’à présent.
    – Quoi ! Quelle est cette tromperie ? Qu’est-ce donc que cette diablerie ! Quelle vilenie se cache ici ? rugis-je en reprenant d’un coup mes esprits.
    
    Mais il n'y a rien autour de moi, si ce n’est le regard un peu goguenard, un peu craintif, voire franchement hostile de certains passagers. Je grommelle de vagues excuses, tout en me morigénant de m’être endormi dans le bus, tandis que je me remémore ce rêve empli d’angoisses, où sourdent des menaces. Je ferme les yeux un instant, me plongeant dans mon cœur où dort paisiblement mon oiseau de feu. D’une caresse de tendresse, je le charme et l’apaise dans son sommeil, en échange d’une oriflamme. Soulagé, je remonte lentement vers la réalité dissimulant dans le creux de ma main son menu présent. Et ce sont les yeux perdus dans le vague, songeur et penseur, que je termine mon voyage. Je ne saurai dire si tout cela est lié à mon passé, où rien d’extraordinaire ne point, ni ne saillit ou ne jaillit, ou à mon absence de nom, tout aussi ordinaire que le reste. De toute façon, je dois pour le moment me concentrer sur mon enquête et cette absence de visage. Accessoirement un gargouillis long et douloureux vient me rappeler que je n’ai pas pris de petit-déjeuner ce matin. Cependant je dois prendre mon mal en patience, car nous sommes pas encore arrivés au terminus. Un quart d’heure plus tard le chauffeur annonce la porte de Vanves et les voyageurs peuvent s’égailler dans la neige, avant de se disperser. Je remonte alors la rue Vercingétorix en direction du parc du Montparnasse ; le vrai et non sa version fantasmée dans laquelle je me suis fourvoyé, lorsque je suis attiré par un bistrot aux allures de Moulin Bleu. Sur la devanture, des verres animés font la réclame pour la revue Toulouse-Lautrec. Des taches de couleurs virevoltent en tout sens, mimant un french cancan endiablé. Amusé, je pousse la curiosité et entre dans l’établissement. Je m’installe à une table ombragée, avant d’examiner plus en détail les lieux : Aux murs des toiles de maîtres impressionnistes, tous ayant à la revue du Moulin Bleu. Je songe amuser au déchaînement de l’ire des catholiques et autres religieux de tous poils, lors des premières expositions de ces toiles. Que diraient-ils aujourd’hui ainsi suspendues dans ce bistrot parisien. Iraient-ils tordre le cou du patron ou incendieraient-ils les lieux, parce qu’ils inciteraient à la débauche ? Je contemple, gourmand, les corps callipyges de certaines des meneuses de revues, ce que ne manque pas de remarquer le patron, accoudé à son bar.
    – Alors que prendrez-vous ?
    – Une toile ! Euh… pardon le menu du jour.
    
    Le patron a éclaté d’un rire tonitruant :
    – Rassurez-vous ! Vous n’êtes pas le premier à me formuler ainsi votre demande. Je ne sais si c’est l’atmosphère ou autre chose. Mais c’est toujours cela que l’on me demande en premier : une toile. Remarquez. Si elle vous plaît, prenez-la, je vous l’offre.
    – Mais… je… je… vous m’embarrassez, vraiment. Je ne… je ne peux pas accepter.
    – Non, non ! Ne protestez pas ! Je sais que vous saurez l’apprécier. Je vais vous la préparer. Vous pourrez la prendre après votre repas.
    – M… mais, mer… merci.
    – Allez ! Parlez-nous un peu de vous. Qu’est-ce qui vous mène dans notre établissement . Avec ce temps, le client se fait rare et nous n’avons personne à qui parler ma femme et moi.
    – Fais attention à ce que tu dis ou il pourrait t’en cuire ! a raisonné une voix, venue de ce qui devait être la cuisine, où perçait, sous la menace, un éclat de rire.
    – Enfin… ne faites pas attention à ce qu’elle dit…
    – J’entends tout !
    Je suis resté muet devant l’échange surréaliste n’osant surtout pas prendre part à ce dernier. Je n’aurai été qu 'un intrus dans un échange sentimental. Après quelques minutes d’échange verbale une femme, qui n’aurai pas dépareillé au milieu des Walkyries, a surgi de derrière le comptoir.
    – Bon avec tout ça, notre client n’a toujours pas choisi !
    Mais avant même que je ne puisse piper mot, Arsène s’est exclamé :
    – Bien sûr que si ! Vous m’avez dit un plat du jour. Ai-je mal entendu ?
    – Heu… non, non, du tout.
    Satisfaite mon hôtesse est repartie vers le temple de Dionysos, me laissant entre les mains expertes de son mari.
    – Bon cher ami, vous ne m’avez toujours pas répondu. Qu’est-ce qui a conduit vos pas jusque dans ces lieux ? Et surtout vous ne m’avez pas dit ce que vous étiez ?
    Autant le dire tout de suite, je suis d’un naturel assez discret et l’insistance de ce brave homme, à vouloir percer mes secrets, me mets un peu mal à l’aise. Mais avec ses yeux pétillants et sa joviale moustache gauloise, il respire la sincérité et la générosité.
    – Pour répondre à votre question, c’est la faim qui m’a poussé chez vous.
    – Hé bien ! Voilà qui ne manque pas de sincérité, s’est-il esclaffé.
    – Non, non ! Vous vous méprenez, la faim et votre devanture fort amusante. Je ne pensais pas que pareilles prouesses seraient possibles en utilisant du verre. J’ai ouïe dire qu’il était possible d’insuffler une certaine vie dans des matériaux organiques, comme le bois. Mais le verre voilà qui m’étonne, puisqu’il est d’une nature minérale.
    De nouveau le jovial patron est reparti d’un rire tonitruant.
    – Ah ! Mon bon monsieur, voilà que vous vous compliquez bien l’existence. Non, non ! Ce verre n’est nullement traité à l’éther fluctuant. Il est un peu comme un miroir sans teint. Vous pouvez voir la vue depuis l’intérieur de mon établissement, à l’extérieur vous ne verrez que la revue. Celle-ci est simplement projetée par l’un de ces appareils, que nous devons aux frères Lumière, un cinématographe.
    
    Contaminé à mon tour par l’humeur joyeuse de mon compagnon, je me suis mis à rire, devant le cheminement tortueux de mon esprit. Je lui mande alors la permission de m’en montrer l’intimité de son fonctionnement. J’espère simplement que cela le détournera de ses questions indiscrètes.
    – Bien sûr ! Venez avec moi !
    – Cela dit, pas avant que vous n’ayez répondu à ma seconde question, a-t-il enchaîné avec candeur.
    Cependant comme s’il devançait mes propres inquiétudes, il a ajouté subrepticement.
    – Rassurez-vous. Rien de ce que vous pourrez nous dire ne sortira de nos bouches respectives, comme sa femme était venue s’entretenir de notre conversation.
    Et il a exhibé une petite médaille gravée à l’effigie d’une divinité, que j’ai identifié comme Psyché.
    – Vous êtes des psy…
    Mais ils m'ont fait tous deux taire d’un doigt sur les lèvres, hochant gravement la tête. Je connais, par bruits et autres rumeurs, l’existence de cette étrange confrérie ; encore que le mot soit très mal approprié. Je devrais plutôt parler de veilleurs. De cette révélation, j’en ai conçu un profond soulagement, sachant qu’il ne me ferait pas de difficultés, quant à la carrière que j’ai embrassée. Il est vrai que les gens de mon métier sont plutôt mal vu par la Police Impériale. Nous marchons, quelques peu, sur les mêmes plates-bandes.
    – Hé bien pour vous répondre, j’exerce la profession de Chasseur d’Ombres. Seulement contrairement, à ce que prétend la rumeur, je ne les accroche à nul tableau de chasse. Je me contente de les mettre en lumière, pour mieux en dévoiler les vérités cachées.
    Cependant je me suis bien gardé de lui révéler, que, contrairement à mes confrères, il ne s’agit nullement d’une métaphore, mais d’une réalité bien concrète. Cependant cette réponse a paru le satisfaire, et il a commencé à m’expliquer par le menu le fonctionnement de son cinématographe.
    – Voyez l’appareillage n’est pas en soi encombrant. Ce sont les supports qui le sont, m’indiquait-il en désignant de l’index l’empilement de bobines caché derrière le comptoir. De plus chacune ne contient que quelques minutes de film, ce qui m’oblige à mettre en parallèle plusieurs bobines. Vous me direz, pourquoi ne pas renvoyer dans l’autre sens le film ? Non, non ! Cela demanderait un appareillage électro-optique bien trop compliqué et onéreux pour en renverser le cours.
    
    Puis il m'a montré, par un œilleton habilement camouflé dans la fresque murale, d’où provenaient les images. Mais je ne l’écoutais déjà plus, admiratif que j’étais de la fresque. Une main, non quatre doigts sortent d’une fenêtre. Ils tiennent une noix entrouverte transpercée de flèches. Eux-mêmes sont transpercés d’un arc. À leur droite, légèrement en retrait, deux têtes d’oiseaux émergent. La première est celle d’une colombe verte avec un œil bleu, le cou soutenu par des tiges en bois. La seconde est aussi une tête de colombe, le vert de son plumage est plus profond. Elle est affublée d’une paire de cornes, liées par une corde qui s’élève dans les airs. Leurs têtes émergent d’un bloc couleur terre de Sienne, d’où s’écarte en arrière plan un mur orangé. Enfin, tout au fond, comme perdu dans la toile, une montgolfière noire. Avec difficulté, je lis dans un coin de la fresque Œdipe Roi.
    – C’est une copie de la toile de Marx Ernst…
    – Œdipe Roi.
    – Oui. C’est lui-même qui l’a exécuté ici, il y a deux ans de cela. Comme vous, il fut attiré par la devanture de mon établissement. Il trouvait disgracieux ce mur défiguré par le trou de l’œilleton. Aussi m'a-t-il proposé pour le paiement de ses repas, de m’offrir un autre avatar de son œuvre.
    – Pardonnez-moi. Je connais la légende d’Œdipe Roi. Néanmoins j’ai quelques difficultés à me familiariser avec la vision qu’en a Max Ernst.
    – Ne bougez pas, je vais vous expliquer cela. Mais sachez qu’elle en vaut largement une autre. Pour Ernst, Œdipe symbolise un héros de la révolte contre l’autorité paternelle. Cette représentation prend, ici, l’apparence d’un rêve avec des jeux d’échelles arbitraire. Examinons maintenant les éléments de la composition : Le couple d’amants fautifs représentés par les oiseaux. La mère d’Œdipe, Jocaste, est symbolisée par la tête située au premier plan. Œdipe, lui, apparaît sous les traits d’un oiseau mâle, dont le sexe est symbolisé par les cornes. Un autre indice nous indique qu’il s’agit bien des amants fautifs, la forme de leur œil en amande et non ronde, comme chez les oiseaux. Ensuite, il y a la symbolique de la culpabilité. Les têtes des oiseaux sortent d’un plancher qui les immobilise. En outre, l’oiseau femelle est bloqué par une barrière qui rehausse son cou, tandis que l’oiseau mâle est retenu par des fils accrochés à ses cornes. Dans la partie gauche du tableau, la main évoque également cet emprisonnement. Il est évident qu’elle ne peut passer par cette fenêtre trop étroite. Enfin, le regard fixe des oiseaux traduit leur aveuglement face à leur histoire. Ensuite, il y a aussi l’évocation de l’Oracle, contre lequel Œdipe ne peut rien, figuré par la main disproportionnée qui sort de la fenêtre. La noix, évocation du crâne humain, que tient la main, est une référence aux travaux du docteur Sigmund Freud sur le complexe du même nom, né d’un conflit entre les instances consciente et inconsciente du sujet, La flèche et l’arbalète, qui traversent le doigt et la noix, sont le symbole de l’acte d’automutilation d’Œdipe. Ce dernier finit par se crever les yeux avec les agrafes en or des vêtements de sa mère, qui vient de se pendre. Cet acte symbolise son aveuglement face à son destin.
    
    Tandis qu’il discourait avec passion sur ce chef d’œuvre du courant surréaliste, une voix a jailli de la cuisine.
    – Arsène, au lieu de philosopher sur la symbolique d’Œdipe, vient plutôt m’aider à dresser la table. Les plats sont presque prêts.
    – Tout de suite, ma Rose !
    Il s'est dirigé vers la cuisine, quand il a fait brusquement volte-face.
    – Verriez-vous un inconvénient à ce que nous vous accompagnions pendant votre déjeuner, comme vous êtes notre seul client ce midi ?
    – Nullement ! Au contraire même, je déjeune trop souvent seul ces derniers temps. De plus nous pourrions poursuivre cette passionnante discussion sur Œdipe Roi.
    Quelques instants plus tard, alors que la neige revenait avec une ardeur renouvelée, nous nous sommes attablés tous les trois autour d’un magnifique repas. Arsène, ainsi qu’il s'était présenté, sa femme Rose et moi-même. En entrée, elle nous avait confectionné du cou d’oie farci aux pommes et poires caramélisées, servi sur un lit d’épinards et de cresson. Le contraste entre l’acidité des feuilles et le sucré des fruits offrait un rehaussement délicat de la chair. Ensuite, elle nous a servi des bouchées à la reine, accompagnées d’une délicieuse fondue aux poireaux. Nous dégustions les bouchées, quand notre conversation s’est peu à peu orienté sur les fondements du mouvement surréaliste. C'est alors que je me suis décidé à leur poser cette question, qui me tourmentait depuis la veille.
    – Nous parlons de la volonté des surréalistes de laisser s’exprimer les couches les plus profondes de leur psyché. Néanmoins, je souhaiterai vous poser une question d'un tout autre ordre.
    – Allez-y ! Nous sommes tout ouïs.
    – Serait-il possible qu’une personne soit dans l’incapacité de voir un visage ?
    – Vous voulez dire qu’elle ne pourrait pas les reconnaître.
    – Non, pas du tout. Littéralement, est-ce qu’une personne voyante serait capable d’appréhender son environnement, à l’exception des visages.
    
    Rose a semblé pensive et s'est soudainement levée. Elle s'est éclipsée quelques instants dans l’un des combles privatifs et en est revenu avec un lourd ouvrage en cuir relié.
    – C’est un ouvrage de neuro-psychatrie.
    – Ouvrage sulfureux s’il en est, a ajouté tout bas son mari.
    – Cependant je pense que ceci vous éclairera, a-t-elle poursuivi en ouvrant le livre.
    « Incapacité et autres troubles holistiques de la perception faciale ». Y était décrit les premiers cas de personnes, identifiées comme étant incapable de reconnaître les visages, ainsi que leurs auteurs : Wigan en 1844, Quaglino et Borelli en 1867, Charcot en 1883 et Wilbrand en 1887. Le nom de Charcot attira immédiatement mon attention. Il avait laissé derrière lui un considérable héritage et nombreux étaient ses disciples qui exerçaient encore. Seulement ils étaient vraisemblablement tous partis en exil en Suisse, devenue terre d’asile de la psychiatrie et de la psychanalyse.
    – Excusez-moi, mais je crois que je vous dois quelques explications, quant à cette demande peu ordinaire.
    – Pourquoi ?. D’autant que je crois deviner que ce n’est pas la seule question que vous avez.
    Je leur ai souri, avant de m'ouvrir à eux :
    – Je me demandais, au vu de la défiance inspirée par l’esprit et son étude, si des disciples de Charcot exerçaient encore leur art en France. Je compte me rendre à la Sorbonne pour essayer d’obtenir quelques renseignements sur la pathologie, dont je vous ai parlée.
    Arsène a subrepticement jeté un regard à sa femme, qui a alors hoché en signe d’approbation.
    – Il reste une personne susceptible de vous aider. Il ne mène plus ouvertement de recherches, mais il travaille toujours en tant qu’expert auprès des militaires. En fait il publie ses travaux sous divers pseudonymes. Quand vous irez là-bas, allez à la bibliothèque demander le titre suivant, m'a-t-il dit, tout en me glissant dans les mains un petit carton.
    – Le conservateur est un ami. Il vous introduira auprès du professeur Cousinet.
    – Je ne saurai comment vous remercier ?
    – Mais c’est déjà chose faite, en partageant avec nous un peu de votre richesse, a souri Rose.
    – Bon ! Ce n’est pas tout, s’est exclamé Arsène, tout en se levant de table. Mais la forêt noire ne saurait attendre plus longtemps.
    – Tu as parfaitement raison, mon cher gentleman.
    – Permettez-moi au moins de vous aider à débarrasser la table ! Me suis écrié en me levant à mon tour.
    – Ah non !
    
    Mais je n’ai eu cure des protestations amusées de Rose et j’ai débarrassé avec dextérité les agapes de la table. Et c’est presque chancelant que je suis entré dans la cuisine, où je fus soulagé une fois déposé les assiettes et autres couverts dans l’immense bac à vaisselle. Pendant ce temps, Arsène était revenu dans la salle, porteur d’un magnifique gâteau.
    – Rose, je te laisse le soin de diviser cette splendeur Tu connais ma maladresse légendaire, en matière de mathématiques.
    – Bien entendu, l'a-t-elle gourmandé, en lui déposant un baiser plein d’humilité et de gaieté.
    Et c'est d’une main assurée et dextre, qu'elle a découpé la forêt de blancheur, saupoudrée de la noirceur du cacao, où tranchaient quelques pointes rouges vives, en six parts strictement égales.
    – Votre assiette s’il vous plaît.
    Je l'ai lui tendu, quand son mari s'est exclamé :
    – Décidément nous manquons à tous nos devoirs de politesse !
    J’ai senti naître une boule d’angoisse au creux de mon estomac, devinant quelle question allait franchir ses lèvres. Mais je l’ai chassé d’une simple pensée.
    – Nous ne connaissons pas votre nom.
    – Enfin Arsène ! Monsieur ne tient peut-être pas à ce que nous ayons connaissance de l’entièreté de sa vie.
    – Allons, allons, je vous en prie. Je ne vois aucun inconvénient à vous le dire et puis ainsi les présentations seront complètes. Et au risque de vous surprendre, je n’ai pas de nom, appelez-moi simplement Le Voyageur.
    Curieusement, ils n’en n'ont pas paru pas le moins du monde choqués ou surpris, tout au plus étaient-ils étonnés. Ils restaient même sereins, avec une pointe de curiosité.
    – Je devine que vous devez être surpris de notre sérénité. Finissez donc votre part, nous vous expliquerons tranquillement ensuite.
    J'ai donc mangé presque en silence, encore troublé par ce que Rose venait de me dire. Cela dit je ne suis pas très versé dans leur domaine et, sans doute, fallait-il y voir là l’origine de ce mystère. J'ai fini mes dernières bouchées, lorsque j’ai senti une paire d’yeux se fixer sur moi.
    – Alors comment l’avez-vous trouvé ?
    Complètement désarçonné, je me suis mis à bafouiller.
    – Oh… euh… le gâteau… Ah ! Oui, excellent. Si je l’osais, je vous déroberai volontiers la recette.
    – Hum… C’est une chose pour le moins envisageable, a susurré amusé Rose. Cependant je repensais à votre visite à la Sorbonne et nous ne voudrions pas vous retenir tout l’après-midi. Que diriez vous de revenir demain, nous aurons tout le loisir de nous étendre et de vous expliquer. Nous fermerons exceptionnellement le bistrot, je ne pense pas que nous aurons plus de client demain, si le temps se maintient ainsi.
    – En attendant, profitez de l’accalmie pour sortir. Le vent semble s’être pour le moment assoupi.
    – Vous avez raison et encore merci de votre accueil si chaleureux. A demain donc, leur répondis-je, tandis que je me levais et leur serrais la main.
    
    J’ai enfilé ma veste et mon écharpe, prêt à affronter le froid, qui ne manquerait pas de me saisir en sortant. Dehors, j'ai été surpris par la température plus que clémente. Bien sûr, elle n’est pas suffisante pour faire céder la blancheur nacrée de la ville et j'ai senti les aiguilles gelées pénétrées mon visage froissé. Ceci m’encourage à la marche et non à la fainéantise oisive et oiseuse, qui consiste à se faire acheminer tel un vulgaire paquet, jusqu’à sa destination, les fondamentaux engoncés dans le siège trop dur d’un fiacre parisien. Relevant le col de ma veste, je me suis remis en route en direction du parc du Montparnasse. J’ai ouï dire que plusieurs architectes avaient fait de multiples propositions pour y élever la plus haute tour d’habitation de la capital et de l’Empire, si ce n’est du monde. Mais toutes ont été rejetées sans ménagement par le maire de et l’ensemble de la population parisienne, qui se refusent à voir la ville lumière transformée en une sinistre Métropolis. Pour une fois je ne peux qu’être du même avis, car l’on aurait saccagé l’un des plus lieux de Paris. De plus les amas monstrueux de béton et de métal ont une fâcheuse tendance à me donner la nausée.
    L’être humain tient-il tant que ça à s’arracher à la Terre nourricière pour mieux s’élever, alors qu’il est nécessaire d’en passer par l’Hadès pour acquérir sagesse et spiritualité. Et en s’extrayant ainsi, l’humain se mutile et s’ampute de ce qu’il est, jusqu’à en oublier sa propre nature et devenir un vulgaire automate, dépourvu de la moindre parcelle d’âme. Appartient-il encore seulement à l’humanité ? Ou n’est-il déjà plus qu’une mécanique sans vie, qui n’éprouvera que de répugnance pour autrui, tout en cherchant à le détruire pour mieux emplir le vide qui l’habite, tout en anéantissant le miroir du regard.
    
    Sur ces réflexions, je suis arrivé en vue du parc, où hélas je ne peux m’attarder, et j'ai poursuivi alors ma progressions vers la Place Denfert Rochereau, au travers de la rue Alésia. Je passe devant les magnifiques ouvrages du baron Haussmann, immeubles et boulevards. Hélas, ils ne peuvent me faire oublier les raisons de leur érection, ce sang versé, ces révoltes et soulèvements matés dans la plus grande violence, parce que le peuple parisien aspirait à la Liberté. Néanmoins, je ne suis pas complètement certain que ces morts aient été vaines, car nous leur devons de grandes avancées sur le plan social et humain, même si, nous ne pouvons que le regretter, le pouvoir autoritaire de l’Empereur est demeuré quasiment intacte. Mais voilà, j’arrive devant le monumental bronze qui trône au centre de la place. En 1889, le maire de Paris avait organisé un concours de sculpture à l’occasion de l’exposition universelle. C’est le sculpteur Auguste Rodin qui l’a remporté et depuis la Porte entrouverte sur les Enfers nous contemple. Il m’arrive parfois, lorsque je me rends à la capitale, de rester des heures devant ce chef-d’œuvre Aujourd’hui je n’en aurai hélas pas le loisir, car il me faut me rendre à la bibliothèque de la Sorbonne. Jetant un coup d’œil à mon oignon, je presse le pas, je ne souhaite pas rentrer trop tard chez moi. Heureusement je ne tarde plus à apercevoir, au loin, les toits en ardoise de la vénérable institution. Je longe le parc d’où je peux apercevoir les sculptures surréalistes, du feu, tout aussi surprenant, pavillon de recherche de Psychophysique, qui a disparu il y a de cela quelques années. Trois ou quatre ans, je ne sais plus trop. Je crains de n’avoir quelques difficultés avec le temps. Sans doute est-ce l’une des empreintes que l’Onirie aura laissé sur moi. Là-bas le temps est plus subjectif qu’objectif, à moins qu’il ne soit relatif. Devant la monumentale entrée en fer forgé, aux pointes rehaussées d’or fin, qui barre la route vers la vénérable institution, des panneaux peints indiquent la direction des différents pavillons et des amphithéâtres. Je les consulte un instant , repérant la bibliothèque dans l’aile l’ouest du bâtiment principal. Je m’avance vers la bâtisse à l’architecture baroque, mais au moment d’en franchir le seuil une sensation fugace me saisit.
    
    Je regarde autour de moi, rien, juste un immense couloir aux dalles en marbre blanc et aux impressionnants rayonnages, abritant derrière de tout aussi monumentales portes en verre, une collection époustouflante d’ouvrages. Prenant la direction de l’amphithéâtre Auguste Comte, je traverse des lieux silencieux, croisant çà et là quelques étudiants en déshérence. Je tourne plusieurs fois encore dans des couloirs toujours aussi désert, avant de me rendre enfin à l’évidence. Je me suis encore perdu et je ne vois personne susceptible de m’aider à m’orienter. De dépit, je frappe alors à une porte, d’où émerge une voix peu aimable.
    – Oui ! Que voulez-vous ?
    C’est à peine si j’ose entrouvrir la porte pour demander mon chemin, que déjà celui-ci me jette hargneusement une réponse au travers de la muraille de bois, que je m’empresse de refermer.
    Comme de bien entendu, je suis parti dans la direction inverse que j’avais relevé. Décidément moi et ma boussole ne faisons qu’un. Faisant fi de mes propres inflexions, j’ai fait demi-tour, remontant ma propre piste, jusqu’à arriver devant l’entrée de la bibliothèque universitaire. A l’intérieur flottait une douce et délicate odeur de cuir et de vieux papier, une atmosphère amène de recueillement et de spiritualité. Je m’avance à pas de loup, impressionné que je suis par la quantité déraisonnable d’ouvrages et la hauteur des rayonnages. Je repère bientôt le conservateur et m’avance vers lui, tout en lui tendant la carte, confiée quelques heures plus tôt par Arsène : Liber Novus
    – Hum, un ouvrage dangereux, mon ami, murmure-t-il, avant de faire mine de se lever.
    
    Comme je le regardais toujours, il m'a fait signe de le suivre et s’est éclipsé entre deux rayonnages. Je l'ai suivi sans hésiter et nous nous sommes retrouvés au milieu d'un dédale de rayons, qu’il ne me semblait pas avoir remarqué en arrivant. Comme je m'apprêtais à lui en faire la remarque, celui-ci m’a interrompu en posant un doigt sur ses lèvres. Nous avons marché ainsi plusieurs minutes, jusqu’à un mur dont les fenêtres donnaient sur l’ancien pavillon. Et de nouveau r le même frisson, celui qui m’avait saisit en franchissant le seuil de l’université.
    – Où sommes-nous ? ai-je murmuré.
    – Toujours dans la Sorbonne, mais dans un temps décalé, où nous pouvons nous exprimer librement, loin des oreilles indiscrètes. Cependant nous ne sommes pas tout à fait arrivés. Venez et attrapez ma main, si vous ne voulez pas vous perdre en chemin.
    Je lui ai obéi et je me suis saisi de sa main, tandis qu’il sautait à travers le mur en m’entraînant à sa suite. Il y a eu un bref éclair irisé et, lorsque la vue m'est revenue, nous étions dehors, devant le pavillon de recherche de psychophysique… intact. Je crois que je commence à comprendre plus précisément où nous nous trouvons. Nous sommes dans un univers de poche, mais d'une taille bien plus grande que mon coffre. Ce lieu est extrêmement pratique pour protéger des trésors de la folie destructrices de certains fanatiques et autres extrémistes.
    – Un instant, je souhaiterai vous poser une question.
    – Allez-y, je vous en prie.
    – Sommes-nous dans le monde du rêve ?
    Mon interlocuteur m'a dévisagé, un peu surpris que je lui parle de cela, mais s'est bien vite ressaisi.
    – En quelque sorte, encore que le monde du rêve ne soit que l’une des nombreuses composantes.
    Sans le vouloir, le conservateur venait de répondre à l’une de mes questions les plus épineuses concernant l’Onirie.
    – Nous sommes dans ce que l’auteur du Liber Novus, Carl Gustav Jung, désigne sous le terme d’inconscient collectif humain. Cela dit, rien ne prouve qu’il se restreigne uniquement à l’humanité. De plus il semble qu’il y exista une forme de mémoire à l’intérieur, un dépôt mémoriel si vous voulez. Mais nous nous éloignons. Pardon pour cette digression.
    – Non, non ! Je vous en prie c’est extrêmement intéressant. Néanmoins, vous avez raison je ne suis pas venu pour discuter de cela. Je…
    – Oui, vous êtes venu pour rencontrer le dernier disciple de Charcot encore en exercice en France.
    – Hum, hum…
    – Il est dans ce pavillon. Nous l’avons suscité dans cette portion de l’espace, afin que son souvenir ne disparaisse jamais. C’est juste un élément de décor, il n’a aucune fonction particulière. À présent si vous voulez bien me suivre.
    
    Je me suis exécuté de bonne grâce et nous sommes entrés tous deux dans le bâtiment. Heureusement l’intérieur n’est en rien comparable à son extérieur. Un feu ronfle dans une cheminée moyennâgeuse, des meubles de style Louis XIII sont disposés un peu partout, le tout est encadré par une immense bibliothèque vitrée. Quelques tableaux sont accrochés aux murs. Parmi eux, j'en reconnais quelques-uns : des Rembrandt, dont la Ronde de Nuit, que j'ai toujours pensé que l'original se trouvait au Louvre, sans doute s’agit-il d’une copie, un Dürer, les autres me sont complètement inconnus. Au centre de la pièce une table basse en bois de rose laqué, autour de laquelle sont disposés trois fauteuils. Dans le plus proche de la cheminée, un homme entre deux âges est assis. Je devine qu’il s’agit du docteur Roger Cousinet. D’un geste, il nous convie à nous asseoir. J’ai pris le fauteuil en face de lui, tandis que le conservateur s’est installé entre nous.
    – Archibald m’a prévenu de votre arrivée, sans me dire ce que vous allez me demander. Que puis-je pour vous ?
    J’aurai très bien pu faire montre de mes talents en ces lieux, mais j’ai préféré rester prudent. L'Onirie et ses ramifications peuvent se montrer traître. Je lui ai expliqué en quelques mots les raisons de ma démarche auprès de lui, l’enquête confiée par ma cliente, le carnet et mes soupçons quant à la nature de sa maladie. Néanmoins, j’ai soigneusement omis de lui expliquer comment j’en étais arrivé à cette conclusion. Je souhaite simplement savoir si mon hypothèse est correcte ou non. Le docteur Cousinet m’a écouté attentivement, avant de demeurer longuement pensif, jouant de ses mâchoires comme s’il avait une pipe entre les dents. Puis soudainement, il m'a demandé.
    – Pourriez-vous me montrez ce carnet ?
    J’aurai du le lui montrer, mais j’étais décidé de jouer mon rôle d’auditeur naïf jusqu’au bout.
    – Comment puis-je faire ? Je ne l’ai pas pris avec moi, j’ai préféré le laisser en sûreté.
    – Ne vous en faites pas. Concentrez-vous simplement sur les images de ce carnet. Archibald s’occupera du reste, ne vous inquiétez pas.
    Intérieurement je riais aux éclats, mais me concentrant sur la demande du docteur Cousinet, je n'ai pas tardé à faire surgir de mon esprit quelques-unes des œuvres de madame Obligay. Les murs se sont alors couvert de tableaux de toutes époques et de toutes nationalités.
    – Hola, arrêtez-vous là, nous n’aurons bientôt plus de place. Vous avez une mémoire visuelle exceptionnelle.
    – Je devrais examiner d’un peu plus près votre cerveau, s’est-il empressé d’ajouter d’un ton joyeux.
    Je ne sais s’il plaisantait ou non, mais quoi qu’il en soit je ne tiens pas à le savoir. Je l'ai regardé étudier avec le plus grand soin un à un tous les tableaux, dont les masques se détachaient les un après les autres. Il marmonnait de temps à autre des mots à demi mâchonnés, ou devenait subitement silencieux, avant de reprendre de plus bel. Au bout de dix minutes de ce manège, il s'est carré devant moi et a déclaré.
    – C’est tout à fait extraordinaire. Voici le deuxième cas du syndrome des sans visage, qu’il me vaut d’examiner. La première fois ce fut en 1898, même si je ne fus pas le premier à le décrire. Dans cette maladie étrange, le sujet est dans l’incapacité à identifier les traits d’un visage, il les voit, mais son cerveau ne peut les interpréter. Ce serait comme de vous demander de recopier des idéogrammes de mémoire ou de les lire. Cependant le cas, que vous me présentez, possède une particularité tout à fait singulière, car tout le visage est absent. Dans les rares cas déjà décrit, les patients peuvent reconnaître certains éléments. Mais ici aucun, voilà qui est fort troublant. Ceci étant, le plus extraordinaire reste la présence de ces masques, comme si elle avait voulu, malgré tout, leur offrir une certaine identité.
    – Excusez-moi. J’ai une question. Est-ce que le sujet atteint de ce symptôme a conscience de son état.
    – Hum… je serai tenté de vous répondre non. J’irai même plus loin en affirmant que pour lui tout le monde est ainsi.
    
    Voilà qui a confirmé bon nombre de mes soupçons que je nourrissais à l’encontre de ma cliente. Elle est donc atteinte de ce syndrome des sans visages et elle n’a donc aucunement conscience de son état. Voilà qui explique pourquoi elle n’a été que la main exécutrice et non créatrice de ces singuliers masques noirs et blancs. Je lui ai encore posé quelques questions, avant de le remercier et de me retirer. Archibald m'a guidé de nouveau au travers du dédale universitaire, d’où je suis ensuite parti pour rentrer chez moi. Sur le chemin du retour, j’ai fait la synthèse de ce que je venais d'apprendre au cours de la journée. Je ne sais si je progressais, néanmoins je n’avance plus à l’aveuglette, même si je n’ai pour le moment aucune idée du mobile de ce vol.
    
    
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    Non il n’y a jamais eu d’émanation de gaz toxique lors de l’explosion du pavillon de Recherche de Psychophysique de la Sorbonne. Le simple bon sens nous montre que si tel avait été le cas, tous les habitants vivant autour auraient été blessés. Or rien de cette nature n’a été observé. De plus un nuage de gaz ne connaît aucune frontière et est soumise au caprice du vent, d’où le fait que l’on puisse s’interroger légitimement sur ce grotesque périmètre de sécurité. En revanche, il en va tout autrement, si l’on suppose que le danger était d’une tout autre nature…
    Moitié de tract anonyme trouvé dans une ruelle
    Chers lectrices et lecteurs, nous nous refusons à toute spéculation sur le devenir des témoins du procès de la Sorbonne, ou toutes autres polémiques sur son avenir. En revanche, nous voulons faire toute la lumière sur les causes de cette catastrophe, en plus de vous donner un regard critique sur toutes les hypothèses émises à ce sujet.
    
    
In folio La Science et La Vie
    n°74, août 1923

Texte publié par Diogene, 13 décembre 2014 à 21h47
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