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Tome 3, Chapitre 21 « Chapitre 11 - L'Ombre d'un Conte » Tome 3, Chapitre 21
Jamais je pense, à aucune époque on ne vit un accusé pareillement respectueux des grimoires. Il connaît si bien le formidable dossier de son affaire qu’il lui arrive, bien souvent, d’en indiquer les cote à son défenseur et même à l’avocat général. Nous le retrouvons, ce lundi, plus hérissé de dates e de chiffres que jamais.
    Cela n’empêche point le président Gilbert de prendre son air le plus conciliant pour poser à cet homme fait agenda la question qui déconcerte. Ainsi, de cette demande :
    – Dites-moi, Verdoux, pourquoi n’aviez-vous pas installé votre famille à Gambais ?
    Du coup notre homme se frotte l’oreille cireuse et regarde avec attention le vide, par-dessus ses lunettes. Tel est chez Verdoux le signe de l’embarras. Il répond tout de même. Le sphinx même n’eût point réduit au silence l’Œdipe de Gambais

    
    
Béraud H., Bourcier E. et Salmon A.

    
    — Une anomalie ?
    Son ton détaché me surprendrait presque, si je ne me connaissais pas moi-même. Pourtant, ce serait une erreur de ma part que de conclure de cette manière, car nous sommes aussi différents que peut l’être un chat d’une mauve.
    — Tout à fait ! Enfin, ce serait la réponse que je vous aurais faite quelque temps auparavant ; en fait, en l’instant de notre précédente rencontre puisque je l’ignorais encore.

    Assise sur un énorme champignon qui ressemblerait à une amanite tue-mouche si ce n’était sa robe rose bonbon, l’étrange animal me fixe avec une curiosité presque dévorante. Familier, il me l’est à tout égard, pourtant les souvenirs de nos rencontres passés m’échappent de manière inexplicable.
    — Pourquoi sais-je que nous nous sommes rencontrés, alors même que je ne vous reconnais pas ?
    Un sourire élargit aussitôt sa figure tandis qu’il expulse un large jet de fumée parfumée et rosée.
    — Parce que vous êtes intriqué avec celui qui m’a vu, me rétorque-t-elle le plus simplement du monde.
    — Intriqué ?
    Sautant à bas de son promontoire, elle me fait signe de la suivre, cependant que l’étrange oiseau noir que j’ai aperçu tantôt en fait autant.
    En retrait, j’écoute d’une oreille distraite ses explications, contrairement à Loki qui manifeste un intérêt soudain.
    — Dis donc, Alvaro. Tu pourrais faire preuve de plus de curiosité à l’égard d’Albert. Ce qu’il nous narre ne te préoccupe donc pas ? Je n’ignore pas, que nous les avons entendues un certain nombre de fois, toutefois je doute que nos lecteurs fussent de cet avis. Imagine-les donc : tomber de but en blanc sur un mystère pour lequel ils ne disposeraient d’aucune réponse.
    Pour toute réponse, je hausse les épaules et m’éloigne de quelques pas en direction du paysage mouvant. Assis sur un promontoire de pierre, l’enfant fixe l’horizon de fer. Entre ses doigts, il tient un dévidoir autour duquel il enroule un fil de mer. Alors que je ne suis encore qu’à quelques mètres derrière lui, il cesse.
    — Pourquoi viens-tu me voir ?
    La pelote au creux de ses paumes, il marque une hésitation puis la lance dans les airs où elle disparaît. Aussitôt, je sens un poids nouveau alourdir la poche gauche de ma veste ; à l’intérieur, j’y découvre la bobine.
    — Comment as-tu fait ?
    — Est-ce important ? me rétorque-t-il, le visage fendu par un large sourire.
    — Je ne sais.
    Le vent se lève soudain et manque d’emporter la pelote que je retiens de justesse, cependant que son fil remue violemment. Debout, il me fixe un instant de ce regard qui me paraît si vide et si plein à la fois, vide d’une présence qui lui échappe, plein du savoir qu’il la reverra.
    — Ouvre tes mains !
    J’obéis ; le dévidoir a disparu ; non le fil, toujours suspendu ; je souris.
    — De quoi discute-t-il ? s’enquiert-il, en reprenant son geste d’enrouler le fil autour d’une bobine à présent invisible.
    — De physique quantique.
    — De physique et de cantiques ? répète-t-il. Qu’est-ce que l’un à avoir avec l’autre ? La science serait-elle une nouvelle religion qui aurait donné naissance à une nouvelle liturgie ?
    Je réprime avec difficulté le fou rire qui me monte aux lèvres, alors même qu’il me fixe avec le plus grand sérieux.
    — Qu’y a-t-il de si drôle ? Je m’interroge seulement.
    — Je n’ai pas parlé de physique et de cantiques, mais de physique quantique, quantique comme quantité.
    — Drôle de nom pour une discipline scientifique.
    Ses lèvres se ferment, de même que son visage. Tourné vers l’océan, il semble soudain se désintéresser du sujet de notre conversation. Penché sur la pierre du promontoire, il souffle dessus et réduit la surface en une fine poussière grisâtre, qui s’envole aussitôt pour mieux révéler la figure d’une jeune fille au regard dur.
    — Et toi ? me demande-t-il soudain.
    — Moi ? lui rétorqué-je, surpris.
    Les paumes ouvertes, il recueille le sable qui volette au-dessus de nos têtes, puis le déverse sur le portrait.
    — Qu’est-ce qui te rattache aux ténèbres ? Moi, c’est cette jeune fille que j’ai blessé un jour de solitude et précipité dans les abysses.
    — Comment s’appelle-t-elle ?
    À ses pieds, les grains minéraux ont complètement recouvert le visage tandis qu’une fine pluie s’abat dessus et les solidifie.
    — Tu ne me réponds pas.
    Oserai-je lui apporter une réponse ? À l’horizon se dresse une tour, une tour sombre qui enferme un malheur ; la fin de tout, la fin de toutes choses.
    — Non…
    — Pourtant il te faudra. Que tu sois ou non enfermé pour toujours dans ce puits sans fond ; tu ne peux l’abandonner et tu le sais ; comme tu connais déjà la vérité à ton propos, même si tu n’oses te l’avouer.
    L’enfant ne s’est pas retourné. Toujours assis en tailleur, il élève les bras au-dessus de sa tête comme pour en appeler aux êtres secrets qui peuplent les lieux, alors qu’une aura de lumière pourprée l’entoure. Une question me brûle soudain les lèvres, mais je n’ose lui soumettre. Malicieux, il penche la tête en arrière et me souris.
    — Pose donc ta question, mais rien ne t’affirme que j’accepterai d’y répondre, ou que je t’apporterai une réponse.
    Secret, enveloppé de mystère, il demeure une énigme à lui-même.
    — Pourquoi es-tu ici ?
    Dans ses yeux grands ouverts se reflète la houle dans le ciel, le vague dans la mer.
    — Pourquoi suis-je ici ? murmure-t-il en écho, d’une voix chaude et vibrante.
    Soudain, il balance sa tête en avant et se redresse ; de son être ses ombres se détachent et le regardent.
    — Peut-être que ma place est ici, poursuit-il, avant de marquer un temps. Devant nous, à quelque hauteur de la mer, ses ombres dansent.
    — En fait, je ne sais pas. J’appartiens au songe ; tu m’as appelé et je suis venu ; c’est tout.
    Pensif, je m’avance et me place à sa gauche, perdu dans la contemplation de la singulière chorégraphie qui se joue sous nos yeux. Gracieuses, elles sont au nombre de trois, mais que s’attarde le regard et l’on en devine d’autres, éthéré, en retrait : des enfants, un homme ; des hommes ; une femme accompagnée d’une fillette. Les unes murmurent, les autres, taiseuses, observent, mais toutes participent du mystère ; tout comme lui, comme moi, comme les autres. Je me rappelle ce pavillon ; son allée gravillonnée et ses graviers qui s’entrechoquaient sous les semelles de mes chaussures dans un bruit de cassure ; son jardin abandonné, transformé en une jungle aussi impénétrable que l’auraient été les ronces autour du château de la Belle au bois dormant. À l’intérieur, tout n’était que poussière et silence, tandis qu’à l’étage trônait ce tableau si étrange. À la lumière de mes nouvelles connaissances, je sais désormais que jamais je n’en suis sorti et que celui qui s’en est échappé est ce que je pourrai appeler, faute de mot plus juste, une ombre ; une ombre qui marchait dans les rues.
    — Va le voir, m’intime soudain l’enfant, toujours immobile face à l’horizon liquide.
    J’hésite, puis renonce et me retourne. Un peu plus loin, j’aperçois Loki perché sur une branche, la tête en bas, fasciné par un étrange spectacle. Relié par un mince cordon de lumière noire, deux sphères flottent l’une à côté de l’autre, séparées par quelques mètres de distance.
    — Alors, que voyez-vous de l’autre côté ?

    Surpris, je me penche à distance raisonnable de la sphère noire et irisée. En son centre, l’image d’une pièce flotte ; la figure gravée dessus, tête en bas.
    — Comme vous, je suppose. Une pièce de un sou avec une semeuse renversée.
    De l’autre côté, la chenille esquisse un large sourire, cependant qu’elle touche, de l’extrémité de son narguilé, la sphère qui lui fait face.
    — À présent ? s’enquiert-elle, visiblement satisfaite. La figure est à l’endroit, n’est-ce pas.
    J’acquiesce en silence, stupéfait par le phénomène, mais plus encore par les conséquences sur la nature de ma propre personne ; écho singulier de l’histoire du garçon Ombre-Etoile.
    — Alvaro ?
    Sa voix, je la reconnais désormais. Lentement, je me retourne. Il est là, face à moi. Quelques rides parsèment çà et là son visage voilé par la peine et le chagrin.
    Je souhaiterai lui avouer, lui confier mes mots, mes paroles, mes sentiments, mais ma langue se colle à mon palais et je demeure muet
    — Alvaro ?
    Il m’appelle ; comme cela doit sonner étrange de s’appeler soi-même. Avec lenteur, il ôte son couvre-chef puis le pose sur une vieille souche pourrissante couverte de mousse et de lichens. Derrière mes lunettes noires, je le dévisage. En fait-il de même avec son reflet ? Je ne sais pas ; il est aussi indéchiffrable que moi.
    — Mais puis te nommer ainsi ? La question n’est plus qui suis-je, plutôt qui sommes-nous ?

    Un étrange sourire déforme ses traits. De l’ironie ? De l’envie ? Autre chose ? Avec une lenteur toute calculée – mais peut-être n’est-ce qu’une déformation de ma part – il ôte sa paire de lorgnons fumés. Sans fard et sans lumière, il me dévoile ses ténèbres, deux yeux d’ombres pareils à des puits sans fond ; au creux de sa paume, deux billes de verres s’entrechoquent avec un bruit délicat de tintement. Puis, sans mot dire, il les remet à leur place, dans ses orbites où luisent des lueurs inquiètes.
    — Qui sommes-nous ? Nous qui sommes si semblables et si dissemblables. Ce que tu ignores je le sais, ce que tu sais je l’ignore ; étranges jumeaux que nous sommes, murmure-t-il.
    Une question me brûle les lèvres, pourtant je n’ose m’en ouvrir.
    — De quoi as-tu peur ?
    Dans ses orbites, ses yeux semblent si vrais, si vivants, alors même qu’ils ne sont que deux minuscules sphères de silice inerte. Quel artiste les a donc confectionnés pour les rendre aussi tristes ? Des noms s’égarent au milieu de mes pensées : Bosch, Vermerr, Vinci, Goya, Gericault, Fuzzli, Munch, Signol, Waterhouse, Penot.
    — Es-tu unique ? Suis-je unique ?
    Le ton de sa voix me glace, à moins que ce ne fût ses mots.
    — Oui, murmuré-je, faiblement.
    N’est-ce qu’une impression, une sensation de ma part ? Pourtant, il me semble que la lumière baisse ; dans le ciel, un astre agonisant rouge sang nous observe.
    — Oui, répété-je. Suis-je le seul ? Es-tu le seul ? En ce cas, es-tu l’origine ?
    — L’origine ! caquette soudain une voix contrefaite.
    Surpris, je lève les yeux et découvre le singulier oiseau au ramage couleur nuit qui me dévisage de ses yeux d’argent.
    — Il ne pourra te le dire, car la connaissance lui en échappe et c’est pour la trouver qu’il t’a attiré ici.
    — Même s’il ne tient pas à s’en vanter, encore moins à s’excuser, ajoute-t-il sans que j’aie le temps de répondre, mon autre non plus.
    Cependant, je ne remarque nulle animosité, seulement un profond embarras. Appuyé des deux mains sur sa canne, un maigre sourire illumine son visage.
    — Ah… soupire-t-il. Il en est toujours pour me rappeler le chemin. Je crains que Loki n’ait point tort. Cependant, j’ai mes raisons pour n’en n’avoir rien dit auparavant.
    Moi-même, je suis surpris, nul colère, nul éloignement ou exécration n’envenime mon cœur. Au fond de moi, les paroles de l’enfant résonnent : « Les contes sont toujours des métaphores, un voile pour dissimuler la vérité » Un voile pour dissimuler la réalité.
    — La fin de l’histoire, la fin du garçon Ombre-Etoile.
    Est-ce de la surprise ? Non ! Plutôt du soulagement. Il esquisse un geste, puis se ravise et demeure debout.
    — Oui la fin de cette histoire, celle que n’a pas achevée monsieur Jack. Pourquoi ? La réponse est simple, le futur n’est écrit nulle part et tu en es le protagoniste ; le choix t’appartient. Alvaro, le temps est comme un carrefour dont les chemins seraient infinis en nombre ; autant de choix possibles, ni bons, ni mauvais, seulement le fruit de nos décisions. Si j’obscurcis certains savoirs, c’est qu’il te faut demeurer libre, même si j’en connais des issues possibles.
    Silencieux, je fixe ses yeux, ses yeux derrière le masque, un masque d’ébène et d’ivoire que j’ai entraperçu dans le soir.
    — Es-tu le garçon de l’histoire ?
    Une lueur amusée s’allume au fond de ses prunelles.
    — Non ! Au risque de te décevoir. Il est quelqu’un d’autre dont j’ai retrouvé la trace. En revanche, tu peux te figurer que je suis le garçon qui sera, plus tard, baptisé Ombre-Etoile. N’oublie pas, ce conte n’est qu’une image, une allégorie d’une vérité plus cruelle encore.
    Quelqu’un me frôle ; une odeur de lilas et de glycine m’enveloppe ; le souvenir d’une promenade dans un jardin au printemps se ranime.
    — … Mathilde…
    Le nom s’échappe de mes lèvres, alors même que j’ignore ce qu’il signifie. Confus, je ressens pourtant une profonde détresse à l’évocation de son nom.
    Que ne puis-je lui dire la vérité à son sujet ? Aussi amère soit-elle, je souffrirai mille maux, afin de briser à jamais son espérance. Plutôt que de travestir la réalité, je préfère en taire certains panneaux. Un jour, peut-être la découvrira-t-il et sans doute comprendra-t-il pourquoi j’aurai gardé le silence. M’en remerciera-t-il ? J’en doute et, ce jour-là, je serai le dernier à lui jeter la pierre. De la même manière que l’enfant ne répond pas à toutes mes interrogations, je ne lui déverrouillerai pas certaines portes. Cependant, je suis heureux, car le souvenir étouffé, estompé, remonte. À côté de lui, je l’aperçois, ombre spectrale au visage baigné de larmes. Ses lèvres se posent sur les siennes. En recueillent-elles un peu de sa chaleur ; je le lui souhaite. Mélancolique, les yeux emplis de tristesse, elle s’avance vers moi et me traverse, comme le spectre qu’elle est. À son contact, mon corps frissonne de ce toucher étrange. Toujours perché sur sa branche, Loki s’est muré dans le silence. Lui aussi l’a vu et il ne trahira pas sa présence.
    — Loki, pourquoi lui as-tu menti ? songé-je en moi-même. Bien sûr que je sais où se trouve l’origine, puisque j’en suis l’imparfait reflet.
    — Pour les mêmes raisons que tu t’es-tu, Alvaro, me souffle-t-il.
    — Alvaro ?
    Ses yeux papillonnent comme la présence s’estompe, mais non le souvenir désormais ravivé.
    — Monsieur Jack, mais dois-je l’appeler encore ainsi ? Cela sonne si naïf. Jack a parlé de l’âme, de l’ombre et de la persona, et si j’en suis le réceptacle, alors qu’en est-il des deux autres ?

    Sur sa figure, le sourire s’efface et son visage devient grave, assombri par des plis sur son front. De l’index, il me montre les minuscules coutures qui courent le long de son ombre, puis, avec d’infinies précautions, il écarte les pans de sa cape et ouvre sa chemise. Barrant sa poitrine depuis la gorge au plexus, je découvre une longue cicatrice de chair boursouflée et rosée ; une tache noire à hauteur du cœur. La main tendue, j’hésite, fasciné par le motif ainsi dessiné ; une main.
    — Ai-je répondu à tes interrogations ?
    Immobiles, nos regards se croisent ; je porte une main à mon visage.
    — Peut-être… je…
    — Les ai-je tués ? Est-ce là la question qui te trouble ?
    Je n’ose à l’avouer, même à demi-mot. Hélas si les contes sont des métaphores, il n’en demeure pas moins que la vérité se dissimule derrière leurs oripeaux. Silencieux, je soutiens les ténèbres qui se dévoilent au fond de ses prunelles. Happé par la vision, je ne vois rien de sa métamorphose et lorsque je relève les yeux ce n’est plus la face double de mon double, mais la face sinistre et ricanante de Jack, monsieur Jack, dont les yeux sont de vif et d’argent. Tout sourire, il ôte le chapeau haut de forme qui orne son crâne, de même que la paire de gants de soie autour de ses mains. Nous sommes attablés ; il me semble reconnaître une certaine salle, un certain lieu. Une lumière tamisée et dorée nous enveloppe, pourtant je perçois toujours dans le lointain comme le ressac des vagues sur la grève, alors même que nous étions sous terre.
    — Tout cela n’est que le reflet de tes phantasmes, un cocon que tu tisses autour de toi pour te protéger de l’au-delà, me souffle une voix dans la tête ; les lèvres de Jack sont toujours fermées.
    Sans doute ai-je tort. À côté de moi, Alexandre s’empare d’un verre et l’emplit d’eau limpide à la surface de laquelle remontent des bulles minuscules.
    — Tiens.
    Indifférent, je m’en saisis et l’observe sans mot dire. Jack s’est assis, lui aussi ; tous, nous avons le souffle court, car tous nous savons, que notre sort dépend du choix qu’il opérera. Perdu dans la trame onirique, des fils invisibles qui, nés de la psyché d’un seul, nous relient.
    — Alvaro, quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. En ce cas, je suis l’idiot, ou alors aurai-je dû écouter Ocam et me servir de son rasoir. Ne trouves-tu point que la barbe ne me sied pas ?
    Assis sur son éternel champignon, Albert me couvait alors du regard. Pourquoi diable conservait-il cette apparence ? Je rejetais au loin l’interrogation ; il était rare qu’une chose m’étonnât encore en ces lieux. Rêveur, je cueillais une fleur dont le pollen s’échappait en de magnifiques volutes soufrées.
    — La barbe, je ne sais pas. Mais pourquoi idiot ? lui rétorquais-je.
    — N’êtes-vous pas un génie ? renchérit aussitôt Loki.
    À ces mots, la chenille éclata d’un rire tonitruant.
    — Mon cher Loki, l’habit n’a jamais fait le moine et le prix Nobel n’a jamais été un gage de sagesse ou d’intelligence. On peut être Nobel de médecine et eugéniste convaincu, au point d’encourager à la stérilisation, voire l’euthanasie des, jugés, inférieurs.
    — J’avoue, marmonna Loki, soudain dépité.
    — De plus, si je prétends être l’idiot qui regarde le doigt, cela ne concerne que moi ! ajouta-t-elle en tirant une langue rosée, comme pour mieux chasser la morosité soudainement installée.
    Les yeux tournés vers un ciel où dansaient soleil et lune, je me prenais à imaginer l’étoile derrière laquelle se dissimulerait le pays imaginaire. Mais n’y étais-je pas moi-même ? Sans doute n’y avait-il ni pirate, ni Indiens, ni enfant, encore moins de Peter Pan, seulement cette tour noire, lointaine et inaccessible que je devinais au cœur du mystère dans lequel j’évoluais. Vieillirai-je ici ? Je l’ignorais. Albert me soutint que oui : chacun possède un temps qui lui est propre, comme si nous emportions avec nous notre propre horloge. Affalé sur son champignon, il en avait, une fois de plus, oublié notre conversation ; je secouais la tête navrée.
    — Loki.
    L’air contrit, il me fixait d’un œil de poisson mort. Puis, il sauta de la branche avant de se percher sur mon épaule. Nous n’échangions pas un mot. Au loin, le soleil se paraît des lueurs aurorales, alors même que nous n’étions encore que le matin ; le temps coule s’il peut en ces lieux. Dans le ciel, une nuée de chevaux noir et blanc s’élance et perce les nuages de printemps. Fougueux, rien ne semblait pouvoir les arrêter, cependant que se répandaient dans les airs les bruits de fracas de leurs sabots qui fendaient l’atmosphère. Nul doute que le jeune de la montagne serait une nouvelle fois ravi, lorsqu’il découvrirait qu’il devrait encore raccommoder ses nuages, ce qui ne manquera pas de le mettre en retard, pour son rendez-vous galant du soir. J’hésitais. Devais-je m’en aller le prévenir, ou bien admirer l’étrange spectacle auquel nous conviaient, dès que le ciel se couvrait, les fabuleux animaux ? Au même instant, entre mes doigts se matérialisaient une bobine de laine et une aiguille de fer, cependant qu’un escalier de rêves et de matières remonte des enfers ; je souris.
    — Et Albert ?
    — Laissons-le méditer, de la couture nous attend et le soir arrive à grands pas : il serait dommage qu’il manque son rendez-vous sous les étoiles.
    En contrebas, j’aperçois deux personnes qui marchent dans une plaine tandis qu’à l’horizon se dessine l’orée d’une forêt.

    — Le premier se nomme Tunglbarn, il est l’enfant-lune.
    — Une fois… Quel âge avais-je ? Je ne sais pas.
    À côté de moi, Jack, monsieur Jack. Comment dois-je l’appeler ? Jack s’immobilise, le visage tourné vers le firmament tourmenté. Comme pour nous accompagner, le soleil préfère s’éclipser et céder à la place à une lune gibbeuse. De l’extrémité de sa canne, il en dessine les contours, cependant que je poursuis.
    — Quelqu’un ; j’ai oublié qui, peut-être personne. Quelqu’un m’a narré l’histoire de l’enfant-lune ; elle était belle et triste à la fois. Voulez-vous l’entendre ?
    Est-ce une larme que je surprends ? Je l’ignore. Tourné de trois quarts, il lève plus haut encore sa figure d’albâtre.
    — J’apprécierai, en effet. Un conteur n’invente pas seulement des histoires, il s’en nourrit également.
    Du sol jaillit alors une vieille souche dont la forme n’est pas sans rappeler un fauteuil à bascule. D’un geste, Jack m’invite à prendre place et s’assoit.
    Dans le ciel, l’astre de la nuit soulève une paupière et laisse entrevoir un disque d’ébène et d’argent. Au-dessus d’elle, assises sur trois étoiles solitaires, cependant qu’une douce brise fait onduler leurs robes de satin, trois femmes se lèvent ; la première tisse un fil et le noue, la seconde le déroule, la troisième, une paire de ciseaux à la main, le coupe. À leurs pieds, éventrée, la terre sous le feu roulant de la colère s’est ouverte. Au fond, une lune se reflète, sa face albâtre, grêlée de mers et de cratères, masque de poussière derrière lequel se dissimulent les fêlures d’une âme humaine, trop humaine. Dans sa chute, elle l’entraîne, lui qui, année après année, la nourrissait et la choyait. Au début, comme les choses étaient simples, car la lune arborait toujours sa face vierge de toutes ténèbres, alors même que les ombres-vers prennent racine en elle. À chaque vérité son mensonge, à chaque mensonge sa vérité, une ombre pour une vérité, tel était le prix à payer pour se dissimuler. Un enfant était né, mais c’était un enfant mal né et il fut choyé et entouré, très entouré, malgré tout quelque chose venait toujours à manquer, car il y avait un trou dans la vérité et il y était tombé. Plus tard, un autre enfant s’en vint, comme un reflet, lui aussi était d’un mirage, d’un songe en forme de miroir, même s’il l’ignore alors. Bientôt, ils se voient et s’apprivoisent, mais il y a toujours ce vide, ce qui vide qui intrigue, ce vide qui aspire, car le vide le lui a pris. Alors dans le miroir de cet autre, il se regarde et prend peur. Mais est-ce lui qui la lui inspire, ou bien ce qu’il devine dans le reflet de cet autre qui, comme lui, grandit. Il ne sait pas et dans son esprit tout se confond, faisant grandir les ombres-vers ; pas de beaucoup, mais juste assez pour qu’elles le recouvrent et le couvent. Ainsi pris dans les rets de son propre mensonge, la peur le dévore peu, cependant que dans son miroir il ne voit que l’autre, l’autre qu’on lui impose, l’autre qu’on superpose ; il veut devenir cet autre. Mais l’autre n’est pas lui, de même que celui qui sort des forges de son esprit confus. Mais alors qu’il lutte, il lutte contre lui-même et coule les chaînes dans les mensonges les plus purs, les plus durs, les chaînes mêmes de sa coercition, de sa domination. Pendant ce temps, au cœur de la lune sanglante, les ombres-vers ont cru et la dévorent chaque jour un peu plus, alors même qu’elle arbore toujours sa face illusoire de beauté fatale que lui octroie le masque ; il est trop tard pour briser le miroir.
    Alors l’enfant grandit et le mensonge avec. Compagnon d’un premier jour, il est devenu compagnon de toujours. Dès qu’il ouvre la bouche, il ne distingue plus l’ombre du mensonge et chaque parole étouffe un peu plus sa souffrance. Posées sur lui, les chaînes deviennent de plus en plus lourdes, à mesure qu’il transforme son monde en prison. Dans le ciel, la lune, dont la beauté empire à mesure que son cœur se vide de toute substance, devient magnifique et, bientôt, ses larmes se tariront et nourriront les ombres-vers toujours plus grosses.
    Plongé dans les songes du mensonge, jamais il n’émerge de la mer mensongère. Incapable de distinguer, incapable de réaliser, incapable de se regarder, depuis longtemps il a renoncé. Un jour, il a professé une vérité, mais elle a été retournée, travestie en mensonge, alors même qu’on savait que c’était une vérité. Songe en forme de miroir, telles sont les paroles qui s’échappent désormais de sa bouche, des vérités devenues poison qui le rongent pendant ses songes. Encore, il voit par moment cet autre enfant ; un étranger. Il le connaît ; ils étaient si proches, si proches qu’il désirait lui ressembler, tant qu’il s’est en fait éloigné plus grandement encore.
    L’enfant croit encore, mais pas les mensonges.
    Un jour, l’enfant tombe amoureux, il ne ment plus, ou plutôt en a-t-il seulement l’impression, car la vérité est un poison. Les ombres-vers, aux aguets, le sentent, leur prison va s’ouvrir et elles seront libres. Mais la lune n’est plus qu’une coquille vide, car elle sait que le mensonge se dissimule toujours et elle garde pour elle sa beauté froide et absolue.
    Soudain, l’enfant rompt, non sur un mensonge, mais sur une vérité, mais au cœur de cette vérité se dissimule un mensonge ; un mensonge, car il n’a pas voulu voir, il n’a pas regardé le miroir. L’enfant grandit encore un peu et il croit tomber amoureux, encore une fois c’est un mensonge. Il n’est pas amoureux, il est passion, et ça, c’est une vérité. Alors à nouveau il ne ment plus, il ne ment plus et dit la vérité. Mais la vérité fait mal, la vérité fait du mal à l’autre et l’autre dit aussi la vérité. Mais l’enfant y voit un mensonge et l’enfant souffre, souffre beaucoup, et l’enfant ne regarde toujours pas la vérité.
    Le temps passe et l’enfant n’a cessé de croître. Tombe-t-il encore amoureux ? Il le pense, mais c’est un mensonge, comme sa chair, comme son être, son âme est tissée de mensonges. Alors l’enfant ment, il ment à celui qui a placé en lui sa confiance. Les ombres-vers le sentent ; ce songe si pur si puissant, que même repues, elles ont de nouveau faim, et dévorent alors la lune. Pauvre lune, son visage n’est plus laideur, des poisons s’écoulent de ses cratères, emplissent ses mers, comme dans le cœur de l’enfant. Et d’aimant, il devient bientôt bourreau, cinglant sa proie de ses mots qui sont autant de maux. Blessé, torturé, infligé le supplice à l’autre, car l’autre lui renvoie une vérité qui n’est pas mensonge et l’enfant le sait. Vérités enfermées dans une carapace de mensonges, ainsi est fait le corps double de l’enfant.
    Dans le ciel, la lune agonise, le mensonge dévoilé a découvert les derniers fragments de son âme et les dévore, cependant que le masque illusoire tombe en morceaux.
    L’enfant est terrifié, car devant lui s’ouvre le vide, le vide d’une existence bâti dans les sables du mensonge, la coquille vide de son esprit, au fond de laquelle se tapit la vérité, la vérité nue que, terrifié, il ne peut regarder. Alors l’enfant doute. Existe-t-il ? Alors même, que de chair et de sang, sa vie n’est qu’un principe vide ? Au cœur de la lune, les ombres-vers en viennent à douter aussi. Sont-elles des illusions, ou bien sont-elles nées du mensonge ? Repues de leurs mensonges, elles sont presque devenues la lune elle-même à la face couverte de lambeaux de ténèbres.
    Le temps d’un battement, l’enfant entrevoit la vérité. Cessera-t-il d’exister et vivra-t-il alors l’ultime mensonge, celui de la négation de la vie ? Ou bien plongera-t-il dans le puits sans fond pour y découvrir la vérité enchâssée dans les glaces de ses enfers ?
    Dans le ciel, la lune est l’agonie et appelle l’enfant de ses vœux.
    Arrivé aux marches de son destin, il en escalade les degrés et ouvre la porte qui donne sur le vide. La lune est là, son masque de beauté brisé gît sur le sol. À côté, un autre en enfant en ramasse les morceaux et les recolle. Lorsqu’il l’aperçoit, il se lève et lui tend une cape tissée dans une ombre belle.
    — Elle est pour toi, je suis Stjörnbarn, l’enfant-étoile, achève Jack à sa place.
    Terrifié, Alvaro le fixe avec des yeux fous.
    — Alors, alors, je… je…
    D’une main sur l’épaule, Jack l’apaise.
    — Oui, tu es celui que l’on nommerait Spegbarn, l’enfant-miroir.

    — Nommerait ? répété-je d’une voix étranglée. Pourquoi le conditionnel et non le futur ?
    Mais Jack, monsieur Jack ne répond rien, il regarde la lune qui danse dans le firmament.
    — Les histoires sont comme les songes, mouvantes, vivantes. Quelque part, la fin s’écrit, ailleurs elle est achevée ; c’est ainsi et tu en fais partie. Cependant, je ne réponds pas à ta question. Tunglbarn, l’enfant-lune, lui a remis son âme après qu’il eût résolu une énigme et Stjörnbarn, l’enfant-étoile, lui rendit son ombre, après qu’il eût défait le mensonge de la toile du songe.
    Méditatif, je tourne à mon tour mon visage vers la lune sauvage, dont les mouvements erratiques bousculent les constellations.
    — Je ne comprends pas. Comment puis-je être Spegbarn, alors que je n’en suis que le réceptacle ? Spegbarn a pris son visage et me l’a donné ; je ne puis être lui.
    — Tu l’es tout autant que tu es moi, que je suis toi. Nous sommes tous les enfants d’un songe qui s’ignore et qui ignore qui le rêve ; les éclats d’un cristal brisé.
    D’entre ses mains jaillit une gemme comme taillée dans un arc-en-ciel. Enchâssé dans ses facettes, nos visages se reflètent et d’autres, comme autant de variations, dont j’ignore tout. Au centre, un homme gît sur un lit de souffrance, cependant qu’au-dessus de lui se lamente une lune recouverte par les ténèbres. Autour d’elle dansent des figures funestes. Au nombre de trois, elles tissent la toile de sa vie. Penché sur lui, non une fée, mais un homme dont les yeux luisants se dissimulent derrière d’épais verres fumés. Entre ses mains, il tient une sphère noire, d’un noir qui ne laisse échapper aucune lumière, ni même aucunes ténèbres. Je crois le reconnaître ; une voix au fond de moi me souffle qu’il est mon adversaire, en même temps qu’il est, à l’image de nous autres, un fragment égaré de rêve.
    — Qui est-ce ? murmuré-je, incapable de détacher mon regard de sa personne.
    — Une personnification de nos ténèbres, une condensation de nos ombres, mais je ne puis en être certain, soupire mon double, cependant qu’il s’écarte de ma personne. Peut-être est-il son double onirique. Encore une fois, ce n’est que pure spéculation de ma part. Je pensais avoir percé son secret et en un sens cela est vrai.
    Il suspend ses paroles. Sa bouche encore entrouverte se referme et ses lèvres serrées pâlissent.
    — Il se nomme Achronos. Maître du temps ainsi qu’il aime à s’en vanter, il a juré ma perte. Toutefois, comme je te le confiais, il possède un secret : en réalité, il ignore qui il est et parce que je l’ai éventé, j’ai été châtié, ou plutôt il m’a trompé, car jamais il ne m’a libéré de ma prison illusionnée. À la place, c’est toi qui te substituas à moi, cependant que je remontais la piste de monsieur Verdoux ; maintenant, je peux le saisir.
    Ces derniers mots semblent lui peser lourd, alors que je les entends avec distinction. Est-ce de l’amertume, de la colère, ou bien encore de la déception que je ressens derrière ces paroles, tout sauf innocente.
    Les mots me brûlent, les mots me consument. Ironique, je contemple mon reflet dans le cristal. Comment des choses aussi simples que des sons articulés, ou non, peuvent être aussi fécond, créateur et destructeur tout à la fois ? Je me l’avoue, je n’ose lui confier mes conclusions. Se dressera-t-il contre moi, comme l’enfant le confiait au garçon au moment de lui ôter sa persona ? Ou bien se sacrifiera-t-il pour m’ouvrir la porte vers son monde ?
    Les yeux fixés sur la sphère obscure, je m’interroge.
    — Puis-je te poser une question, Alvaro ?
    Brusquement, je me retourne. Derrière moi, l’homme mosaïque – je ne puis le nommer autrement – semble comme accabler, comme porteur d’un trop lourd secret.
    — Mathilde… Comment est-elle ?
    Surpris, je le dévisage avant de comprendre le sens de sa question. Comment pourrait-il la connaître si, ainsi qu’il me l’affirme, jamais il n’a quitté cet endroit ?
    — Douce…
    Dans le ciel, la lune se voile d’ombres et de nuages tandis que se reflète la silhouette d’un chevalier jeté à terre à qui quelqu’un tend une main secourable.
    — Jack ne t’a pas narré toute l’histoire, mais la route de Stjörkug croisera celle d’une jeune femme. Prisonnière contre son gré d’une figure imposée ; elle cherchera à tout prix à s’en libérer, fût-ce au péril de son intégrité. Pourquoi Mathilde ? Pourquoi cette jeune fille qui répond au prénom d’Ævintýri ? Peut-être parce que je trouve que Mathilde lui ressemble plus que ne peuvent laisser croire les apparences.
    Les paumes écartées, du sable s’en échappe, un sable blanc semblable à celui que l’on peut trouver dans les sabliers.
    — Comme Mathilde, elle sera peut-être la cause de sa perte. Comme Mathilde, elle peut-être aussi celle qui te montrera le chemin. Bientôt, nous nous séparerons, car les temps sont venus. Je connais certaines fins, d’autres non, car à l’achèvement, seule l’emporte ta décision. Quand le garçon échange son visage contre une reconstitution, il le fait en toute connaissance de cause, sachant que l’enfant sera devenu lui et qu’il devra l’affronter pour le réintégrer.
    Sa figure n’a pas quitté la lune des yeux, où désormais s’affronte deux ombres aussi semblables l’une que l’autre, jusqu’à ce que, soudain, l’une d’entre elles ne mette un genou à terre, cependant que la seconde, sans la moindre hésitation, lui tranche la tête. Son corps semble hésiter, puis choit d’un seul coup et s’effondre sur le sol enneigé. En regard de l’arène, la figure obscure et inquiétante d’un dragon s’élève, cependant qu’un murmure s’élève dans la clairière.
    — Ce n’est pas notre duel que tu contemples ainsi. Peut-être n’a-t-il jamais eu lieu… soupire l’homme mosaïque.
    Il y a tant de douleur, tant de tristesse dans ses paroles. Je devine qu’il se refuse à me dévoiler ses secrets de peur de m’influencer. Ignore-t-il que ma décision est prise depuis longtemps ? Ou plutôt l’espère-t-il ? Car, je sais qu’il n’hésitera pas, malgré son calme et sa mélancolie ; son cœur renferme trop d’amertume et il s’est enfoncé trop loin dans les ténèbres sans que son intégrité n’en ait été affectée. Dans le ciel, la lune saigne, car elle a mal pour son enfant, son enfant qui se tient là à côté de moi. Un instant, j’ai envie de crier « maman » ; un instant seulement. Comment cela serait-il possible, je n’ai ni mère ni père ? Je suis seulement un reflet, un grain de poussière échappé du chaos onirique ?
    — Alvaro ! Tue-moi et empare-toi de mon visage ! m’exclamé-je. L’enfant m’a confié ton visage ; ce faisant, il m’a confié une tâche qu’il m’est impossible de remplir. Plutôt renoncer à mon existence que de t’affronter. Mathilde se meurt, je me meurs à la nourrir, et personne n’y pourra rien ; un démon a remplacé son cœur par un puits sans fond qui dévore les âmes de ceux qui s’en approchent.
    Dans le brouillard, un enfant au visage de bois, de cuir et de métal s’approche. Immense, nu il s’avance vers ce qui ressemble à un gibet ; à ses pieds, un homme à la tête couronnée ricane, sa fille à ses côtés. La lame au claire, il la jette soudain à terre.
    — Enfant de la lune, enfant nocturne, tu te méprends sur mes paroles, soupire une voix derrière moi.
    Je ne me retourne pas, je ne reconnais que trop sa voix, celle d’un enfant bien trop grand, perdu dans le néant.
    — Pourtant…
    — Non ! Stjörkug était libre ou non de m’affronter, réincarné dans la figure du roi et, même s’il en donnait l’intention, jamais il n’aurait porté la main sur moi, car il savait ce qu’il perdrait en réintégrant sa persona.
    Le poing serré, je lutte pour ne point faire volte-face, cependant qu’une main se pose sur mon épaule. L’homme mosaïque me fixe et nos regards se croisent. La douleur le consume toujours, de même que la colère, pourtant il ne me montre aucun signe d’hostilité.
    — Alvaro, renchérit une voix haut perchée. Pourquoi te sacrifier ? Ce serait vain, en plus de renoncer à la personne qui t’ait la plus chère. Nous sommes d’autres personnes, comme toi tu es quelqu’un. Tu n’es sans doute né ni d’une mère ni d’un père, tu es un fragment de rêve, mais tu existes, tu vis, alors laisse-nous refuser ce présent, veux-tu. En plus, ça salirait tout.
    Le souffle me manque, je sens mes jambes qui se dérobent, cependant que des bras puissants me retiennent et que deux yeux aux reflets d’argent apparaissent.
    — Alvaro, comme nous tous, nous lui devons notre existence. Peut-être nous a-t-il créées dans un but précis, peut-être ne sommes-nous que ses outils. Pourtant, jamais il ne nous a guidés, entravés ou empêchés de cheminer sur le sentier qui était le nôtre. Regarde-moi donc ! Moi ! Jack ! Jack aux yeux d’argent dont la cruauté n’a d’égale que l’amour que je porte à mon amante, Oblivia de Sade. Jamais, il n’a empêché ma main de s’abattre ; jamais, il n’a retenu ma lame lorsque j’en appliquais le tranchant sur la chair tendre. Il eut pu, il eut pu…, mais il nous préfère libres.
    Juchée sur mon genou, la sombrure me fixe de son regard liquide.
    — Ah ! Mes Aïeux ! que de complications et de digressions, pour si peu. Vraiment, Alvaro, tu as autant voix au chapitre que n’importe lequel d’entre nous. Que nous soyons ses enfants ou ses créations, il n’a jamais été question qu’il nous efface d’un coup de gomme comme il le ferait d’un coup de crayon.
    Dans le ciel brumeux, une fille se recueille auprès d’un père, cependant que des ombres entourent son amant.

Texte publié par Diogene, 30 août 2020 à 12h30
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