Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 17 « Chapitre 9 - La Chambre des Miroirs » Tome 2, Chapitre 17
– Bonsoir Alvaro !
    L’homme, car s’en est indubitablement un, qui m’adresse la parole est vêtu d’un costume bleu nuit comme je n’en ai jamais encore vu. Le dos posé sur le tronc d’un arbre, il se tient ainsi au milieu d’un carrefour. Statue de cire presque immobile, seules ses lèvres remuent lorsqu’il me salue. Intrigué, je m’efforce malgré tout de contenir ma curiosité, pour le moins fort déplacée. Derrière lui, chacune des routes s’enfonce dans une forêt plus sombre encore que son habit. À le voir, appuyé contre son arbre, sa pipe à la main, je ne peux m’empêcher de songer à ces divinités qui habitent les croisées des routes, bien qu’il n’ait aucun des attributs. Ou peut-être n’est-il qu’un homme perdu. À cette pensée, je ris de son ridicule, car les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent être. Et comme s’il lisait à livre ouvert dans mon esprit, le voici qui me sourit ; un sourire tout à la fois énigmatique et bienveillant.
    – Ah ! Alvaro, quand cesseras-tu de te poser autant de questions ? me murmure-t-il un rien amusé.
    – Jamais, je le crains, lui assène-je sur le même ton.
    – Et maintenant, que comptes-tu faire ?
    – Marcher ! Après tout, je me trouve sur une route pavée et deux voies s’offrent à moi. Je n’ai aucune raison de m’arrêter là.
    En entendant cela, mon interlocuteur éclate de rire :
    – Pourquoi deux, quand il y en a trois ?
    – Bien sûr, je tourne le dos à l’endroit d’où je viens et devant moi la route se sépare en deux bras. J’en conclus donc que je viens de par là et ce carrefour symbolise le choix qu’il me faut faire si je veux poursuivre mon enquête.
    L’autre me fixe, toujours souriant.
    – Et lequel feras-tu ? Prendras-tu celui de gauche, la passion, ou celui de droite, la raison ?
    – Celui de droite, affirmé-je sans l’ombre d’une hésitation. Le chemin de la raison.
    Un éclat brille soudain dans ses yeux, puis il ajoute :
    – Pourquoi un tel choix, Alvaro ?
    – Les passions ont besoin de la raison pour grandir et s’épanouir en harmonie, tandis que la raison a besoin des passions pour vivre l’imagination. J’ai déjà emprunté la première, désormais je viens en récolter les fruits.
    L’homme hoche la tête, puis se redresse :
    – Alors permets-moi d’être ton guide, Alvaro.
    – Puis-je vous poser une question ?
    – Fait donc, il n’y a rien que je ne puisse te dire.
    – Qui êtes-vous ? laissé-je s’échapper dans un souffle, comme si les mots m’avaient brûlé la bouche.
    – Tu le sauras bientôt, Alvaro… ronronne-t-il tout sourire, avant de tourner son regard vers le sombre horizon. C’est étrange… tu ne sembles pas désireux d’en apprendre un peu plus sur les lieux où tu évolues.
    Pour toute réponse, je pointe de l’index le milieu de mon front.
    – Certes, certes Alvaro… Disons que c’est un élément de réponse, hé, hé, hé…
    – Enfin, ce n’est pas tout. Tu as pris ta décision et c’est donc par là que nous irons, ajoute-t-il en embrassant du regard le chemin de droite. Néanmoins, j’apprécierai de marcher le moins possible, d’autant plus que la route sera fort longue et malsaine.
    – En ce cas, que puis-je faire ? m’enquis-je.
    – Enfin ! s’esclaffe-t-il. Il suffit d’imaginer ! Nous sommes dans ton esprit après tout.
    Et comme pour enfoncer la porte déjà grande ouverte, une voix familière renchérie :
    – Moi qui te pensais fin d’esprit, me voici fort marri.
    – Loki ! Mais que fais-tu ici ?
    – Mais ce que je sais faire de mieux encore ! Te suivre dans tes aventures, même si je ne suis que la trace mnésique de celui que tu appelles Loki. Car, vois-tu, en ce moment même, je dors du sommeil du plus juste. Mais… ah ! Je crois qu’il n’est pas encore arrivé. Qu’à cela ne tienne, si tu nous façonnais un carrosse : pas trop bruyant, pas trop polluant, ni hennissant. Non que je n’aime pas ces bestioles, hélas elles ne seront jamais assez rapides pour rejoindre le lieu où nous nous rendrons bientôt. Non, non, nous avons besoin de quelque chose qui détonne, n’est-ce pas gé…
    Mais le froncement des sourcils de mon guide le fait taire immédiatement.
    – Pardon, j’ignorai que vous n’aviez pas fait les présentations.
    – Ce n’est rien, mais garde ta langue pour toi la prochaine fois. Tout vient à point à qui sait attendre. Cela étant, Alvaro à toi l’honneur !
    – Que… mais de quoi me parlez-vous ? bafouillé-je.
    – Mais de véhicule, voyons ! Nous n’allons tout de même pas poursuivre notre route sans une voiture digne de ce nom, sans compter que faire le chemin à pied nous serait impossible.
    – Enfin, je ne sais pas…
    Cependant, ni mon guide ni Loki ne l’entendent de cette oreille, car tous deux secouent la tête, tandis que résonne une voix pour le moins familière :
    – Aurais-tu déjà oublié ce qu’il s’est produit lors de ton duel contre elle ?
    – Euh non… j’ai imaginé une plage et j’ai joué au pâté de sable.
    – Alors, essaie donc avec cette pierre, la bonne fée n’a pas fait mieux avec son potiron, après tout.
    – Pardon, c’était une citrouille…
    – Oh, ça va… puisque tu le prends comme cela, je m’en vais.
    Et la présence disparaît dans un bruit de ballon qui éclate. Haussant les épaules, je fixe la roche sus-désignée et superpose par-dessus l’image d’une monumentale meule de parmesan dorée et craquelée. Aussitôt une armada de rats, menée par le son d’un flûtiau, accourt et dévore en moins de temps qu’il faut pour le dire l’invocation fromagère.
    – Hum… je crois que j’ai saisi l’idée, marmonné-je, en regardant disparaître le dernier des voraces, poursuivi par une queue.
    – Bah, laisse-le courir après. Il a besoin d’un peu d’exercice. Il nous rejoindra plus tard, commente Loki, un brin désabusé.
    Un instant plus tard, une automobile rutilante surgit du décor. Sa plaque, clignotante, proclame : La Trompettante.
    – La Trompettante. Tiens, tiens, murmure, mystérieux, mon hôte, qui même sans m’attendre prend place dans la décapotable.
    – Bien. À moins d’un chagrin soudain, nous n’avons rien à craindre d’un grain, badine-t-il, tout occupé à passer autour de son buste une lanière de cuir bouilli.
    Loki, lui, s’est déjà trouvé un nid, posé sur la banquette arrière, à côté d’un monumental panier félidé.
    – Heu… nous partons déjà ? Nous ne l’attendons pas ? interrogé-je les membres de notre petite expéditions.
    – Inutile, me lance la sombrure du fond de la voiture.
    – Il a plus de ressources que tu ne t’en doutes, renchérit mon guide.
    Sceptique, je monte à mon tour, pour m’apercevoir avec horreur que je suis à la place du conducteur.
    – Mais, mais je n’ai jamais touché une automobile de ma vie ! Comment voulez-vous que je conduise cet engin du diable !
    Insensible à mes jérémiades, Loki se moque de moi :
    – Engin du diable ? Le serais-tu toi-même ? Pourtant, je ne te vois ni cornes ni sabots, de queue fourchue et encore moins cette odeur de soufre si caractéristiques.
    À côté de moi, mon compagnon éclate de rire.
    – Mais enfin ! Puisque je vous dis que je n’ai jamais conduit de ma vie !
    – En es-tu certain, me chuchote soudain ce dernier redevenu d’un coup sérieux. Allons fais-toi un peu confiance et pose tes mains sur ce volant.
    Hélas, je tremble bien trop pour y prétendre, tout en me demandant sur les raisons d’une grande nervosité.
    Allons donc. Qu’ai-je à craindre ? Un feu d’artifice, une secousse tellurique, une chute de météorite ?
    Calme, je pose mes mains sur le volant.
    Rien, rien ne se passe ou plutôt si, j’entends le doux ronronnement d’un moteur éthérique.
    – Tu peux le lâcher à présent, Alvaro. Elle saura où nous conduire. En attendant, profite donc du paysage, tu n’en verras pas de semblable. Quant à ce petit chenapan, je te l’ai déjà dit, il nous rattrapera bien assez tôt.
    Encore une fois, je me tourne vers lui. Bien que je n’aie jamais vu son visage, je ne peux m’empêcher de lui trouver une certaine familiarité avec… le mien… Cependant, est-ce sans doute là une déformation toute spirituelle. Dans son nid, Loki ne dort que d’un œil à l’affût de tout ce que je pourrai dire.
    – Pourquoi me contempler ainsi, Alvaro ? Tu donnes l’impression de croiser le regard d’un fantôme, ce qui n’est pas tout à fait faux.
    – Vous êtes le général Beaujard, n’est-ce pas ?
    Ce dernier a un sifflement d’admiration.
    – Comment as-tu deviné ?
    – Peut-être parce que vous avez parlé de morts…
    – Et qu’un autre a la langue sans doute un peu trop pendue, ajouté-je à l’adresse de Loki.
    Le général éclate de rire.
    – Ah, ah, ah, oui c’est bien cela. Général Émile Beaujard, dernier témoin survivant de la bataille de Waterloo, enfin devrais-je parler d’abomination au vu de ce qui, ce jour-là, s’est déversé sur le monde.
    Je ne peux m’empêcher de faire revenir à moi les mots contenus dans le journal trouvé dans mon bonheur du jour, tandis que la Trompettante s’enfonce dans la sombre forêt. Les pensées se bousculent, se heurtent et meurent, quand soudain surgit une cavalière sur sa monture à la robe de porcelaine. Sa figure dissimulée par une capuche, elle cherche en vain un chemin. Plusieurs fois, je crois capturer son regard, mais ce n’est qu’illusion, car c’est toujours au-delà qu’elle scrute l’horizon. Elle erre ainsi pendant plusieurs minutes, quand soudain surgit un homme à l’allure bestiale. Il ne porte sur lui que quelques peaux d’animaux sales et ensanglantés, un arc puissant lui barre le torse, tandis qu’à sa ceinture il a suspendu un poignard à la lame céleste. Surpris par l’apparition, le cheval faillit se cabrer en renverser par là même celle qui le montait, cependant que l’homme, muet, lui fait signe de le suivre dans les fourrés où ils disparaissent bien vites.
    – Qui sont-ils ? soufflé-je à mon compagnon.
    – C’est une question difficile et une réponse tout aussi peu facile. Des ombres échappées Alvaro et une métaphore d’une vie d’errance. Ils font partie d’une histoire qu’ils rejouent sans cesse, sans jamais trouver d’issue.
    – Général, vous n’avez pas répondu, car si nous sommes dans mon esprit, alors je devrais les connaître. Or je n’éprouve aucune familiarité à leur égard. Alors, dites-moi… qui sont-ils ?
    Émile secoue avec tristesse la tête.
    – Alvaro, même si je levais le voile sur ces personnages, tu n’en serais pas plus avancé. Ce sont des souvenirs, parmi les plus archaïques de ta psyché. Je comprends ton désarroi. S’il te plaît, reste spectateur et scrutateur, les mystères n’en seront plus quand les temps seront venus.
    – Cela signifie-t-il que nous nous explorons d’autres strates, plus profondes, des ombres de mon passé.
    – En effet, ce n’est pas une mauvaise métaphore bien qu’un peu réductrice. Lorsque tu as franchi la seconde porte, pensais-tu qu’elle se refermerait impunément ? À voir ton visage, je devine que non… ta curiosité aura fait le reste, Alvaro.
    Je secoue la tête.
    – Vous vous trompez général. Ce n’est pas là la seule raison de ma présence en ce lieu.
    Je le vois allonger le nez, frétillant de curiosité.
    – Quelqu’un m’a supplié de trouver la vérité, murmuré-je, cependant que se condense devant un visage empreint de souffrance et d’une joie malsaine, semblable à deux masques confondus. Au même instant, la Trompettante passe devant une clairière où se dresse une maison de pierre, alors qu’en sort l’homme aperçu quelque temps auparavant.
    – Comprends-tu pourquoi j’ai tant insisté pour que tu ne sois que spectateur de ce théâtre d’ombres?
    Vaincu, j’acquiesce.
    – N’est-ce pas ce que Nott t’a suggéré ?
    En entendant son nom, je sens la voiture virer de bord.
    – Oh ! Doucement. N’oublie pas que tes émotions influencent tes créations, m’avertir le général.
    – Ah… bien, je me le tiendrai pour dit. Cependant…
    – Ne dis rien Alvaro, je vais m’efforcer de deviner le fond de tes pensées… Suis-je un silencieux ?
    Enfermé dans un profond mutisme, Émile me sourit.
    – Non, je ne suis pas l’un d’entre eux. Sais-je moi-même qui je suis ? Je ne saurai te répondre. Après tout, tu as lu mes Mémoires, alors qui sait.
    – Vos mémoires ? Je n’ai lu que votre récit de la bataille de Waterloo et celui de votre mort, au cours de laquelle vous entraînez ces coquins venus vous réduire au silence.
    – Ah… sans doute est-ce préférable…
    Inutile pour moi d’insister, je sens à son seul ton qu’il ne dira pas un mot de plus. Aussi préféré-je reporter mon attention sur le paysage qui défile. L’élégante dame a disparu, à sa place, c’est un homme qui pleure une morte, une lame noire pointée sur le cœur. Il l’a ensevelie au pied de ce chêne âgé de plusieurs millénaires. Et désormais le voici qui se meurt, tandis que son ombre, vivante, le dévore de l’intérieur le réduisant à l’état d’esclaves. Est-ce cela qu’il me faut voir ? Cependant, que comprendre lorsque l’on est ignorant ?
    – Dissous la raison et laisse émotions et sensations t’envahir et ta vision te sera rendue, souffle soudain une voix que je ne reconnais pas.
    – Tu es venu chercher la Vérité, Alvaro en murmure une autre, plus dure, plus âpre.
    – La Vérité ni ne s’entend, ni ne se voit, mais se vit Alvaro, reprend la première.
    – Alors vis ! Avant que je ne te la dérobe ! ricane la seconde.
    Le mot tournoie devant moi et, d’un coup de tête, je le chasse. Je désire poursuivre mon pèlerinage. Nott n’est plus et c’est le général Beaujard qui a pris sa place. Est-il vraiment ce qu’il prétend ? Une ombre, un souvenir échoué. Qui êtes-vous donc général Beaujard ?
    – Tu ne changeras donc jamais Alvaro, ah, ah, ah. Reste celui que tu es et surtout n’oublie pas le but de ton odyssée. Et si beaucoup de choses te resteront voiler, c’est qu’elles n’appartiennent pas encore à ton passé. Le paysage du temps est mouvant, ne le néglige surtout pas mon enfant, résonne une autre voix dans ma tête.
    – Nott… songé-je.
    Mais elle s’est déjà éloignée et n’ajoutera rien de plus.
    Reportant, mon regard sur le paysage figé malgré la vitesse faramineuse de notre bolide, si j’en juge ce que m’indique le cadran kilométrique.
    – Nous avançons à la vitesse de la pensée, la lumière plus lente ne peut nous rattraper ce qui donne à notre horizon cette illusion de fixité. Libère donc tes émotions et nous le dépasserons.
    – Général, vous ne seriez pas un homme et n’auriez pas vos galons que je vous prendrai pour la Reine Rouge, lorsqu’elle explique à Alice que pour rester sur place, il leur faut courir le plus vite possible.
    Ce dernier me fixe avec des yeux ronds.
    – Aurais-tu absorbé quelques substances, hum comment dire, fantaisistes Alvaro ? m’interroge-t-il, redevenu d’un coup sérieux. Tu oses me comparer à une femme ! Mais quel toupet !
    Cependant, il a le plus grand mal à dissimuler le fou rire qui craquelle son masque de sage. Comprenant, que je ne suis pas dupe, celui-ci s’apaise.
    – Alvaro, je serai encore l’homme que j’ai été que tu aurais déjà été mis aux arrêts et discipliné par-dessus le marché. Néanmoins, quelle est donc cette Reine Rouge dont tu as mentionné le nom ?
    – Ah, toutes mes excuses générales, vous ne pouvez avoir connaissance d’un personnage dont vous ne fûtes pas contemporain du créateur, Lewis Caroll.
    Un court instant, je ferme les yeux et me concentre sur l’ouvrage, qui bientôt se matérialise dans ma main.
    – Tenez, je ne sais combien de temps durera encore notre voyage, alors profitez-en.
    – C’est ma foi une bien belle intention de ta part Alvaro. Néanmoins, sans vouloir te commander, nous aurions besoin que tu forces l’allure. Non que je veuille te presser, car tu sais aussi bien que moi que le temps n’a plus le même cours ici, malgré cela, il serait qu’il nous vienne à nous manquer. Je souhaite que nous n’arrivions pas trop tôt.
    Et sur ces singulières paroles, il se plonge dans une lecture, entrecoupée d’exclamation et de rires ponctuels. Bercé par le ronronnement du moteur de la Trompettante, mes réflexions s’en vont au fil d’une rivière imaginaire, autour de nous le paysage amorce sa métamorphose ; un homme hurle au loin. Sans même le voir, je devine que c’est là la naissance d’un homme ; un homme empli de souffrance qui se cache sous un masque de médisance. Filant toujours à vive allure, les derniers lambeaux sylvestres disparaissent, tandis que surgit un désert dont les dunes géantes nous avalent et nous recrachent dans les souterrains d’un musée, que je ne reconnais que trop pour m’y être perdu une nuit de pleine lune. Est-ce nous qui avons étréci au point de n’être que des fourmis ou est-ce moi qui l’aie fait grandir ? Nous faufilant par une meurtrière, nous pénétrons dans une galerie de portraits flamands à la poursuite d’un spectre. De lui, aucune trace n’est visible. À la place, nous nous lançons aux trousses d’une assemblée de masques qui avancent en se dandinant au son d’une flûte de Pan.
    – Cesse de te questionner, Alvaro ! Reste spectateur de toi-même, m’ordonne ma voix intérieure, tandis que nous filons le train à l’étrange cortège.
    Cependant, au lieu de nous engouffrer dans la salle égyptienne comme je m’y attendais, nous surgissons au milieu de notre assemblée où débattent nos députés masqués, tous figés dans une expression de pure extase. Au perchoir, un homme de haute taille, coiffé d’un large tricorne noir, ferraille avec sa conscience, puis se redresse d’un coup après s’être administré deux gifles magistrales :
    – Messieurs les consciencieux ! Je déclare ouverte la séance de l’assemblée sentimentale.
    Hélas, son introduction est interrompue net par les bruits des strapontins des quelques retardataires, que nous avons suivis.
    – Bien, bien reprend-il d’une voix amène et mielleuse. Je constate, non sans plaisir, que ces messieurs de la sagesse sont, comme à leur habitude, en retard.
    Son regard scrutateur balaie la salle, impitoyable et se penche ensuite sur une ombre à sa droite auprès de qui il s’enquiert d’une question de droit :
    – Maître ! Quelles sont les sanctions en cas de manquement à ce point du règlement ?
    – Ils prendront la parole en dernier ! aboya-t-il.
    – Très bien ! Vous avez entendu messieurs ? s’esclaffe-t-il en redressant la tête. Et je ne veux aucune protestation de votre part, ou c’est l’exclusion de la séance !
    Un murmure désapprobateur jaillit du rang des intéressés, dont les dents grincent de concert.
    – Qui sont-ils ? soufflé-je à mon guide toujours plongé dans sa lecture.
    Pour toute réponse, ce dernier pose un doigt sur ses lèvres et d’une autre pointe une ouverture dans le plafond de verre, tandis que se poursuit l’invraisemblable débat. Et comme si elle lisait dans mes pensées, je sens la Trompettante ralentir sa course, malgré une aiguille toujours bloquée tout en haut du compteur.
    – Allons ! Allons ! Dépêchons-nous ! Ces messieurs les rapporteurs ne vont plus tarder à présent ! s’exclame-t-il avec emphase. Allons ! Prenez place !
    Quelques instants plus tard, alors que tous ont fini par prendre position, une file de sept personnages revêtus d’épaisses et austères robes de bure s’avance vers lui.
    – Ah, merci messieurs, marmonne-t-il en se saisissant d’un épais et poussiéreux dossier que lui tend le premier des encapuchonnés. Asseyez-vous donc pendant que je lis l’ordre du jour.
    À ces mots, les sept moines, que rien ne semble perturber, prennent place derrière le perchoir, tandis que l’homme au masque, remarquable autant que redoutable orateur de par ses effets de manche, déclame l’ordre du jour, dont l’énonciation ressemble à un échange entre analyste et son patient.
    – Messieurs ! Voici donc les propositions du jour : la peine, la tristesse, la méfiance et la colère. Oui ! La colère !
    Mais il est interrompu par des contestations en provenance des bancs de la sagesse, soutenus par quelques sincères.
    – Maître ! Veuillez donc rappeler à ses insolents le règlement de l’assemblée, vous serez aimable, réplique, glacial, l’homme au tricorne.
    Furieux, incapable d’en entendre davantage, je ferme les yeux, en même temps le vent siffle avec furie à mes oreilles. Lorsque enfin je les rouvre, l’infernale assemblée a disparu, cédant la place à un paysage de terre d’orage, couvé du regard noir des nuages. Au loin s’élève une forme lugubre et sombre aux allures de visage ; une bouche infâme et démesurée se dessine au-dessous d’un nez épaté, soutenu par de lourds piliers, et d’une paire d'yeux enflammés au fond desquels brûle des âmes damnées. À ses pieds, une foule d’ouvriers est précipitée dans sa gueule béante et ardente pour y être dévorée. Néanmoins, je mesure l’étendue de mon approximation à mesure que nous nous approchons de l'infernal visage, car ce ne sont ni hommes ni femmes, encore moins d’enfants qui forment les cohortes, mais des émotions à l’état brut, tout juste sortie de la matrice onirique, qui jamais ne se fondront et n’iront nourrir les mondes du Songe. Moloch sentimental qui dévore les ombres. Ainsi donc se dresse-t-il, quelque part dans l’un des recoins de mon esprit, à l’affût du moindre répit. Est-ce à lui que je dois tous mes heurts et malheurs récents ? Lui, le Grand Dévoreur ! Je sens quelque chose sur mon épaule, la main de mon compagnon compatissant.
    – Nous… nous nous trouvions à l’intérieur de… cette chose, n’est-ce pas ? Lui murmuré-je presque suppliant.
    – En effet Alvaro, édicte-t-il sobrement. Il est ce qui se cache dans la part d’ombre de chacun d’entre nous.
    Ma main se glisse vers mon cœur, sur lequel demeurera à jamais une tache noire, marque infâme de cette Ombre dévorante qui n’a qu’un désir : la possession de mon âme.
    – Alvaro, nul ne peut défaire ce qui a été fait. Cependant, considère-la comme un talisman, car si elle t’apporte faiblesse, elle te protège également, ajoute-t-il en plaçant son index sur ma poitrine.
    Poursuivant notre chemin, nous dépassons bientôt la noria résignée à son sort. Pourtant, ce ne semble pas être ce qu’il ressente, dans ce qui leur tient d’âme bouillonne une impatience non feinte. C’est donc sans un regard que nous quittons cette Carthage sans rivage. Mes mains, cramponnées au volant, tremblent et au fond de moi ce n’est qu’incertitude quant à ce que j’ai vu. Pourtant, il était là, étalant sa figure grossière de pierre et de fer, un homme sans visage à la face du cauchemar, d’où suinte un flot de vif-argent, résidus ultimes de ces légions broyées et annihilées dans sa gueule d’acier.
    – Bientôt nous arriverons, me souffle le général.
    – Comment faites-vous pour demeurer si calme ?
    – Qui te dit qu’il en est ainsi ? Il y a si longtemps que je cohabite avec mes démons, que j’ai appris à les ignorer. Enfin, poursuivons…
    Un instant, j’ai envie de me retourner, faire demi-tour pour me perdre dans la contemplation de ce jumeau d’ombre, dont la face aveugle dévore avec voracité tous ses sentiments dans le but ultime et vain de combler ce vide qui l’habite. Je n’en fais néanmoins rien, certains ont perdu ce qui leur était le plus cher, quand d’autres se sont changées en statue de sel. J’ai contemplé ce qu’il m’a été donné de voir et je me contenterai de cela, car enfin que suis-je venu faire ici, si ce n’est pour découvrir cette vérité cachée. Je suspends ici le cours de mes pensées, car il ne sert à rien de ressasser le passé.
    – Tu as fait preuve d’une grande sagesse Alvaro. En ces lieux aucun retour en arrière ne te sera permis et, tel Orphée à la sortie du royaume d’Hadès, tu aurais perdu à jamais ton Eurydice.
    Nous cheminons à présent sur une route de macadam noir de laquelle s’échappent des vapeurs méphitiques et suffocantes. Sur les bords, des morts roulent à tombeau ouvert, des sépulcrales tirent des charrettes de squelettes, tandis que sombres silhouettes en robe de bure font tournoyer au-dessus de leurs têtes des fouets. Malgré le vrombissement du moteur, nous entendons distinctement le claquement des lanières et les injures qui s’abattent sur les plus lents d’entre eux.
    – Ce sont les damnées de Waterloo. Des innocents jetés dans les flots, murmure amer mon compagnon. Parfois, je m’interroge : eut-il été possible que j’infléchisse le cours de mon destin ? Sans doute que l’un des seuls réconforts aura de ne pas avoir exécuté de sang-froid mon compagnon. Hélas, aujourd’hui, le cœur rongé par ses démons, je sais que, jamais, je ne trouverai le repos, ni même la rédemption.
    Une larme perle au coin de son œil, mais il a tôt fait de l’étendre et de sa présence ne reste qu’une trace humide sur sa joue. Respectueux de son recueillement, je me concentre sur la conduite, car je sens que l’allure forcit, tandis que fonce droit sur nous des véhicules comme je n’en ai jamais encore vu. Sur les bords de la route, les colonnes des morts ont disparu. À leur place, se déploient de larges bandes noires d’asphalte sur lesquelles sont peintes d’immenses lignes blanches et bientôt ce sont des légions motorisées qui nous rattrapent et nous croisent. Néanmoins, elles sont bien trop rapides pour que je puisse distinguer ou dévisager leurs supposés passagers.
    – Ce sont nos doubles Alvaro, en provenance des temps passés et à venir, ils sont ce que nous aurions été et ce que nous pourrions être, selon les choix qui auront présidé dans les passés. Ces routes, qui se déploient, sont autant de mondes probables habités par ces échos qui nous précèdent ou nous dépassent. Cependant, fais attention, car certains seraient capables de croiser notre route, édicte imperturbable mon hôte.
    – Quel singulier personnage, songé-je. Qui êtes vous donc… général Beaujard ? Et pourquoi est-ce moi que je vois lorsque je vous regarde ?
    Au même instant, une Trompettante, toutes sirènes hurlantes, effectue une embardée sur la route, heurte la glissière de métal, par-dessus laquelle elle passe pour s’écraser, fumante, dans la lande, m’arrachant au vide médian dans lequel je venais de me glisser à l’instant.
    – Ne te retourne pas ! m’intime-t-il.
    – C’était une ligne de probabilité instable, elle s’est effondrée et je crains que nous ne connaissions le même sort, poursuit-il impassible tout en pointant du bout du doigt un orage naissant dans l’arrière-plan.
    Hélas, comment se déplacer plus vite alors même que l’aiguille du compteur indique une vitesse proprement impossible. À côté de moi, mon compagnon serre de plus en plus les dents, tandis que ses yeux fouillent avec insistance le paysage. Autour de nous, les lignes de probabilité, matérialisées par ces routes bitumées et éthérées, nous enserrent tout en gagnant en matérialité. De justesse, nous esquivons l’une de ces automobiles fantomatiques qui fait une embardée quelques mètres devant nous.
    – Concentre-toi uniquement sur la route, ou nous dévierons de notre trajectoire et raterons le temps de notre rendez-vous.
    Plus facile à dire qu’à traduire dans les faits, car nous sommes prisonniers d’un nœud routiers où les langues bitumées se chevauchent et se superposent, alors que nous sommes frôlés par des voitures de plus en plus folles.
    – Ne lâche pas des yeux la sortie là-bas, nous serons bientôt dans la plaine, glapit le général.
    – Oublie ce qui t’entoure et contemple le vide Alvaro.
    Sa voix se délite, comme aspiré par la vitesse stratosphérique à laquelle nous nous déplaçons.
    Les yeux rivés sur le ruban noir du macadam, assourdis par le bruit des moteurs rugissants et les freinages incessants, une brume soudaine voile le paysage et m’aveugle. C’est à peine si me parviennent encore les suppliques de mon compagnon. Cependant, c’est au milieu de ce tumulte que surgit une image pour le moins insolite : Je suis avec Loki devant une lande balayée par des vents féroces. « Rêve ta mort, Voyageur ! », s’écrie-t-il.
    Au même instant, mon corps se disloque et se disperse à tous les vents, puis c’est mon esprit qui lâche prise. Le moteur de la Trompettante rugit nous emportant vers cette lande recouverte de brouillard, une plaine défunte hantée par les ombres des morts. Dans le ciel, une immense fracture se dessine et déverse un flot sans fin de monstres et de cauchemars jusque-là tapis dans l’obscur. Mais la faille est instable et elle se referme bientôt, non sans avoir souillé de son sceau les rares survivants encore présents. C’est alors que je remarque que le moteur de la Trompettante ne ronronne plus, rendant son dernier souffle dans un lieu dévasté par la désolation.
    – Suis-moi Alvaro, quelqu’un désire te voir, et amène donc ton ami, ils seront tes témoins et guides, m’ordonne le général, alors qu’il quitte notre véhicule.
    – Pourquoi mes amis ? Seul Loki est présent ici, lui rétorqué-je surpris.
    – Hou, j’en connais un qui va se vexer, me lance Loki depuis son nid, tandis que j’entends un miaulement rauque.
    – Et qu’en fais-tu de ce sac à puces, Alvaro ? L'aurais-tu déjà oublié ? Ercus, n’est-ce pas ?
    – Miaou !
    – Toutes mes excuses monseigneur, s’esclaffe mon compagnon en l’attrapant par la peau du cou pour mieux le prendre dans ses bras.
    Et comme si de rien n’était, nous nous mettons en chemin. À mesure de notre parcours, je note la présence de silhouettes peintes sur les troncs d’arbres à demi calcinés, quand ce ne sont pas sur de rares pans de murs encore debout, ayant résisté au souffle de l’explosion. Curieux, je me détourne du gué pour m’en approcher et les examiner et c’est avec horreur que je réalise que ces ombres dessinées sont en réalité les derniers vestiges de soldats morts sur ce champ de bataille, figés ainsi pour l’éternité.
    – Hélas Alvaro, ce que tu contemples là sont les fruits les plus vénéneux de la folie humaine. Les rayons émis par la bombe ont arraché leurs âmes à tous ces malheureux soldats et les ont faites prisonniers de la pierre et des forêts.
    Entre fascination et répulsion, je demeure figé devant ces figures tout droit sorties de l’enfer de l’éther. Effroyables gravures en noir, elles se déploient en une toile tout autour du champ de bataille. En son centre, il n’y a plus qu’un gigantesque cratère fumant, reste de la tourbière qui avait englouti cette monstruosité. À son approche, je constate avec anxiété que mon compagnon est de moins en moins maître de lui-même. Sont-ce ses démons intérieurs qui se réveillent, si j’en juge par l’effroi qui décompose son visage ?
    – Tu devines déjà ma pensée Alvaro, c’est par là que nous devons en passer. Ton chat nous ouvrira la voie, car le chemin est très périlleux jusqu’à elle.
    – Miaou, fait-il outré.
    Depuis quand irait-il poser ses pattes de velours dans une tourbière gorgée et dont les boues suintent. Aussi, comme pour manifester son mécontentement, saute-t-il à bas et nous présente avec ostentation ses fondamentaux. Émile se penche alors sur lui et lui glisse quelques mots qui ont l’air de le convaincre, car il ne tarde pas à muser de droite et de gauche.
    – Suivons-le Alvaro !
    Et sans que je puisse trouver mot à dire, mon compagnon me saisit le poignet et m’entraîne à sa suite. Devant nous, Ercus saute et cours, ne s’arrêtant que de temps en temps pour s’assurer que nous ne l’avons pas perdu de vue. Néanmoins, notre progression dans le cratère est rendue délicate par la cause de la présence de multiples flaques et autres trous de boue qui mine le chemin. Dans le fond, j’aperçois une surface miroitante qui pulse au rythme du vent. Je me croirais en présente d’une source de vif-argent, si ce n’était les irisations si caractéristiques de l’éther fluctuant.
    – C’est une porte, n’est-ce pas général ? Une porte entre les mondes et les dimensions.
    – En effet, nous faisons face à ce que j’appelle un nexus d’ombre et c’est là que nous devons nous rendre.
    Inquiet, il jette un regard en arrière aux noirs nuages qui s’accumulent à l’horizon.
    – Pourquoi ici ? murmuré-je.
    – Parce que c’est là que tu es né Alvaro, énonce-t-il avant de sauter à pieds joints dans le miroir, sans que je puisse ajouter un mot, car je le sens qui m’agrippe le bras et m’attire à lui, entraînant à sa suite Ercus et Loki, complices.

Texte publié par Diogene, 13 novembre 2016 à 20h58
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 17 « Chapitre 9 - La Chambre des Miroirs » Tome 2, Chapitre 17
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1411 histoires publiées
649 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Lily Kells
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés