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Tome 2, Chapitre 11 « Chapitre 6 - La Marque d'Ombre » Tome 2, Chapitre 11
Attablés autour de notre dîner, dans le fond de la salle, je contemple mes deux compagnons dévorés à pleines dents ; Loki des boulettes d’agneau en curry, un kottu parota pour Isidore. Devant moi, flottant sur un lac de yaourt, parsemé de graines de coriandre et de nigelle, des beignets de lentilles agrémentés de piments. Hélas, l’appétit me manque, alors même que mon estomac se répand en plaintes déchirantes, auxquelles une part de moi-même reste désespérément sourde.
    
    Attentifs à mes deux vadas de lentilles barbotant dans leur mer de blancheur, seulement troublée de quelques taches, non de rousseur, mais de noirceur, trahissant la présence des délicieusement redoutables graines de tamarin. Je n’arrive pas à prolonger mon geste d’appétence. Non que l’appétit serait à me manquer. Loin de là même, quand j’entends les cris déchirants et implorants de mon estomac affamé. Non, non, mais il faut croire qu’une fraction, la droite pour être anatomiquement précis, en a décidé autrement, restant sourd à mes protestations, interdisant par là même à ma main gauche d’aller plus loin. Main droite contre main gauche, les deux adversaires se jaugent en se tournant autour, alternant les démonstrations de force. C’est à qui s’emparera le premier de la cuillère. Les adversaires se font face, résolues. Main gauche est maussade. Bien sûr, me direz-vous, elle s’est levée du mauvais doigt. Pendant ce temps, main droite la nargue d’un majeur au mieux de sa forme. Cependant, main gauche lui réplique par un retournement sagittal du plus bel effet. En retour, elle reçoit un bruit désobligeant, ayant pour origine la contraction, suivie de l’expulsion brutale, de la poche d’air palmaire, brutalement aplatie sur le sol de l’arène. Désarçonné, outré par une telle vulgarité, de la part son adversaire, main gauche cherche la parade et n’aperçoit pas main droite qui s’approche dangereusement de sa cible.
    
    Sera-ce le triomphe de la raison sur l’émotion ?
    
    – Eh bien ! C’est un sacré coup de fourchette, enthousiaste et magnifique, que tu as là. Voilà qui fait fort plaisir à voir, car, sur tout le chemin du retour, tu n’as fait qu’arborer une mine de triste auguste.
    – Merci d’avoir accepté cette invitation d’un soir, Isidore, car, je ne te le cache pas, depuis que j’ai commencé cette enquête, tout déraille autour de moi, je me sens comme une souris qu’un savant sadique aurait lâché dans le dédale, lui se délectant de ses atermoiements.
    – Ah, mon garçon ! Ne dis donc plus un mot, j’ai ce qu’il te faut.
    Comme je lui lance un regard oblique, il m’arrête tout de suite.
    – Non ! Non ! Ne proteste pas, enfin pas de tout de suite. Une fois notre dîner achevé, je t’emmène à la revue du Moulin Bleue, l’Ange Noir s’y produit en ce moment.
    Puis, se tournant vers Loki, l’œil plein de malice, il ajoute :
    – Aurai-je tort ?
    – Oh non ! Alvaro, je te sens ronchon et d’une humeur des plus sombres depuis que tu as mis les pieds dans cette maison. Un peu de couleur devrait te remettre du frais au teint.
    Isidore, inquiet, fronce les sourcils.
    – Aurait-ce à voir avec mes lunettes temporelles et tes recherches à la bibliothèque ?
    Irrité, je secoue la tête, tandis que sourde en moi un étrange malaise.
    – Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Comment te dire ? J’ai la sensation de ne pas être entièrement moi-même, comme si cette maison m’avait volé quelque chose, un fragment de mon être.
    Cependant, j’aperçois le pli soucieux, qui barre le front de mon ami, se muer en une ride profonde.
    – Alvaro, je ne sais pas ce qu’il t’est arrivé et, hélas, je doute que tu t’en souviennes toi-même.
    – Je ne sais pas, seulement l’impression désagréable d’avoir été amputée de certains souvenirs, de certains liens. Ah, je ne ressens qu’incertitude, tout en baignant dans la confusion la plus profonde.
    
    Profonde, oui, comme Isidore qui se dissout. Est-ce ma vue qui soudain se brouille ou lui qui se dédouble. Quelqu’un me met des boules de cotons dans les oreilles, sa voix se fragmente et se délite, jusqu’à devenir inaudible. Noir, tout se fait noir autour de moi, je disparais. Au-dessus de moi, ce n’est que le vide, un vide médian, en dessous c’est une nuit profonde où s’ébat une nuée d’ombres. Elles dansent en cercle autour d’un monolithe noir, d’où s’échappe un étrange bourdonnement. Hypnotisé par leur vertigineux ballet, je perds mes repères et me retrouve plonger dans la géométrie grotesque des lieux. Séduit par leur vénéneuse chorégraphie, une part de moi veut les rejoindre et se perdre dans le néant du pilier noir. Quel délice ! Mais une poigne ferme me retient. Surpris, je me débats, je veux m’arracher à cet être qui m’empêche de plonger. Pourquoi me retenir ainsi, quand j’entends leurs chants, si séduisants ?
    – Lâche-moi ! hurlé-je dans ma tête.
    Néanmoins, ce dernier n’en affermit pas moins sa prise sur mon bras.
    – Bonsoir Alvaro, murmure une voix que je ne connais que trop, sans pouvoir lui donner un nom. Il y a bien longtemps que nous ne nous étions point vu, même si tu étais quelqu’un d’autre à l’époque.
    – Quelqu’un d’autre ? Et elle, qui est-elle ?
    Les questions se bousculent dans mon esprit, alors même que je connais les réponses, ou, du moins, certaines.
    – Ludylia ? soufflé-je en écho.
    – Oh, oui. Encore une fois, je suis venu, encore une fois je m’en viens te protéger des dangers et des pièges posés par celui qui se cache dans les ténèbres. À ton retour, tu ne te souviendras pas de tout, mais elle te reviendra lorsque tu seras en mesure d’ouvrir les portes de ton intérieur. En attendant, c’est de ton ombre que nous parlons, car c’est elle qu’il te faut capturer avant qu’elle ne soit absorbée par ce pilier.
    – Mon… ombre !?! bafouillé-je, abasourdi.
    – Mais oui, comme dans Peter Pan de James Garry.
    Cependant, avant que je puisse ouvrir la bouche, elle ajoute, espiègle :
    – Ne bouge pas et prends ceci.
    Dans sa main, se matérialise une pelote de fil éthérique, accompagnée d’une fine aiguille dorée.
    – Ce fil est tissé à base de cordes cosmiques, il n’y a rien de plus solides dans tous les univers. De cette manière, ton ombre ne te sera plus jamais volée.
    – Volée ! Mais par qui et pourquoi ? Morbleu !
    Pour toute réponse, elle pose un doigt sur ses lèvres diaphanes. Je ne la distingue que fort mal et son apparence me fait l’effet d’une brume incandescente. Est-ce parce que mes souvenirs de mon ancienne vie me sont inaccessibles, alors même que je me sais la connaître ?
    
    Soudain, je me donne l’impression d’être un étranger à moi-même, à moins que je ne l’aie toujours été. Cependant, une voix me souffle qu’il n’en est rien et que, dès lors, j’ai retrouvé ce masque de persona, je fais face à un être qui n’aura pas apprécié de se voir ainsi défait.
    – Ainsi, donc, tu te souviens, Alvaro, ricane une voix grinçante et glaciale dans le dos.
    – Ne pense plus, Alvaro ! Cesse de rappeler à toi ces souvenirs ! me crie une autre. Ici, l’Ombre est dans son domaine, une seule pensée dirigée vers suffit à l’attirer.
    Mais les vents hurlent trop à mes oreilles pour que j’entende son avertissement, seulement un rire strident.
    – Alvaro !
    Mon nom claque, couvrant les hurlements de l’autre et le fil de mes pensées se rompt. Je sens la présence malsaine refluée vers ses terres, se retirant de mon être.
    – Garce ! s’exclame-t-elle dans une ultime bravade, avant de disparaître.
    À côté de moi, une femme tout en voile apparaît.
    – Viens avec moi Alvaro, il est plus que temps que de lui donner la chasse.
    – Mais qui, donc ?
    – Celle qui t’a été arraché voici plusieurs jours. Cependant, nous savons tous deux, que le temps coule s’il peut en ces lieux. Nous pouvons tout aussi bien contempler le présent, comme le passé, ou l’infinité des futurs ; des futurs qui sont toujours le passé de tout nombreux autres avenirs pas encore accomplis. Et vois-tu, car les fils du temps s’entremêlent, je ne peux te dire si les événements que tu as déjà vécus se sont, ou non déjà produits ici. Sache seulement qu’elle s’est déjà échappé.
    – Alors même qu’elle n’a pas encore été capturée ! m’exclamé-je.
    – En effet. Il serait très délicat de te l’expliquer simplement et tes contemporains sont seulement en train de défricher ces terres. Cependant, sache seulement que la chose est possible, que le temps peut s’inverser, ce qui implique que son évasion a pu avoir lieu dans le futur, comme dans le passé de sa capture.
    Comme je roule des yeux, désespéré, à la recherche d’une lueur de compréhension, elle ajoute :
    – Comment ! Albert n’a pas pris le temps de te l’expliquer.
    L’image d’une chenille bleue et moustachue, fumant le narguilé, surgit de nulle part.
    – Hélas, je crains que les souvenirs liés à cette exploration ne soient retenus dans une valise éthérique.
    Et j’entreprends alors de lui narrer les événements survenus dans l’après-midi. Seulement, ce n’est pas un sourire qui se dessine sur ses traits, mais une mine de papier mâchée, pâle et déconfite. Cependant, plus encore que sa figure, c’est sa réponse qui me déconcerte :
    – J’aimerais te dire que nous n’avons plus de temps à perdre, que celui-ci nous presse. Or, nous devons attendre, là-bas, à l’horizon des événements, car c’est par là qu’elle s’échappera. Ensuite, un peu de poudre de fée et nous nous envolerons à sa poursuite.
    Décontenancé par tant de désinvolture, je laisse grossir le flot des questions qui ne cessent de m’assaillir, tandis que s’accumulent les hypothèses les plus sombres. Cependant, reportant mon attention sur le noir horizon, je me garde bien de les rendre plus explicites, à la recherche de l’événement à venir. Trop de choses sont encore obscures et tout aussi nombreuses sont celles qui m’échappent. Cependant, il n’y aura que dans mon pavillon, au calme, que s’éclairera ce labyrinthe de clair obscur. Heureusement, sa présence empêche ces idées de se concrétiser et de prendre substance, alors que je les sens s’agiter à la lisière de ma conscience. J’ai encore en tête la sourde menace, dont j’ai été l’objet, et cette voix glaçante m’apparaît, elle aussi, un peu trop familière à mon goût. Je ne sais si Loki sera capable de m’apporter des réponses. Néanmoins, nul doute que mon odyssée me renverra tôt ou tard dans ces contrées. Soudain un éclair bleuté déchire le ciel :
    – Accroche-toi à moi, nous allons la capturer !
    – Et lui, murmuré-je, en pointant du doigt la silhouette assise sur le trône noir, point nodal du sombre maelström.
    – Ne t’en inquiète pas. Il ne pourra te la ravir et il n’aura plus que sa rage pour pleurer, me répond-elle sûr de son propos, tandis qu’elle secoue ses boucles, faisant voltiger autour de nous une très fine poussière dorée, qui nous recouvre. Et alors que je ressentais, il y a peu encore la pesanteur de ma propre masse, voici que je ne sens plus rien et je m’envole. Sous mes pieds, encore que l’expression soit mal à propos, tout est figé ; le paysage, comme les créatures qui l’habitent.
    – Ah ! Nous ne pourrons la rattraper ainsi, et nous ne pouvons aller plus vite que la lumière. Suis-moi ! Nous allons prendre un raccourci dans l’espace.
    À peine a-t-elle prononcé ces paroles, que je suis heurté de plein fouet par mon ombre, dont la course folle ralentit sensiblement. Sans attendre, je l’attrape par un pan de son manteau, tel à un marin au radeau de la Méduse, tandis que ma compagne se met à nous coudre ensemble avec une dextérité rare. C’est à peine si j’arrive à en suivre les gestes, tandis que sous nos pieds, le paysage se meut dans ce qui pourrait être une gelée épaisse, les arbres ploient de façon grotesque en se balançant d’un côté puis de l’autre, un peu plus loin quelques oiseaux, mais peut-on les appeler ainsi, volent au ralenti, leurs mouvements sont disséqués, avec une précision à faire pâlir d’envie nos sociétés savantes. Si je devais un jour qualifier ce phénomène, je crois que je pourrai l’appeler mélasse optique tant sa consistance me rappelle celle des gelées de fruits. Cependant, comme toutes choses, même les bonnes ont une fin et je sens le rêve s’effondrer sur lui-même.
    – J’ai fini Alvaro. Je vais maintenant te renvoyer auprès de tes amis, au Rêve d’Ombre.
    – Attends ! Puis-je te poser une question ? m’exclamé-je, comme le paysage se délite autour de nous.
    – Soit. Mais dépêche-toi, car je le sens qui s’agite et nous devons fuir.
    – À qui appartient ce masque de persona, que j’ai retrouvé l’an dernier.
    Au lieu d’une réponse, je l’entends qui sanglote doucement.
    – Tu ne pouvais pas me poser cette question, Alvaro. Mais je ne peux me dédire, alors je vais te le dire. Elle t’appartient autant qu’à lui.
    – Que…
    Mais je n’achève pas ma phrase, qu’une image s’impose à moi, celle d’un homme élégant, vêtu d’une cape, un loup passe sur son visage, un tricorne posé sur le crâne. Entre ses mains, il tient la persona, qu’il brise en deux, par le milieu. Autour de lui, ce n’est que le vide. Il repose sur les quelques restes d’un parquet déchiqueté, soufflé par une explosion. Il fait tomber les deux morceaux à terre, qui se changent alors en poussière, avant de s’enfuir dans la lumière et les ténèbres, tandis qu’il saute dans le vide, où il finit par disparaître.
    
    Le vide, le vide. C’est lui qui m’aspire, qui m’inspire, alors même qu’une douleur effroyable me traverse la poitrine, irradiant mon corps défendant. Quelqu’un me plante une épée en plein cœur et y fouraille.
    – Alvaro !
    – Alvaro !
    Plusieurs voix me crient mon nom. Qui sont-elles ? Je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Mais je devine au toucher, que je ne suis pas à ma place, mais dans un lit moelleux.
    – Ah ! Enfin !
    – Comment cela, enfin ?
    – Garçon, cela fait une semaine que tu dors à poings fermés, au Rêve d’Ombre. Je me suis occupé de ton pavillon en ton absence, sous la surveillance bienveillante de Loki.
    – Ben oui, avec lui on ne sait jamais ce qu’il va inventer. Navré, Alvaro, mais je n’ai pu l’empêcher de bricoler ton arbre à thé.
    – Miséricorde ! Mais qu’as-tu encore fristouillé, Isidore ?
    – Rien que de très commode, je veux bien l’avouer, s’empresse de me répondre Loki.
    – Oh ! Et j’ai failli oublier, mais ta cliente a laissé ceci à ton intention, ajoute Isidore, en me tendant une enveloppe délicatement parfumée.
    
    Néanmoins, j’ai encore l’esprit trop embrumé pour me pencher dessus. En fait, je réalise de quelle manière l’on m’a dupé, par le maître de ce théâtre d’ombres, où je fais figure de marionnette. Leurré par ses illusions, j’ai occulté un fait essentiel. La sœur de ma cliente n’aurait-elle pas été enlevé par un être de chair et de sang, à qui l’on aurait octroyé des pouvoirs, disons de nature onirique. Ainsi, donc, ce ne sera qu’en retrouvant ce dernier, que je mettrai un visage, et peut-être un nom, sur ce maître avec qui je partage ma persona.
    – Seulement elle ? songé-je.
    À cela, je n’ai pas de réponse. Cependant, ce sera armé, non pas de ma curiosité et de mon ingénuité, que je m’en retournerai dans ce sinistre pavillon, mais avec ma détermination et les lunettes temporelles d’Isidore, car je doute que ce tableau piégé soit la seule chausse-trappe qui parsème le chemin, qui me conduit jusqu’à cet homme.
    
    Comme je veux me redresser, Isidore m’arrête d’un geste. Il fait bien, car de violents maux de tête me saisissent et je retombe dans l’inconscience.
    – Loki ! Surveille-le ! Je vais aller chercher un lassi, cela le remettra un peu d’aplomb.
    – À la rose, marmonné-je.
    – Alors, toi ! Tu ne perds pas le nord, même dans les pommes ! éclate de rire, Loki en m’entendant.
    Cependant, quelques secondes plus tard, alors que je distingue des bruits de pas foulant un sol de pierre, Loki se penche sur moi et me glisse :
    – Isidore ne veut pas t’inquiéter, mais ce qu’il t’est arrivé est bien plus grave qu’un simple évanouissement.
    
    L’image d’une épée qui me déchire le cœur s’impose à moi, tandis que la douleur incandescente refait surface. Je ne vois pas qui tient l’épée, seulement sa main gantée de velours noir.
    
    – Heureusement pour toi, le médecin fut prompt et encore plus Anoop et Abhati dispose de ressources insoupçonnées.
    – Comme ce flacon, balbutié-je en tendant la main vers une petite bouteille emplie d’un liquide jaune et épais.
    – Halte là, Alvaro ! N’y touche pas ! C’est de la nitroglycérine.
    – Je vois…, murmuré-je en plaquant une main sur ma poitrine. Le myocarde, n’est-ce pas ?
    Mon compagnon hoche la tête :
    – Oui, ton cœur a manqué un battement parce qu’il a collapsé. Enfin, tu es en vie, c’est l’important. Mais pourquoi parais-tu si soucieux ?
    En effet, un pli sombre barre mon front.
    – C’est…, je me demande quand j’ai eu cette attaque. Est-elle la cause de mon évanouissement, où a-t-elle eu lieu plus tard ?
    – Pourquoi cette question, Alvaro ?
    – Je ne suis certain de rien, mais lorsque je me suis évanoui… ah, je ne sais plus. Cependant, je doute que mon attaque soit la cause de mon endormissement, je pense qu’elle a lieu bien plus tard, un avertissement en quelque sorte, ce qui expliquerait que je sois toujours en vie.
    – Mais c’est impossible Alvaro. Lorsque tu es tombé de ta chaise, tu avais la mâchoire crispée et Anoop a tout de suite pensé à un collapsus cardiaque, se précipitant chez le médecin, tandis qu’Abhati te surveillait, leur fils s’occupait de te faire respirer à l’aide d’une pompe à eau, devenue pour le coup pompe à air.
    – Pourtant, de ce qui m’est arrivé, je n’ai aucun souvenir, sauf ma fuite et cette épée qui me transperce la poitrine et la douleur qui l’accompagne, comme un feu qui se serait propagé de mon cœur à tout mon corps.
    – Je ne sais quoi te dire, mais tu sais dans l’Onirie, le temps…
    – Le temps coule s’il peut…
    – En effet…
    
    Mais nous ne pouvons approfondir nos réflexions, que nous apercevons Isidore remonté des cuisines, chargé d’un plateau fort bien garni.
    – Serais-tu en train de penser que nous t’avons veillé jour et nuit, Alvaro ?
    – Nullement et si tu me poses la question, c’est que la réponse est non.
    – Bravissimo, signore Alvaro !
    – Ne dis rien, le coupé-je. Je préfère deviner et mon petit doigt me susurre, que vous avez rôdé pendant plusieurs jours, dans les locaux d’un certain quotidien.
    – Je vois que l’on ne peut rien te cacher ! s’esclaffe Isidore. Néanmoins, avant d’en venir aux points qui nous intéressent, prends donc un peu de lassi. À la rose, n’est-ce pas ?
    – En effet.
    – Bois ! Cela te rendra un peu de force. J’ai besoin de toute ton attention, car Loki et moi avons failli nous noyer dans des fleuves de papier.
    – Il omet de dire qu’il en a profité pour faire la conversation à une charmante, bien loin de lui déplaire, grince Loki, moqueur.
    – Médisant, va ! Viens donc ici que je te pourfende ! réplique-t-il.
    – Je t’attends mécréant ! Affûte donc ton verbe ! Le mien est prêt, lui renvoie Loki.
    – Je te ferai ravaler ces paroles, brigand ! Et fais donc de ton mieux pour te défendre !
    – Pour attaquer veux-tu dire !
    – À ta guise sacripant !
    – Très bien, je serai ton homme !
    – Tu viens de commettre ton premier faux pas. Je vais te voler dans les plumes.
    – Ainsi, donc, faux frère. Je t’attends de pied ferme.
    Admiratif de leur joute verbale, je me prête à penser au duel entre Cyrano de Bergerac et ce jeune épéiste, moquant son prodigieux appendice nasal. Seulement, j’ai grand faim et mon estomac est là pour le leur rappeler.
    – Toutes nos excuses, Alvaro. Nous nous sommes laissé emporter et nous t’avons oublié. Tiens !
    Je me saisis du verre qu’il me tend. Hélas, j’ai les mains qui tremblent tant que j’en verse plus sur le parquet que je n’en bois.
    – Ne bouge pas et repose donc ce verre. Je vais m’en aller te cherche l’instrument du diable, susurre Isidore en me faisant un clin d’œil.
    – Mais de quoi parle-t-il, ajouté-je en regardant Loki, d’un air ahuri.
    – Bah, tu le connais, toujours emphatique.
    Un instant plus tard, il est de retour avec un roseau taillé.
    – Bon, ce n’est pas tout à fait ce que j’envisageais, mais cela devrait faire l’affaire, dit-il en plongeant la paille improvisée dans la boisson rosée.
    
    Calé contre le mur, je peux enfin déguster le lassi espéré, tandis que je laisse mes pensées m’emporter. Cependant, je trouve étrange le goût du lassi, il n’a plus le même goût.
    – Que se passe-t-il, Alvaro ? Voici que ton nez s’allonge, m’interroge Loki.
    – Je… c’est curieux, je ne reconnais pas le goût du lassi à la rose.
    – Que me chantes-tu là, Alvaro, me rétorque Isidore en s’en servant une belle rasade, qu’il avale goulûment. Il est absolument délicieux.
    Le goût, mais oui cela me revient. Ce lassi a du goût, contrairement aux mets que j’ai mangés, maintenant, la semaine dernière. Or que disait Broust à ce propos, lorsque trempant une madeleine dans une tasse de thé, la mémoire lui revient, en même qu’il rédige alors « À la recherche du temps perdu ». Serait-ce la réponse que je cherche depuis mon réveil, En me privant de mon ombre, celui ou celle qui aura placé ce piège dans ce pavillon aura fait de moi un être creux, une créature vide et dépourvue d’âme, me privant par là de toutes émotions et de toutes sensations. Ainsi, s’éclaireraient sous un tout nouveau jour ma mauvaise humeur et les événements de ces derniers jours, cette impression de ne cesser de tourner en rond.
    – Alvaro, on dirait que tu as mis le doigt sur un mystère, me lance Loki, comme il m’observe.
    – Cela se pourrait bien.
    
    Et le souvenir d’une épée transperçant ma poitrine ressurgit. Est-ce là le prix à payer pour la lui avoir repris ?
    
    – Loki, puis-je te poser une question ?
    – Bien sûr.
    – Merci, je me la pose depuis ma malheureuse aventure à la bibliothèque. Ne trouves-tu pas incongru ce débordement d’imagination, dont j’ai été victime. Pareille chose ne m’était jamais arrivé, n’est-ce pas ?
    Me reviennent alors les paroles lourdes de sens de Ludylia après que je lui en eus parlé. J’ai désormais la désagréable sensation d’être pris entre un voleur de corps et un voleur d’âme ; le second ayant prêté au premier une parcelle de son pouvoir. Que m’avait donc dit ma cliente à propos de sa sœur ? Son nom avait disparu de tous les registres. Ce faisant, on ne peut retrouver une personne, dont la seule existence est seulement le souvenir appartenant à une autre. Et les policiers allés dans la maison, que sont-ils advenus ? Un frisson m’étreint à leur évocation, car je crains le pire, au vu de ce qu’il m’est arrivé. Et le temps qui file. Ne m’a-t-elle pas affirmé que plus personne dans son cercle d’amies n’en avait souvenance ? Leurs parents morts depuis fort longtemps, elle serait la dernière à en posséder les traces, si vous me permettez cette tournure des plus maladroites. Les interrogations jaillissent en tous sens, incapables d’y mettre le moindre ordre. Finalement, c’est Loki qui me tire de mes pensées.
    – Hum, tu as raison, jamais pareille chose ne t’était jamais arrivé, Alvaro. Tes rêves sont toujours très fertiles, mais ta maison n’a jamais ressemblé à un champ de foire, encore que…
    – Qu’insinues-tu par là ?
    – Moi, rien, se reprend-il, en gonflant exagérément son ramage. Pour qui me prends-tu ?
    – Pour un coquin, rien de plus, énoncé-je, placidement.
    – Oui, enfin… même lorsque tu t’es plongé dans les carnets de madame Obligay, rien de la sorte ne s’est produit.
    – Pardon de te contredire sur ce dernier point, mais aurais-tu déjà oublié la libération des masques dans Paris et ce qu’il s’ensuivit. Et dois-je te parler que personne, pas même moi, n’a trouvé d’explication à ce phénomène. Heureusement, les gens avaient pris la chose avec philosophie et amusement, d’autant plus que les musées n’avaient jamais connu pareille affluence auparavant.
    – En effet, mais cela ne relève pas du tout du même épiphénomène. N’as-tu vraiment jamais cherché à lever le voile sur la réalité de cette libération, depuis que tu l’as retrouvée ?
    – Loki, tu nous caches quelque chose, toi !
    – Tout à fait. Cependant, il n’appartient qu’à Alvaro de le découvrir, sinon où serait le plaisir.
    À ces mots, Isidore éclate d’un rire tonitruant.
    – En vous regardant tous les deux, je me demande lequel de vous deux a déteint sur l’autre.
    Nous nous échangeons un regard, avant de rire à notre tour. Nous savons l’un comme l’autre, qu’Alvaro m’a donné un fragment d’âme pour que je puisse vivre. Alors parler de teinture pour illustrer notre relation, voilà qui est du plus haut comique.
    – Eh bien, eh bien. Je vois que l’on s’encanaille par ici, rugit une voix venue d’en bas.
    – Notre convalescent serait-il sorti de sa transe ? pépie Abhati, dont la figure dépasse de la cage d’escalier.
    – Regarde-toi, Alvaro. Tu es plus maigre qu’un coucou, renchérit Anoop, qui avait suivi sa femme, poussé par la curiosité.
    
    Je ne peux lui donner tort. Il me suffit de contempler mes mains émaciées. Je n’ose me pencher vers le miroir.
    – Bien ! Puisque tu sembles complètement éveillé, ils ne nous restent plus qu’à te remettre sur pied, sourit Anoop, un clin d’œil à sa ravissante femme.
    – Enfin, n’en dis pas plus. Tu vas le faire fuir, roucoule-t-elle.
    Fuir, il n’y a guère de chances que j’en sois capable dans mon état. En échange, je pars d’un rire franc et, tandis que je les entends descendre en cuisine, mon regard se reporte sur Loki.
    – C’est juste.J’ai manqué de curiosité et, sans doute, de volonté, ne poussant pas plus loin l’exploration de ce phénomène. Néanmoins, que tu me poses la question, en cet instant, n’a rien d’innocent, n’est-ce pas ?
    – Oserai-je te soutenir le contraire, Alvaro ? Cependant, je préfère te répondre plus tard, pas tant que ton estomac n’aura pas cessé son lamento eroico. D’autant plus, et tu seras le premier à le reconnaître, il est toujours délicat de penser le ventre creux.
    Attablés autour d’un repas digne de Gargantua, nous devisons tous les cinq de biens d’autres choses, passant par la trappe, le temps de ces quelques pas de doigts, tous les tracas. Bien en peine de reconnaître tous ces mets, je mets en devoir de bombarder mes hôtes du feu roulant et nourri de mes questions. Mais je n’ai pas tôt fait d’ouvrir le feu que, déjà, nous sommes transportés dans les contrées les plus parfumées, et aussi parmi les plus reculées, aux confins des forêts de fruits d’épices et de pains confits. Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’entremêler à notre conversation de plus sombres pensées, bien que déguisées ; telles les inquiétudes formulées par cette femme, dont le nom désormais m’échappe.
    Heureusement, le repas et les heures passent et, alors que nous dégustons un délicieux et tout aussi délicat thé à la cardamome, je marmonne soudainement :
    – De l’un ou l’autre, qui des deux est la marionnette et l’autre le maître.
    – Tu as dit quelque chose, Alvaro, je t’entends groumer dans ta barbe, s’interroge tout aussi abruptement Isidore.
    Aussitôt quatre paires d’yeux se posent sur ma personne, auxquelles je réponds en bafouillant.
    – Ah… euh, pardon. Je devisais seul dans ma tête.
    – Dis plutôt que tu divaguais, Alvaro, me reprends Loki.
    – Bah ! s’esclaffe Isidore. Tant que tu ne te rendors pas et tu ne nous offres pas l’un de ces débordements dont tu as le secret, tout me va.
    – N’aie crainte, Anoop. C’est là une chose dont je passe fort bien. Cependant, sache que le moindre de tes mets est déjà un appel à l’évasion, lui répliqué-je en riant de bon cœur.
    
    Cependant, ce n’est là que façade de ma part et Loki n’est pas dupe de mon jeu, un seul instant. En réalité, bien trop d’événements m’angoissent et plus le temps passe, plus je sens que cette histoire m’échappe, se glisse entre les doigts et me dépasse.
    
    Le temps, tout tourne autour de son axe : une maison qui vieillit prématurément, des annonces qui disparaissent, avant de réapparaître dans un savant désordre, un bond dans le temps, suite à ma rencontre un génie des temps jadis ou encore pendant ma folle poursuite au travers des cercles de Dante. En cet instant, je n’ai qu’un seul désir : être seul, m’absenter de cette assemblée et me retrouver. Je me sens si benêt, que je me retirerai bien six pieds sous terre, pour ne reparaître qu’au milieu d’un cimetière avec un bouquet de fumeterre. Pensant bien faire et, surtout, sans doute, peut-être, le saurai-je jamais, plaire, j’ai été pareil l’une de ses locomotives éthériques, qui, chaque mois, vont toujours plus vite, au grand dam de bien des mondes, car rien n’est conçu, non plus qu’elles ne sont désirées par le plus grand nombre, sinon quelques privilégiés. Ainsi, lancé, je ne me suis pas arrêté et j’ai chuté, ou du moins le pensé-je. Enfin, occultons quelque peu ces absurdes ruminations, je ne me suis pas encore fait bovin que je sache, et profitons encore de ce moment d’insouciance.
    
    De retour chez moi, il me sera plus aisé de me plonger dans ces sombres pensées, car je me sens pris dans une nasse et, malgré l’effroi qui me glace, je rappelle sans cesse le souvenir de cette sinistre rencontre, faite au sein d’une effroyable forêt, car je ne sais ce qu’il est advenu de mon adversaire, double d’Ombre, et la remarque de Loki, à propos des masques libérés dans notre réalité, est toujours là à me hanter et me tourmenter. Cependant, je m’efforce de ne point faire trop pâle figure, malgré tout le dégoût que m’inspirent mes propres mensonges. Hélas, je ne peux permettre de les mêler à mes histoires les plus personnelles. Elle ne concerne que moi et celui que j’appellerai désormais le Maître.
    
    Dans le lointain, l’église sonne quatre coups réglementaires. Il est temps pour moi de rentrer et je me dois d’insister longuement auprès de mes amis pour qu’ils acceptent de me laisser partir. Aussi est-ce sous la bonne garde d’Isidore et de Loki, que je me rends chez moi. Un rapide coup d’œil à la boîte aux lettres ne trahit même pas mon absence prolongée, car je ne vois nulles réclames, encore moins de lettres ou de prospectus divers et variés, débordées.
    – Merci Isidore. Mais rentre donc chez toi. Demain, je retournerai dans cette maison et je lui ferai rendre son secret.
    Mais ce dernier me renvoie un regard lourd de sous-entendu.
    – Est-ce là une chose bien raisonnable dans l’état où tu te trouves ? Et comme tu le sais déjà, en ton absence, j’ai poussé ma petite enquête aux archives du journal et cette charmante m’a été d’un très grand secours, plus que ce garçon dans les sous-sols. Il ne brillait vraiment pas par sa mémoire.
    – Ah, ah, ah. Tu es incorrigible, mon cher ami.
    – On ne se refait jamais, quoiqu’en disent les Cassandre. Mais je te prie de savoir que je sais aussi, en certaines circonstances, lorsque celles-ci l’exigent, garder mon sérieux.
    – Me voilà surpris.
    – En douterais-tu ?
    – Un peu, je doute.
    – Enfin, mais… enfin, brof, bref. Je n’ai guère apprécié ce qu’elle m’a rapporté. Enfin, j’en ai profité pour apporter quelques modifications à mes verres temporels. Ils seront prêts demain. Aussi gagé-je, que tu sauras garder raison pour patiente jusque-là.
    Bien sûr, Isidore a raison, cependant je suis bien trop curieux de découvrir ce que ce vieux renard a trouvé dans les archives, pour le laisser filer ainsi.
    – C’est entendu. Je passerai te voir demain à la boutique et tu m’expliqueras ce que toi et Loki avez découvert pendant mon sommeil.
    – Fais bien attention mon garçon. Tant qu’il y a de la lumière, les ombres existeront et tu es loin d’avoir toutes les réponses à tes questions. Trouve donc l’autre éclat du miroir, il t’apportera ce que tu sais déjà.
    Est-ce moi, ou bien Isidore se dédouble-t-il ? Et quelle donc cette bague étrange qui scintille, depuis quand est-elle à son doigt ? Souriant de mon trouble, il pose un doigt sur sa bouche, avant de s’éclipser, toujours le sourire aux lèvres.
    – Ce n’est qu’une question d’imagination, Alvaro, laisse-t-il échapper, tandis qu’il descend l’escalier.
    Cette voix, je ne la connais que trop, pour l’avoir entendu un jour de la gueule d’un félin, un brin trop malin et instable, dans un parc, jour de festival. En même temps, ces paroles me réconfortent, m’ôte un poids mort. Que se passe-t-il ?
    Se retournant, il me salue de la main et sort. Des yeux, je le suis jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue. Seul, je retourne dans la maison, là où une pile, que je présume gigantesque, m’attend.
    
    Récit de Loki
    
    Veiller sur lui. En voici une question malvenue ! Il n’est pas entendu qu’Alvaro vadrouille à son gré, surtout après ce qu’il lui est arrivé. Non seulement son ombre fut piégé, mais, de plus, le choc postérieur a bien failli avoir raison de lui et lui ôter la vie. Je pourrai me morigéner, culpabiliser de ne pas avoir plus veillé sur lui, mais nul ne changera le passé et très certainement pas moi. Il est des choses qui sont immuables. Enfin, je profite donc de cet aparté pour vous donner quelques explications. Cependant, je me demande bien si vous les méritées, chenapans. Ah, mais j’en entends déjà qui s’interrogent : Pourquoi est-ce à moi de les donner et non à lui ? Bien sûr, la chose lui serait possible. Néanmoins, le temps lui manque. N’oubliez pas que nous avons une jeune personne, dont le sort nous importe. Hélas, ce n’est pas là la seule contrainte. Oh ! Non, car, en ce moment même, Alvaro mène une quête aux confins de lui-même, périlleuse et ô combien dangereuse. Ce qu’il ignore et que je n’ai découvert qu’à son éveil, c’est qu’il est désormais capable de percevoir les lignes du temps et de danser sur elles. Ainsi il peut se mouvoir non seulement à la surface de l’Onirie, mais également sur la trame même de celle-ci. Et ne croyez pas que cela soit hors de tout danger, loin de là même. Cependant, revenons plutôt à notre propos.
    
    Quoi donc ? Ah ! mais bien sûr, je suis tout à fait capable de me séparer d’une partie de moi-même, l’une vous narrant ces propos, l’autre restant auprès d’Alvaro.
    
    Or donc, comme vous avez pu le remarquer, ainsi que moi-même, et mon narrateur ne me contredira pas sur ce dernier point, n’est-ce pas ? Alvaro a eu tout ce temps un comportement pour le moins étrange. Oh, j’allais oublier. Surtout, ne l’ébruitez pas, mais mon narrateur est bien heureux d’en arriver à ce point.
    – Qu’entends-tu par là, Loki ? Serais-tu en train de sous-entendre que j’aurai peur de ma propre création, tout comme ce cher comte ? retentit une voix d’outre-tombe.
    – Ah ! mais quel rabat-joie, celui-là. Tss, n’y faites donc pas attention. Je disais cher narrateur que tu ne me contrediras pas.
    – Ah oui, bien sûr. Excuse-moi encore pour ma méprise. Je te laisse.
    – Merci, narrateur. Ah ! où en étais-je donc ?
    – Ne désirais-tu pas nous expliquer l’étrangeté du comportement d’Alvaro ?
    – Si, merci. Commençons donc par une expérience de pensée, non plutôt une simple devinette. Nommez-moi un objet qui ne possède pas d’ombre.
    –…
    – Allons, allons. N’ayez pas peur ! Lancez-vous ! Il n’y a que moi et mon narrateur.
    –…
    –…
    – Un trou ? Une vitre ? Ah, voilà ! Vous y êtes. Voyez-vous où je vous amène ? Ces objets sont transparents, il laisse passer les ondes du spectre lumineux. Oh, oui, j’entends quelques-uns, des puristes, me lancer que le verre possède un indice de réfraction, que ce que je dis n’est vrai que pour un trou placer dans le vide. Cependant, sachez que je n’ai pas besoin de vous pour alimenter mon propos.
    –…
    – Merci. Et maintenant, procédons à notre petite expérience, en transposant cette idée à un individu, en remplaçant la lumière par les émotions. Qu’obtenons-nous ? Une personne totalement transparente, psychiquement parlant, et incapable de la moindre interaction avec les émotions extérieures ; quelque chose de semblable au neutrino, ainsi que le baptisera un certain Italien, Amaldi, dans une dizaine d’années ; mais pardon, je digresse. Donc, cette personne est incapable de percevoir les émotions extérieures, et ses émotions intérieures, qui l’agitent, me direz-vous. C’est ma foi fort simple, il ne les retient plus. Et ne les retenant, il ne crée plus d’ombre dans le monde et ce dernier lui apparaîtra aussi de sens, que lui-même est creux à l’intérieur. Suivez-vous le fil de ma pensée ?
    –…
    – N’avez-vous point remarqué comme sa vision du monde est lourde et pesante, une plume trop chargée d’encre, sans couleurs, ni magie, depuis cet incident survenu dans cette bien trop étrange maison. Par là même s’explique ce que j’ai pu appeler débordement d’imagination, alors même que ce n’était pas cela.
    –…
    – Comment ! Vous réclamez des explications !
    –…
    – Ne fuyez pas ainsi, mes explications vont venir, à défaut de périr. Enfin, comprenez-moi, les faits sont si enchevêtrés, que j’ai peur de vous emmener trop loin. Reprenons depuis le début, du moins depuis son voyage dans la bibliothèque. Qu’a-t-il donc fait d’extraordinaire ? Ma foi, rien qui ne sorte de ce qu’il fait de temps à autre. Il s’est seulement plongé dans les rêves d’une collection de livres, de la même manière qu’il l’avait fait avec le carnet de sa précédente cliente, madame Obligay. Mais cette cliente qui ne reconnaissait aucun visage, personnage de l’Ombre du Néant. Maintenant, j’apprécierai de vous soumettre une nouvelle question. Encore ! Me direz-vous. Eh bien, oui, encore. De quoi sont composés les rêves ?
    –…
    – Tout à fait, ce sont des agrégats, une condensation des émotions. Certains habitants de l’Onirie préfèrent le terme onirons, j’en suis moi-même. Je le trouve plus poétique. Mais si je puis me maintenir dans votre plan, c’est grâce à lui, Alvaro. Donc, en se plongeant dans les rêves de la bibliothèque, il a absorbé une quantité colossale de ces onirons, qui n’ont pu se déconfiner, avant de s’échapper hors de son esprit, avec le résultat que vous avez pu admirer.
    –…
    – Ah, non ! Je vous explique l’incident de la bibliothèque, non son manque d’imagination !
    – Loki, fait une voix sombre et lugubre. Ne viens-tu pas de gâcher une belle surprise, en révélant à notre public un fait majeur ?
    – Appelle ça un lapsus révélateur, Sigmund !
    – Non, rétorque la voix de plus en plus mauvaise.
    – Si tu le prends ainsi. Fermons le ban ! Nos lecteurs vont ensuite demander où ils sont tombés.
    –…
    – Bref, du passé d’Alvaro, De son passé, je ne puis vous révéler, même si je sais que vous mourrez de curiosité.
    –…
    – Allons donc. Osez me soutenir le contraire. Je le lis dans vos yeux.
    –…
    – Bien sûr. À travers le papier. Comment pourrai-je faire autrement ?
    –…
    – Enfin, la question n’est pas là. Pourquoi ?
    –…
    – Je vais vous le dire.
    –…
    – Cela vous étonne-t-il ?
    –…
    – La réponse est fort simple, je l’ignore et lui aussi. Certes, me direz-vous, en retrouvant sa persona, il a retrouvé son identité, mais non son passé ; lié entre autres choses à ce qu’il s’est produit dans le pavillon de psycho-physique de la Sorbonne. Cependant, ce n’est pas la seule chose qui lui appartienne, par exemple, ce fantôme qui hantait le Louvre. Il est retourné dans l’Onirie, ou du moins le pensons-nous. Or d’une manière ou d’une autre, Vacuomo lui appartient, à moins qu’il ne soit un fragment de sa personne. Et ce double rencontré dans la demeure de sa cliente. Tiens parlons-en ! Ce double d’ombre qu’il a vaincu et qui lui a rendu ce qui lui appartenait. Êtes-vous certains, lecteurs, d’en connaître tous les secrets ?
    –…
    – Le public s’impatiente Loki.
    – Oui, oui je digresse. Mais que veux-tu ? Il ne cesse de me réclamer des explications. Je le leur donne.
    –…
    – Merci ! Maintenant, que s’est-il vraiment passé ce jour-là dans la maison. Comme je l’ai dit plus tôt, Alvaro a été privé de son ombre. À cause de cela, il ne voyait plus la magie du monde, puisque celui-ci ne lui était plus accessible que par les yeux de la raison. Une vision où l’irrationnel n’a plus sa place, une vision étriquée et mécanique de la vie.
    – Descartes va s’en retourner dans sa tombe, s’il t’entend, commente une voix nasillarde dans le fond.
    – Qu’il le fasse, car un monde à qui l’on ôte tout ce qui en fait la saveur n’est plus que laideur. Il est simplement gris, froid, uniforme et glacial.
    – Ne viens-tu pas de te répéter ?
    – Je me répète si cela me chante, narrateur à la manque.

    
    
***********************

    
    Par suite de dissensions internes et personnelles entre personnage et narrateur, l’auteur du présent chapitre se voit contraint d’interrompre en ce point le récit.
    Nous nous excusons pour l’interruption involontaire et brusque du programme, ainsi que pour la gêne occasionnée.
    
    Néanmoins, il semble que quelqu’un ait oublié un fragment de l’histoire :
    
    Rassurez-vous, nous non plus. Seulement, Alvaro et moi sommes certains d’un fait à présent. L’être qui se cache derrière l’enlèvement de mademoiselle Dupin est un être transparent, une personne qui ne projette aucune ombre dans le monde, un monde qui n’a de sens, que celui qu’il lui donne. Quelqu’un ou quelque chose l’y aura aidé en disséminant tous ces trous d’ombre, qui violent l’esprit de leurs victimes, en les dépouillant, non seulement de leur souvenir, mais également d’une part plus ou moins grande de leur ombre, faisant d’eux des automates sans âme.

    
    
    
    

Texte publié par Diogene, 19 septembre 2016 à 22h01
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Tome 2, Chapitre 11 « Chapitre 6 - La Marque d'Ombre » Tome 2, Chapitre 11
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