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Tome 3, Chapitre 11 « Chapitre 6 - L'Homme de Schrödinger » Tome 3, Chapitre 11
Pensées cueillies sur l’album de Verdoux
    
    On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.
    Quel est l’imbécile qui écrit que pendant la guerre, les femmes ne pouvaient pas aller au feu ?
    Les moralistes mentent. Moi ce qui m’a perdu, c’est que j’étais un homme au foyer.
    On a prétendu que le cœur des femmes est prompt, à s’enflammer. C’est une erreur ; il ne brûle pas plus vite que le reste du corps.
    Bartholo faisait griller les fenêtres de Rosine. Quelle sotte idée, puisque Rosine était là !
    J’aurais voulu connaître une femme qui se nommât Anthracite.
    Si mes fiancées ne sont pas revenues, ce n’est certes pas ma faute. En bon cuisinier, je les faisais toujours revenir.
    En quoi suis-je coupable ? Les Romains, eux aussi, se servaient de vestales pour entretenir le feu.

    
    Un vent sec et brûlant souffle et arrache à la roche-mère sa matière même.
    — Monsieur Estrango ? Monsieur Estrango ? Réveillez-vous ! Nous arrivons bientôt !
    Une voix rauque, caverneuse et rocailleuse, me tire de ma léthargie. Penchée sur ma figure, j’entraperçois au travers de mes paupières ensommeillées le visage jovial de monsieur Schulmeister. Mais derrière, il en est un autre, un autre qui me ressemble sinon ses yeux dissimulés par deux verres d’argent. Sous son sourire affable, je devine l’inquiétude.
    — Qui es-tu ? soufflé-je.
    Le silence est sa seule réponse, tandis qu’une larme roule sur sa joue.
    — Avez-vous dit quelque chose, monsieur Estrango ? m’interroge monsieur Schulmeister, le front soudain barré de rides soucieuses.
    Dans ma tête, hallucinations, images et autres visions, rêves ou cauchemars se mélangent. Au-dessus, se tient sur un trône, un homme à la mine sombre, semblable à un souverain.
    — Monsieur Schulmeister, depuis quand ai-je rejoint Morphée ?
    — Ma foi, vous vous êtes assoupi peu après notre départ. Je vous ai bien proposé quelques collations, mais vous les avez déclinées, avant de vous enfincer dans un profond sommeil. Vous m’aviez confié être un peu fatigué. En la matière, je donnerai cher pour savoir ce que le superlatif signifierait pour vous. Vous vous êtes presque aussitôt endormi, comme une souche . Rien n’aurait pu vous tirer de votre sieste. Je crois que j’aurai pu jouer du cor de chasse à côté de votre oreille que vous reposeriez encore, m’explique-t-il d’un ton posé.
    Distrait, je ne l’écoute que d’une oreille, tandis que je m’efforce de rassembler, en vain, le puzzle de mes souvenirs. Sur la table, les restes d’un cigare attirent mon attention. À demi consommé, il achève de se consumer dans un cendrier.
    — Oh ! Ne vous étonnez pas, monsieur Estrango. Je vous en aurai bien proposé un, mais vous étiez profondément endormi alors, plutôt que de le gâcher, j’ai préféré le déguster. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.
    — Non ! Non ! Pas du tout… marmonné-je, d’une voix confuse, tandis que la rame ralentit violemment et que nous nous engouffrons dans une caverne de béton, plongée dans une clarté aveuglante. Sur des plateformes en hauteur, il semble deviner les sinistres silhouettes d’hommes en arme. Cependant, je m’en détourne, attiré par le singulier mégot.
    — Romeo y Julietta, monsieur Estrango. Un véritable délice, croyez-moi !
    — Un délice… répété-je, d’une voix atone.
    Une vague odeur de fumée flotte autour de ma personne, sans que je puisse, hélas, en découvrir l’origine. Intrigué, il me contemple un instant.
    — Quelque chose vous chagrine, monsieur Estrango. Vous me semblez tout à coup chafouin.
    — Oh. C’est que… je m’étonne. Je pensais que ce cigare était l’un de ces mets de choix, de ceux que l’on déguste.
    Surpris, il m’observe d’un regard de biais, puis se ravise. La rame s’est immobilisée et les vantaux s’entrouvrent dans un bruit de mécanique fatiguée.
    — Ah mais tout à fait. Hélas, il arrive parfois que je pèche par excès, par gourmandise. Toutefois, si le cœur vous en dit, je puis vous en offrir un autre. Accompagné d’un fin cognac, cela va de soi ! s’esclaffe mon bienfaiteur.
    — Je vous en remercie, monsieur Schulmeister. Toutefois, permettez-moi de décliner votre généreux présent.
    — À votre guise ! À votre guise, monsieur Estrango ! Je ne vous oblige en rien à l’accepter, poursuit-il, cependant qu’il tire de sa veste un étui d’où s’échappent des arômes étrangement familiers.
    — Sachez seulement que personne ne vous interdira de fumer, comme il joint le geste à la parole et sectionne d’un coup de dent l’extrémité de son cigare.
    Bientôt des volutes bleutées l’enveloppent et le dissimulent presque.
    — Peut-être devrais-je, après tout accepté, monsieur Schulmeister, murmuré-je, une main tendue vers lui.
    En face, un large sourire s’étire les lèvres de mon interlocuteur. Satisfait, il me glisse entre les doigts un cylindre brun.
    — Vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je le déguste plus tard, n’est-ce pas ?
    — Il est rare que je mêle le plaisir au travail, m’entends-je soudain lui répondre d’une voix de basse, tandis que je range le cigare dans l’une des poches intérieures de ma veste.
    Mais la dissonance cesse et j’aperçois monsieur Schulmeister qui me hèle.
    — Ah ! Vous le regretterez, monsieur Estrango !
    Sur le quai, notre chauffeur s’entretient avec un homme. Vêtu d’un imperméable sombre, un chapeau enfoncé sur le crâne, il paraît se confondre avec la pénombre dans laquelle il évolue. Massif, je devine les contours d’un visage taillé à la serpe tandis qu’il jette des coups d’œil nerveux dans ma direction.
    — Des civils à présent, semble-t-il marmonner à l’adresse de son interlocuteur.
    De la main, il adresse un vague salut à mon compagnon, puis s’éclipse dans un obscur couloir, d’où ne s’échappe qu’une pâle lumière grisâtre. Au-dessus de ma tête, la coupole de béton m’écrase de sa masse aveugle. De part et d’autre, des travées de métal cyclopéennes, foulées par des fourmis humaines, enjambent le vide. Au sol, leurs ombres découpées deviennent semblables aux labyrinthes dessinés au centre des cathédrales, empruntés par les croyants et les pèlerins en quête de salut.
    — Veuillez me pardonner, monsieur Schulmeister. Mais où nous trouvons-nous ? m’enquis-je, comme nous déambulons sur la plateforme.
    Un peu plus loin, des véhicules, croisement improbable entre une hippomobile et une automobile, circulent paresseusement.
    — Navré de ne pouvoir vous en dire davantage, monsieur Estrango. Toutefois, moins vous en saurez, au mieux vous vous porterez. Hélas, si je vous le révélais, je me verrais dans l’obligation de vous conduire immédiatement au secret, me rétorque-t-il d’une voix bourrue, cependant qu’il s’engouffre à l’intérieur de l’étrange fiacre.
    — Bien sûr, monsieur Schulmeister, soufflé-je. Automate sans volonté je le suis, pensif. Pourtant…
    -- Pourtant… Mais je n’achève pas ma phrase, tandis que je sens se refermer sur moi les mâchoires d’un piège démesuré, sous la forme d’un véhicule dénaturé. Sous nos pieds, à des éons de là une machine infernale déchaîne sa puissance. Mais alors quel rapport avec ma présence ? Pourquoi m’avoir convoqué en ce lieu, alors que rien ne la justifierait, sinon ma personne ?
    — Vous semblez sceptique, monsieur Estrango. Pourquoi vous convoquer ici, plutôt qu’ailleurs ? Hélas, il n’y a qu’ici où nous disposons d’une chambre d’écho silencieux, m’explique-t-il. Une pièce dans laquelle nous nous assurons qu’aucune écoute extérieure n’est possible.
    Peu dupe, j’esquisse, néanmoins, un sourire de connivence. Autour de nous, tout n’est que silence, sinon le vague murmure des conversations. Suspicieux, je le suis ; monsieur Schulmeister me ment. Tandis que nous cheminons, je me perds dans la jouissance de l’écho de nos pas dans la singulière cathédrale. Enfin, nous arrivons à hauteur d’un engin qui ne dépaillerait pas dans l’un des romans du grand Jules Verne. Reposant sur trois paires de roues en caoutchouc, un dôme de métal s’ouvre soudain. À l’intérieur, une femme en uniforme bleu garde les yeux rivés sur l’extérieur.
    — Si vous voulez bien me suivre, monsieur Estrango ! m’invite monsieur Schulmeister, comme il pénètre dans l’ovoïde, puis s’asseoir sur l’une des banquettes.
    Spartiates, elles n’en sont pas moins confortables. Sitôt le fondement posé sur l’un des sièges, monsieur Schulmeister lance un bref signal à notre chauffeur qui acquiesce. Mais le panneau se referme à peine qu’une silhouette massive s’engouffre par l’interstice.
    — Toutes mes excuses pour cette entrée impromptue. Mais, je ne pouvais décemment pas finir mon chemin à pied. Je viens de traverser tout le secteur mauve ! Croyez-moi ! C’est tout sauf une promenade de santé ! Surtout quand, comme moi, l’on se rend au secteur vermillon ! Plus de dix kilomètres de circonvolution, et pourquoi ? Pour rien, sinon pour le plaisir de quelque architecte fou, ou disciple de monsieur Dali.
    Intarissable, bercé par son improbable logorrhée, je ne l’écoute plus tandis qu’il décrit par le menu son invraisemblable odyssée. Soudain, son insaisissable bavardage cesse et une paire d’yeux scrutatrice s’approche de mon visage. Puis c’est un nez busqué qui apparaît, suivi d’une bouche épaisse soulignée de larges bacchantes noires et broussailleuses, enfin un front haut fort dégarni. De droite, de gauche, il me dévisage un long moment, circonspect.
    — C’est très étrange, il me semble avoir déjà vu votre visage quelque part. Mais oui ! Bien sûr ! Vous êtes le nouvel ingénieur ! J’ai été prévenu de votre arrivée.
    À côté de moi, monsieur Schulmeister tente d’interrompre le flot littéraire :
    — Pardon, mais je crois que vous importunez notre invité.
    Cependant, l’étrange personnage poursuit, la main tendue, comme si de rien n’était :
    — Oui, oui, vous êtes le nouvel ingénieur ! L’on m’a prévenue de votre arrivée, mais je ne pensais pas tomber sur vous si tôt. Docteur Siunneciva, pour vous servir ! Titulaire de la chaire de Physique harmonique de l’université de Delhi.
    — Euh… enchanté, lui réponds-je tandis qu’il se saisit de ma main. Docteur Siu…
    Je me tiens face à lui ; mon double, mon écho, mon reflet ; autour de nous, l’air vibre. Assis dans la banquette, monsieur Schulmeister s’est absenté quelques instants, afin de soulager un besoin naturel des plus pressés. Dans le reflet, je l’aperçois qui me dévisage. Posé sur l’arête de son nez une paire de bésicles semblables aux miens, sinon leurs reflets argentés. Derrière, je devine ses yeux, terribles, cruels et inquisiteurs. De la poche de son oignon, comme de la mienne, dépasse un minuscule morceau de papier.
    — Alvaro, tu dois savoir, semble-t-il murmurer. Penché sur monsieur Schulmeister, il lui retire de son poitrail le pommeau sanglant de sa canne-épée, avant de se lever et de s’éclipser en direction de la cabine du conducteur.
    Souple, je le vois s’éclipser. Une dernière fois, il se retourne ; son sourire a disparu. Soudain, nos regards se croisent et en mon cœur je sens la marque réclamer son dû. La douleur m’aveugle et lorsque je rouvre les yeux, je découvre mon reflet, paisible, un morceau de papier entre les mains :
    
    
Dr Siunniciva

    
    — Mais oui ! C’est bien cela, docteur Siunneciva, pour vous servir, insiste-t-il.
    — S. ! encore une fois, vous importunez notre visiteur. Monsieur est là pour s’entretenir d’une affaire de la plus haute importance.
    — Alvaro. Je te le répète, mais je suis très inquiet.
    Debout face à mon fauteuil vide, dont les lueurs bleutées clignotent dans la pénombre, je fixe le mur tapissé des points célestes. Une main posée sur la poitrine, c’est à peine si je perçois les battements de mon cœur. Bientôt, je ne serai plus qu’une enveloppe de chair qu’habiteront les ténèbres. Seules flottent encore de bien singulières paroles : Retrouvez-le !
    Du bout des doigts, j’explore le mur muet. Je sais qu’il renferme un secret, mais j’ai oublié lequel.
    Dans l’âtre, le feu se meurt, comme j’y jette une bûche, les flammes se ravivent un instant puis disparaissent, semblables à toutes ces choses qui, chaque nuit, nourrissent mon amour.
    — Qu’en pense, le docteur Bleuler ?
    Pour toute réponse, je lui tends le billet qu’il m’a confié quelques heures plus tôt ; il hoche la tête.
    — … Tu dois le rencontrer là-bas, s’étonne-t-il. Ma foi, ainsi il ne faillit pas à sa réputation.
    — Fais seulement attention à ne point te retrouver seul avec lui, ajoute-t-il hilare.
    Pourquoi rit-il ? Je ne sais pas. Le billet entre les doigts, je le relis encore une fois :

    
    
12 rue Chabannais
    14h
    Demandez madame Claude, S… vous attend là-bas.

    
    Je ne ressens même pas la douleur lorsque l’extrémité de la flamme me lèche les phalanges. Autour de moi, les ombres rôdent. Invisibles, elles m’entourent et m’accablent.
    — Ne vous seriez-vous pas déjà rencontré, m’interroge tout à coup monsieur Schulmeister.
    Étonné, je fixe un instant mon interlocuteur.
    — J’en doute, monsieur Schulmeister. Un nom pareil ne s’oublie pas aussi facilement. Et puis, pardonnez-moi docteur, mais votre mine est de celle que l’on oublie qu’avec difficulté.
    À ces mots, ce dernier éclate de rire.
    — Vous êtes tout à fait pardonné, monsieur… Monsieur ?
    — Estrango, docteur Siun… Siunniciva.
    — Estrango ! s’esclaffe-t-il. Hé bien, enchanté de pouvoir faire la connaissance d’un esprit aussi brillant que le vôtre. Avez-vous déjà entendu parler des professeurs Kaluza et Klein ?
    En face de moi, monsieur Schulmeister pousse un long soupir, puis se passe une main sur la figure, las. Pendant ce temps, notre convoi s’ébranle enfin. Cependant, le docteur Siunniciva ne semble pas s’en formaliser et se lance dans un exposé dont je me désintéresse presque aussitôt, marmonnant quelques acquiescements, accompagnés de hochements de tête pour donner le change. Superposé à ma vision, le cavalier m’apparaît. Perché en haut d’une dune, plongé dans une brume épaisse, il scrute le plateau qui s’étend aux pieds de sa monture, tandis que son ombre s’étire à l’infini. Dans le ciel, déjà les étoiles s’illuminent, semblables à ses yeux qui luisent dans la pénombre. Seul, au milieu de nulle part, j’observe la vaste plaine déserte. Même les fantômes ont disparu, ne demeurent plus que leurs échos perdus. Soudain, un vent, que je devine glacial, se lève ; je ne ressens rien, sinon un profond désarroi.
    — Oravla ! ricane-t-il.
    Encore une fois, le rire sonne faux ; il n’est qu’une façade, un masque pour mieux dissimuler ses sentiments, à l’instar de ce chèche qui ne cesse de lui couvrir la figure et dont les pans dansent dans le vent. Derrière lui, la lune, gibbeuse achève son ascension et bientôt elle régnera, accompagné de son cortège d’étoiles. À présent plongé dans l’obscurité, je vois distinctement son visage, un crâne blanchi aux orbites vides, au fond desquelles s’allument des flammes d’écarlate tandis que sa mâchoire claque comme il se moque de moi. De l’index, il me désigne, puis rabat la bride de sa monture qui s’élance à flanc de dune, avant de disparaître, avalé par les ténèbres.
    — Mais enfin ! Que fais-tu ici, mon amour ? me souffle une voix que je ne reconnais que trop, tandis qu’une silhouette pâle s’accroche à mon bras. Je te croyais parti pour les besoins de ton enquête. Pourquoi es-tu revenue ? Tu sais que tu ne dois pas, car je te ferai du mal.
    Le cavalier est là, à bas de sa monture. Sa figure osseuse me fixe, silencieuse. De sa bouche entrouverte se déverse un fléau noir qui m’enveloppe et me dévore. Du tourbillon, n’émerge plus que mon visage ; ultime vestige de l’homme que je fus un jour.
    — Sap ut-settul en iourqruop ? me lance-t-il, rageur. Tros not ut setpecca iouqruop ?
    Sa voix râpeuse résonne dans la plaine déserte. Les yeux dans les yeux, je soutiens son regard, encore une fois, avant de succomber sous les assauts concertés. Mais l’instant s’étire et mon agonie se prolonge ; je demeure. Le cavalier n’a pas bougé ; il est resté. Silencieux, il semble hésiter. Accroupis, il plonge une main dans le sable, puis la relève. Entre ses doigts, les grains s’écoulent, indifférents. Au fond de ses prunelles, se reflètent des éclats d’argent, semblables aux miroirs d’antan.
    — Uneved se ut euq ec, ut saretpecca ? Setsiser ut. Ervuope’t ej. ? murmure-t-il, comme il se recule et se fond dans la nuit, emportant avec lui le paysage onirique.
    — Monsieur Estrango ! Ne pensez-vous point que cette théorie, bien qu’imparfaite, ne révolutionne pas notre manière d’envisager le monde qui nous entoure. Vous imaginez-vous des particules qui, pareilles à des fantômes, se faufileraient entre les mondes, au travers de dimensions invisibles à nos yeux ?
    Est-ce la manière dont il me scrute, ou encore le ton de sa voix ? Cependant, assombri par la soudaine absence de lumière, son visage devient tout à coup plus grave, plus sérieux. Mais alors pourquoi, au fond de son regard, brille un éclat lubrique ?
    — Allons, S., laisse donc ce monsieur. Tu ne vois pas que tu l’ennuies. En plus, il n’est pas ingénieur, je te rappelle, lui rétorque monsieur Schulmeister.
    — Gustav ! Comment serait-ce possible ? Le bureau m’a annoncé son arrivée pour aujourd’hui, s’offusque-t-il de manière comique. Monsieur Estrango, je m’étonne, car je me suis entendu dire que vous aviez une certaine affinité avec des disciplines, qu’il y a peu, nous aurions pu qualifier d’ésotériques.
    Sur ses lèvres, flotte un étrange sourire, tandis que le visage de monsieur Schulmeister devient couleur cendre cramoisie.
    — En effet, il m’est arrivé de m’y intéresser, mais en dilettante.
    — Oh ! Je suis presque déçu, murmure le docteur Siunneciva, avant de partir dans un grand éclat de rire.
    — Toutefois, si l’envie vous en prend de désirer me rendre visite. Mon bureau vous est ouvert, monsieur l’ingénieur. Il y a du thé et des gâteaux à disposition, poursuit-il d’une voix lointaine. Vous ne sauriez refuser, n’est-ce pas.
    Ce n’est plus un humain qui me parle, mais une marionnette désarticulée dans un théâtre d’ombres, guidées des fils invisibles. Son visage, figé, est devenu semblable à un masque de cire. De la même manière, monsieur Schulmeister s’est lui aussi immobilisé. Mais sa figure a fondu et donne maintenant à voir à la fois une figure joviale et la part de ténèbres qui le hantent. Du fond de la cabine jaillit une main et déchire la toile que j’appelle mes visions. De la faille s’écoulent alors les sables du désert, suivis par les ombres d’une caravane. À leur tête, une femme, au teint blafard, s’avance. Un doigt posé sur les lèvres, elle m’observe puis disparaît. Une autre apparaît, son teint est celui de la cendre, au creux de ses paumes, elle tient deux statuettes sculptées dans le sable du désert. Muette, elle contemple un instant, puis s’efface à son tour. Derrière elle, il en est une dernière ; celle qui mène les ombres qui s’égaillent, puis se dispersent. À la fin, il ne demeure plus que lui, à la lisière de mon esprit. Pris dans ses rets. Mais le suis-je ? Il me fixe. Son regard est dur et son sourire moqueur. Cependant, je le devine suspicieux ; à ses pieds, des ombres inquiètes se dessinent.
    — Qui es-tu ? murmuré-je.
    — Plaît-il, monsieur Estrango ? m’interroge l’homme au visage fendu. Avez-vous dit quelque chose ?
    — Oh rien, monsieur Schulmeister ! m’exclamé-je.
    Le nom jaillit de ma bouche, pareil au diable hors de sa boîte. Qui est ce monsieur que je ne connais pas et dont le nom ne m’est pourtant pas étranger ?
    — Je…
    Mais je ne poursuis pas ; quelqu’un s’interpose, la femme au regard pâle. Autour d’elle, les ombres dansent, se lovent contre l’âme trouble de monsieur Schulmeister et le dépècent, tandis qu’elle glisse sur celle du singulier docteur S., dont le sourire, charmeur, s’étire comme il aperçoit mon regard insistant.
    — Souviens-toi, Alvaro, semble me murmurer ses lèvres entrouvertes.
    Le regard porté sur son visage, je le vois qui se déforme, se métamorphose ; des mains invisibles le modèlent. Il est un homme, il est une femme ? Transformiste, il est ce qu’il veut. Non ! Il est ce qu’il désire donner à contempler de lui. Il n’est personne. Il est tout le monde. Tout le monde et personne à la fois, quelqu’un hors du monde qui évolue dans le monde ; une particule évanescente nulle part et partout à la fois.
    — Loki, n’as-tu jamais entendu parler du paradoxe de Schrödinger ?
    Perché sur la branche d’un noisetier, il me regarde en roulant des yeux, tandis que je coupe une à une les fleurs fanées. Dans le silence du jardin, seul le bruit de mon sécateur trouble la quiétude du lieu. Mathilde est encore à l’observatoire, un travail à achever sur la fuite des galaxies, ainsi que l’a mise en évidence, le professeur Hubbles.
    — Non ! Et comment pourrai-je en avoir entendu parler ? Je ne lis pas les journaux, moi ! se récrie-t-il.
    De mes doigts, la rose morte s’échappe puis s’en va retrouver ses semblables sur un tas brun, à quelques encablures de là.
    — Et pourquoi m’en parles-tu ? Qu’est-ce que cela à voir avec monsieur Verdoux ? Car, je suppose que tu veux me parler de lui ? me rabroue-t-il.
    Les ciseaux claquent toujours, sans que je ne fisse rien. Ma main demeure immobile, pourtant il en est une autre qui s’agite et taille avec précision l’arbuste dont je m’apprête à m’occuper.
    — Alvaro ?
    Je sursaute presque ; Loki, tête en bas, me fixe d’un air interrogateur.
    — Oh ! Pardon.
    — Bon ! Au lieu de rêver, si tu m’expliquais ce qu’est ce fameux paradoxe.
    Les lames tranchent la branche qui reste un instant en l’air, puis retombe sur le sol.
    — Fameux ? Déroutant plutôt. Imagine donc une caisse dans laquelle on enfermerait un chat où est déposée une fiole de poison. La fiole est brisée par un marteau qui ne tombera que si une désintégration radioactive est détectée pendant la minute que dure l’expérience.
    — Et alors ? Je ne vois rien d’extraordinaire là-dedans, à part un chat furieux d’être enfermé dans une boîte, me rétorque Loki comme il attrape une noisette à peine mûre.
    — Détrompe-toi, mon ami. Le chat ne sera pas seulement furieux, mais il sera tout à la fois mort et vivant, de la même manière que l’atome est dans un état superposé.
    — Bah ! Vous, les humains, en avez de bien étranges idées. Qui va donc aller enfermer un chat pour vérifier qu’il soit mort et vivant ? C’est impossible. De plus, qui a demandé au chat ce qu’il en pensait.
    À ma gauche, le rosier n’attend qu’un geste de ma part.
    — Non, personne ne le lui a posé la question, murmuré-je dans le vague. Mais imagine plutôt que le chat existe dans les deux états, que l’espace se fracture et se scinde en deux récits : dans l’un le chat serait toujours vivant, dans l’autre le chat serait mort.
    Sur sa branche, Loki se balance de bas en haut.

    À côté de lui, monsieur Schulmeister rapetisse ; un corps d’enfant dans un costume bien trop grand. Les ombres, sans cesse plus nombreuses, pareilles à ses sangsues exsangues, se pressent autour de lui et lui arrachent une à une ses guenilles de chair. Indifférent, le docteur S. sourit toujours, tandis que choient les membres, d’abord les bras, puis les jambes, enfin la tête, qui roule sur le sol les yeux grands ouverts.
    — Alors monsieur Schulmeister, s’enquiert soudain le docteur Siunneciva comme il ramasse le chef et le place contre son visage. Comment vous sentez-vous à présent ?
    — Et toi, Alvaro ? ricane la figure grimaçante tournée vers moi. Que vais-je faire de toi ? Que va-t-il t’arriver ?
    Tout sourire, il me frôle. Le ton, la parole, l’acte, tout semble si familier, si proche. Un homme, démembré, gît sur le sol ; un autre en cueille les morceaux et les rassemble. Mais tout à coup, le rire s’arrête.
    — Rien. En fait, rien, murmure-t-il.
    — Une comédie, marmonne-t-il. Un théâtre d’ombres né de ton esprit en proie à la confusion.
    Négligent, il donne une pichenette à l’être grotesque qui s’effondre aussitôt.
    — C’est toi qui m’a amené ici et je joue le rôle que tu m’imposes, puisque tu es le narrateur, l’homme-orchestre qui écrit la partition ; tout au plus puis-je y glisser mon grain de sel pour relever l’ensemble.
    D’un coup sec, il tire sur le majeur gauche de la marionnette et le détache. Désabusé, il le contemple un instant, puis le jette par-dessus son épaule.
    — Les songes ne sont pas des jouets qu’un enfant en colère casserait. Ils possèdent une logique qui nous échappe, même à moi ; ils procèdent du symbole, de la parabole, soupire-t-il.
    — Je me suis glissé dans la peau d’un autre, parce qu’il m’a invité, et j’en démonte un autre, poursuit-il, comme il revêt la figure à peine humaine de son pantin de chair.
    — À présent, Oravlo. Peux-tu répondre à cette question ? ricane-t-il d’une voix contrefaite. Suis-je cette entité indicible jaillit d’un espace et d’un temps oublié, ou bien la manifestation d’un esprit cynique et désabusé ? Et toi ? De l’ombre ou de l’homme, de qui es-tu le plus proche ? Tu avances, aveugle, car un autre te tient la main. Mais ce sont tes propres pas qui le guident ; enfant perdu des ombres.
    Femme qui rêve, homme qui songe ? Le masque se délite et derrière se figure les traits d’un autre, dont les traits me sont inconnus.
    — Ainsi, je serai ton guide et te conduira à lui, là où tu t’es égaré. Mais que je sois moi et alors je te dévorerai.! Je parle, je devise, j’enchaîne les mots et les paroles. Et toi ? Oui, toi ! Oravla ! Regarde-moi ! Contemple-moi ! Mon visage ne te parle pas, plutôt tu ne te souviens pas. Je suis là, depuis toujours, tapi au fond de toi. Je démembre un homme et tu ne t’étonnes pas. Tu devines ma nature et tu ne t’épouvantes pas. Les ombres sont là et tu n’éprouves aucune terreur.
    Autour de lui, les silhouettes se rassemblent puis s’enroulent ; serpents d’épouvante, elles s’amoncellent, puis s’agglutinent en une masse grouillante.
    — Tu n’es plus qu’un spectateur inerte qui accepte les faits comme naturels, alors même que tu es persuadé du contraire.
    Du plat de la main, il balaye le corps morcelé qui tombe désormais en poussière.
    — « Tabula rasa » proclame certains. Comme ils se trompent, soupire-t-il.
    Entre ses doigts, de minuscules grains s’échappent, semblables à du sable.
    — Le passé nous rattrape toujours et alors nous devons payer le prix. Pour les humains, il est la figure du démon, du diable qui tente le mortel, qui lui offre gloire et richesse en échange de son âme. Qu’est-ce que l’âme sinon le temps vivant, le temps des réalisations et des ouvrages ? Qu’est-ce que le diable, sinon une métaphore, une parabole ?
    Les ombres ne sont plus, les visions non plus. Nous ne sommes plus que deux, face à face dans un désert de sable et de miroir. Silencieux, il étend le bras et me désigne la tente dressée à quelques pas de là. Dessous reposent quatre coffres de bois et de métal, gardés par une sinistre silhouette noire, le sabre au clair.
    — N’oublie pas, Oravla. Ertiam el sius ej, ici, souffle l’être contrefait avant de disparaître dans un nuage de poussière.
    Dans le lointain résonnent les grondements d’une machine infernale qui file dans les souterrains, alors que flotte une légère odeur de tabac.
    — Ici sap tsen sehcrehc ut euq ec. Etuor essuaf siaf ut. Tôt port tse li, me lance-t-il. Ruot imed.
    — Mais quand est-ce ? m’écrié-je, cependant qu’un vent violent m’arrache au plan.
    Au fond de ses yeux luisent le vide et la folie et, sous le chèche, je devine le sourire, avide. Ombre grotesque et épouvantable, c’est un mort qui m’observe, dont la silhouette se projette dans les cavernes du temps.
    — Ajed sias el ut, ricane-t-il tandis qu’une vive douleur me traverse le crâne.
    Dans mes entrailles, le feu, mon estomac qui se révulse et balance une boule acide et brûlante. Au fond du lavabo, une masse vert-de-gris à l’odeur fétide se désagrège. La main sur la poire de métal, j’hésite un instant puis la tourne tandis que je contemple l’eau emporter l’expulsé.
    — Tout va bien, monsieur Estrango ?
    Étouffé et lointain, le bruit saccadé des machines couvre presque la voix de mon interlocuteur.
    S. comme Schulmeister, ou bien… Siunneciva… Pourquoi ne puis-je me souvenir du nom qui figurait sur la carte ? Lentement, je redresse la tête et découvre mon visage. Un peu de bile me borde encore la commissure des lèvres que j’essuie à l’aide d’un mouchoir, imbibé d’eau, puis un autre, encore. Salis, froissés, je le balance, telles les vieilles choses qu’ils sont devenus, dans une corbeille de métal.
    — Oui ! Ne vous inquiétez pas pour moi ! lancé-je à son adresse. À l’adresse de qui ?
    Dans le miroir, mon reflet me fixe d’un air de défi.
    — Fort bien, monsieur Estrango ! J’entendais des bruits étranges, réplique la voix venue de l’extérieur.
    La main posée sur la paroi, je contemple la minuscule fenêtre par laquelle défilent les spasmes d’une lumière à l’agonie, transformant mon visage en celui d’un mort en marche. Les sens aux aguets, j’entends le bruit des pas qui s’éloignent. Si j’en juge par la pesanteur de la foulée, l’homme ne peut être que d’une forte corpulence. Monsieur Schulmeister ? Le nom me prend presque au dépourvu, comme si une entité venait de me le souffler. Dans le reflet, j’aperçois des silhouettes blafardes ; des femmes pareilles à des poupées de chair, inertes et sans volonté.
    — Suon semmo s iuq ? murmurent-elles à l’unisson.
    Tour à tour, elles me frôlent, puis s’éloignent, enfin se réfugie dans une obscurité bienfaitrice. De leur présence, ne demeurent plus que leurs yeux aux reflets argentés, semblables à des échos oubliés.
    — Monsieur Estrango ! Pardon de vous presser, mais nous arrivons bientôt.
    Du bout des doigts, je caresse la surface lisse de la fenêtre ; elle est glaciale.
    — Fort bien, monsieur Schulmeister, articule mes lèvres, un sourire sardonique peint dessus.
    Mon corps répond, non mon esprit happé par la singularité. Lentement, je m’arrache à l’étreinte de ces femmes, que je devine oubliées et disparues. La main sur le verrou, j’hésite un long moment. Que découvrirai-je de l’autre côté ? Un écho jailli des ténèbres, ou bien une autre réalité ? Dans mon esprit, souvenirs et échos se superposent, tandis que je suis pris d’une crise de fou rire. La porte est grand ouverte et, par la fenêtre, défile le tunnel noir et sans fin du métropolitain. Dans la rame flottent une odeur âcre de tabac et une autre plus suave, plus subtile de cognac. Du coin de l’œil, j’aperçois celui que je nomme monsieur Schulmeister. Ventripotent, un verre entre les doigts, il respire la satisfaction. En miroir, il en est un autre, la peau foncée et le regard amusé, il tient lui aussi un verre entre les doigts et un cigare est posé sur un cendrier.
    — Ah ! Monsieur Estrango, nous allions finir par nous demander s’il n’était arrivé malheur à votre intégrité, s’exclame le premier.
    À quelques pas de moi, une silhouette familière acquiesce tandis que le second se lève et s’avance vers moi. Tout sourire, il marche d’un pas nonchalant, indifférent à la scène qui se joue de l’autre côté. Appuyé sur une canne en ébène, il s’arrête un instant et contemple la pièce qui se joue.
    — Alors, Alvaro. Bien des eaux ont coulé sous les ponts, depuis notre dernière rencontre, murmure-t-il, le visage toujours tourné vers l’autre. Tu ne me reconnais pas, n’est-ce pas. Hélas, comment le pourrais-tu ? Et quand bien même…
    Il s’interrompt un instant comme pour mesurer le temps. Le front plissé, il observe son autre.
    — Sache seulement que je suis le docteur Siunneciva. Oui, le docteur Siunneciva et d’autres encore, s’amuse-t-il, mais son visage est fermé, soucieux tandis qu’il observe l’étrange pantomime.
    Face à lui, les deux protagonistes devisent en silence, puis se lèvent pour se diriger vers les portes tandis que la rame commence à ralentir sa marche ; il tourne sa figure vers moi.
    — Qui suis-je ? lance-t-il.
    — Ej-sius iuq ? rétorque une voix derrière moi.
    Dans l’embrasure, de ce qui était auparavant une porte sur une cabine vide, d’où échappaient des lueurs spectrales, un homme me fait face. Habillé à la manière des nomades ; seuls ses yeux demeurent encore visibles à travers l’étoffe épaisse. Les bras croisés sur la poitrine, un sabre passé à la ceinture ; je devine son sourire sous le tissu. Soudain, il étend le bras et pointe l’avant du train d’où l’on aperçoit déjà la bout du chemin.
    — Oravla, ut-saretnurpme eoiv elleuq ?
    — Vous n’avez rien oublié, monsieur Estrango ? questionne le dénommé monsieur Schulmeister.
    L’autre secoue la tête en signe de dénégation, puis le suis.
    — Es-tu prêt, Alvaro ? me questionne Siunneciva, ainsi qu’il se nomme lui-même, le visage tourné vers moi.
    Au fond de ses yeux se reflète un kaléidoscope d’émotions dont je peine à suivre la trame.
    — À quoi devrais-je me préparer, docteur ? rétorqué-je d’un ton acide.
    Un sourire ironique éclaire soudain ses traits. Derrière lui, les lueurs blafardes défilent toujours au même rythme spasmodique.
    — À tout et à rien, s’amuse-t-il. En fait, tu ne poses pas la bonne question. Sur une certaine carte, un mot te recommandait de te rendre dans un établissement de charme. Là, pris en charge par sa tenancière, madame Claude, qui t’amena à une personne, dont le seul nom tenait en une lettre… S, n’est-ce pas.
    Suspicieux, je demeure immobile. Entre ses lèvres, le cigare se consume comme il tire dessus. Dissimulé derrière la brume bleutée son visage me semble soudain plus familier, tandis que les volutes s’enroulent en d’étranges arabesques et donnent à en voir d’autres, des femmes, des hommes, jeunes ou non, occidentaux ou orientaux, des peaux de toutes nuances, de toutes substances.
    — Mais qui êtes-vous ? murmuré-je, tandis que ses lèvres se retroussent et dévoilent des dents couleur ivoire.
    — Un voyageur… un voyageur et un détenteur. Je suis là où je veux, quand je le veux, à tout moment, en tout temps.
    À mon tour, je souris et baisse les yeux.
    — Alors pourquoi n’est-ce pas vous de l’autre côté ? l’interrogé-je d’un ton rogue.
    — Une question intéressante qui en appelle beaucoup d’autres encore. Toutefois, je doute d’avoir le temps de t’en instruire, Alvaro, me rétorque-t-il sans se départir de son sourire.
    Comme pour lui donner raison, la rame s’arrête avec brutalité et j’aperçois monsieur Schulmeister inviter mon autre moi à le suivre. Le pied posé sur un quai, je devine derrière la vaste cavité, cathédrale moderne qui accueille les pèlerins d’une religion nouvelle et artificielle. À quelques mètres, un curieux véhicule semble les attendre.
    — Tu es arrivé au carrefour, Alvaro, ronronne une voix venue des entrailles de la terre.
    La rame a disparu. À la place s’étend un bois de feuillu. À la croisée de deux chemins, assis sur un tronc, un homme en costume sombre, un haut-de-forme posé sur la tête, les yeux dissimulés par des verres fumés me fixent d’un regard intense. Entre ses doigts, il tient une longue et fine pipe en ivoire d’où s’échappent des volutes parfumées.
    — Emprunte le chemin de droite et tu t’en retourneras auprès de monsieur Schulmeister. Emprunte le chemin de gauche et tu poursuivras ta route en compagnie du docteur Siunneciva, m’énonce-t-il comme il tire sur le foyer.
    — Puis-je poser une question ?
    L’homme lève les yeux ; ils sont de la couleur de la lune, d’ébène et d’argent.
    — Pose donc, mais je ne suis pas tenu de répondre, s’amuse-t-il.
    De part et d’autre, les routes s’en vont, sinueuses et obscures. Du bosquet s’échappent des plaintes lointaines, sans doute le vent qui court à travers les cimes. Sur le sol, j’aperçois deux ombres qui se détachent de mon être.
    — Tu sais ce qu’il t’attend au bout de ce sentier, où se conjuguent l’éveil et la lumière, murmure la première alors qu’elle s’engage dans le chemin de droite.
    — Mais tu ignores qu’au bout il y aura la mort et la révélation, là où se mêlent les rêves et les ténèbres, achève la seconde alors qu’elle arpente celui de gauche.
    Sans un mot, je les regarde disparaître dans les ténèbres tandis qu’assis sur sa souche, l’homme fume toujours sa pipe. Le sourire aux lèvres, il semble se moquer de moi et de mon désarroi.
    — Je croyais que tu désirais me soumettre une question ; je me trompe peut-être, soupire-t-il dans un jet de fumée.
    De l’extrémité de sa canne, il dessine dans le sol les contours d’une ombre qui se détache puis se redresse. Maladroite, elle se met debout et fixe son créateur. Le regard perçant, il souffle un long jet de fumée dans sa direction dans lequel elle se dissout.
    — Que cela signifie-t-il ?
    — Une question, pas deux, me rétorque-t-il, un sourire en coin dessiné sur les lèvres ; l’index dressé.
    En silence, je remercie l’homme d’un hochement de tête. Au-dessus de nous, une lune gibbeuse nous contemple indifférente à la scène qui se joue ; je l’envie. Au bout des chemins, je devine mes ombres qui s’enfoncent pour ne plus jamais reparaître.
    — Pose ta question, homme sans couleur. Seul celui dont le jugement est éclairé est en capacité de formuler un choix.
    Du regard, je soutiens celui de la divinité qui vient ainsi de parler. Sa pipe toujours entre les doigts, il me semble apercevoir d’autres visages se mêler au sien. Autour de lui, des ombres dansent. À qui appartiennent-elles ? Un frisson me parcourt comme une présence familière et glaciale se love contre moi. Caresse, elle se fait tendresse, mais aussi tristesse ; je retiens les larmes qui me viennent.
    — Alvaro, n’oublie pas, tu me nourris de tes rêves, susurre une voix dans mon dos. Ils sont faits de matières et de ténèbres, semblables aux ombres qui se projettent au fond de la caverne.
    Je veux me retourner, mais elle m’en empêche.
    — N’en fais rien, je suis ton Eurydice, mon amour, chuchote-t-elle avant de s’évanouir dans les ténèbres.
    En face de moi, l’homme sourit toujours. D’une main, il tient son fourreau, de l’autre il le bourre d’un mélange aux arômes entêtants.
    — Alors, homme sans couleur, quelle est ta question ? murmure-t-il, les lèvres retroussées ; ses dents brillent comme de l’argent.
    De nouveau seul, j’observe la lente marche des ombres au travers de l’obscurité qui converge vers cet homme assis sur une vieille souche, attirées par la fumée magique qui s’échappe de sa pipe.
    — Comme tu l’as dit, je n’en aurai qu’une seule : Pourquoi suis-je ici ?
    Feint-il l’étonnement ou est-il sincère, comme je l’aperçois hausser un sourcil.
    — Je te ferai seulement cette réponse : l’un empruntera le chemin blanc, l’autre empruntera le chemin noir, mais au bout seul demeurera la voie du sang.
    — Qui seras-tu ? ajoute-t-il dans un sourire.
    Derrière ses verres fumés, ses prunelles étincellent, incandescentes.
    — Pars à présent, à moins que tu ne souhaites le rencontrer, ricane-t-il comme sa figure vire du blanc au noir le plus sombre.
    Comme je m’apprête à m’engager sur l’un des chemins, il m’arrête et plante l’extrémité de sa canne dans mon ombre
    — Je n’exige aucun sacrifice, seulement une offrande et je pense que cette ombre sera parfaite, ronronne-t-il, une paire de lames d’argent entre les mains.
    — Après tout, homme sans douleur, tu n’en auras pas besoin là où tu te rends murmure-t-il tandis qu’il découpe avec soin mon double sombre.
    Satisfait, il tire un long moment sur sa pipe et expulse le jet bleuté en direction de l’être noir qui aussitôt se redresse et me regarde. Au travers de son corps, je devine un autre au regard d’argent, dont le sourire et le souvenir me glacent.
    — Oravla, ritrap ed eruehl tse li, ricane-t-il.
    
    
    
    
    

Texte publié par Diogene, 20 janvier 2020 à 10h38
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