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Tome 2, Chapitre 23 « Chapitre 12 - La Jument Noire » Tome 2, Chapitre 23
— Marc-Aurèle ! Et il conduit un attelage tiré par deux bœufs, Blaise et Pascal. Au fond de moi, je me demande si, encore une fois, je n’ai pas franchi le seuil du miroir, songé-je en moi-même.
    À côté de moi, Loki n’est pas loin de penser la même chose, lorsque soudain il se penche à mon oreille.
    — Alvaro, ne t’étonnes-tu pas de sa présence. De plus, il ne paraît souffrir d’aucun dérangement ; même j’ignore tout des dimensions du champ perturbatif généré par l’explosion de cette chose.
    — Tu n’as pas tout à fait tort. Cependant, n’oublie pas que nous avons parcouru plusieurs kilomètres avant de croiser son chemin. N’avions-nous pas choisi cet endroit pour ces raisons ?
    Loki acquiesce, puis se tait à l’affût de la moindre étrangeté venue. De mystères, il n’en est point question, seulement de lumières qui pointent à l’horizon, pareil à des myriades d’étoiles qu’un géant sèmerait dans le ciel.
    — Il se fait tard. Vous n’aurez qu’à passer la nuit chez moi. J’espère que vous n’avez rien contre les lits de paille. Avec vous, vous autres citadins, nous ne savons plus quel pied danser. Vous oubliez que c’est la terre qui vous nourrit. Jusqu’à quand comptez-vous la défigurer ?
    Que répondre ? Qu’y en aurait-il à tirer, lorsque croissent dans ses entrailles tant d’usines de mort, d’où chaque jour surgissent d’autant plus d’engins monstrueux qui s’en vont pour le front, où ils attendent le grand jour.
    Alors que nous philosophons, je sens petit à petit la morsure du froid me saisir. Mes vêtements pleins de boue ne constituent pas les meilleures couvertures au monde.
    — Oh pardon ! s’exclame soudain Marc-Aurèle, comme il relève mes violents tremblements. Je n’avais pas remarqué comme vous étiez détrempé. Déshabillez-vous et glissez-vous dans le foin. Vous pourrez vous réchauffer.
    Bien embarrassé, je lui obéis et me coule dans le cœur de la charrette qui exhale une odeur pestilentielle.
    — Ah, désolé ! ajoute-t-il. J’ai omis de vous prévenir, j’ai ramassé les bouses pour mon pré carré. Hélas, c’est cela ou vous risquez d’attraper la mort.
    — La bouse ou la vie, lui jeté-je depuis l’intérieur de la meule.
    Marc-Aurèle éclate d’un rire tonitruant, tandis qu’il presse le pas à ses bœufs.
    — Vous ne perdez pas le nord vous au moins, rugit-il.
    Au chaud et bercé par les chaos, je finis par m’endormir malgré les abominables fumets du fumier.
    
    Récit de Loki
    
    Incroyable ! Extraordinaire ! Fabuleux ! Même Marc-Aurèle, le paysan philosophe, n’en revient pas. Alvaro, vaincu par le froid et l’épuisement, a réussi l’exploit de s’endormir sur un tas de bouses de vache. Comment ne pas voir en ce fait le génie de mon ami ! Vraiment, je vous le demande !
    — Ah, comment allons-nous le sortir de là ? mâchonne notre hôte, tandis qu’il coule vers ma noble personne un regard navré.
    Hélas pour lui, j’ai bien retenu ma leçon et je demeure muet.
    — Ola ! Vous autres ! Venez donc m’aider ! J’ai pris avec moi un voyageur égaré sur la route et il s’est endormi au cœur de la meule. Dite à Églantine de préparer un bain chaud, j’ai peur qu’il n’attrape mal, lance-t-il à la compagnie venue l’accueillir.
    Sauté à bas de sa fourragère, il entreprend de détacher les bœufs de leur attelage, tandis que ses gens se précipitent autour du chariot. L’un des gaillards, la figure dévorée par la petite vérole, s’amène avec une lourde couverture en laine. Je suis étonné, car je pensais la vaccination contre ce fléau obligatoire. Peut-être aura-t-il été oublié lors de la campagne ? Ou la vaccine n’aura généré aucune immunité chez lui ?
    Fasciné par la contemplation de l’immense corps de ferme qui bénéficie de toutes les commodités, je manque la sortie d’Alvaro de sa meule, nu ou presque. J’aperçois seulement Marc-Aurèle qui porte ses vêtements. Heureux de les voir s’en occuper comme il faut, je me précipite dans la bâtisse aux murs en torchi. Toutefois, c’est à grand renfort de cris perçants, d’insultes et surtout de coups de balai, que je suis accueilli en ces lieux. Je cherche une sortie, hélas le seuil demeure infranchissable, barré par Marc-Aurèle et ses aides. Cela ne fait qu’ajouter au choas ambiant, car surgissent au même instant les trois mégères qui n’ont à la bouche que les noms du diable. Mais enfin, quels pêchés ai-je commis pour m’attirer ainsi leur courroux.
    — Elles te confondent avec un corbeau, annonciateur de mort et de malheurs, m’explique Marc-Aurèle, alors qu’il veille aux bons soins d’Alvaro.
    — Mais si tu en es un, je veux bien en avaler à l’instant mon chapeau.
    De justesse, je rattrape la réplique qui s’apprête à sortir et il poursuit.
    — Bah, je ne crois pas à toutes ces sornettes. Vous nous aidez dans les champs, alors qu’aurai-je à craindre de ta présence sous mon toit cette nuit ? Hélas, il n’en ira pas de même pour les autres gens de la maison, je suis navré pour toi.
    D’un haussement d’ailes, je lui signifie que je n’accorde guère d’importance à toutes ces considérations. Néanmoins, il me glisse quelques mots, avant d’ouvrir la fenêtre par laquelle je m’envole.
    Trouver le lieu en question est un jeu d’enfant, je n’ai plus qu’à l’y attendre. Personne d’autre que lui ne rôde par ici. Soudain, j’aperçois une silhouette ombrageuse qui s’introduit à pas de loup dans la pièce. Je reconnais aussitôt la carrure massive de notre paysan philosophe.
    — Ton maître sera logé dans cette chambre. Tu n’auras qu’à te cacher au-dessus de l’armoire, me glisse-t-il tandis qu’il ôte la clenche.
    — J’y ai déposé un peu de nourriture, j’espère que cela te plaira, ajoute-t-il en s’éclipsant sur le seuil de la porte.
    Si les fermes, aujourd’hui, disposent de tout ce qu’offre la modernité en matière de confort, il est des croyances et des superstitions qui demeurent.

    
    — L’eau est-elle assez chaude ?
    — À point !
    — Parfait ! Dès que nous l’aurons plongé dedans, tu iras aux cuisines leur dire de s’activer et de préparer la table.
    — Tu crois qu’il sera prêt à temps ?
    — Nous verrons bien.
    Les mots mis bout à bout, je sursaute et m’exclame :
    — Ah ! Mais il n’est pas question que je vous serve de repas !
    En face de moi, deux solides gaillards, à la figure tannée par le soleil, me contemplent avec de grands yeux ronds.
    — Euh… nous parlions de votre bain, monsieur, bafouille le second.
    — Et moi, j’étais sur le point de me rendre aux cuisines pour que l’on vous prépare le souper, pendant que vous vous décrotteriez, ajoute le premier.
    Coi, mon regard glisse vers la bassine fumante.
    — Euh, je crois que vous dois des excuses pour ma méprise. Je vous prenais pour des cannibales.
    À ces mots, les deux aides éclatent de rire, puis enchaînent de concert :
    — Nous avons confié vos habits afin qu’ils soient passés à la lessiveuse. Commencez donc par vous rincer dans le grand baquet, nous récupérerons l’eau pour le compost. À tout à l’heure, monsieur.
    Disparu dans la brume ambiante, je saute dans la baignoire en faïence. Celle-ci prend aussitôt une teinte marron, peu appétissante, qui n’est pas, ma foi, sans rappeler celle des égouts. Heureusement, à la différence de ces derniers, l’odeur de foin mêlée à la bouse n’a rien de désagréable, au contraire elle enivre les sens. Hélas, je ne peux laisser l’eau refroidir et débarrasser de mes croûtes séchées et autres brins d’herbe collés, c’est avec délice que je plonge dans une baignoire d’où montent des vapeurs rosées. Je n’ai pas la moindre idée du lieu où je me trouve et, ainsi relaxé, je m’en désintéresse. Trop de choses se sont produites, dont je n’ai plus aucun souvenir, ne demeure que la sensation de leur existence, comme un trou dans mon esprit.
    — Qui êtes-vous, madame Dupin ? songé-je. Un rire incoercible me saisit soudain. Je réalise seulement maintenant combien j’ai été naïf. Quelqu’un se moque de moi ! Madame Dupin, vraiment ! Un cadavre volé plutôt, n’est-ce pas cher chevalier Auguste. Et où donc se trouve-t-il, sinon sous mon nez. Une tombe profanée à Sceaux… Assassinée dans la rue Morgue, vous l’avez été une seconde fois lorsque j’ai découvert votre véritable identité. Me pardonnerez-vous, ma dame ?
    Le coup de tonnerre qui déchire le ciel ressemble à une réponse à mon interrogation, en forme de non ferme et un rien définitif. Au même instant, quelqu’un frappe à plusieurs reprises à la porte, en même temps que je reconnais la voix de Marc-Aurèle.
    — Vous allez bien, monsieur Estrango ? Nous passerons à table dès que les garçons auront fini de rentrer les bêtes à l’étable. J’ai mis une pile de vêtements propres sur le banc, j’espère qu’ils seront à votre taille. Je les ai posés à côté de la serviette.
    Je m’empresse de rassurer mon hôte et sort de la bassine, dont l’eau commence à se refroidir. Séché, je passe le pantalon ainsi que la chemise. Je me demande s’ils n’ont pas été taillés aux mensurations d’un ogre ou d’un géant, tant je flotte à l’intérieur. Mais au moins me tiennent-ils chaud, car je transpire avec abondance. Derrière la porte, Marc-Aurèle m’attend. Son sourire s’élargit jusqu’aux oreilles, lorsqu’il me voit apparaître.
    — Votre oiseau apprivoisé se cache dans la chambre que je vous ai fait préparer. N’en touchez pas un mot aux gens de la maison. Ils sont très superstitieux. S’ils restent avec moi, c’est parce que leur donne du travail et une bonne paye, me chuchote-t-il en refermant la porte, tandis que je m’engage dans le couloir.
    — Pourquoi ? Je n’ai rien remarqué sur le chemin qui justifierait ce genre d’attitude.
    — Ah vraiment, me rétorque-t-il sur le seuil. Le cocher… Combien vous a-t-il demandé pour sa course ?
    Sur le moment, je n’y avais pas porté la moindre attention, car je lui avais glissé le billet sans sourciller.
    — N’est-ce pas, me chuhcote-t-il tout bas. Je n’apporte aucune foi à tous ces boniments. Je crois en la terre et en sa fertilité. De toute façon, tous ces événements se sont déroulés, il y a plus d’un siècle…
    — Gerboise bleue, murmuré-je terrorisé.
    — Alors, ne dites rien de fâcheux pendant le dîner. Nous en reparlerons plus tard. Je ne suis peut-être qu’un paysan, mais je possède des oreilles et elles savent entendre.
    Pourquoi Loki m’a-t-il emmené par ici ? Quel secret est donc enfoui dans ces collines ? Alors que Marc-Aurèle descend les marches de l’escalier, je m’arrête pour contempler les champs, par la lucarne, qui s’étendent à perte de vue. Ils sont seulement entravés par la présence de bosquets et de magnifiques futaies. Quel lien ce lieu peut-il entretenir avec l’affaire qui m’occupe ?
    — Vous me suivez ? m’interpelle une voix venue du bas.
    Je m’arrache à regret à la contemplation du bocage pour rejoindre mon hôte qui se présente à sa tablée : sa femme, une brune callipyge prénommée Henriette, et ses enfants : Épicure, Lucrèce, Dante et Averroès, puis ses aides Régis, Marcellin et Marie. Dans un coin, une vieillarde chenue, à la figure plissée et ridée, somnole.
    — C’est Joséphine. C’est une guérisseuse. Elle vit ici depuis trois générations déjà. On croirait presque que le temps n’a pas d’emprise sur elle, me souffle-t-il. Rassurez-vous, elle est sourde comme un pot, nous ne la réveillerons pas.
    Les présentations achevées, nous entamons le dîner dans une ambiance bon enfant, malgré les sombres mines affichées par certains. Sans doute, est-ce à cause de la présence d’un oiseau au noir ramage ? Cependant, je m’abstiens de la moindre remarque à son propos, respectant à la lettre les recommandations de mon hôte. Quelques cris d’exclamations fusent lorsque je décline ma profession. Néanmoins, je me garde bien d’approfondir le sujet. Dante semble tout à fait désireux d’en apprendre plus, mais une remarque de son père le fait taire.
    — Voyons, ce ne sont pas des questions que l’on pose à un invité. Ce n’est pas poli.
    Plus que de bienséance, je le soupçonne de ne pas vouloir attirer plus que nécessaire l’attention sur ma personne. Le repas achevé, chacun s’en retourne vaquer à ses occupations. Pendant ce temps, Marc-Aurèle m’entraîne dans une pièce qui a tout d’une bibliothèque.
    — Ce lieu est mon jardin secret. Mes parents étaient des lettrés et désirait que j’embrasse la carrière du droit, j’ai préféré une voie plus terrestre. À leur décès, je n’ai gardé que cela et j’ai confié le soin à mes autres frères et sœurs de s’écharper lors du partage de leur héritage. Vous comprenez pourquoi je reste hermétique à tous ces bruits qui courent dans le région.
    J’acquiesce et ajoute :
    — Pardon, mais où nous trouvons-nous ? J’ai marché longtemps dans la plaine, pensant me rendre en direction de Sceaux. Néanmoins, à vous entendre, je me trouverai plutôt du côté du plateau de Saclay ou de Villejuif.
    Un instant, je crains qu’il ne s’étouffe, mais il se reprend :
    — Mais… comment avez-vous pu ? En fait, nous nous situons à équidistance des deux villes. Enfin, cela ne m’apporte aucune explication quant à votre don de divination.
    Je m’empare d’une tasse sur un plateau, que mon hôte a emporté avec lui, et savoure le mélange de mélisse et de verveine qui y infuse. Quelques gorgées plus tard, je me fais fort d’éclairer sa lanterne :
    — Vous avez fait allusion à des événements dramatiques qui ont eu lieu il y a plus d’un siècle. En fait, je suis un jour tombé, par hasard, sur un témoignage de cette tragédie, au cours de mes propres investigations.
    En face de moi, mon hôte se décompose et son teint devient grisâtre. Avec lenteur, il s’extrait de son siège, puis se place face à la bibliothèque. Sa paume calleuse parcourt alors les ouvrages avec une infinie douceur.
    — Savez-vous comment les gens du pays ont baptisé cette ferme et ses terres après la guerre ?
    Je hoche la tête en signe de dénégation.
    — La Jument Noire. Ironique, non ? ajoute-t-il, grave.
    — En effet, depuis mon arrivée, je ne saurai vous l’expliquer, mais cette région semble habitée par les ténèbres. Mais sans doute sont-ce les mines de vos gens et de votre famille qui me font penser ainsi.
    Marc-Aurèle sourit tristement.
    — Les ombres du passé, à n’en point douter… Cependant, certains faits restent forts troublants. Par exemple, personne n’a rebâti les quartiers de Villejuif détruits. Il demeurent là, en friche, envahie par les hautes herbes et la forêt. Encore, aujourd’hui, personne n’ose s’aventurer dans les ruines, des spectres hargneux hanteraient les lieux.
    — Semblables rumeurs courent-elles sur le compte de votre ferme ?
    — Plus ou moins. La vieille Joséphine serait en mesure de vous narrer plusieurs histoires à son sujet. Hélas, la pauvre perd la mémoire et les mélange souvent avec des bruits piochés de-ci, de-là. Allez donc retrouver la vérité au milieu de ce galimatias.
    Face à son scepticisme, je m’abstiens de la moindre remarque. Pourtant, je donnerai cher pour entendre ses fadaises. Elle n’aura pas connu la catastrophe, ses parents en revanche…
    — J’ai seulement souvenir qu’elle ne cessait de narrer cette histoire de Malvenue. Enfin, cela remonte à plus de cinquante ans et allez savoir si cela avait une once de vérité là-dedans. Pour moi, ce ne sont que des racontars et légendes destinés à faire peur le soir au coin du feu. Tout ce que je sais, c’est que les sols sont bons et très fertiles, sans même avoir besoin de les forcer comme d’autres. D’ailleurs si vous voulez mon avis, ceux qui agissent de cette manière le paieront très cher un jour ; eux ou leurs descendants ; on ne malmène pas ainsi la terre qui donne la vie.
    Terre ou Onirie, vie ou bien esprit, qu’on le maltraite et le prix en retour sera toujours plus élevé que ce que l’on nous amène à croire. Que sont devenus les « démons » libérés à Waterloo ? Hantent-ils encore la région, voire le monde ? Je n’ose l’imaginer et pourtant…
    — Action, réaction… Vous me rassurez quelque peu Marc-Aurèle. J’ai toujours nourri des doutes et du scepticisme, chaque fois qu’un technoscientiste, ou l’un de ses apôtres, idolâtre du progrès, prend la parole pour nous dépeindre un monde débarrassé de toutes ses contraintes. « Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l’âme : alors il en a entre les mains toutes les parties. » Ils ne possèdent qu’une courte vue de l’histoire et du temps. Une explosion est éphémère. La braise, elle, est éternelle, elle couve sous la terre. Sommes-nous ces cigales qui, dix-sept ans, demeurent sous les racines d’un arbre, se métamorphosent, puis remontent à la surface. Ensuite, elles s’accouplent et meurent, tout cela en l’espace de trois semaines. Est-ce cela notre désir ? Mettre en gestation un monde, qui brillera par la suite au firmament et s’éteindra en un rien de temps, murmuré-je, rêveur.
    Mon hôte acquiesce :
    — Cependant, « méprise bien la raison et la science, suprême force de l’humanité. Laisse-toi désarmer par les illusions et les prestiges de l’esprit malin, et tu es à moi sans restriction. »
    — Alors même que ce sont elles qui nous libèrent. Enfin, pouvons-nous encore parler de science lorsque « toute théorie est sèche, alors que l’arbre précieux de la vie est fleuri. »
    Je souris, désabusé. Nous pourrions y passer la nuit entière, que jamais notre joute ne s’achèvera.
    — Monsieur Estrango, l’avenir n’est inscrit nulle part, qui peut dire que l’humanité empruntera ce chemin aride.
    — Nietzsche a écrit dans Ecce Homo : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. »
    Marc-Aurèle éclate de rire :
    — Quelle belle idée que celle de prendre les choses à l’envers ! Hélas, il se fait tard et, demain, Dante et Averroès, accompagnés de Régis et Marcellin, à Rungis y vendre notre grain. Ils vous déposeront sur le chemin.
    — Merci. C’est trop aimable de votre part. Si je puis me permettre, mes habits seront-ils prêts ?
    — Ne vous inquiétez pas pour eux. Ils sèchent à côté du poêle.
    Nous poursuivons quelque temps encore notre conversation, puis Marc-Aurèle me raccompagne jusqu’au seuil de ma chambre, située à l’extrémité nord du corps de ferme.
    — Passez une bonne nuit, Monsieur Estrango.
    Je le remercie et lui rends la pareille, tandis qu’il s’éclipse dans les escaliers. Je referme la porte et tourne la clé dans le verrou, avant de l’en retirer. Du regard, je fouille la pièce à la recherche d’un interrupteur, lorsque je croise deux billes phosphorescentes qui luisent dans l’obscurité.
    — Loki ? chuchoté-je à l’adresse de la présence.
    Deux ailes battent dans la nuit vide.
    — Enfin ! Je suis fort aise de te retrouver Alvaro, murmure-t-il, perche sur le pied du lit. Figure-toi que, pendant que tu t’offrais un petit roupillon, la maisonnée m’accueillait à coups de balai. Comble de tout, l’on m’a traité de psychopompe. Non, mais quel toupet ! Me confondre avec mes reflets ! Heureusement, Marc-Aurèle m’a tiré de ce bien mauvais pas et a pu calmer les mégères, pendant que je prenais la fuite dehors. Il a eu le temps de m’indiquer où je te retrouverai et a même eu l’amabilité de me donner du pain mélanger à des œufs frais.
    Il s’interrompt soudain, m’examine de pied en cape. Je guette une réaction. Au lieu de cela, il s’attarde sur mon visage, avant de décréter :
    — Tu as meilleure mine ! Pas de doute là-dessus !
    C’est tout ?
    — Ah, euh… Merci…
    Est-ce le calme qui règne dans la chambre qui me met ainsi mal à l’aise ? Ou… ?
    — Tu l’as perçue, n’est-ce pas ? soufflé-je, alors que je me penche par la fenêtre.
    Le soleil a depuis longtemps disparu derrière l’horizon et c’est la lune qui règne sur l’étendue, maîtresse gibbeuse. Ses rayons caressent la lande qu’elle transforme en un immense linceul d’argent, sur lequel se découpent les ombres des arbres morts. Même le vent semble avoir abandonné les lieux. Ce n’est pas une plaine qui se déploie, mais une nécropole invisible qui étoufferait et se nourrirait de la vie de ses habitants.
    — Oh ! Oui, Alvaro ! J’ignore ce qui se trame en ces lieux. Cependant, à peine franchi le seuil de la ferme, j’ai ressenti une étrange présence. Surtout, ne va pas imaginer quoi que ce soit au sujet de Marc-Aurèle ou de sa famille. Ce sont seulement de braves gens courageux et superstitieux.
    — Superstitieux, soutiens-tu ! Sa tête est vissée entre ses deux épaules, un peu trop sans doute. Nous avons eu une discussion passionnante et, malgré, son scepticisme affiché, bien des faits lui ont échappé. J’en suis persuadé.
    Je m’apprête à refermer la fenêtre, lorsqu’une silhouette opalescente, apparue sur la plaine, retient mon geste.
    — Comme cette femme perdue dans la lande, Alvaro, ajoute Loki, ironique.
    Le bras suspendu, je m’efforce de la dévisager. Ce n’est qu’une tache blanche sur l’immensité argentée. C’est à peine si j’en distingue les traits et les formes. Pourtant, je suis persuadé de la véracité des propos de Loki. C’est une femme à la peau d’albâtre. Elle me connaît. Hélas, j’ai tout oublié d’elle. Inutile que je pose la question à mon ami, il ne pourra m’en confier plus à son sujet. Sa bouche, je le devine, s’ouvre sur un cri muet. Elle se tient tout près de moi, à côté de moi, en même temps qu’elle marche dans la lande.
    — Prends garde au rêve, me souffle sa voix d’éther.
    Un feu ardent s’allume dans mon cœur. Je souhaite la prendre dans mes bras, la serrer contre moi. Hélas, la voilà qui s’éclipse déjà. D’elle, il ne reste plus que ces quelques mots. Sur mes joues roulent des larmes, chargées d’une tristesse que jamais je ne pensais connaître. À regret, je referme la fenêtre sur la lande et tire le rideau qui dérobe à mes yeux humides la plaine désormais vierge de toute présence. Las, je m’allonge sur le lit. Loki, toujours perche au pied, me dévisage avec compassion.
    — Loki. Le général Beaujard évoquait dans ses mémoires le plateau de Saclay et ses environs. Se pourrait-il qu’une mégastructure technoscientifique se dissimule dans ses entrailles ?
    — C’est fort possible, d’autant plus que la région est truffée d’anciennes carrières souterraines. Je me souviens très bien de ce passage où le général évoque l’essai Gerboise Bleu. La charge avait été placée dans une galerie sous terre, avec le résultat que nous connaissons. Tu me l’as si souvent lu que je pourrai de te le réciter les yeux fermés.
    À ces mots, la rage s’empare de mon être tandis que j’enfonce mes ongles dans mes paumes. Hélas, le passé demeurera ce qu’il est, achevé, et je ne le changerai jamais. Des militaires et des scientifiques ont ouvert la boite de Pandore et ont répandu la mort, une mort lente et atroce pour les survivants. Je m’efforce de chasser les images terrifiantes des acolytes dépecés par les ombres, tentant par là même d’apaiser mon corps et mon esprit pour mieux laisser le sommeil se rendre maître de mon être.
    — Alvaro ne prend pas à la légère son avertissement, je crains de ne pas être en mesure de te protéger cette nuit.
    Je ne réponds rien. Je m’enfonce dans le domaine du rêve.
    — Sommes-nous prêts ?
    — L’injecteur monte en puissance ! s’exclame une voix au travers d’un haut-parleur. Encore quelques minutes et nous pourrons envoyer les protons dans l’anneau.
    Attentif, l’homme scrute les cadrans dont les aiguilles s’affolent et entrent dans leur zone limite. Pendant ce temps, une jeune femme consulte une feuille de papier où s’aligne une série de chiffres.
    — Nikola ! Si j’osais, je vous chuchoterai que vous êtes un véritable alchimiste ! s’esclaffe, emphatique, un homme à la moustache fournie, bien assis dans un confortable fauteuil.
    L’intéressé éclate de rire.
    — C’est à moi que vous dites cela Ernest. Vous êtes trop modestes. N’est-ce pas vous qui avez le premier réussi la transmutation en bombardant des feuilles d’or avec des noyaux d’hélium, en provenance d’une source de radium ?
    — Allons ! Buvons plutôt à ce cher James et à ses équations.
    — Vous n’êtes pas charitable envers ce pauvre William. À peine nous quitte-t-il que vous le plongez dans l’oubli.
    — Marie ! s’exclame quelqu’un derrière. Sont-ce des manières ?
    La réponse fuse.
    — Phallocrate !
    Un silence gêné s’installe. N’est-elle pas la première femme à obtenir le prix Nobel et qui plus est deux fois, en chimie et en physique ? Soudain, une voix aérienne s’élève.
    — Mesdames et messieurs, nous allons procéder à l’injection dans le carrousel.
    — Wunderbar !
    — Wonderful !
    — Maravillosa !
    — Сверхествественный !
    Les exclamations fusent de toute part, tandis qu’ils fixent tous le ruban de papier craché par l’une des machines.
    — Comment se comportent les chambres à brouillard, Charles ?
    Un opérateur, posté dans une cabine en hauteur, lève le pouce.
    — Quel dommage que Gabriel soit absent pour cette première.
    Un murmure désapprobateur se répand alors dans l’assemblée et bientôt l’on entend plus que le bourdonnement des générateurs et des compresseurs.
    — Injection en cours.
    La voix est monocorde. C’est le simple énoncé d’une évidence. Tous retiennent leur souffle. Les secondes passent, puis les minutes. Pendant ce temps, les imprimantes crachent, imperturbables, leurs résultats sans que personne cille.
    — Et si nous nous étions trompés dans nos calculs, murmure quelqu’un dont le ton trahit l’angoisse dévorante.
    — Cela arrive…
    — Session terminée, annonce de nouveau la voix de l’opérateur.
    Un soulagement général s’empare de toute l’assemblée.
    — Quelle est la prochaine phase expérimentale Frédéric ?
    — Nous dessinons déjà les plans d’une machine encore plus grande et plus puissante.
    — Mais… Mais, c’est impossible. Nous sommes aux limites de nos capacités et de notre technologie.
    L’intéressé rit aux éclats.
    — Aujourd’hui, oui ! Mais demain ! s’exclame-t-il. Nikola ! Grâce à ton invention, nous avons franchi la barre symbolique du mégaélectronvolt. Nous visons le téra, voire le pétaélectronvolt. Vois-tu un obstacle à cela ?
    Ce dernier lisse sa moustache d’un air détaché.
    — Ma foi, rien ne s’y oppose. Ce n’est qu’une question de ressources et de temps.
    — Ah, ah, ah. Encore une fois messieurs, vous pourrez compter sur ma générosité. Pardon, Alvaro… Mais la curiosité est un vilain défaut. L’ignorais-tu ?
    Et un poing fuse vers ma figure.

    — Hé ! ben en voilà des manières, Alvaro ! Je sais que ton sommeil est agité. Mais pas au point quand même d’envoyer ton oreiller au visage du premier dormeur venu, s’écrie courroucé Loki.
    — Mais, que…
    Je n’achève pas ma phrase. Je gît par terre, le nez douloureux et la figure maculée d’un liquide poisseux. Autour de moi, j’aperçois un drap ensanglanté, une couverture roulée en boule et un oreiller empalé sur l’un des pieds du lit. Une main posée sur le front, je me relève comme je peux, manquant de peu le rebord en bois, car la tête me tourne. Désorienté, je m’assois par terre et me cale contre ma couche, tandis que je m’efforce de ramener à moi les tissus pour me réchauffer. Je contemple ma main, prise dans une gangue de sang séché et coagulé. Au fond de ma gorge, je devine le goût métallique du précieux breuvage.
    — Nom d’un cambriou aérodème ! Que s’est-il passé, Alvaro ?
    Mais je ne peux lui répondre que déjà je me précipite vers la fenêtre, mystérieusement grande ouverte, de laquelle j’expulse le caillot de sang qui venait de m’obstruer la gorge. Je l’observe qui vole dans la nuit, rubis organique qui reflète les rayons de la lune. Enfin, il s’écrase sur les tuiles en ardoise avec un bruit mat. Il ne demeure pas, car il est très vite balayé par l’orage qui se déchaîne toujours. J’en profite pour recueillir un peu d’eau au creux de mes mains pour laver ma figure défaite.
    — Prends garde au rêve, ricané-je doucement. Quelle douce ironie.
    Mon nez enflé pulse d’une douleur sourde. Posé sur le rebord de la fenêtre, Loki me jette un regard impitoyable et chargé d’une colère noire :
    — Raconte-moi tout, Alvaro !
    — Avant que je ne te réponde, explique-moi plutôt pour quelle obscure raison tu m’as attiré dans cette région ? le tancé-je rageur.
    Piqué au vif, celui-ci gonfle son ramage
    — Comment ? Serais-tu en train de me soupçonner ? siffle-t-il rageur.
    — Moi ! Je n’ai jamais rien dit de tel ! répliqué-je, acide. J’observe et j’en tire des conclusions.
    — Ah, non ? Et que sous-entends-tu avec de tels propos ? « Pour quelle obscure raison m’as-tu attiré dans cette région ? » Non, mais quel toupet ! Allons ! Ose donc poursuivre jusqu’au bout de ta pensée, génie de bazar !
    — Et comment ! Obscure sombrure ! J’ai eu entre les mains une lettre, dont tu m’as soutenu qu’elle renfermait un piège. Et là, sans la moindre explication de ta part, tu m’ordonnes. Oui, oui, tu m’ordonnes de m’en débarrasser dans une région inhabitée. Chose que j’exécute sans sourciller et arriver au lieu-dit, je renvoie le fiacre, ainsi que tu me l’as suggéré. Enfin, nous voilà dans une ferme, surnommée la Jument Noire, bâtie au-dessus d’un accélérateur de particules.
    — Un instant, Alvaro !
    — Hé bien quoi, môssieur je-sais-tout, madame-je-ne-dis-rien ! grogné-je
    — Que viens-tu de dire ?
    Mal réveillé et toujours englué dans mon cauchemar, je m’exécute de mauvaise grâce :
    — J’ai expliqué que nous nous étions retrouvés dans une ferme surnommée la Jument Noire, articulé-je. Qu’y a-t-il de si extraordinaire ?
    — Rien. Ce qui m’intéresse est ce que tu as dit après.
    — Oui. J’ai parlé d’un accélérateur de particules.
    — Te moquerais-tu, Loki ? grommelé-je hargneux, comme je vois ses yeux briller d’un éclat par trop familier.
    — Pas du tout ! Mais quelqu’un dans l’ombre, oui ! S’il te plaît, j’ai encore une question. Ensuite, tu pourras me déplumer, si cela te chante. Que sais-tu à propos des accélérateurs de particules ?
    — Quelle question ! Bien sûr, que…
    Je m’arrête, stupéfait.
    Qu’en sais-je au juste ? Rien. Je m’emporte sans raison. Je m’apprête à plumer et à tordre le cou à un ami précieux.
    — C’est un lapsus, Alvaro. Il en va de même pour le nom de cette ferme. En l’occurrence, je soupçonne plutôt une erreur dans la traduction. Après la guerre, des Anglais sont venus ici et ont participé à sa construction, ce sont eux qui ont rebaptisé l’endroit.
    — Général ?
    Mais Loki ne répond rien, ses yeux demeurent vides.
    — Nightmare, siffle au bout de quelques secondes une voix grêle.
    — Général ?
    Je n’insiste pas. Il est déjà parti. Sûrement, ne pouvait-il rester à cause de la présence de cet anneau et des distorsions dont il est à l’origine. Je m’attarde à la fenêtre, je ne sais qui l’a ouverte. Est-ce cet ange de ténèbres aperçu un peu plus tôt dans l’obscurité ? Qui peut le dire ? À côté de moi, Loki reprend ses esprits.
    — Nightmare…
    Le nom s’échappe de mes lèvres et file dans la nuit balayée par la pluie et les vents. À l’horizon, l’orage se déchaîne avec toujours autant de rage, comme si le ciel lui-même assouvissait une inutile vengeance contre les hommes.
    — Qu’as-tu dit, Alvaro ?
    Je passe une main sur la tête de mon ami. Je frémis à l’idée de ce que j’ai failli accomplir, aveuglé par la terreur et le doute.
    — Nightmare, Loki : le cauchemar dans la langue de Shakespeare. Littéralement, cela signifie la jument de la nuit. Loki, j’ignore ce qu’il m’a pris, mais j’ai manqué de peu de tordre le cou, car j’aurai juré que tu m’avais attiré dans ce piège. Mais je suis seul responsable des décisions que j’ai prises.
    Loki secoue la tête.
    — Non ! Quelque chose t’a amené en ces lieux.
    Dehors, la pluie redouble d’intensité et j’aperçois de nombreux arbres couchés. J’imagine un Zeus courroucé de voir encore une fois l’humanité se jouer de lui et le narguer.
    — L’accélérateur de particules… Mais quel lien avec le cadavre profané de cette pauvre femme ?
    — Tu serais un bien piètre détective, si tu ne l’avais pas déjà deviné, pouffe-t-il.
    — En effet, ajouté-je, rêveur. Demain, nous quitterons cette ferme ombrageuse et ses cauchemars. Puis nous nous lancerons sur les traces de l’arrière-petite-fille du général Beaujard.
    Alors que je referme la fenêtre sur un spectacle apocalyptique, Loki m’interpelle :
    — Pardon de doucher ton enthousiasme et de jouer les oiseaux de mauvais augure. Mais, connais-tu seulement son nom ?
    — …
    
    Récit de Loki
    
    — Et voilà. Cela vraiment finit par être une habitude. Encore une fois, je vais jouer les intermédiaires entre le monde des vivants et celui des morts. Bien sûr, il s’agit d’un abus de langage, mais tout de même. Enfin, cela en devient indécent, servir de haut-parleur amplificateur à un esprit de l’Onirie, tout ça parce que Môssieu a omis de poser la plus élémentaire des questions.
    — Ah, mais pardon de t’interrompre dans ta diatribe, Loki. Mais ce n’est pas moi qui ai oublié de demander au général Beaujard, le prénom de sa descendante. Non, non, c’est à notre très cher narrateur que nous devons cette fabuleuse omission. Pourquoi ? Parce qu’il a oublié de l’écrire dans la lettre que m’a remise la fausse madame Dupin. Sur ce, lectrices, lecteurs, je vous salue.
    Dans le ciel, un œil sanglant et menaçant apparaît.
    — Ah, tiens ! Quand on parle du loup. Ne te trouve aucune excuse, cela ne prendra pas. Pourquoi n’avons-nous pas connaissance du prénom de cette jeune femme ?
    Un silence gêné me répond.
    — Penses-tu t’en tirer ainsi, narrateur de pacotille ? Avoue ! Tu as oublié et c’est tout.
    — Mais… euh… Ah… Pas du tout… C’est que… euh…
    — Cesse donc de bafouiller, auteur à la manque. Ce n’est pas une réponse : « Mais… euh… Ah… »
    — Es-tu certain de vouloir connaître la vérité, Loki ?
    Je fusille l’œil du regard.
    — Très bien ! Je n’en avais aucune idée. Mais puisque tu insistes, te voilà servi !
    Je n’ai pas le temps de répliquer qu’il me faut prendre mon envol, car chute une immense stèle en pierre de taille, sur laquelle est gravée la chose suivante : Edmée Chandon.
    Je savais que notre narrateur avait la rancune tenace, mais à ce point. J’en reste coi…
    

    

Texte publié par Diogene, 15 février 2017 à 20h15
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Tome 2, Chapitre 23 « Chapitre 12 - La Jument Noire » Tome 2, Chapitre 23
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