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Tome 1, Chapitre 2 « Mauvaises Vibrations » Tome 1, Chapitre 2
Lorsque je me réveille, mon bureau, mon fauteuil, les murs, tout, absolument tout a disparu. Je suis quelque part dans une lande morne et morte, où subsistent à peine quelques brins de végétations. Cependant, dans ma main je tiens toujours Weird Tales et une légère odeur de bergamote flotte dans l’atmosphère. J’ai beau être coutumier de ces glissements vers l’Onirie, jamais deux ne sont semblables et je suis toujours aussi surpris.
    Il est vrai que les premières fois qu’une chose pareille m’arrivait, je ne pouvais que paniquer.
    – Non !
    – Comment cela non, je n’aurais pas dû avoir peur.
    – Très bien, très bien, laissez-moi donc vous conter mon premier glissement vers ce continent si fascinant.
    
    Voici, je crois il y a une quinzaine d’année, mais ma mémoire me joue parfois des tours, alors ce pourrait être tout au plus quelques mois, quelques jours. En fait, parfois, je me demande si le temps ne s’écoule pas différemment sur l’Onirie, induisant une confusion des temps. Mais pardon, je m’égare encore une fois, même si j’aurai sûrement l’occasion de vous en reparler. Or donc je m’étais décidé à aller faire un tour dans la forêt du Petit Clamart en passant par le sud, non loin de la Pierre aux Moines. Je marchais depuis environ une heure, le temps était clair, une légère brise adoucissait l’atmosphère et donnait envie à mon esprit de s’envoler vers d’autres lieux. Mais c’est à une croisée de plusieurs chemins, que tout a basculé. Pourquoi ai-je pris le sentier de gauche, plutôt que celui de droite ? Le saurai-je jamais ? Enfin, ce n’est pas pertinent pour la suite de ma narration. Généralement ce sont plutôt le Diable ou Papa Legba que nous rencontrons dans ce genre de lieu, non son propre reflet. Un reflet d’ombre et de mystère, un reflet de pénombre pareil à un cerbère, perdu dans l’ombre de cette forêt devenue subitement sombre. Tout de même, j’avais de quoi être surpris, me retrouver face à mon double jumeau. Toujours est-il que curieux comme je suis, je suis allé le voir, comme il se doit. Cependant, je me demande encore ce qui fut le plus curieux : l’apparition subite de ce jumeau d’ombre ou cette paire d’yeux verts, surmontant une bouche hilare, m’adressant, d’une voix d’Outre-tombe, un avertissement à l’encontre de cette Ombre. Enfin j’étais trop curieux et naïf pour me laisser circonvenir. Et puis, et puis il y avait la voix, cette voix, une voix chaude et suave, séductrice et délicieuse comme celle d’une femme aux yeux de biche, douce comme le miel qui coule des rayons, une voix riche et tentatrice. Une voix qui m’appelait tout en me promettant mille merveilles, une voix qui m’attira dans un piège. Allons, allons n’anticipons point sur l’action. M’approchant de cette forme qui me ressemble, d’un coup je fus happé, dévoré, avalé, dégusté par ce corps d’ombre. Je me souviens avoir eu peur, réduit à l’état de moins que rien dans une prison de Ténèbres. Et sa voix, sa voix devenue voix puissante de stentor, qui résonnait dans mes oreilles comme l’écho dans la Caverne. Sa voix se faisait moqueuse et enjôleuse, cajoleuse même, ravie de me voir ainsi réduit, impuissant et sans force, ni vie. Pourtant, pourtant alors que sa voix semblait tout couvrir, se faisait toujours plus terrible, et ce d’autant que je me débattais dans le labyrinthe d’Ombre, me parvint soudain une toute petite voix. Une voix stridulante et hilarante, qui me souffla d’examiner attentivement autour de moi. Elle eut le don de me tirer de la torpeur et de la stupeur dans lesquelles je me débattais, mais non de la surprise qui m’avait saisi.
    – Pourquoi, pas de ma surprise ? Mais tout simplement parce que j’étais sur une plage, une plage de sable noir.
    – Tout de même ! Avouons-le ! Voilà qui n’est guère commun, une plage dans une prison d’Ombre. À moins, à moins, qu’elle ne fût le produit de mon imagination. Enfin toujours est-il que je me suis mis à faire des châteaux de sable.
    – Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais cela me parut sur le moment être la chose la plus naturelle à faire.
    Et tout d’un coup… je fus dans la forêt et non loin de moi, roulé en boule, un chat d’ombre. Un chat certes, mais bien loin d’être inoffensif car lorsque je m’en approchais pour m’engager sur le chemin, celui-ci se mit à gronder et à feuler violemment ; un grondement où sourdait la menace :
    – Où penses-tu aller ainsi ?
    Surpris et abasourdi, je n’en répondais pas moins du tac au tac :
    – Mais nulle part, voyons !
    Sentant le danger émané de cette créature sombre aux fausses allures de félidés, j’attrape une liane qui traînait par là. Puis apercevant un gland pendant, je le cueillis et l’attacha à ma cordelette végétale. Je revins alors vers ce fauve d’opérette et mis à agiter sous son nez ce jouet improvisé. Et quel ne fut mon ravissement en le voyant tourner, tournoyer, tourbillonner sur lui-même, comme une toupie prise de folie. Je confiai alors la liane aux branches du chêne, où venait de s’esquisser un sourire étiré. J’entendis alors une voix chuchotée :
    – Bien joué !
    Profitant alors de la distraction de l’Ombre, j’ai poursuivi ma route dans une direction inconnue. Quelle ne fut alors ma surprise lorsque je suis entré dans cette clairière. Une clairière étrange, où pulsaient en son centre les battements d’un miroir, le miroir des âmes. Nullement impressionné et imprégné par la folie des lieux, je me suis avancé vers cette vérité, que j’ai traversé sans l’ombre d’une hésitation. Mais lorsque je me suis retourné tout avait disparu. J’aurai pu me dire que j’avais rêvé, mais quelque chose m’en a dissuadé. Peut-être un jour vous le montrerai-je ? Ainsi ai-je découvert Oniria la première fois avec ses beautés et ses dangers. Seul celui qui connaît ses faiblesses et donc soi-même peut y voyager sans trop de crainte. Même si en cela je me trompais lourdement, mais faisons silence.
    
    Examinons donc un peu ces lieux où je me suis faufilé, aucun doute me voilà non loin de la cité oubliée et abandonnée. S’il n’y avait ce fond de bergamote dans l’air pour me distraire, je pourrais mieux percevoir les vagues d’appréhensions, qui émanent de cette lande de désolation. De toute façon je n’ai guère envie de m’y attarder, car je n’ai aucune idée de l’heure qu’il sera à mon retour. Alors scellant fermement mes yeux, ainsi que tous mes autres sens, à l’exception de mon odorat, je me concentre sur les accents de mon infusion. Imperceptiblement, lentement, l’atmosphère se sature, la toile se déchire et les odeurs familières reviennent, des arômes de bois et de vieux cuir bouilli. Je suis de retour chez moi. Devant moi, un bureau à peu près rangé, avec entre deux piles, un plateau où trône un samovar et une tasse fumante. Je jette un coup d’œil à la pendule, une heure passée de trente minutes est suspendue au bout des aiguilles. Me suis-je endormi avant de me glisser vers l’Onirie ou ai-je glissé immédiatement, à peine effleuré la gorgée de mon infusion. Jetant un coup d’œil au numéro de Weird Tales, que je tiens toujours à la main, je m’aperçois que j’ai lu la moitié du poème, sans, hélas en conserver le moindre souvenir, si ce n’est cette lande désolée et sa cité abandonnée. J’aimerai me replonger dedans, mais ce n’est plus la curiosité qui me tenaille, mais une faim sans faille.
    Seulement en une heure, je n’aurai pas le temps de préparer un déjeuner digne de ce nom. Aussi fais-je une entorse à mon éthique en choisissant d’aller manger dehors. Reposant négligemment la revue sur le bureau, je m’étire quelques instants pour chasser la paralysie qui étreint mes membres. Ne sachant comment m’habiller, je vais à la fenêtre, transpercée de part en part par un soleil éblouissant. Mais à peine eussé-je entrouvert que c’est un froid cinglant qui me saisit. La refermant aussi sec, je sors de la pièce et me dirige d’un pas alerte vers l’entrée. Contre le mur, une patère en fer forgé ploie, non pardon, croule sous l’impressionnante collection d’écharpes, de couvre-chefs et de par-dessus, qui se sont accumulés avec le temps ou ma paresse. Cependant, je ne fais un usage régulier que deux ou trois d’entre eux, guère plus. Et pour mon plus grand malheur, chaque fois que je passe et que je l’aperçois, je me dis en mon for intérieur :
    – Quand te décideras-tu à faire un choix dans cette foultitude ?
    – Jamais, me réponds-je alors en écho à moi-même.
    
    Renonçant à m’improviser archéologue en imperméabologie, j’attrape une épaisse veste grise en laine, avec son écharpe assortie. Je m’apprête à me saisir d’un chapeau haut en couleurs, quand une main, passée sur le haut de crâne, me rappelle l’épaisseur de la toison qui me sert de couvre-chef. Je soupire à l’idée de retourner voir le barbier, pour qu’il s’en occupe encore une fois. Emmitouflé, tenant plus du bonhomme Michelin que de l’humain ordinaire, j’ouvre la porte faisant s’engouffrer un courant d’air glacé, accompagné de ses lames de givre et de ses larmes de neige. Fendant et bravant résolument ce jour d’hiver scintillant, je pose un pied plein d’ardeur sur le perron, qui, à peine effleure-t-il le sol, se dérobe. En essayant de me rattraper à la poignée sur laquelle ma main est toujours posée, mon gant s’y accroche et s’effiloche, tandis que je tombe rudement sur le fondement de toute chose. Inutile de le dire, la douleur fut fondamentale et ce fut avec grandes difficultés que je me suis relevé. Sous mes yeux, pendouille une cordelette de laine, gisant de mon gant délité, reliant ma main à la porte. Poussant un long soupir de lassitude, je décroche négligemment le brin encore pendant et ôte ce qu’il reste de ma main. Je le glisse dans ma poche en attendant de pouvoir lui offrir un sort à peine moins enviable.
    Puis me saisissant de mon trousseau de clés, je ferme à double tour la porte de mon pavillon. De toute façon je ne suis guère inquiet, car si un voleur venait à s’introduire ici, ce serait pour se retrouver face à certaines surprises assez désagréables. Surtout qu’il n’y a presque pas de valeurs matérielles, ce qui n’est déjà pas la moindre. Jetant un coup d’œil rapide à mon gousset, je me dépêche de sortir, non sans m’arrimer solidement à la rampe gelée. N’ayant plus qu’un seul gant, je me sens à peine plus assuré, mais je n’ai pas envie non plus de finir avec la main scellée dans le métal à cause du froid. Une fois en bas des trois marches, je peux enfin sortir et me rendre au Rêve d’Ombre. C’est un petit restaurant d’inspiration végétarienne, tenu par un couple d’hindous venus tout droit du comptoir de Pondichéry. Leur cuisine est toujours goûteuse et délicate, parfois un peu aventureuse, lorsque l’on emprunte sans y prendre garde la tortueuse et sulfureuse route des épices. Mais n’anticipons pas et essayons plutôt d’y parvenir sans glisser sur l’une des trop nombreuses plaques de verglas qui jonchent les trottoirs. Heureusement le Rêve d’Ombre n’est pas trop éloigné de mon domicile. Néanmoins le chemin ne s’annonce pas sans embûche. Avançant prudemment, prenant garde à l’éclat des flaques cristallines, j’arrive enfin en vue de mon restaurant favori. Mais alors que je m’apprête à traverser la rue, une voiture déboule à vive allure manquant de peu de me faucher. J’ai juste le temps de me jeter en arrière heurtant presque le muret, tandis que le véhicule a poursuivi sa course erratique dans une fabuleuse pétarade. De l’autre côté quelqu’un s’est précipité pour m’aider à me relever.
    – Oh ! Merci patron
    – Est-ce que tu vas bien ?
    M’appuyant sur son épaule, je grommelle :
    – À part les fondamentaux, tout est en ordre je crois.
    
    Je me demande tout de même, pourquoi les gens insistent tant pour conduire dans de pareilles conditions climatiques.
    – Bah ! L’important c’est que tu n’as rien de grave. Allons viens te mettre au chaud, je vais te régaler. Abhati va te préparer un poori digne des dieux, eux-mêmes.
    – N’exagère pas, ils pourraient se courroucer.
    Nous regardâmes chacun d’un côté, avant de nous engager dans la périlleuse traversée. Mais nul véhicule fou ne troubla l’horizon et nous pûmes nous rendre sans encombre à l’intérieur du Rêve d’Ombre. Toujours appuyé sur l’épaule d’Anoop, j’ai ouvert la porte de son restaurant tout en clopinant, à cause de mon fessier douloureux. A l’intérieur, j’aperçois son épouse qui s’affaire devant un grand fourneau, d’où s’échappent les arômes prometteurs et enivrants des Indes du Sud.
    – Bonjour Abhati. N’est-il pas trop tard pour se régaler ?
    – Bien sûr que non ! Assieds-toi ! Anoop va te préparer une table. Que veux-tu ?
    – Peux-tu lui préparer un poori chola, Abhati ? Je crois que notre ami a eu son compte d’émotions pour aujourd’hui, n’est-ce pas ?
    J’acquiesçais tandis qu’Abhati retroussait ses manches et se lançait, avec une dextérité rare, dans la confection de ce pain soufflé. Pendant ce temps, Anoop m’avait préparé cette place dissimulée dans les ombres, que j’affectionne tout particulièrement.
    – Je te laisse mon ami. Abhati aura bientôt besoin de moi. Mais je ne t’oublie pas, je t’apporte une théière de Tchaï.
    Je l’ai encore remercié et je me suis coulé dans l’ombre bienfaitrice, m’imprégnant de l’atmosphère du lieu. La salle n’est pas très grande et accueillait seulement une petite dizaine de tables. Elle mariait ses vieilles poutres apparentes avec des soieries pendues çà et là, en des jeux de lumière étranges et mystiques. Abhati avait déposé dans des niches aménagées par son mari des bougies enfermées dans des lanternes éthériques. Elle n’en avait jamais parlé, pour ne point éventer le secret des ballets fantastiques qui prennent possession des lieux, une fois la nuit tombée. Comment ai-je deviné ? Mais c’est que moi aussi j’ai mes secrets très cher lecteur. Cependant vous aurez très certainement l’occasion d’en deviner la nature, du moins pour certains, nous verrons bien.
    
    Sentant mes paupières se fermer toutes seules, je les ai rouverts brusquement et, profitant de l’absence de client, je me suis levé d’un coup pour me rendre au comptoir de la cuisine. Anoop n’aime pas me voir rôder par ici, car il a trop peur que je ne subtilise leurs créations. Mais c’est bien là une chose que je ne permettrai pas le moins du monde, même s’il m’est arrivé au cours de mon travail d’y avoir recours.
    – Ah ! Encore a essayé de percer nos tours, mon ami.
    Prenant une voix outrée, je lui rétorque aussitôt :
    – Comment ? Que dis-tu ? Voilà qui me blesse. Voilà qui me perce. Voilà qui me transperce. Ah ! Je m’en retourne dans les ombres, accompagnant ma parole d’un geste équivoque, qui eut pour effet de faire éclater de rire Anoop, et Abhati qui s’était interrompue dans ses préparatifs.
    – Veux-tu retourner à ta place ! Je ne pourrai jamais réussir mon poori, si je sens tes yeux se glisser sans arrêt dans mon dos.
    – Ah ! Quel malheur ! Anoop, qu’ai-je donc fait pour mériter pareils reproches. Abhati me renvoie aussi, glissé-je d’un ton larmoyant.
    – Allons ou va-t-il falloir que je me montre un peu plus persuasive, me susurre Abhati tout en faisant un clin d’œil malicieux à son mari.
    – Ah ! Anoop, je comprends comment elle t’a ensorcelé. Je m’éclipse tout de suite, Ô ma maîtresse…
    Et je quitte le comptoir d’une démarche de croquignolet sous le regard hilare d’Anoop et de sa femme. Mais alors que je m’apprête à m’asseoir, un éclat lumineux insolite, en provenance de la rue, attire mon attention. Aussitôt je me précipite vers la fenêtre, tout en les rassurant d’un geste. Intrigué, je vais à la devanture du restaurant mais la rue est déserte, pas un chat ou presque. J’aperçois en effet un gros matou gris roulé en boule sur une toiture. Les pavés brillant de givre renvoient les couleurs du ciel et les trottoirs, hélas bitumés, luisent d’un noir anthracite. En face la maison est volets fermés et rien ne semble indiquer une quelconque présence humaine. J’observe encore quelques minutes la rue vierge de toute présence, avant de m’en retourner à ma table. Abhati me lança un regard inquiet, en écho à celui de son mari, que je rassure d’un hochement de tête. Cependant que je m’avance vers eux, je leur demande :
    – Dites-moi, quel est donc ce pavillon aux volets clos qui nous fait face.
    
    Un voile passa sur les yeux de biches d’Abhati, tandis qu’Anoop me souffla que cette mais n’avait jamais connu de présence humaine, d’aussi loin que remonte sa mémoire :
    – Je ne saurai te répondre mon ami. Depuis que nous nous sommes installés ici avec ma lumineuse Abhati, nous ne l’avons jamais vu ouvrir un œil, ni même entrouvrir une paupière.
    – Merci Anoop. Mais s’il vous revient quelque chose à son sujet, mon oreille y sera toujours attentive.
    Sur ces mots, je suis retourné m’asseoir, tandis qu’Anoop m’a apporté le thé fumant et enivrant. Je l’ai remercié, tout en humant les arômes délicieux, pour mieux me laisser posséder par ces derniers. Néanmoins un pli soucieux me barrait le front, car j’avais pu noter ce voile de ténèbres, qui, un court instant, a troublé le regard d’Abhati. Tout ce ceci ne faisait que renforcer la sensation malsaine, qui m’avait saisi sitôt qu’Anoop m’eut expliqué le devenir de cette étrange maison. Et ce poignard fouillant mes entrailles ne me disait qu’une chose :
    – Tu ne sais pas tout à son sujet et tant que cela sera le cas, je ne cesserai de te défourailler, tant que n’aura pas éclaté la vérité.
    
    Curieusement, instinctivement peut-être, je sentais que cela aura à voir avec le problème qu’allait me soumettre madame Obligay à mon retour. Chassant l’insidieuse sensation d’une gorgée de thé, je me suis concentré sur le pain magnifiquement soufflé qui arrivait. Imaginez-vous donc une pâte gonflée comme une majestueuse montgolfière, d’où s’échappent par quelques fissures des volutes de vapeur blanche. Cet aérostat culinaire est accompagné d’un curry et d’un chutney, dont seule Abhati possède les secrets, chacun étant aussi délicat et délicieux l’un que l’autre. Déchirant à regret la pâte démesurée, je la trempe dans un Dhal Massala. Le goût de la cardamone et du cumin, marié au clou de girofle explose dans ma bouche et chasse la lame d’acier qui se lovait à l’intérieur. Je suis si absorbé et transporté par ma dégustation que je manque une fois de plus de me glisser vers l’Onirie. Ce voyage aurait été loin d’être désagréable, comme de se retrouver sur la côte sud fantasmé de l’Inde. En revanche s’endormir au beau milieu d’un repas, surtout celui-ci si riche en émotions et en sensations, serait du plus mauvais effet. Cela dit ce ne serait pas la première fois que pareille chose m’arriverait, Abhati et Anoop en ont déjà été témoin. Ils m’ont raconté avoir été fort surpris de me voir m’écrouler le nez dans un bol de Vada au yogourt, et surtout choqué de ne pas pouvoir me réveiller. C’était la première fois que je mangeais de la coriandre. Aussitôt je fus transporté dans un verger de citronniers au sommet d’une montagne désertique, où haut se mêlaient des notes de bois humide et de soie dans un fond d’air frais, sans le moindre souffle d’air pour venir troubler l’harmonie. Quand je m’étais enfin réveillé, Abhati et Anoop m’avait allongé sur une couverture, par terre, derrière le comptoir. Je m’étais empressé de les rassurer en leur expliquant que j’étais de temps en temps sujet à des crises de sommeil spontanées, sous le coup d’émotions un peu fortes. Je préférais leur parler de narcolepsie plutôt que de leur révéler mon secret et mes capacités à voyager dans l’Onirie. Cette explication les avait rassurés et même faits sourire par la même occasion. Je ne peux nier qu’il est assez cocasse de voir quelqu’un choir brutalement dans son plat, parce qu’il a mangé une nouvelle épice.
    
    Je finissais de déguster mon poori et m’apprêtais à boire une nouvelle gorgée de tchaï, quand un éclat de lumière m’a blessé l’œil. Je fis semblant de rien, mais je savais pertinemment d’où provenait cet éclair… du pavillon en face, alors que cela est impossible. Je suis dans un recoin de la salle, dissimulé derrière un mur et des tentures. Je jette alors un coup d’œil à Anoop, le nez dans la préparation du gulab jamun, puis à Abhabti au fond de la cuisine. Vraisemblablement, ils n’ont rien remarqué d’inhabituel, ce qui m’inquiète quant à la nature du phénomène et sur ce que peut contenir ce pavillon. Sur ces entrefaites, Anoop est arrivé avec une coupe de kulfi à la pistache. Je l’ai remercié, avant d’en entamer la dégustation, mais sans l’entrain habituel. Mes pensées ne cessent d’aller vers cette mystérieuse demeure, tout en essayant de me persuader qu’il n’a aucun lien avec madame Obligay. Mais, brusquement, comme pris d’un doute, je me suis saisi de mon gousset. Je fais bien, car les aiguilles indiquent deux heures passées de trente-cinq minutes. Je le range et me lève pour régler ma petite note. Il est temps de partir. En me voyant m’avancer vers le comptoir, Abhati s’écrie :
    – Comment ! Tu nous quittes déjà !
    – Que veux-tu Abhati ! L’appel du devoir.
    Anoop a alors éclaté de rire :
    – Tu vas pouvoir nous régler ta petite note, alors, pouffa-t-il en me tendant une addition plus longue que mon bras.
    – Dis-donc Anoop ! Te moquerais-tu de moi, c’est n’est plus une addition que tu m’offres là, mais une écharpe. Tient-elle au moins chaud ?
    – Ah ! Essaie-la et tu verras, mais les chiffres inscrits en bas, eux, me réchauffent le cœur.
    Je regarde alors d’un air ahuri l’alignement des chiffres. Il y en a tellement qu’ils m’en donnent le vertige. Profitant de ma surprise, Abhati me glisse un mot dans l’oreille :
    – Mais ce n’est plus une ardoise, mais un tableau noir ! Voudrais-tu ma mort, que tu ne saurais t’y prendre autrement. Mais soit je serai bon prince et je m’en vais régler ta littérature.
    
    Puis d’un geste majestueux et souple, je le salue profondément, caricaturant à outrance la révérence des courtisans. Je range ensuite la magnifique écharpe de papier dans une poche de ma veste, non sans l’avoir soigneusement pliée. Dehors, j’évite délibérément de couler le moindre regard vers le fameux pavillon et je rentre aussi vite que me le permettent les formations glacées. Mais à peine ai-je tourné dans ma rue, qu’une sensation désagréable monte le long de mon échine. Pourtant je ne fais pas demi-tour, pas plus que je ne jette un œil en arrière, je sais qu’il n’y aurait rien, du moins rien de tangible, sinon le manteau neigeux. Poursuivant ma route d’un pas égal, j’arrive enfin devant mon pavillon et c’est avec soulagement que je franchis le portail. Je le referme aussi sec derrière moi, comme si je savais qu’il allait m’offrir une protection contre la tempête qui s’annonçait. Cependant, désireux de profiter encore quelques instants du dehors, je flâne dans le jardin goûtant les dernières touches de vert qui le parsème çà et là. Je m’approche des sapins aux saveurs de résine âpres et collantes, mais quelque chose vient me chatouiller le nez. Levant les yeux vers le ciel, je le vois qui arbore un manteau de gris et de moire, qu’il secoue voluptueusement saupoudrant de blanc la terre des hommes. Si je ne devais pas recevoir madame Obligay à trois heures, j’installerai volontiers l’une de mes chaises longues, pour profiter au mieux des attraits de ce manteau soyeux.
    – Oh ! Prenez-moi pour ce que vous voulez, mais méditer sous la neige est particulièrement relaxant et enrichissant.
    Hélas l’heure n’est pas à la bagatelle et je me sens obliger de rentrer pour me préparer à recevoir ma cliente. Aussi suis-je rentré rapidement, avant de me changer en un démon des neiges. A l’intérieur, j’ôte prestement mes chaussures pour enfiler une confortable paire de charentaises. Je contemple un instant ma paire de mocassins trempées de neige et cours les mettre dans la salle de bain, où elles pourront sécher à leur aise. Fantaisie de ma part, j’ai fait poser un faux miroir sans tain dans la porte cette pièce. Quiconque regarderait dans cette fenêtre serait fort surpris par ce qu’il y verrait, lui, dans le plus simple appareil, au cas où il y aurait une personne à l’intérieure. Je goûte que les voyeurs de tout poil sauront apprécier. J’ouvre d’un coup la porte pour la refermer aussitôt à cause du froid qui me saisit. Je me maudis intérieurement d’avoir encore oublié de fermer la fenêtre. Qu’à cela ne tienne, prenant mon courage à deux mains je rouvre la porte et dépose prestement mes chaussures dans la baignoire, avant de refermer la fenêtre. J’attrape ensuite un cintre dans l’armoire et y suspends ma veste qui se met à pleurer des larmes de glaces dans la baignoire. Une fois débarrassé, je fais donner de la chaleur et me dépêche de sortir de cette congère intérieure. Jetant un coup d’œil à mon gousset, j’ai tout juste le temps de nous préparer l’une de ses infusions dont j’ai le secret, Old Love je pense. Je ne suis pas certain que ce nom soit vraiment de circonstances, mais sait-on jamais.
    
    Dans la cuisine, j’ai à peine eu le temps de mettre fin aux préparatifs, que j’entends la clochette tinter. Je me rends à la fenêtre, d’où j’aperçois une forme pas très grande, habillée de pieds en cape par les couleurs de la nuit. J’ouvre et lui crie :
    – Bonjour ! Madame Obligay ?
    Elle lève le nez et je découvre un visage dissimulé sous une voilette.
    – Oui, c’est bien moi. Puis-je entrer ? Me lance-t-elle d’une vois fluette.
    – Bien entendu, je descends vous ouvrir.
    Délaissant la tisane brûlante, je referme la fenêtre et coure ouvrir la porte à ma cliente. Je l’aperçois derrière la fenêtre grillagée, la figure toujours sous son voile. Je lui ouvre et l’invite à se mettre à l’aise dans mon bureau, lui désignant un fauteuil de la main. En moi-même je maugrée, car ses chaussures sont maculées de boue et elle en dépose un peu plus à chacun de ses pas. À cet instant précis, je sais que je ne pourrais me concentrer sur son problème, qu’une fois le ménage fait.
    – Prenez donc ce siège madame Obligay et donnez-moi veste. Je vais la poser sur une patère.
    Elle me la tend obligeamment et s’assied, un peu raide, dans l’accueillant fauteuil de velours, que je lui ai désigné. Tandis que je suspends sa veste, je m’excuse de l’abandonner quelques instants, à peine reçue :
    – Je m’excuse madame Obligay ? Je nous ai préparé une infusion en vous attendant. Voudriez-vous la partager avec moi ?
    – Bien sûr, avec grand plaisir.
    – Mettez-vous donc à l’aise, je reviens de suite.
    
    Sur ces mots je me suis éclipsé, laissant ma cliente face à ce capharnaüm, que j’appelle mon bureau ou mon cabinet. En fait, tout dépend de mon humeur et de mon sérieux intérieur. Cependant je dois avouer que ce sérieux n’est qu’un peu trop souvent une façade, ce n’est simplement que se perçoive la plupart des gens. Nous sommes tous le fou de quelqu’un. Seulement si l’on se sait fou, que se passe-t-il ? L’est-on toujours ? Ou est-on un sage parce que l’on se fait fou, mais alors que sommes-nous ? Ah pardon je m’égare et digresse encore. Mais enfin, faite m’en la remarque, quand je m’égare dans les méandres de mes pensées serpentiformes.
    Je reviens bientôt dans le bureau portant dans un plateau en osier la tisanière et un jeu de deux tasses avec ses couverts. Je pose l’ensemble sur le bureau et me tourne vers madame Obligay, en arborant un immense sourire. Je note qu’elle n’a toujours pas retiré ses voilettes, mais je me garde bien de lui en faire la remarque, malgré le malaise qui sourde en moi. Je chasse cependant le malaise en emplissant les tasses de l’infusion, avant de lui en tendre une :
    – Est-ce que vous prendrez du sucre avec votre thé ? J’ai du rapadura.
    – Oui, merci !
    Lui tendant le sucrier, elle y plonge ses longs doigts fins d’albâtre et en tire deux morceaux, qu’elle glisse dans sa tasse. Chacun surnage un instant, avant d’être englouti dans les eaux brunes du thé. Cette scène me fascine. Assis dans mon fauteuil, je les observe lutter en vain contre leur submersion prochaine et leur dissolution complète, malgré le malaise qui s’est insinué dans mon esprit. Est-ma chute manquée dans les escaliers ou le fait que je ne puisse voir son visage ? Je me saisis alors de ma tasse, refrénant un tremblement, et me mets en devoir d’interroger ma cliente sur l’objet de sa visite :
    – Madame Obligay, exposez-moi donc votre problème, que je puisse vous dire ce que j’en pense.
    Je remarque qu’elle tapote nerveusement sa tasse, tandis que je sens son regard se vriller dans le mien.
    – Je ne sais trop par où commencer, tout cela est si étrange. Enfin quelqu’un m’a volé un objet, un masque plus précisément.
    J’ouvre de grands yeux étonnés, car c’est généralement la police impériale qui se charge de ce genre d’affaire. Elle a du s’en apercevoir, car elle s’est aussitôt récriée :
    – Non, non ! Ne vous méprenez pas, la police serait en peine de me venir en aide.
    
    Elle jette nerveusement des regards de biais, comme si elle cherchait ses mots :
    – Je… je… il s’agit d’un rêve,… enfin d’un fragment de rêve.
    J’ai sursauté, réussissant malgré tout à masquer mon trouble. Voler un fragment d’onirisme n’est guère aisé, ce qui donne à cette affaire une aura de mystère qui ne peut que titiller ma curiosité. Cependant je ne l’interromps pas et la laisse poursuivre son récit :
    – Depuis des années apparaît très régulièrement dans mes rêves, un masque. Un masque très étrange. Bien sûr il possède de multiples formes comme tous les rêves, mais je sais qu’il s’agit toujours de lui, car son essence est intangible. Quelle que soit l’apparence qu’il adopte, il possède toujours un côté baigné de lumière, tandis que l’autre est toujours baigné d’ombre. À droite l’ombre, à gauche la lumière. Or voyez-vous depuis quelques semaines, il semble avoir disparu. J’emploie semble, car de quoi est-on sûr dans un rêve. Cependant, je sais quand et où je devrai le voir dans chacun de mes rêves. Or il n’apparaît pas et tout est fait pour que je ne m’en aperçoive pas.
    Je comprends désormais pourquoi madame Obligay s’est tournée vers moi :
    – Aucun problème madame Obligay, je prends en charge votre affaire. Mes tarifs sont de 60 francs impériaux par jour, plus les frais.
    Mais avant que j’ai pu ajouter autre chose, elle a déjà plongé la main dans son sac en cuir et en a tiré un magnifique portefeuille en cuir ouvragé. Elle l’a ouvert et en a sorti un billet à l’effigie de l’Empereur Napoléon, premier du nom. Je m’en vais pour protester contre l’énormité de la somme, mais elle m’arrête d’un geste :
    – Prenez-le ! Ne vous inquiétez pas, je sais ce que je fais. Cependant je souhaiterai vous donner encore quelques détails sur ce masque.
    Je ne savais pas quelle couleur arborerait mon fauteuil à la fin de cet entretien, mais le ton employé par cliente n’augurait rien de bon. Surtout si je le mettais en perspective avec tous les événements survenus depuis ce matin. Je me tromperai lourdement en n’y voyant pas un lien synchronique. Insidieusement autour de moi, la lumière s’est intensifiée et un coup d’œil aux fenêtres a fini d’entamer ma route vers le précipice. Tout cela n’augurait décidément rien de bon, mais rien n’entamerait ma décision et j’étais décidé à mener cette affaire jusqu’à son terme.
    – Voyez monsieur, ce que je vais vous donner est loin d’être exhaustif. Mais je vous donne ainsi un premier aperçu de ce dont je vous ai parlé.
    Elle me tendit alors un épais cahier fatigué, d’où s’échappait de multiples feuillets :
    – Tenez ! Voici le carnet que je tiens depuis environ cinq ans. J’y ai consigné toutes les apparitions des masques, ainsi qu’un récit détaillé de chacun de ces rêves.
    Je le lui ai pris, mais mes mains en ont à peine effleuré la surface, que j’ai manqué de le lâcher, comme si mes doigts venaient d’être brûlés. Heureusement je n’en ai rien laissé paraître. Intérieurement je me dis qu’elle doit savoir bien plus, que ce qu’elle n’a bien voulu me dire, ou alors est-elle complètement sincère et dans ce cas… Non c’est un terrain sur lequel je ne souhaite pas l’aventurer, à moins d’avoir de solides arguments à ma disposition. Mais demandons-lui plutôt comment elle m’a trouvé, cette question est souvent riche en révélations.
    – Madame Obligay. Ma question vous semblera sans doute incongrue, voire déplacée, cependant je serai curieux de savoir pourquoi vous en êtes venue à vous adresser à moi ?
    
    Elle me sourit :
    – Je ne sais pas.
    J’ai cru entendre ma mâchoire heurtée le bureau, tant son décrochage fut brutal, peu s’en ai fallu d’ailleurs qu’elle ne finisse dans ma tasse de thé. En général, les gens me servent moult hors-d’œuvre pour ne pas avouer la vérité. Comment accepter de n’être guidé que par rien de tangible et de ne pas savoir pourquoi l’on se retrouve brutalement devant moi. Je pourrai à l’occasion vous l’expliquer, mais ce n’est ici, ni le lieu, ni le temps convenu, une prochaine fois peut-être. Madame Obligay me désarmais à la fois par sa simplicité et par sa sincérité, une chose si rare de nos jours, qu’elle se déguste telle les touches de peinture d’un impressionniste sur sa toile. Elle dut surprendre, non elle surprit sans difficulté mon incrédulité, car elle ajouta :
    – Excusez-moi j’ai l’impression que c’est la première fois que vous entendez cela ?
    – Euh… en effet, bafouillai-je. C’est la première fois qu’une personne m’avoue ne pas savoir pourquoi elle est venue. Vous m’avez touché madame Obligay. Merci
    – J’ignore pourquoi vous me remerciez, mais soit je l’accepte. Hum, voyez quelques semaines après avoir constaté sa disparition, en reprenant un à un mes rêves, j’en suis venu à la conclusion que quelque chose, ou que quelqu’un me l’avait dérobé. Bien sûr je ne pouvais décemment pas aller voir la police impériale, où l’on m’aurait ri au nez. Au pire, ces messieurs m’auraient conseillée de me tourner vers les bons soins de l’asile Sainte Anne. Aussi ai-je préféré de suite engager un détective privé et c’est en compulsant l’annuaire que je vous ai découvert. Je me souviens parfaitement, je le sortais de sa logette, quand il m’a glissé des mains et est tombé à terre, ouvert sur votre réclame.
    Je hochais la tête. Une fois de plus il s’agissait d’un événement synchronique. Un jour éluciderai-je cette énigme, sait-on jamais. Je pensais me plonger dans un survol hâtif de son carnet et lui poser quelques questions d’usage, quand elle reprit le cours de son récit :
    – Pardon de vous demander cela, mais pourriez-vous m’expliquer, pourquoi devons-nous vous appeler le Voyageur.
    Si j’avais eu ma pipe imaginaire dans la bouche à ce moment-là, je l’aurai avalé sur le champ. Décidément cette affaire ne s’annonçait pas sous les meilleures des augures, tout cela devenait de plus en sombre et sinistre. Allez savoir pourquoi, mais depuis ce matin, je ne ressens que de mauvaises vibrations autour de moi, comme si j’étais cerné par les ombres de la dissimulation. Cependant qu’allais-je bien pouvoir lui répondre, incapable du moindre mensonge. La vérité :
    – J’ai perdu mon nom. Un jour je me suis réveillé, j’avais tous mes souvenirs sauf celui de ma propre identité. Je suis devenu une non-personne. Pourtant mes papiers en avaient gardé la trace, seulement… Ah comment vous expliquer ? Disons simplement que je ne le reconnaissais pas. Dès lors, je me suis à voyager à travers le monde.
    Je faillis dire aux travers des mondes, mais je me retins in extremis, et j’ai poursuivi :
    – Depuis cet événement j’ai pris ce patronyme : Le Voyageur. Mais qui peut dire, si je ne retrouverai pas un jour mon identité perdue. Cependant puis-je consulter votre carnet ? Sans doute aurai-je quelques questions à vous poser.
    – Faites comme il vous semblera, je vous en prie.
    Je me suis exécuté sur le champ et, tout de suite, l’évidence me sauta aux yeux. Madame Obligay m’avait assuré que tous les masques étaient différents. Or ceux qu’elle avait dessinés dans ce cahier étaient tous rigoureusement identiques. C’était un masque ovale, semblable au masque vénitien, noir à droite et blanc à gauche. Je fis mine de me plonger encore quelques instants dans ses pages avant de le refermer. Un peu plus tard, je prendrai le temps de lire le récit de ses rêves.
    – Madame Obligay. Je ne sais si vous connaissez mes méthodes de travail, mais il se pourrait que j’ai à me rendre à votre domicile. J’espère que vous ne souffrirez d’aucun inconvénient à ce que je vienne.
    – Nenni. Voici mon adresse, me chuchota-t-elle en tendant un carton en bristol.
    J’y lis : Madame veuve Obligay, Clamart, suivi de son numéro de téléphone, mais là n’était pas la source de mon malaise. Cette adresse, un pavillon sinistre et abandonné aux volets clos, en face du Rêve d’ombre.
    – Quand je disais que toutes cette affaire émettait de sinistres harmoniques…
    
    

    **************

    
    Alors que l’enquête se poursuit pour retrouver traces des deux témoins disparus, le gouvernement impérial a demandé un recensement cadastral des carrières et une inspection minutieuse des canalisations de gaz de ville, ainsi que des tubes contenant les câbles conducteurs d’électricité. Ces travaux avaient été expressément mandés à la suite de la catastrophe. Mais des rapports font état de négligence quant à leur bonne tenue. Le gouvernement tient également à affirmer sa pleine et entière collaboration avec le département de la Justice, pour que toute la lumière soit faite sur cette malheureuse affaire.
    Communiqué du Palais Impérial de l’Élysée
    
13 août 1923

Texte publié par Diogene, 23 novembre 2014 à 17h27
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