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Tome 2, Chapitre 19 « Chapitre 10 - L'Ombre du Mat » Tome 2, Chapitre 19
– Approche Alvaro, grince une voix dans l’obscurité.
    – Laisse donc derrière toi tes compagnons.
    – Tu les retrouveras bientôt.
    L’une après l’autre, je les entends, tour à tour chevrotantes, séduisantes, ou menaçantes. Elles sont semblables au verre chantant vieilli par l’âge et l’usage, emplies de sagesse et de délicatesse, pareil à des déesses que l’on aurait oubliées et qui se seraient desséchées. Elles sont trois. Je les devine sans les voir, assises derrière une table, brassant des cartes. J’en perçois le frottement du carton qui glisse sur le bois. Elles sont trois le visage dissimulé par d’épais carrés de tissu. Dans un recoin, repose un atelier de couture terriblement poussiéreux, car depuis longtemps elles n’exercent plus. Sur les murs, ce ne sont que des tentures recouvertes de larges voilures. En ces lieux, ni songes ni cauchemars n’ont leur place, rien que des choix. Mes pas me portent. Pour autant, est-ce que j’avance ? La question mérite réponse, pourtant je ne cesse d’obéir à cette injonction qui me rend gourd.
    – Jeune fille, il vous faut savoir qu’il vous vous faut courir pour rester sur place, s’écrie la voix aigrelette de la Reine Rouge.
    – Que se passe-t-il alors si l’on reste immobile ? lui rétorqué-je.
    Aussitôt un vent violent se lève et souffle les tentures qui écartent les parois, tandis qu’un rire se déverse dans la grotte et meurt sitôt qu’elles se dévoilent. Elles sont trois, trois femmes auxquelles je suis bien en peine de donner un âge. Entre elles, roule une boule de cristal, lisse et sans faille. Leurs mains ? Elles sont dans leur dos.
    – Sois le bienvenu Alvaro, murmure celle aux yeux de chat.
    – Sais-tu où tu te trouves ? poursuit celle dont les iris sont de la couleur du jade.
    – Sais-tu pourquoi tu es là ? achève celle aux prunelles moirées.
    Avec nonchalance, je contemple la grotte monde où je me tiens. Suspendus par des fils invisibles, des globes émergent du plafond. Que sont-ils ? Mes possibles, mes passés, mes présents, mes avenirs ? Derrière elles, accrochées aux parois, l’horloge cosmogonique bat l’infinité des rythmes sous l’œil attentif du grand éternel Ouroboros.
    – Quelque part, entre les temps dans l’ombre des mondes ?
    Dardant leurs yeux aveugles sur ma personne, je les entends se concerter, conversant à voix basse.
    – Pourquoi pas ? Après tout il s’agit là de ta vision et de tes mots. En fait, tu n’es guère éloigné de la vérité, me susurre la première.
    – Enfin, nous ne t’avons pas invité pour discourir autour de la géographie des intermédiaires. Néanmoins, si tu veux du thé, nous pouvons t’en offrir, sourit la troisième.
    Surpris, je ne sais que répondre.
    – Suis-moi ! m’invite la seconde. Nous avons tout le temps qu’il nous faut.
    De plus en plus décontenancé, je la précède jusqu’à une portion de la grotte que je n’avais pas remarquée en arrivant. C’est une cuisine, semblable à la mienne jusque dans ses moindres détails.
    – N’oublie c’est ton esprit qui façonne ces lieux, nous, nous ne faisons qu’y passer.
    Et comme pour m’apporter la preuve de ses dires, un arbre à thé surgit d’une trappe camouflée dans le plafond. En revanche, je ne reconnais aucune des infusions suspendues.
    – Nous allons te guider, ronronne deux voix derrière moi tandis qu’une main se glisse sur mon épaule.
    – Que dirais-tu d’une lune bleue ? À moins que moins que tu ne préfères quelque chose de plus épicé, de plus corsé, comme ce thé des Mille et une nuits, me susurre une autre, suave, douce. Malgré moi, je sens mon corps frissonner… de plaisir. Je ne sais que choisir. Elles me guident, aveugle que je suis.
    – Prends garde Alvaro, nous ne pouvons que te montrer, il n’appartient qu’à toi de décider du chemin à emprunter.
    Mais les voici qui déjà m’entourent, m’ôtant toute possibilité de retour, puis s’affairent autour de la cuisinière. Quelques minutes plus tard, elles m’entraînent, femmes ophidiennes, vers une large table en marbre noir. À côté de la cheminée, un chat feu ronronne comme un bien heureux tout en dispensant une chaleur bienvenue. Assise autour, elles m’invitent à en faire autant. Devant elles, se matérialise une jarre, vivace, vivante. Mais elles n’en préoccupent pas et se contentent de verser le thé dans des tasses de cristal.
    – Bois Alvaro ! m’ordonne l’immortelle aux yeux de jade.
    – Tu auras besoin des visions, susurre la première en même temps qu’elle trempe ses lèvres dans le breuvage.
    – Oui… bois… Alvaro… Nous t’accompagnons, chuchotent-elles en chœur.
    – Bois, bois, bois…
    Leurs voix deviennent murmures. J’hésite.
    – Bois Alvaro… ou tu resteras à jamais prisonnier des ombres.
    – Bois Alvaro, renchérit en écho le général.
    Alors, la main tremblante, je porte à mes lèvres la tasse contenant l’étrange infusion. Son goût me rappelle celui de mon enfance. Un sucre candi que l’on laisse fondre sous la langue. L’orange dans laquelle on plante des clous de girofle. La lavande que les mères glissent sous les oreillers, ou la glycérine qu’une grand-mère se passe sur le visage.
    – Viens Alvaro ! Suis-nous ! Nous allons te guider au travers des ombres.
    Je les entends. Où sont-elles ? Mais vision est brouillée, colorée, chaude et chatoyante ; Monet qui recouvre la lumière. Une main me frôle l’épaule, des cheveux me chatouillent, des lèvres m’embrassent. Les sons se mélangent et je ne saisis plus leurs paroles.
    – Ne pense plus !
    – Lâche prise !
    – Laisse-nous t’engloutir.
    Une peur panique me tétanise. Suis-je entre les griffes des sirènes qui jadis ont séduit Ulysse ? On arrache mes membres… elles me démembrent, ce sont les bacchantes. Mes os, ma chair, mon sang, tous sont jetés au feu pour y être purifiés. Je ne ressens rien, ou peut-être le souvenir de mon enveloppe déchirée et sacrifiée.
    – Venez mes sœurs. Apportez l’eau que nous la mélangions aux cendres que je refaçonne la chair de son corps.
    – Venez mes sœurs. Apportez-moi ses os que je les forge dans le puits sans fond de l’Hadès afin qu’il s’imprègne de sa substance.
    – Venez mes sœurs, apportez-moi son sang que je lui rende son souffle et sa raison.
    Par trois fois je les entends, par trois fois je subis l’arrachement. Enfin, je me relève. Je suis nu devant elles.
    – Approche Alvaro ! Ronronne la femme aux yeux de moire.
    – Quel pudique fais-tu ! rit la femme aux yeux de chat.
    – Il y a un paravent derrière toi, tes habits t’attendent, m’invite celle aux yeux de jade.
    Gelé et gêné, je me glisse derrière l’élégant écran, où je retrouve, en effet, mes effets personnels. À mon immense surprise, ils ne sont plus de laine et de lin, mais de soie et de velours. En revanche ma fidèle canne est toujours là, si l’on excepte le pommeau d’argent qui représente désormais un homme sur le chemin avec un baluchon sur l’épaule. Sont-ce les visions dont elles ont fait mention ce tantôt ?
    – Approche, murmurent-elles en chœur.
    Elles m’attendent. Devant elles, repose un coffret en ébène. Rien n’a changé, sinon leur regard mêlé de tendresse et de sagesse. Qui sont-elles ?
    – Montre-nous ta canne, s’il te plaît.
    Je la leur tends et s’en empare prestement. Une à une, elle l’examine, tantôt souriantes, tantôt grimaçantes, puis me la rende sans un mot.
    – Alvaro, tu as ouvert une porte sur l’Ombraria, grâce à cette persona dont tu as repris possession, ronronne la première.
    – Cependant, ce n’est là que le premier des trois septénaires ; tant de choses restent à faire, ajoute la seconde d’une voix encore plus douce que du velours.
    Alors, se lève la troisième des sœurs. Dans sa robe aux couleurs du ciel, elle ressemble à ces fées que je me figurais dans les contes de mon enfance. Ses doigts effleurent mes lèvres, puis embrassent le coffret qui s’ouvre sans un bruit.
    – Ce jeu sera ta boussole, me chuchote-t-elle se penchant sur mon oreille.
    Je peux presque goûter sa chair, nacrée et sucrée. Mais voici qu’elle s’éloigne et reprend sa place.
    – Le Bateleur, ainsi, s’inaugure le chemin de la transformation, commence celle aux yeux de chat.
    Aussitôt une carte s’échappe et vient se poser devant nous ; un petit homme, haut de quelques pouces, une table de jeu, déséquilibré, est dressée.
    – C’est un joueur. Il joue la vie, comme la vie se jouera de lui. Il transforme les énergies, cependant il ne les comprend pas et a besoin d’en appréhender la nature s’il veut équilibrer son existence, poursuit-elle.
    – Commence alors un jeu de miroirs et de reflets, d’imitation et de construction…, enchaîne celle dont les prunelles sont de jade.
    – Qui s’achève dans l’union, achève la troisième, dont les yeux moirés luisent de milliers d’éclats mordorés.
    L’éclat singulier de leurs prunelles n’est pas sans m’inquiéter surtout lorsque en chœur, elles poursuivent :
    – Ce jeu s’ouvre avec l’impératrice et la papesse, figures maternelles s’il en est, accompagné de leur pendant masculin : l’empereur et le pape.
    Père, mère, dans ma poitrine mon cœur se serre. Indifférentes à mon mal-être, elles n’en poursuivent pas moins l’arpent du chemin.
    – En l’empruntant Alvaro, tu t’es fragmenté, divisé et tu tentes aujourd’hui de te recomposer. En réunissant l’essence féminine et masculine, tu fais surgir la carte de l’amoureux, qui symbolise une réunion temporaire et instable des principes de l’animus et de l’anima, car tout repose sur des rapports antagonistes, symbolisés par la carte du chariot ; ta persona, Alvaro. Elle se construit par l’identification aux parents, un masque provisoire.
    S’élève alors au-dessus de la table un masque d’ébène et d’ivoire, fendu par le milieu, clé d’un monde dont j’ignorai tout.
    – Tu es au centre Alvaro. Quel chemin emprunteras-tu ? me susurrent-elles. Suivras-tu le cheval de droite ou celui de gauche ? Tous deux possèdent leur part de connaissances, mais un seul te conduira de la persona au moi. L’autre te perdra le labyrinthe de la tour du Mat.
    Enfermé en moi-même, je me rappelle les événements, ceux qui m’ont conduit jusqu’ici, en particulier ce duel dans une certaine forêt, où j’ai transformé mon noir reflet en un félin et recouvré ce masque de persona. Pour se jouer de moi, elle avait usé d’un jeu de miroirs m’amenant à douter de moi. Quelle est donc alors cette chose qui me couvre le visage, si ce n’est un autre miroir ; un miroir qui nous fait face, en même temps qu’il fait face. La persona est ce que nous pensons être, sans jamais être ce que nous sommes. De sa substance, j’ai forgé une clé, celle qui m’a permis d’entrer dans ce que j’ai nommé la Chambre des Miroirs, là où se reflètent les mondes passés et à venir. Tel est donc le choix qui s’offre à moi : rester en ces lieux et explorer l’infini de mes possibles ou sortir et refuse toutes connaissances. Cependant, il y a un piège, car ce ne sont que des illusions, ces mondes ne sont que des reflets, des uns et des autres, qui se divisent en autant de branche, sans que rien ne vienne troubler leur factice harmonie.
    Que signifie ? Que dois-je saisir dans ces paroles : Trouve la vérité Alvaro ! Tu te reflètes dans le miroir que tu me tends, comme moi je me reflète dans celui que je te tends. Miroir aux alouettes, où sont ces petites lignes dont le diable a le secret ? Est-ce donc cette pièce aux multiples reflets, ou ce chemin qui effractionne les mondes et conduit à la perception ? L’un me conduira dans l’ombre du miroir, quand l’autre m’enverra cheminer dans le miroir de l’ombre. Est-ce le combat mesurant la passion à la raison ? Ou bien le mariage des deux en une déraison qui ne dit pas son nom ? L’attelage ne peut être mené que si le tout est équilibre et cela passe par l’effraction du monde symbolique.
    – As-tu fait ton choix, Alvaro ? ronronnent-elles.
    – Oui… je choisis le chemin qu’emprunte le cheval de gauche, celui qui me fera traverser l’ombre.
    Celle aux yeux de jade plonge en moi son regard, en même temps qu’elle retourne la carte et jaillit alors la justice qui, de son épée, fend le voile du réel. Par la déchirure, j’aperçois dans un miroir un homme assis dans un fumoir, dégustant un verre de cognac. Je ne reconnais pas ses traits, malgré l’étrange sentiment de familiarité qui m’habite.
    – Derrière ce voile, se cache ton monde, celui que tu as quitté pour t’enferrer ici, parmi les ombres, poursuit-elle avant de s’interrompre pour révéler l’Ermite.
    – À chaque doute, tu as progressé, puis régressé en t’offrant aux ombres venus t’envahir et obscurcir ton esprit. Néanmoins, tu as su trouver la force de renverser le jeu et d’en pénétrer les Mystères.
    Et tandis qu’elle discoure, ses sœurs ont dévoilé trois autres cartes du septénaire : la Roue de la Fortune, la Force et le Pendu.
    – Oseras-tu franchir le seuil ? sachant que de l’autre côté le temps a filé et que tu ne peux la sauver.
    À ces mots, je sens mon âme se geler. J’ai fait une promesse et je devrais y renoncer.
    – Que m’attend-il de l’autre côté ? grondé-je.
    – La mort…
    La voix de la troisième sœur est glaciale, en même temps qu’elle retourne le treizième arcane : l’arcane sans nom, squelette fauchant les gens enterrés dans un champ.
    – Le démembrement qui te permettra de rencontrer le démon du temps… achève-t-elle.
    Mon regard erre depuis le voile déchiré jusqu’à l’homme qui se tient assis dans le fauteuil… en vain. De désespoir, je contemple le jeu étalé sur la table. Mes doigts courent dessus.
    – Le premier septénaire s’ouvre sur l’instabilité avec le bateleur et sa table à trois pieds bancals. S’ensuivent les figures parentales, maternelles et paternelles, l’impératrice et la papesse, l’empereur et le pape. Père et mère, derrière lequel s’élève la sagesse acquise dans la vieillesse. L’enfant grandit, mais il n’est pas lui, il est d’abord une construction familiale, dont les principes sont réunis dans la carte de l’amoureux, puzzle du visage social, qui lui permettra de tisser des liens, cristallisé dans l’arcane du Chariot. La persona lui procure la stabilité, mais elle est toute provisoire, car elle repose sur un désaccord comme l’indiquent les chevaux. L’un est force et vertu, l’autre n’est que paresse et aveuglement.
    Je soupire.
    – Le second s’ouvre sur la Justice. Elle cherche l’équilibre, hélas fragile. L’Ermite ouvre la voie. Il sort de sa caverne, uniquement guidé par sa lanterne, et cherche les réponses dans les ombres. Est-il semblable à Diogène qui, dans Athènes, en quête des hommes une veilleuse à la main, n’y découvrit que des fous ? Ainsi sera-ce ce qui m’attend si je ne m’arrache pas à mes abysses intérieurs ?
    Je n’ai nul désir d’entendre leurs réponses, car dans ce jeu de miroirs qui, à l’infini, me renvoie la même image, l’esprit prisonnier d’une contemplation, condamné à se flétrir puis mourir, tel Narcisse après s’être vu dans la rivière. Cependant, plongé dans l’obscurité, c’est aussi plongé dans mes souvenirs, remonté dans le temps et régressé pour mieux me redresser. L’Ermite qui sort de sa grotte est l’ignorant, l’âne sur la Roue de la Fortune qui par la connaissance devient homme ; homme méconnaissant qui de nouveau dépérit et redevient âne, pour s’en retourner sur la Roue. Néanmoins, ce cycle ne peut s’accomplir sans énergie, sans la volonté de savoir, le courage de lever le voile, une fois celui-ci percé, et terrasser la bête en nous. D’elle, nous puisons la force, l’animalité est l’expression de la pulsion qui donnera un nouveau tour. Hélas, ce n’est là qu’un éternel retour, à moins d’inverser le sens de la progression et de contempler l’ombre dans un miroir transverse, ainsi que le prophète le pendu, dont la tête est en bas. L’intérieur devient l’extérieur, l’extérieur devient l’intérieur, en va-t-il ainsi de la persona permettant à son porteur de découvrir de quelle manière le monde le perçoit, en même qu’il se dévoile à lui-même de quelle manière il le voit. Cependant, le masque n’est pas seul à subir ce renversement. La conversion s’opère de même avec les principes masculins et féminins qui s’échangent. Le défaut de l’un devient l’excès de l’autre, ce qui conduit à l’équilibre des fléaux. Néanmoins, la pulsion de vie se métamorphose en pulsion de mort ; l’arcane sans nom. Quand l’esprit sombre dans l’abysse, il se repose, déconstruit ce qu’il a appris. C’est le temps de la moisson qui succède au semis et au repos ; la fin du cycle commencé au printemps.
    Les mots coulent. Quelle est donc cette vérité qu’il désirait tant que je découvre ?
    Mes pensées remontent. Je suis sur le seuil de cette maison ; instant fatal où le monde déraille. Je me trompe, rien n’a commencé par mon ombre volée par ce trou camouflé dans un portrait. Elle est ce trou dans le réel, celui qui m’a piégé dans l’Onirie ; en un lieu empli de sombres cauchemars qui auraient pu m’être fatal. Chaque fois, que je pensais en détenir la clé, c’était pour mieux m’exiler jusqu’à ce que, lassé de chercher les réponses à l’extérieur je me retourne sur mon intérieur en inversant le sens du courant qui me portait. Pourquoi alors m’avoir mis sur la voie ?
    Tu le sais déjà…
    Je reporte mon attention sur la dernière carte du second septénaire.
    – Alvaro, cette carte, la Tempérance, est celle qui symbolise l’accomplissement, en même temps qu’elle est la porte qui te renverra sans ton monde, me murmure la première des sœurs.
    – Cependant n’ignore pas que plus de dix ans se sont écoulés depuis que tu as pénétré dans ce pavillon, souffle la seconde.
    – Quel chemin choisiras-tu, Alvaro ? Franchiras-tu le seuil ou poursuivras-tu ton errance à la recherche de ce temps perdu ?
    Hélas, j’ai fait une promesse. Néanmoins, si ce que j’ai entrevu s’avère juste, alors n’aurai-je point à faire face à ce désagrément. Ma main sur le front, j’enfonce mes doigts dans mon crâne et en extrait la petite clé aux reflets mordorés et la plonge dans le cœur de la carte de la Tempérance.
    – Retrouve-la, Alvaro !
    La voix du général explose sur les parois de la grotte.
    – Je vous le jure, murmuré-je tandis que le seuil s’ouvre à mes pieds. Les trois sœurs m’entourent, celle aux yeux de chat, la plus jeune et la plus sage, me tend quelque chose.
    – Prends ceci, Alvaro. Ce sera ta boussole pour traverse l’obscurité qui ne manquera pas de s’abattre sur ta personne.
    Je me saisis du jeu. Les cartes palpitent au creux de main tandis que jaillit, de la brèche ouverte sur le levant, un vent terrible. Son souffle est si puissant qu’il menace de tout renverser dans la pièce. À l’entrée, j’aperçois une silhouette raide, c’est l’ombre du général qui me salue de la main. Des miennes jaillissent une carte, elle porte le numéro quinze ; un démon que je ne connais que trop.
    – Ainsi nous retrouvons-nous… Achronos, grincé-je.
    – Ne te gêne surtout pas Alvaro. Prends donc un siège que nous discutions entre gens de bonne compagnie. Cependant, fais attention, car il y a du verre brisé partout ; je nettoierai tout cela un peu plus tard. Tu me verrais navrer de te savoir blesser au retour de cette formidable odyssée.
    Je ne m’étonne pas. Je suis dans le salon d’un appartement, que je devine parisien. Les murs tendus de rouge et de noir rendent grâce à des lustres suspendus éclairés par une myriade de minuscules ampoules sans filament. Avec précaution, je marche entre les débris qui jonchent le plancher. Je ne regarde pas en arrière, car je sais ce que j’y trouverai : une vérité brisée.
    – Oh ! Oui ! Tu peux te dire que tu as littéralement fait une entrée fracassante, reprend la voix venue de la terrasse. À la hauteur de tes aventures, mon cher Alvaro !
    Sans lui porter la moindre attention, je savoure l’ironie de l’instant. Parti à sa recherche, elle gît à mes pieds, brisée. À genoux, je ramasse l’un des fragments et me contemple. J’entraperçois une ombre.
    – Ce n’est rien. Bah ! Un coup de balai et il n’y paraîtra plus. Quel dommage tout de même, c’était l’un des tout premiers miroirs sortis des ateliers de Saint-Gobin.
    Il se penche à son tour. Il se saisit de l’un des éclats, puis le jette.
    – Sept ans de malheur disent les superstitieux, sans doute. Mais passons, oublions cet incident et s’il me prend l’envie, je puis toujours le réparer. Que puis-je t’offrir à boire ? J’ai un large choix de thés et d’infusions. Je sais que les alcools ne sont guère à ton goût. Tant pis, car j’ai un vin de basilic, tu m’en aurais dit des nouvelles, poursuit-il en claquant sa langue.
    – Je me contenterai d’un thé, je te prie.
    – Un thé ! Tes désirs sont des ordres, très cher. Cependant, j’ai autant de variétés que je ne saurai laquelle pourrais te contenter.
    – Oh ! souris-je, narquois. Je te fais confiance. Après tout n’as-tu pas affirmé être mon reflet dans le miroir que tu me tends.
    Point blessé ou vexé, il poursuit emphatique :
    – Tout à fait, hum… au vu de l’heure, je te recommanderai plutôt une infusion. Il serait regrettable que tu ne puisses bénéficier d’une nuit réparatrice.
    – Je ne te savais pas si prévenant. Enfin, à ta guise, cher hôte.
    – Oh, ce n’est là que l’une de mes nombreuses qualités, voyons ! s’exclame-t-il tandis qu’il s’éclipse dans sa cuisine. Je te propose un mélange d’orange et de bergamote. J’en ai quelques-unes avec du cacao. Cependant, je crains qu’elles ne soient quelque peu excitantes. Accepterais-tu de me rejoindre pour sentir cette merveille ?
    Loin de refuser son invitation, je pénètre dans une salle spacieuse et lumineuse où s’alignent de superbes placards ouvragés et une cuisinière digne d’un grand chef. Au milieu de la pièce, trône un colossal plan de travail en pierre de taille sur lequel sont disposés plusieurs bocaux.
    – Goûte-moi donc Alvaro ! Tu m’en diras des nouvelles, ronronne-t-il en me tendant l’un d’entre eux.
    L’emploi à contresens de ce verbe n’est pas de trop pour décrire les sensations associées. Son parfum est si puissant qu’il me donne l’impression d’avoir une tablette de chocolat en bouche ; imaginaire hélas. Je sens son regard gourmand pesé sur moi, curieux de mes réactions. Derrière lui, s’élève un nuage de vapeur. Pensif, il se retourne et ôte la casserole de son foyer pour la mettre à refroidir.
    – La juste température. Trop froid et cela n’infusera pas. Trop chaud et tu auras une boisson bouillie et infâme.
    Avec un sourire, il se sert une poignée d’herbe dans un autre bocal et le place dans une petite capsule de métal qu’il plonge dans l’eau brûlante qui se gorge alors d’arômes. Dans la pièce, se répand une odeur de printemps. Puis, il produit une boîte de biscuits et un jeu de tasse avec sa théière, qu’il dépose sur un plateau.
    – Oh ! S’exclame-t-il soudain.
    – J’allais oublier.
    Souriant, il verse l’eau parfumée dans le réceptacle. Un bruit mat, c’est le grelot qui vient de tomber.
    – Passons au salon, veux-tu. Nous avons bien des choses à nous confier, ce me semble.
    – En effet, cher ami murmuré-je.
    Un instant, je crois voir son visage vacillé, révélant pensant une fraction de temps la vérité sous-jacente. En même temps que je l’accompagne, je déroule de nouveau ce rêve où pour la première fois – mais l’était-ce vraiment – nos routes se sont croisées. De bien étranges paroles ont alors été échangées, comme parler d’elle, à moins que ce ne soit de lui, à la troisième personne. Quelle raison a cette supplique ? Pourquoi désire-t-il, désire-t-elle que je découvre à tout prix la vérité. Est-il mon reflet comme il, elle me l’affirme ? Et s’il l’est, si elle est mon double d’ombre… Que suis-je alors ? Suis-je l’ombre du néant qui l’habite ?
    – À quoi penses-tu, Alvaro ? Tu es bien silencieux d’un seul coup, m’interroge-t-il tandis qu’il se sert un verre de chartreuse, qu’il accompagne d’un cubanisto.
    – Silencieux ? Sans doute, après tout n’est-ce pas toi qui formules les questions ?
    – Bien sûr que si ! s’exclame-t-il, en levant son verre. À la tienne, mon cher !
    De même, je l’accompagne en dégustant la délicieuse infusion tandis qu’il me couve d’un regard… gourmand.
    – Oserai-je ouvrir une parenthèse dans l’affaire qui nous occupe en t’interrogeant sur la provenance de ce mélange ?
    Ce dernier éclate de rire en même qu’il me fixe de ses prunelles sinistres.
    – Ah, ah, ah. Quelle offense y verrai-je ? Parce que tu me poses une question ! Allons, il s’agit de l’établissement Chaman et Frères, ils ont une succursale du côté de la place Denfert-Rochereau. Enfin là n’est pas, comme tu l’as souligné, l’enjeu de cet échange.
    Non ! Et tu le sais très bien. Tu n’attends qu’un mot de ma part, une simple phrase rehaussée d’un point d’interrogation à la fin. Je le lis dans tes yeux, tu ne peux te dissimuler plus longtemps Achronos. Mais que me caches-tu encore ?
    – Comment en suis-je venu à découvrir la vérité ? N’est-ce pas là ton plus cher désir ? Ton piège était superbe, un chef-d’œuvre ! J’ignore de quelle manière tu t’y es pris, cependant je ne peux qu’admirer.
    Ses pupilles dilatées brillent d’excitation, prédateur prêt à se jeter sur sa proie, une proie qui lui échappe. Je doute que cela l’inquiète, car cela fait partie du jeu et il en est le maître. Il ne refusera pas quelques difficultés supplémentaires et inattendues.
    – Excellente initiative de ta part, Alvaro, car nous en revenons toujours à ce point intangible tapis au fond de chaque esprit : La vérité. Conte-moi donc des aventures. Je suis certes omniscient ou peu s’en faut, je n’en ai pas moins mes propres occupations. Tu sais combien j’aime les histoires.
    J’acquiesce et commence alors la narration de la formidable odyssée depuis les confins d’un petit pavillon de banlieue jusqu’à cet appartement au cœur de Paris en face du parvis de Notre-Dame. Je lui arrache éclats de rire et larmes aux yeux, lorsque je lui explique par le menu l’épisode désastreux de l’échappée fantastique de mon imagination hors de son cadre naturel et le port d’une robe fuchsia. Néanmoins, il ne m’échappe pas ces sombres instants, lorsque le masque se fissure et que j’entrevois sa véritable nature. Comme suite à notre précédente rencontre onirique, il avait insisté sur le fait que j’étais son reflet et lui le mien. S’il en est ainsi, alors je suis son ombre, puisque tout ce que je découvrirai sera un moyen pour accéder à lui-même. Or les vérités sont des entités cachées, dissimulées dans les parts obscures de tout être. Si je suis la sienne, alors il est la mienne. Cependant, je ne comprends pas. Comment aura-t-il pu me voler ma part d’ombre et faire de moi, pendant quelque temps, un être damnée. Personne ne peut en posséder deux, à moins que l’être unique à leur origine n’ait connu un épisode de scission. Il engendrerait alors deux individus antagonistes et pourvus de leurs propres attributs. Et s’il s’agissait de ce secret qu’il m’a supplié de découvrir.
    Je presse mon regard sur lui, curieux de ce qu’il peut lire en ce moment dans mes pensées. Au fond ce piège, aussi subtile et sophistiqué qu’il ait été, n’est qu’une variation sur un thème, puisque son but était le même : obtenir ma soumission par la perte de ma raison.
    – Alvaro, tu es un redoutable adversaire, soupire-t-il, une fois mon récit achevé. Hélas pour toi les Moires ne-t-ont pas menti. Plus de dix ans se sont écoulés depuis ton entrée sans ce pavillon et ce n’est pas cruauté de ma part que de te le rappeler.
    Comme je ne sourcille pas, il reprend imperturbable.
    – Bien sûr, tu n’ignores pas qu’elles ne peuvent te mentir et même s’il n’avait rien dit tu te doutais de quelque chose. Après tout, tu as pu expérimenter les effets d’un espace-temps modifié, même si ce fut au cours d’un rêve. Est-ce que je me trompe ?
    Il sourit. Qu’aurai-je de plus à lui répondre ? À ce jeu il peut faire les questions et ce qui en découle sans me posséder.
    – Ne dis rien. Après tout tu mérites bien quelques explications de ma part. Dix ans ne s’évaporent pas d’un coup de baguette magique, mais quantique mon cher, quantique. Le trou, celui que tu as surnommé « de Laplace », sera baptisé dans, hum, une trentaine d’années, – n’en déplaise aux puristes – trou noir. En effet, l’un était bel et bien caché dans le portrait de cette femme que tu as découvert à l’étage et, comme dans le dicton, il n’était que l’arbre dissimulant la forêt.
    Je fronce les sourcils, car s’il me dit la vérité alors pourquoi je n’en ai jamais ressenti les effets du second.
    – Hé, hé, hé… Aurais-tu déjà oublié ce que-t-ont expliqué les figures oniriques ? Plus l’ergosphère du trou noir est vaste moins les effets de marées se font moins ressentir puisque l’horizon des événements est alors plus éloigné. Enfin, sa taille était telle que son influence s’étendait jusqu’au portail du jardin. Ainsi, une fois le seuil franchi, tu étais prisonnier de la sphère onirique dans laquelle tu as vécu tes aventures au rythme de sa propre horloge. Hélas pour toi, je crains que celle que tu étais censé retrouver ne soit malheureusement morte.
    Il savoure ces derniers mots, puis ajoute lugubre :
    – Je ne sais si tu en seras soulagé. Sache que son assassin est décédé, de vieillesse. Oh ! Cela ne te fait pas rire.
    Je plante mon regard acéré dans le sien.
    Tu me dégoûtes Achronos. Néanmoins, je ne ferai pas ce plaisir.
    – Oh, mais c’est qu’il est sérieux tout d’un coup. Que t’arrive-t-il mon petit Alvaro ?
    – Rien… Achronos…
    Ses yeux s’étrécissent.
    – Que viens-tu de dire ? glapit-il glacial. Que veux-tu ?
    – Achronos, tu vas me renvoyer dans le temps au moment même de notre première rencontre, au Rêve d’Ombre.
    – Et pourquoi exaucerai-je ce souhait ?
    L’atmosphère devient pesante, je le sens proche de se jeter sur moi, de m’anéantir.
    – Je pourrai te répondre ! Tu es un démon et je connais ton nom, alors tu dois m’obéir. Que ce serait mesquin de ma part. Non, tu es un joueur Achronos. Tu meurs d’envie de relancer les dés, juste pour voir ce qu’il adviendra de moi.
    – Ah, voilà qui est intéressant. Tu as percé quelques de mes mystères. Redoutable, oui tu es redoutable Alvaro.
    Son visage se brouille, il n'est plus qu'une ombre. Je pense aux « créatures » qui ont envahi le champ de bataille de Waterloo. Est-il l'une d'entre elles ?
    – Cela ne te suffira pas, n’est-ce pas ?
    – En effet.
    Sa voix n'est plus qu'un feulement, mais je n'en ai cure et poursuit imperturbable :
    – Tu vois, je connais mes classiques. Tu te doutes que j’ai encore un atout dans ma manche, un autre objet à ajouter dans le plateau de la balance. Je ne te laisse pas le choix Achronos, tu vas me renvoyer là-bas !
    Je laisse le silence s'installer entre nous. Devine-t-il la nature de cette carte que je viens juste de dévoiler.
    – Tu ne sais pas qui tu es Achronos, murmuré-je.
    

Texte publié par Diogene, 20 décembre 2016 à 14h34
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Tome 2, Chapitre 19 « Chapitre 10 - L'Ombre du Mat » Tome 2, Chapitre 19
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