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Tome 2, Chapitre 31 « Chapitre 16 - Voyage au Bout de l'Etrange » Tome 2, Chapitre 31
– Pourquoi un cimetière, monsieur Estrango ?
    Dans la rame qui nous emporte vers la gare de l’Est, le commissaire Belin me fait part de son étonnement.
    Plus tôt, je me suis essayé à lui expliquer les principes théoriques de ces verres éthériques sensibles aux vibrations oniriques. Bien que fort répandu entre la fin du siècle dernier et les premières années du suivant, ils se sont raréfiés. En effet, du fait de la guerre larvée qui oppose les deux empires – l’Empire français, héritier naturel des conquêtes napoléoniennes et l’empire du Levant, sous lequel s’est placé l’Empire chinois agonisant –, les gouvernements ont imposé un rationnement de l’éther fluctuant. Cependant, ces bésicles, bien que de mêmes natures que bon nombre de ses semblables, ne semblent s’accorder qu’avec certaines personnes. En effet, curieux, le commissaire Belin s’est essayé à les chausser alors que nous nous entretenions à la terrasse du café des Maîtres Verriers. Bien mal, lui en prit, car, à peine, lui eurent-elles effleuré le nez qu’il me les rendit de suite. Hélas, il n’y voyait rien et en conçut, frustré, une immense déception. Ma foi, je pense la chose fort vraisemblable, à l’instar de nos lunettes de vue, celles-ci se doivent d’être accordées à celui qui les porte.
    – Commissaire ! Le cimetière est sans doute l’endroit le plus désigné, et surtout le plus neutre, dans une ville. Bien sûr, les tombes et autres sépultures sont toutes chargées d’émotions. Néanmoins, les échos des morts y seront nombreux et je ne rencontrerai guère de difficultés à les distinguer des vivants. C’est ainsi qu’exercé, je pense être, ensuite, en mesure de le reconnaître entouré par les reflets oniriques de ses victimes. Après tout, si ma théorie s’avère juste et son empreinte dans la réalité ressemblera à celle d’un défunt.
    Dubitatif, ce dernier hausse les épaules. Qui vivra verra, semble-t-il désirer me confier.
    – J’ai confiance en vous, monsieur Estrango, malgré les bruits qui courent sur votre compte. Vous me semblez, en effet, être bien le seul capable de retrouver sa trace. Néanmoins, que ferons-nous si nous parvenons à remonter sa piste ? Nous ne pourrons procéder à son arrestation si nous l’oublions aussitôt.
    Le regard dur, je fixe le fond de la rame. Elle est vide et silencieuse.
    – Non ! commissaire. Nous ne l’oublierons pas et vous l’arrêterez, je vous en fais le serment.
    – Qu’est-ce qui vous rend si sûr ?
    Oserai-je lui confier ce que j’ai découvert ?
    – Cet homme a reçu un don et lorsque le jeu s’arrêtera, il lui sera repris et il s’en retournera à la réalité, bien que son esprit demeure à jamais de l’autre côté du miroir.
    – Puissiez-vous dire vrai, monsieur Estrango, soupire-t-il, las.
    Hélas, je ne puis tout lui confesser, car ma certitude repose elle-même sur une incertitude : bribes de souvenirs qui s’échappent d’une brèche présente dans mon esprit. À côté de moi, le commissaire Belin n’insiste pas, il devine que je ne dirai pas un mot de plus. Le fossé que je viens de creuser entre nous est bien trop profond ; trouée de l’irréel dans un monde trop matériel. Vaincu, mon interlocuteur ferme les yeux et s’assoupit un instant bercé par chuintements des roues en caoutchouc contre les rails en métal. Arrivé à la station, gare de l’Est, nous nous dirigeons tous deux d’un pas décidé en direction du couvent des Récollets ; les sœurs sont enterrées derrière le cloître. Loin des clameurs et de la foule, il me sera beaucoup plus aisé de procéder à l’expérimentation. Hélas, le plus délicat sera de convaincre la mère supérieure du bien-fondée de notre démarche. D’autant plus que la position de l’église vis-à-vis de, ce qu’il est maintenant commun d’appeler, la sphère onirique est des plus délicates, tant ses dogmes sont remis en cause. Je souhaite seulement que nous n’ayons point à débattre de théologie avec elle et que cela s’achève par une querelle à la manière de Voltaire et Rousseau. Comme s’il devinait mon désarroi, le commissaire Belin s’avance de quelques pas en direction de la grille monumentale, gardée par un Cerbère à cornettes.
    – Ne vous inquiétez pas, monsieur Estrango. Un commissaire de police a plus de prestige et d’aura qu’un simple détective.
    – Je vous en prie ! Vous saurez mieux trouver les morts que moi.
    – Vous voulez dire les mots, monsieur Estrango, car, pour ma part, de morts, nous n’en avons encore point découvert dans l’affaire qui nous occupe.
    Sur mon épaule, Loki retient à grand-peine son fou rire et son corps tangue tel un bateau ivre, tandis que le grand petit homme s’avance vers une sœur au regard peu amène. Deux centimètres ! Rendez-vous compte, monsieur Estrango. L’on faillit me refuser ma place, car ma taille dépassait de deux malheureux centimètres les canons actuels, m’a-t-il expliqué pendant le trajet. Comme je me suis étonné de sa position dans la hiérarchie. Il m’exposa avec tact et doigté qu’après avoir passé des jours entiers à arpenter les couloirs de la Place Beauvau, l’on décida qu’il serait dispensé de filatures et sera mieux à sa place sur une chaise, derrière un bureau.
    – Venez donc ! me surprend soudain la voix haute perchée du commissaire Belin. Ces braves sœurs acceptent, à condition que nous ne troublions pas le repos des morts.
    M’est avis que sur ce point ces femmes se figurent. Enfin, quelques minutes plus tard, pourvus de l’onction de Sœur de l’Inconsumée Conception, nous pénétrons dans le jardin du cloître, cis du petit cimetière de la communauté. Nous avisons un banc à l’ombre d’un tilleul, tandis que Loki, sans demander son reste, est déjà parti musarder dans la cime des arbres à la recherche de quelques repas. J’ignore encore ce qui s’offrira à ma vue, sans doute quelques congrégations en perdition ou alors des nonnes égarées au cours de leur dévotion. Je n’oserai croire que ces lieux chargés d’histoire rêveraient d’autre chose. Avec appréhension, je m’empare de l’étui devenu comme du plomb, à l’intérieur gît une singulière et innocente paire de lunettes aux reflets irisés.
    – Allons, êtes-vous un grand garçon. À vous voir ainsi, je penserai vos précieux pris dans un étau.
    Surpris par cette formulation audacieuse, je fixe mon interlocuteur, interdit. Puis, comme il m’encourage d’un geste de la main, je les chausse. Fort heureusement, je suis assis et calé contre le tronc du tilleul, car j’en serai tombé à la renverse. Le jardin d’été se rêve en jardin d’hiver et de sorcière, entouré de majestueuses roses de Noël et de pavot somnifère. Dans certains recoins, des noisetiers torturés sont étranglés par des lianes diaboliques. Plus loin, une statue tient entre ses doigts un bouquet de Fleurs du mal qui ouvrent les portes d’un paradis artificiel. L’on dit que les enfants aiment à contredire les parents pour mieux s’en affranchir. Que ne puis-je confier la vue qui s’offre à mes yeux. Le couvent, je n’ose le décrire, mais si je le rebaptisais le One To Two, je ne serai guère éloigné de la vérité.
    
    Récit de Loki
    
    Ah ! pardon d’interrompre ce récit, hum, ma foi fort palpitant, mais Alvaro se gardera bien de vous dévoiler toute la vérité à son sujet. Quel chaste garçon ! Néanmoins, il n’est guère difficile d’avoir déjà un embryon d’idée sur l’identité de cette fameuse maison, dont notre cher ami fait l’article à demi-mot. Cis 122 de la rue de Provence, dans le huitième arrondissement de Paris, cet établissement, en plus d’être l’un des plus cotés de la capitale, possède une particularité qui en fait un lieu fort recherché. En effet, les initiés ont le loisir de pratiquer « un voyage autour du monde ». Il consiste en une visite des vingt-deux chambres de ce dernier et presque autant de femmes, aux atouts délicatement mis en valeur. Cependant, gardez-vous bien de penser que cette chère âme sera venue pour courtiser ces dames ! Que nenni ! Si nous avons élu quelque temps domicile là-bas, ce fut pour une sombre histoire de vol et non de bagatelle. Maintenant, permettez que je me retire.
    
    Ah, j’ignore ce que ce coquin de Loki vous aura confié. Pour ma part, je suis bien heureux de ne point avoir croisé de sœur en cornette, car alors j’aurai été fort mari devant mon incapacité à retenir mon fou rire. Le calme revenu, je me concentre sur les tombes aux alentours et les quelques âmes en peine qui errent. Comme je le suppute, ces dernières, dépourvues de chair, ne sont plus que des ombres en creux. Ardentes ou rougeoyantes. Comment les décrire ? Car même ainsi, ce n’est pas leur rendre justice. Il se dégage d’elles une prestance et une sérénité que leur envieraient bien des vivants, semblables à un halo ou une aura qui se dégagerait de leur corps. Néanmoins, je doute qu’il en aille de même pour toutes, car par ici ont été enterrés des gens pour la plupart pieux, non de pauvres bougres envoyés ad patres au détour d’une rue. Que je contemple ma main et elle est entourée d’un très léger voile azuré.
    – Alors mon garçon.
    La voix, avec un fort accent germanique, me prend au dépourvu, tandis qu’au somme d’un champignon mauve émerge une chenille bleue au regard malicieux. Bien que sa figure me semble familière, je demeure incapable de me souvenir où j’ai pu la rencontrer. Dans un songe, cela ne fait aucun doute. Mais lequel ?
    – Ach, nous nous sommes croisés au détour d’un livre si ma mémoire est bonne. Mais cela n’a aucune importance. L’essentiel m’est de savoir si tu as compris ce que tes sens captent.
    Déstabilisé par ces changements incessants de couleurs, je me sens dans un bateau ivre. Cependant, quelque part au fond de mon esprit, quelqu’un de me souffle que ces évolutions ne sont pas étrangères à mon affaire. Une question de temps, sans doute ?
    – Wünderbar ! Le temps, mon garçon. Une question de temps et d’espace ! Quelle différence fais-tu entre ces âmes errantes, toi-même et ce monsieur… Belin ? Une marque de biscuit qui aura de l’avenir, ma foi.
    – Nous sommes entourés d’un halo bleuté tandis qu’elles possèdent une aura rougeoyante. La cause en est leur éloignement ?
    Comme je prononce ces paroles, je m’interroge en mon for intérieur sur leur provenance, car je n’ai aucun souvenir d’avoir lu quelques ouvrages traitant de ce sujet.
    – Bravissimo ! s’exclame la créature, désormais rose vif. Ces morts que tu observes vivent dans le passé, ils s’éloignent de toi et de temps, tandis que toi tu vis dans l’instant présent. Ainsi, la lumière, qu’ils émettent, se trouve décaler vers de plus grandes longueurs d’onde et donc vers le rouge. Les plus lointains, pardon les plus anciens, te seront invisibles, car leur rayonnement sera de l’ordre de la micro-onde, voire de l’onde radio.
    – L’effet Doppler…
    Les mots sortent, sans même que j’y pense, comme une fuite en avant.
    – Tout à fait, mon garçon. Comme tu vis à la poursuite de son futur, la lumière que tu émets voit sa longueur se raccourcir et tu te pares de bleu.
    À présent, elle tient plus de la réclame du Moulin Bleu que de la chenille d’Alice, sa peau tend vers un mauve très sombre.
    – Vous venez d’un autre avenir, n’est-ce pas ?
    La créature onirique me sourit, puis disparaît dans un nuage parfumé. Il lui est inutile de m’en confier plus. Je connais désormais le moyen de piéger cet homme invisible. S’il est un vivant parmi les morts, il n’en vit pas moins dans le temps présent et son aura, bien qu’inversée, sera de la même couleur que la nôtre. Avec précaution, j’ôte la paire de bésicles, car je me doute que le retour à la réalité sera rude.
    – Comment était-ce ? me questionne le commissaire, tandis que je me masse vigoureusement l’arête nasale.
    Ce à quoi je lui réponds de quelques mots glisser dans l’oreille qui le font rire jusqu’aux larmes, et plus encore lorsqu’il aperçoit l’œil sévère de la mère supérieure qui nous épie depuis la fenêtre de son office.
    – Pouvons-nous rendre rue Paradis, à hauteur de la maison Pinet pour être précis ? Je désire vérifier quelque chose.
    – À quoi pensez-vous, monsieur Estrango ? me murmure le commissaire, un sourire en coin, car il a toujours en tête les images de ce couvent reconverti en maison d’élégantes.
    Les yeux tournés vers le ciel, je me remémore cette chenille à la moustache fournie qui n’est pas sans me rappeler un certain physicien germanique.
    – Commissaire Belin, êtes-vous instruit des grandes lignes la théorie de la Relativité Générale du professeur Einstein ?
    À son regard de carpe muette hors de son milieu, je devine sans difficulté quelle sera sa réponse. Aussi en quelques mots et autant de métaphores ménagères me suis-je efforcé de lui expliquer les principes de courbure de l’espace-temps.
    – Supposons à présent qu’un phénomène analogue se produise dans cet espace révélé par cette paire de lunettes, alors notre homme marquera de son emprunte le continuum, de la même manière qu’une charrue creuse un sillon dans un champ. De cette manière, nous rétrécirons celui des possibles et ainsi concentrerons-nous sur les lieux qu’il fréquente avec assiduité. Je me demande si vous ne seriez pas vous aussi capable d’en percevoir la présence, à l’instar de ces étoiles dont le soleil modifie la position dans le ciel du fait de sa masse.
    – Qu’entendez-vous, par-là ? me glisse-t-il tout occupé à lisser sa moustache.
    – Je l’ignore. Mais sans doute sa présence induirait-elle un malaise des personnes qui serait proche de lui ou une déformation de leur image ?
    – Ah ! Vous allez trop loin pour moi, monsieur Estrango ! soupire-t-il. Enfin, le crime n’attend pas ! Allons-y de ce pas !
    Quelques minutes plus tard, la mère supérieure remerciée comme il se doit, Loki arraché à son pêcher et rond comme un nain au fond d’un foudre, nous quittons le couvent des Filles-Dieu en direction de l’hôpital de Saint Lazare. Comme nous arrivons non loin de la boutique des cristalleries de Baccarat, je marque le pas.
    – Êtes-vous prêt à me servir de guide ?
    Il hoche la tête en signe d’acquiescement tandis que j’extrais de leur étui la précieuse monture. J’hésite, ma raison chavire, puis je me ravise. Les verres posés devant les yeux, je le range dans ma veste. Chavirement, jaillissement, ravissement, le monde tangue, se délite, explose, se multiplie à l’infini. Bateau ivre, bateau livre, je heurte un mur à moins que ce ne soit lui. Belin me soutient ou c’est l’inverse, je crains de ne plus savoir. Sa voix me parvient, déformée, aiguisée.
    – Est-ce que…
    Je le rassure :
    – Il y a tant d’animation dans ce quartier qu’il m’en vient de tout côté. Voyez-vous un quelconque endroit où je puisse m’asseoir, il y a des fluctuations étranges qui me donnent un peu de vert au teint. De l’absinthe, peut-être ?
    Étonne, mon compagnon s’apprête à ajouter quelques mots, mais je l’arrête d’un geste ; mon regard vient de se poser sur le lieu de mon accident. Sous mes yeux, l’image rémanente de deux hommes : l’un tombe et le second le rattrape, l’un s’éloigne le second demeure assis parmi des fantômes. Je comprends alors l’impression de flou qui s’impose à ma vue dès lors que je les chausse. Tous les temps se superposent, mélangeant tous les instants dans un formidable maelström. Le temps coule comme il peut, s’il coule. Me serait-il possible de ne me saisir que de l’un de ces filaments qui se mêlent et s’entremêlent un écheveau démentiel ? Ah ! que je ne puis me confier à Loki ! En attendant, je me redresse et m’appuie sur le bras du commissaire et sur le pommeau de ma canne, un sourire sur les lèvres.
    – J’ai retrouvé nos empreintes. Êtes-vous prêt me suivre ?
    – Bien sûr ! Et où nous emmenez-vous nos personnes ?
    – Au croisement de la rue Paradis et de la rue Hauteville, j’aperçois la sienne qui se dirige vers la place Frantz Litz, si je ne me trompe pas.
    Et, c’est dans la peau d’un voyant aveugle, que nous nous mettons en route. Dans la rue de Hauteville, le chemin m’est plus aisé et c’est avec une déconcertante facilité que nous nous filons les traces de l’écho passé de cet homme sans ombre, ou plutôt d’homme-ombre. En effet, trou plein dans le tissu de la réalité, il est devenu une ombre épaisse qui déforme la trame de l’Onirie et qui attire à lui l’esprit d’autrui. Oublieux des fantasmagories de la ville et des fantasmes de ses habitants, je m’accroche à ce spectre qui, bientôt, disparaît et s’engouffre dans la rue d’Abbeville. À sa poursuite, nous remontons la voie, avant de nous engager dans la rue de Condorcet, ainsi jusqu’à la rue Rochechouart, où je perds sa trace tant sa présence pèse sur la trame.
    – Il est ici ? me souffle le commissaire à l’oreille d’une voix grave et déformée par les mirages.
    – Oh oui. Hélas, son empreinte est si pesante que j’ai le plus grand mal à en deviner l’origine. Je vous propose plutôt que nous nous attablions dans l’un de ces bistrots, notre homme sortira tôt ou tard. Je serai alors en mesure de distinguer les interférences qu’il ne manquera pas de générer.
    Attablés à la terrasse des Pieds Nickelés, Belin se penche vers moi ; ses yeux évitant avec soin les miens dissimulés derrière ces singulières lentilles irisées.
    – Pardonnez ma curiosité, mais à quoi rêve donc Paris ?
    – C’est une grande dame, vous savez. Elle est très pudique. Elle se refuse à ce que je vous le dévoile. Néanmoins, elle accepte que je vous confie qu’elle se rêve parée de Lumières.
    Sa curiosité satisfaite, celui-ci s’empare d’un carton qu’il consulte avec attention. Les yeux rivés sur les ondulations des échos de la rue, je délègue ma commande au commissaire. Les heures passent et le soleil se cache, quand soudain surgit l’ombre bleue dans le couchant. Je ne peux encore le voir, je ne distingue que les distorsions de la trame due à sa présence toute proche. Rue Condorcet, la perspective onirique se tord, prise au piège par cet homme qui se présente à l’occident.
    – Commissaire ! Restez ici !
    Surpris, celui-ci me suit malgré mon avertissement, mais l’arrête d’un doigt posé sur mes lèvres. Je me lève et scrute l’ombre du regard. Maelström vivant, il entraîne dans sa marche toute une foule onirique. Aidée de mon bâton de faux pélerin, je me déplace dans son sillage, j’hésite lorsque je rencontre un obstacle, je bafouille quand je heurte une personne. Aveugle voyant, je le file si vite que je le rattrape presque. Comme la tentation est grande, mon pas cadencé avec le sien. J’élève ma canne, tandis que l’autre en enserre le pommeau qui s’enfonce dans mes chairs. Je suspends mon geste, mes yeux ont croisé les siens. Il me voit, il se délecte de la rage et la détermination qui brûlent au fond de mon âme. Mais à qui s’adressent-elles ? À lui ou à celui qui est son maître ? Qui me fait face ? Oh non ! Ce n’est pas cet homme-ombre dont tous perdent la trace tôt ou tard, mais un démiurge. Il me sourit, de ce sourire que reçoit un enfant quand on le félicite d’une bonne note à l’école. Il frappe ses mains l’une contre l’autre, il applaudit. Derrière lui, l’autre a poursuivi sa route, infatigable marcheur, vers sa destination. Inconscient de la fixité du temps, je n’ai d’attention que pour ce démon.
    – Eh bien ! Où cours-tu ainsi, Alvaro ? Tu serais bien en peine de le rattraper à présent.
    Il accélère le rythme de son applaudissement. Ses mains volent l’une vers l’autre, s’entrechoquent et libèrent une onde sonore, rebondissent ; ainsi à l’infini. Est-il présent ? Est-il absent ? Il est fluctuant : point dynamique dans cet univers fixiste, avec son sourire de chat du Cheshire.
    – Où en étais-je déjà ? marmonne-t-il. D’un revers de main négligent, il époussète quelque poussière qui couvre sa manche de veste tandis que ses yeux clairs balayent la rue.
    Soudain, son regard se fige, je n’ignore nullement où. Il se tourne vers le premier étage de l’immeuble situé au numéro 76.
    – Vous êtes là, monsieur Verdoux. Ne souffrez aucune inquiétude, nous viendrons bientôt pour vous, ronronne-t-il imperturbable, comme si je n’existais pas.
    Soucieux de ne point lui offrir mon humiliation sur un plateau, je demeure aussi glacial que silencieux.
    – Alvaro !
    Sa voix est encore plus douce que celle d’une courtisane, aérienne et chantante ; elle est charmante.
    – Comme nous nous retrouvons !
    – Allons ne sois pas si raide, me glisse-t-il à l’oreille comme il se faufile à ma hauteur. Un frisson me parcourt l’échine à la vue de cet être fait d’obscures ombres fluctuantes.
    – Sois donc fier de toi, petit garnement. Cependant, je te déconseille de porter ta lame sur ma personne… tu ne rencontrerais que le vide.
    Serpent à sornette dont la langue siffle à mes oreilles, il éclate de rire, sinistre et lugubre.
    – Oui, Alvaro.
    Sa voix se radoucit encore. Elle n’est plus de velours ou de satin, mais de soie la plus fine ; une main de femme sur le corps nu d’un homme.
    – Le vide, car je suis partout et nulle part à la fois. Je me glisse entre les mailles du temps et de l’espace. Mais cela tu l’auras déjà compris n’est-ce pas.
    Entre ses doigts brille un étrange objet, une petite clé mordorée.
    – Regarde, me susurre-t-il en l’introduisant entre ses yeux.
    Avec une lenteur calculée, il la tourne d’un quart de tour.
    – Te souviens-tu, Alvaro ?
    Sa voix est un grincement d’automate ricanant dont le visage s’ouvre sur un trou noir d’où s’échappent des vagues de temps, mélange de tous les temps possibles et impossibles. Ma main n’a pas quitté ma canne dont elle tient fermement le pommeau. Pourtant, je sens en mon âme que toute cette colère, toute cette haine, toute cette rage ne sont que mirage.
    – Achronos ! rugis-je à mon tour. Tu as raison. Je n’ai nulle intention de te pourfendre. Tu fais preuve de loyauté, alors conduisons-nous en gentilshommes.
    D’une main leste, il referme les deux pans de son visage qui se fige sur un sourire sardonique.
    – Ainsi donc, tu te ranges à la raison. Voilà qui est fort sage de ta part. Installons-nous donc à cette terrasse. Personne ne nous dérangera, m’invite-t-il d’un geste de la main en direction d’une table vide. Tu ne refuseras point quelques explications de ma part. Tu es bien trop curieux et moi bien trop âpre en gain.
    Je me raidis un peu plus, puis me ravise. Face à face, chien de faïence, chat de faïence, nous nous dévisageons mutuellement.
    – Monsieur Verdoux…
    Les mots s’échappent de sa bouche, gourmands, sucrés, bonbon en guise de récompense.
    – Tu as brillamment résolu cette affaire, quand bien même tu auras reçu une aide providentielle, poursuit-il en pointant un index sur la poche à hauteur de mon nez. Remarquable invention. Mais que dirais-tu de m’accompagner ? Il fait si chaud, une infusion glacée serait ma foi bienvenue.
    D’un hochement de tête, j’acquiesce.
    – Pour ma part, ce sera un Paul et Virginie, et toi ?
    – À ta guise ! Tu es bien plus versé que moi en la matière, Achronos.
    Ce dernier hausse les épaules et marmonne quelques mots. L’instant d’après, deux tasses se matérialisent, accompagnées de leurs théières respectives.
    – Pour toi, ce sera le Trésor de l’empereur. Il est de circonstance, ce me semble.
    – Je te remercie. Il est exquis, murmuré-je, comme je trempe mes lèvres sèches dans le breuvage.
    Tout sourire, Achronos savoure notre conversation.
    – Me permettras-tu de te poser une question, avant que je ne te livre les quelques explications qui te seront nécessaires pour enfin boucler ton enquête ?
    – Je t’en prie.
    Malgré la cordialité, oserai-je même ajouter la sincérité, de notre échange, je demeure sur mes gardes, à l’affût de la moindre traîtrise de sa part.
    – D’où t’es venue cette idée du trou dans le Réel ?
    – Elle m’est venue, suite à ma visite à l’observatoire de Meudon, lorsque son directeur me soutint qu’il était persuadé d’avoir revu mademoiselle Chandon en compagnie d’un galant homme. Auparavant, j’avais lu un traité de la Relativité Générale. La question en découlait naturellement. Existe-t-il des phénomènes oniriques analogues de ceux d’origine physique ? Comme un astre noir, par exemple. Ou un… trou.
    – Un trou psychique ? ronronne-t-il.
    – La comparaison n’est guère heureuse, mais nécessaire, m’excusé-je.
    – Je n’y vois aucun mal. Poursuis donc le déroulement de ton raisonnement, je te prie.
    Nulle moquerie, nulle perfidie, ne se dissimule derrière ces mots affables. Au contraire même, je crois deviner une certaine admiration. Venant de sa part, je ne sais comment prendre la chose, mais n’en poursuis pas moins mon propos :
    – J’ai imaginé ensuite quelles seraient les conséquences sur les êtres vivants et sur la trame de l’espace-temps.
    Sur son visage se lit un profond amusement, comme s’il avait connaissance de faits sur ma personne que j’ignorerai moi-même. Que me caches-tu, Achronos ? Rien de ce que tu ne pourras jamais imaginer, mortel. Mon sang se fige, mais la présence s’est retirée, Achronos me dévisage toujours. Ce n’est pas lui, je le sens jusque dans toutes les fibres de mon être.
    – Fascinant Alvaro !
    Sa réponse me prend presque par surprise.
    – Sublime même ! devrais-je dire ! Tu m’impressionnes, peu de tes contemporains oseraient tenir un semblable raisonnement. Enfin, ce ne sont pas là tes seules sources d’inspiration. De grands penseurs ont déjà creusé le sillon : Platon, Maître Eckart, des gnostiques aux noms obscurs, Bleuler, Freud, Jung, j’en oublie. Mais toi, tu as poussé plus loin encore leurs idées.
    J’acquiesce les lèvres plongées dans ma tasse glacée et plante un regard acéré dans ses yeux couleur acier.
    – Achronos ! Arrête-moi si je me trompe. Mais tu as fait don à cet homme d’un objet gravito-onirique ; ce trou qui l’a rendu invisible à la mémoire des hommes. Cela n’est possible que dès lors qu’il appartenait au-dehors du Réel, sinon il l’aurait vidé de sa substance.
    Ses yeux soutiennent mon regard, sans que je ne ressente la moindre animosité de sa part.
    – En effet, cet homme, ou plutôt mon patient, puisque tel est le cas, vit hors de votre monde, dans le sien ; une construction qui lui est propre où il interprète lois, coutumes, habitudes, règles de civilisation, à l’aune de ses propres axiomes. Hélas, ce monde est vide de sens, vide de substance, les mots sont réduits à leur plus simple expression, à leurs atomes ; simple assemblage de lettres, voyelles et majuscules. Il ne possède aucun accès au monde symbolique qui donnerait une assise à son langage. Cet univers, que tu appelles l’Onirie, lui est fermé. En somme, il est prisonnier d’un monde matériel immatériel ; une anomalie du réel, un être de chair, pardon, une enveloppe de chair animée par le vide qui lui permet de se fondre, avec une aisance et une agilité extraordinaire, dans la masse monde en quelques circonstances.
    – L’imposteur parfait. Un être vivant dans un monde sans esprit, fabrique des impostures, conclus-je à ma manière.
    Achronos me décerne son plus beau sourire, racé et carnassier.
    – En effet, l’imposteur universel… Hélas, tout a une fin, même l’être le plus brillant qui soit.
    – Achronos, j’aurai une autre question. Comment ses victimes, car il y en a eu plusieurs, ne l’oubliaient-elles point ?
    Ce dernier se penche vers moi, comme pour m’offrir une confidence de son cru.
    – Hé, hé, hé. À rester trop longtemps en sa présence, il a attiré ceux de son entourage, famille, conquête féminine, ou simplement personne qu’il côtoyait avec régularité hors du monde, là où le trou n’exerce plus la même influence. Il les a soustraits au Réel. L’Onirie possède ses propres dimensions d’espace et de temps, qui s’additionnent à celles déjà existantes. Or, le pouvoir d’attraction du trou est proportionnel à ce nombre, son influence s’en trouve donc diluée. Ainsi quelqu’un présent un certain temps à ses côtés oubliera le reste et n’aura plus que lui à l’esprit.
    Toujours un sourire indolent sur les lèvres, il scrute mes réactions, mes pensées, mes états d’âme.
    – Que vas-tu faire à présent, Achronos ?
    – Mais le lui reprendre bien sûr, car tels étaient les termes et je tiens toujours mes promesses.
    – Encore une question ! m’exclamé-je.
    – Mais ! Bien entendu ! Autant que tu le souhaites ! Nous avons tout notre temps, Alvaro, après tout, me susurre-t-il, ses lèvres retroussées révèlent ses dents blanches de prédateur.
    – Qu’adviendra-t-il de sa famille et de mademoiselle Chandon, une fois ton présent repris ? Enfin, c’est la force attractive en plus de son pouvoir de persuasion qui les maintient hors du Réel.
    Achronos esquisse une moue. Il semble déçu, mais ne m’en répond pas moins :
    – Oh ! Tu ne devines pas, geint-il comme un enfant pris en faute. Leur monde volera en éclat… et leur esprit avec. Que puis-je remédier à cela ? Rien et ne crois surtout pas que cela me réjouisse. Enfin, je pense que ce sera tout pour cette fois. Tu te dois d’arrêter cet homme, soupire-t-il la bouche en cœur.
    En cet instant, une foule de sentiments se mêle. Achronos me donne l’impression d’occulter certains éléments, en même temps que je perçois une profonde détresse dans le ton de voix, malgré l’arrogance qu’il affiche sur son visage. Quel étrange personnage ! Cruel et spirituel à la fois, je ne peux dissimuler l’admiration et le respect que j’ai pour lui. Gentleman, je ne le questionnerai plus et lui tends à la place ma main.
    – Merci, Achronos.
    – Quelle ironie, Alvaro ! sourit-il comme il s’en empare. Nous n’ignorons pas que nous nous confronterons de nouveau, sans savoir ni quand ni pourquoi et nous sommes là, à nous saluer. Cependant, ce fut un magnifique duel et, je t’en prie, n’ajoute rien au sujet de toutes ces mortes. Elles ne sont pas de mon fait, mais bel et bien du sien. Je ne lui ai qu’offert qu’un présent, rien de plus. Sur ces mots, Alvaro, je m’incline et te salue.
    L’instant d’après, il a disparu et le temps reprend ses droits inaliénables. Il ne demeure que ce nœud d’ombre, ultime cadeau d’Achronos à mon attention, présent au numéro 76 de la rue Rochechouart.
    – Dites monsieur Estrango ! Est-ce moi ou il se passe de bien curieuses choses dans ce quartier ? s’écrie quelqu’un derrière moi.
    – De quoi parlez-vous, commissaire, bredouillé-je de mon air le plus benêt, au plus grand plaisir de Loki qui retient avec difficulté son fou rire.
    – Hé bien, je… euh. Voyons ? Vous vous levez brusquement, m’intimant. Oui ! M’intimant l’ordre de ne point bouger et… et… l’instant d’après, je vous retrouve de l’autre côté de la rue ! bafouille-t-il.
    – Enfin ! M’expliquerez-vous ces folies ? se récrie-t-il tandis que j’ôte mes lorgnons éthériques pour les ranger dans leur étui en plomb.
    – Sachez seulement que je sais où il demeure en ce moment même ; au 76 de la rue Rochechouart.
    À ces mots, le visage du commissaire Belin s’illumine :
    – Hélas, nous ne pouvons procéder à son arrestation à cette heure.
    – En quel honneur ? Vous n’avez, certes, pas encore de mandat délivré par le département de la justice, mais cela ne prend guère de temps.
    – Hélas passez sept heures du soir, nous ne pouvons qu’attendre six heures du matin pour procéder. L’usage, monsieur Estrango. L’usage et les lois… soupire-t-il. Que diriez-vous de monter la garde avec moi ? Ce gaillard ne doit surtout pas nous fausser compagnie.
    – Ma foi, je n’y vois aucun inconvénient. De plus, j’ai comme projet d’achever les œuvres de Jean Lorrain.
    Une demi-heure plus tard, la brigade et le parquet prévenus, le mandat entre les mains, nous nous restaurons dans un bistrot situé non loin de l’immeuble ; son entrée bien en vue.
    – Monsieur Estrango ! m’apostrophe Belin entre deux bouchées de pissaladière. Je m’interroge, serons-nous capables de procéder à son arrestation ?
    Je détourne le regard vers l’occident où rougeoie un soleil sur le couchant.
    – Oh oui, commissaire. Car tout prendra fin cette nuit même.
    – Co… Non ! Oubliez donc ce que je m’apprêtais à vous dire. Vous êtes quelqu’un de fort mystérieux, mais honnête, aussi respecterai-je votre secret, monsieur Estrango.
    – Merci, murmuré-je, l’esprit perdu dans d’autres sphères, plus imaginaires.
    C’est en silence que nous achevons notre dîner, chacun plongé dans ses propres réflexions. Sur mon épaule, Loki frappe du bec dans mon cou.
    – Patiente, lui glissé-je, profitant de l’absence de Belin, fort occupé à régler l’addition. Nous aurons tout le loisir de bavarder au cours de notre tour de garde.
    – Comme tu le souhaites, Alvaro. Après tout, comme il nous l’a confié, nous avons, désormais, tout notre temps.
    – En effet, Loki. Tout notre temps… soupiré-je, malgré les doutes semés dans mon esprit.
    Le dîner achevé, nous nous sommes rendus dans l’immeuble et installés sur le palier du premier étage où nous devisons à voix basse. D’un commun accord, nous avons décidé de nos tours de garde et c’est ainsi que je me suis enfoncé, le premier, dans un sommeil sans trêve ni rêves. Quand enfin le commissaire m’éveille, c’est avec impatience que j’attends son endormissement.
    – Loki, de quoi souhaites-tu discuter ? Achronos ou sa victime ?
    – Le terme de victime me paraît quelque peu spécieux. Marionnette serait bien plus approprié si tu n’y mets aucune objection. Enfin, ce n’est pas de lui ni d’Achronos que je désirai t’entretenir.
    Surpris, je roule des yeux étonnés.
    – Ben de toi. De qui d’autre puis-je avoir envie de parler ?
    – Parce que j’ai changé ? ris-je.
    Mais Loki secoue la tête :
    – Nous changeons tous, y compris lui ! Cela même si vous ne vous en rendez pas compte. Ah ! Je m’écarte de mon propos. Bref, Alvaro ! Sois donc fier de toi, car tu t’affirmes. Il n’a point mené la danse et il s’est incliné devant ta ténacité. Cette fois, au moins.
    Que répondre ? Je l’ignore. Je ne suis pas encore mon propre spectateur, mais sûrement a-t-il raison et j’ai un tour de garde à achever.
    – Monsieur Estrango ! Monsieur Estrango !
    Une voix s’infiltre dans mon sommeil et m’en retire.
    – Oh ! Commissaire ! Quelle heure est-il ?
    – Six heures moins cinq, me chuchote-t-il. Pouvez-vous m’assurer que notre gaillard ne nous échappera pas ?
    Au fond de moi, je sais qu’Achronos a tenu parole. Il n’est pas être à se dédire. Néanmoins, je chausse ma paire de lunettes oniriques, afin de confirmer mes dires. Plus de nœuds, plus de fluctuations, le trou a disparu. Je ne distingue plus que deux êtres à mi-chemin entre les ombres et le Réel. D’un hochement de tête, j’acquiesce et signale à Belin la fin de tout danger qui, entre temps, a fait monter deux de ses hommes : l’inspecteur Braunberger et le brigadier Riboulet. Le commissaire me fait signe de m’écarter, puis frappe vigoureusement contre la porte.
    – Que voulez-vous ? Est-ce une heure pour éveiller de braves citoyens ? grogne une voix.
    – Je viens vous entretenir d’une annonce que vous avez fait paraître, au sujet d’un véhicule que vous désireriez vendre, rétorque Belin.
    – Mais je ne suis pas réveillé. Et puis, je suis encore en pyjama, gromelle l’homme de l’autre côté de la porte.
    – J’insiste, monsieur, poursuit le commissaire.
    Derrière la porte, l’on entend alors des râles, le bruit singulier d’une clé tournée dans la serrure. Puis le panneau s’ouvre le visage d’un homme à la mine émaciée malgré une barbe et des sourcils fournis.
    – Commissaire Belin des brigades mobiles impériales ! Monsieur Lucien Guillet ?
    Mais celui-ci ne semble pas comprendre. Il demeure hébété. Au même instant paraît une jeune femme que j’identifie comme mademoiselle Chandon.
    – Mais enfin ! Qui êtes-vous ! hurle-t-elle désemparée.
    – Ce n’est qu’un malentendu, très chère, la rassure Verdoux.
    Choquée, elle s’évanouit et tous se précipitent. Est-ce ce dont m’a entretenu Achronos ? Peut-être, car à voir sa figure, ses yeux jaillir de leurs orbites, elle me donne l’impression d’avoir rencontré le vide ; le vide qui habite cet homme et qu’il avait, un temps durant, substitué à son regard. Pendant ce temps, le brigadier Riboulet se charge de lui faire respirer des sels, tandis que Belin demande à l’inculpé, Lucien Guillet, de préparer quelques affaires ; sa détention pourrait s’avérer longue. Ainsi, c’est sous bonne escorte que nous le conduisons à l’hippomobile.
    Dans la voiture qui nous emmène en direction du quai des Orfèvres, le commissaire, maussade, fronce les sourcils.
    – Pourquoi cette mine soucieuse ? Ne venez-vous pas d’arrêter votre principal suspect ?
    – Bien sûr. Hélas le nom qu’il nous a donné, pas que celui qui figure sur ses papiers d’identité ne sont celui inscrit sur notre mandat d’amené. Aussi, si au bout des vingt-quatre heures de sa garde à vue nous n’avons aucun élément pour l’inculper, nous devrons le libérer. Ah, ce n’est plus de votre fait, monsieur Estrango. Je vous reconduis jusqu’à la place du Châtelet ; inutile que vous m’accompagniez jusqu’au 36, Clemenceau penserait que vous êtes mon prisonnier.
    Arrivé devant la fontaine, je le remercie et descends avant de m’engouffrer dans les méandres souterrains de la ville en direction de la porte de Vanves.

Texte publié par Diogene, 14 juillet 2017 à 21h48
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