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Tome 2, Chapitre 9 « Chapitre 5 - La Mémoire des Temps » Tome 2, Chapitre 9
Récit de Loki :
    – Ah ! Je vous le dis et plutôt deux fois qu’une. Pendant que certains rêvent et font la sieste ; hé bien il y en a qui font le pied de grue, en attendant que l’autre se réveille. Ah ! Damne, je ne sais même pas si vous avez idée de l’ennui profond, dans lequel ils se trouvent plongés pieds et poings liés. Rien n’empêche d’avoir un penchant pour la paresse, au calme, à la sérénité, ou à l’oisiveté, pourvu que la tâche fût accomplie. En effet, c’est là le plus important, l’engagement. Oui, vos dis-je, l’engagement. Est-ce donc là si difficile de l’accomplir ? Ah ! mais regardez-le donc, avachi dans son fauteuil, la bouche entrouverte, bavant sur le dossier. Cela me démange presque de l’y déposer un diptère du genre des muscidae. Ce serait certainement fort amusant. Mais enfin quel gâchis, ce serait. Rendez-vous compte, il serait bien capable de ne point la déguster et de l’arracher à sa bouche, à grands renforts de toux et de ramonage pharyngé. Non sans oublier une large gorgée de liqueur de menthe pour se laver l’organe buccal. Ah ! Oui ! L’aurai-je omis ? J’aurai choisi un spécimen tout particulier, coprophage, afin de souligner plus encore l’ironie de mon propos.
    – Comment cela ? N’ai-je pu voix au chapitre ? Et est-ce donc à ma personne que s’adresse cette prose ?
    – Nullement, nullement, cela ne concerne qu’une simple observation à propos d’une personne située en dessous.
    
    Enfin, cessons donc là cette digression malvenue à propos de ce gros et gras bibliothécaire, qui se débarrasse avec une habilité, qui confine presque au génie, de son travail en le faisant glisser sur ses collègues. Nul doute que cet homme, au port fort bien portant, saura se ménager son trou, à moins que qu’une petite souris teigneuse ne l’en dégage. Je ne dirai pas une telle chose à propos d’Alvaro, puisqu’il ne s’est endormi que quelques minutes tout au plus. En effet, nous n’avons pas tardé à quitter les lieux, suscitant au passage la désapprobation, pardonnez-moi cette rhétorique, de quelques bourgeois mal embouchés. En effet, Alvaro, à peine éveillé et surtout l’esprit encombré de considérations physico-relativistes, titubait comme s’il venait de boire une entière bouteille de vin de messe, lui qui est aussi sobre que Job était pauvre. Aussi, une fois dehors, lui ai-je proposé de prendre place sur un banc, afin qu’il puisse recouvrer sa conscience.
    – Comment te sens-tu ?
    – Sûrement guère mieux que le manuscrit trouvé dans une bouteille.
    – Un manuscrit dans une bouteille ? Aurais-tu bu dans ton rêve, Alvaro ? l’interrogé-je, avant de me souvenir que c’est là le titre d’une nouvelle d’Edgar A. Doe
    – Veux-tu quelque chose pour te remettre d’aplomb ?
    Mais Alvaro éclate de rire.
    – Je ne souhaite pas te dire non, Loki. Seulement, où irais-tu ?
    – Quelle question ! Chez ton ami Isidore ! Qui, si je me souviens bien, dois te retrouver ce soir à dîner au Rêve d’Ombre. Qui plus est, je n’ai pas l’impression de lui avoir inspiré la terreur.
    À voir son air désappointé, j’ai de quoi être fier et, ne m’en laissant pas conter, je poursuis :
    – Repose-toi donc sur ce banc. Je m’en vais le chercher. Sa boutique n’est qu’à quelques pas d’ici.
    – Merci Loki. Cependant, n’est-il pas plus juste de dire qu’elle est un vol d’hirondelles d’ici.
    
    Mais je ne relève pas la pique et prends mon envol au-dessus de la place. De là-haut, il est bien plus aisé de trouver la Jarre-Telle. Elle brille comme un phare dans la nuit. Sans doute, est-ce dû à la présence du génie dans sa lampe, ou simplement est-ce sa réserve d’éther fluctuant. Il est vrai que je n’avais pas porté grande attention à la chose. Mais d’où je suis, elle ressemble à une pierre chatoyante. Seulement, je n’ai guère de temps à y consacrer et c’est en trombe que je rentre dans la boutique juste sous le nez d’une cliente, qui manque de peur de lâcher la coupe, qu’elle a entre les mains. Avec son chapeau blanc de dentelles et sa figure recouverte de poudre de riz, elle me fait penser à une grosse marguerite.
    – Monsieur ! Auriez-vous l’obligeance de nous débarrasser de ce grossier volatile ? Il nous importune au plus haut point.
    – Et en quoi vous importune-t-il, madame ? Que je sache, il n’y a eu aucun outrage, ni même d’attentat à l’encontre de votre personne. De plus, toute entité vivante qui entre dans cet atelier est un client potentiel, à qui je réserve égard et respect, madame.
    – Oh ! s’écrie-t-elle, outrée, la figure virant au rose pivoine.
    Isidore, lui, ne se départit pas de son sourire, imperturbable.
    – Cependant, madame souhaite-t-elle, sans doute, ne plus me faire l’honneur d’être de ma clientèle. Auquel cas, j’aurai le regret de bien vouloir la prier de me reprendre ce menu objet, dont elle m’a confié la réparation, afin d’en assurer le devenir.
    – Heu… non, non ! Bien sûr que non ! bafouille-t-elle, tentant de remettre un peu de consistance dans ses propos, soudain emplis de vacuité.
    – Très bien, madame. Alors remettez-moi donc cet objet, que je l’examine.
    Puis, se tournant vers moi, il ajoute :
    – Je devrai en avoir pour cinq minutes, tout au plus. Cela ira-t-il ?
    Pour toute réponse, je hoche la tête et m’installe sagement à côté de dame Marguerite, dont je sens l’irritation, due à ma présence, grandir. Ce qui m’amuse au plus haut point. Une œillade à Isidore me dit que je ne suis pas le seul à savourer la situation.
    – Oh ! Oh, ce n’est rien, ma très chère madame. C’est seulement le dévidoir à ressort de la molette de la clypsmène à rétorsion, qui s’est enroulé autour de la tige de la flexture giratoire, rendant ainsi inopérante la pliure de la lentille éthérique, au niveau de la gyxtrure asymétrique.
    Comme, elle agite ses paupières, comme un poisson que l’on aurait sorti de son bocal, il ajoute, hilare :
    – Revenez donc demain. Ce sera réparé.
    Et ce faisant, il sort un carnet à souches, y inscrit le nom de la dame, en détache un morceau, qu’il plante au sommet de la coupe et un autre à sa cliente, encore abasourdi parce qu’elle vient d’entendre.
    
    Une fois cette dernière sortie, il pince une tige qui dépasse d’un rebord, la rabat et la fixe.
    – C’est tout ?
    – Bien sûr ! Cette dame ne cesse de me rapporter sa lanterne magique. Je ne sais comment elle s’y prend, mais elle passe à la boutique presque une fois par semaine pour la faire réparer. Ah ! Au moins ta visite aura eu le mérite de mettre un terme à mon calvaire.
    Il range alors la coupe dans un placard, puis se saisit de son chapeau et de sa canne.
    – Alors, que se passe-t-il ? Alvaro a encore trébuché ?
    – Trébuché ? Non ! Mais souffrir d’indigestion intellectuelle, aucun doute.
    – Allons donc. Voici autre chose. Bon, où as-tu abandonné ce garçon ?
    – En face de la bibliothèque, sur un banc.
    Et c’est perché sur son melon, que nous entreprenons la marche en direction d’Alvaro. Cependant, quelle n’est pas notre surprise, lorsque arrivé à quelques mètres de là, nous découvrons l’improbable spectacle. Je sais, pour l’avoir vu de mes propres yeux, combien l’imagination de mon ami peut être débordante. Mais de là à prendre la chose au pied de la lettre, c’est un pas que, jamais, je n’aurais osé franchir. Pourtant, il me faut me rendre à l’évidence, et Isidore aussi, la place, ou du moins ce qui en reste, et heureusement personne ne passe dans les parages, s’est peuplé d’une myriade de grains lumineux vole en tous sens, tandis que d’autres, nettement plus massifs, déforment allègrement le macadam, entraînant à leur suite toutes sortes d’objets, dont les images semblent gauchies. Un peu plus loin, il en est un, noir, dont les deux pôles brillent encore plus que des phares en pleine nuit. Quand ce n’est pas une pancarte qui annonce : « Défense d’entrer ! Singularité Nue. »
    – Décidément, notre ami a l’imagination fertile !
    Mais alors qu’il fait un pas en sa direction, un train d’ondes file sous notre nez à toute allure, manquant de peu de nous faire verser.
    – Allons donc, que sont-ce encore que ces choses-là ? grommelé-je.
    Pendant ce temps, Isidore s’avance à pas prudents vers le dormeur rêveur. Ainsi, à mesure que nous nous approchons d’Alvaro, je peux vous soutenir sans peine combien l’expression déborder d’imagination est véridique. En effet, du sommet de son crâne, s’échappent de grosses bulles multicolores qui éclatent au contact du réel pour mieux en répandre les fruits imaginaires.
    
    À n’en point douter, quelque chose permet le maintien et l’agrégation des onirons en ce lieu. Ce phénomène prend certainement sa source dans la faille présente dans la bibliothèque. Cependant n’est pas à la physique onirique, mais au réveil d’un rêveur profondément assoupi. En effet, si nous sommes tous deux sur le banc, à côté d’Alvaro, ce dernier n’en poursuit pas moins sa sieste, malgré les rodomontades d’Isidore.
    – Allons donc ! Voici l’oiseau profondément endormi et ses rêves n’en finissent pas de tout envahir. D’accord, aux grands périls, les grands moyens.
    Dans mon empressement à m’en aller le trouver, je n’avais pas remarqué la mallette en cuir, qu’il avait emportée avec lui. Posée à terre, il l’ouvre et en sort un étrange coffre en bois de rose, ainsi qu’un sublime saxophone. Puis, il me tend un des bouchons de cire, dont il recouvre mes tympans, me demandant comment je n’y laisserai pas quelques plumes et surtout à quoi il aspire. Je veux l’interroger, mais il me fait taire d’un doigt sur le bec, avant de se saisir de son instrument, dont il tire quelques notes dissonantes. Ensuite, s’étant assuré, que personne ne rôde aux alentours, il m’enjoint de ne surtout pas bouger de ma place. Par précaution, il m’attache un fil à la patte.
    
    Assuré que je ne pourrai m’échapper, Isidore s’avance alors vers le centre de la place et joue quelques accords, qui n’ont pas tôt fait de se saisir de l’attention de l’assemblée onirique, tandis que se tarissent, me semble-t-il, les débordements psychiques. Voyant que tous sont tournés vers lui, il entonne un air entraînant et dansant, qui bientôt emmène avec elle toute la foule mathématique. En file indienne, ils se trémoussent au rythme des notes et suivent Isidore, qui se place près du coffre en bois de rose, désormais grand ouvert, avant de les inviter à y entrer. Je vous avoue, sans les bouchons, ni le fil pour m’entraver, j’aurai eu tôt fait, moi aussi, de suivre le peuple physique.
    
    M’aurait-on affirmé qu’il exista une musique capable de nous leurrer, nous le peuple onirique, je lui aurai ri au nez.
    
    C’est ainsi qu’au bout d’une dizaine de minutes, tous ont disparu. Ne reste plus que moi, Isidore et Alvaro, qui dort de tout son saoul. En effet, sitôt le dernier disparu dans le coffre, Isidore l’a refermé prestement, avant de rompre le charme.
    – Comment te sens-tu Loki ? Pas trop estourbi ? me questionne Isidore.
    – Je ne saurai dire. Je me sens, en fait, léger, très léger. Est-ce là un effet de ta musique ?
    – Oui, sourit ce dernier, tandis qu’il ôte le fil à la patte. Je joue du saxophone depuis fort longtemps. Lors d’un voyage en Louisiane, j’ai fait la connaissance d’un homme fascinant ; il jouait en si bien que l’on aurait pu croire qu’il tenait ses talents du diable lui-même, malgré les trous qui parsemaient ses doigts.
    – Comment s’appelait-il ?
    – Il ne me l’a jamais dit, tout juste m’a-t-il avoué à demi-mot qu’il avait été un ancien esclave, revenu d’entre les morts pour accomplir la volonté de Papa Legba, lors de la grande révolte des esclaves.
    – Celle qui conduit à l’abolition !
    – Oui… Cependant, je ne crois pas avoir répondu à ta question.
    – Ma question ? Quelle question ?
    – Mais comment ai-je accompli ce petit miracle, voyons !
    – Ah ?
    – Vois-tu. Là-bas les joueurs, trop pauvres, ne pouvaient recevoir de cours, aussi improvisaient-ils toujours se fiant à leurs sens et aux ressentis de leur corps. Ce sont des techniques, ou plutôt cette discipline qu’ils m’ont enseignée. Par ce savoir, j’ai petit à petit approché la musique de mes rêves. Ce que tu as en est le résultat le plus remarquable.
    – Mais tu me parles d’une arme !
    – Oui, murmure-t-il sombrement. Comprends-tu pourquoi je n’en use qu’avec parcimonie et seulement si la situation l’exige ? Cependant, je puis te rassurer sur un point, personne ne pourrait l’utiliser, sauf à en apprendre les secrets. Sa nature la rend évanescente et instable, et si quelqu’un, d’aventure, tentait de graver ce morceau sur un cylindre, il s’évaporerait bien vite. Quant à en coucher les notes sur une partition, j’offrirai une caisse de Château Margeot à celui ou celle qui le réalisera.
    
    Vautré sur le banc, Alvaro sort peu à peu de sa torpeur et remue doucement. Isidore s’assoit alors à côté de lui, tout en rangeant son coffre et son instrument du diable.
    – Que signifies-tu par là ? marmonne Alvaro, l’esprit encore empli des brumes d’un Avalon physique.
    – Tes pensées sont brumeuses et tes paroles verbeuses, mais ton oreille est pour le moins attentive, rit Isidore. Or donc, j’expliquais qu’il serait impossible de retranscrire la moindre note, puisqu’elles sont par essences imaginaires.
    Quelques bulles explosent autour de nous, sans qu’heureusement rien ne s’en échappe. Sur la place, une dame, coiffée d’un élégant chapeau, passe sans nous porter la moindre attention, signant là un retour certain à la réalité. Non que la présence de paysages physico-oniriques m’inquiète particulièrement. Cependant, je doute qu’il en aille de même pour les habitants de cette ville, qui n’aspire qu’à une vie tranquille, malgré la guerre larvée entre les deux empires.
    – Alvaro, Loki a raison. Tu as une imagination débordante. Et c’est à prendre au pied de la lettre ! s’esclaffe Isidore, sa mallette posée sur les genoux.
    – Mais enfin qu’êtes-vous en train d’insinuer tous les deux ? Me direz-vous enfin ce qui se passe ici ? marmonne-t-il.
    – Nous nous sommes rendus à la bibliothèque et tu es rentré dans les rêves de livres en sommeil, complété-je.
    – Oui, je me rappelle parfaitement. Je me souviens encore de la remarque faite à leur sujet. Ensuite, j’ai croisé…
    Soudain son regard devient vide, avant de reprendre le fil.
    – Je me suis endormi et de l’autre côté j’ai découvert une tablée qui ressemblait à s’y méprendre… à celle du chapelier fou. Ensuite… hé bien, c’est le flou artistique. Tout se mélange et je me trouve bien incapable de me souvenir.
    
    – Hum, Loki n’avait pas tort en parlant d’indigestion intellectuelle, car tous les souvenirs de ta discussion onirique se trouvent désormais enfermés dans ce coffre, mâchonne-t-il, un fourreau de pipe entre les dents.
    – Blurp, hoquette Alvaro, tandis que jaillit soudain une pilosité colorée et allongée de sa figure.
    – Loki, est-ce… blurp, toi ?
    Alvaro roule des yeux en me fixant, tandis qu’Isidore ne peut réprimer un sourire.
    – Non, pas cette fois, lui réponds-je avec malice.
    – Fume donc chechi, Alvajo, l’encourage Isidore en lui tendant une autre pipe, dont le fourreau rougeoie. Mon ami, tu cherai chureur dans chertaines achemblées artischtiques. Chi chela te dit, tu pourras m’accompagner.
    Pendant ce temps, Alvaro, dont la pilosité semble vouloir envahir les lieux, tente comme il peut, entre deux quintes de toux d’aspirer la fumée. Se calmant, il réussit enfin à articuler quelques mots :
    – Ah ! Mon ami, che cherait avec plaijir, mais cheulement lorchque j’aurai chait toute la lumière chur chette chinistre hichetoire et retrouver la dame. Chependant, je me vois mal progrecher avec mes chouvenirs enchermés dans che coffre en bois de roje.
    Pour toute réponse, Isidore se contente d’un doigt sur les lèvres et nous invite à le suivre jusqu’à sa boutique, non sans aider Alvaro à ne point marcher sur sa barbe.

    
    Dire que le monde ressemble à la toile d’un impressionniste serait un doux euphémisme. Je me sens plus proche du Nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp. Tout ne cesse de se heurter, le temps est saccadé et les instants se superposent. Loki et Isidore semblent se mouvoir dans de la mélasse, tandis que les personnes qui sont au loin sont semblables à des personnages de cire. L’espace se tord et se spirale. Un souvenir me revient à propos du temps. Mais lequel ? Celui qui passe ou celui qu’il fait ? Comme les mots sont imparfaits. Deux choses si dissemblables incluses dans le même mot. Et pourquoi ne pas en inventer un de toutes pièces. Cependant, me direz-vous, cela prend du temps ! Mais voyons ! J’ai tout mon temps ! Il s’étend là, à mes pieds. C’est un flaque de vif-argent, fluctuante, vibrante, bouillonnante… vivante. Est-ce cela le lac du temps perdu, si cher au défunt Marcel. Ou serait-ce le temps absolu, qu’imaginait Newton du haut de son tas de pommes. À moins que moins que ce ne soient les paysages oubliés où évoluent les Grands Anciens, ainsi que les a imaginés H.P. Lovecraft. Tout se bouscule et se mélange en un joyeux et heureux maelström. Sont-ce les bribes de mon voyage onirique qui se confondent avec mes lectures fantastiques.
    – Comment te sens-tu, mon ami ?
    La voix d’Isidore me parvient, lente et grave.
    – Je… je… confus,… ore.
    – Ce n’est rien. Nous sommes presque arrivés et je vais te préparer un thé. Peux-tu me décrire ce que tu vois ?
    
    Exercice difficile, quand les mots eux-mêmes s’entrechoquent et les idées s’emmêlent entre elles, je ne suis plus assez rapide pour les saisir. Cependant, je vois Isidore et Loki sourirent, à moins que ce ne soit le mien que je vois flotter sous mon nez. Arrivé sur le pas de la porte, je me vois me mouvoir. Mon corps me devance. Et moi, où suis-je ? En retard ou en avance, je ne saurai dire. Dans l’atelier, Isidore me fait asseoir, tandis que je ferme les yeux pour ne plus voir tanguer la pièce.
    – Prends ceci, me glisse-t-il en plaçant entre mes doigts une tasse fumante aux arômes délicats. Cela t’apaisera.
    Et je n’ai pas tôt fait d’en avaler quelques gorgées, qui ont rapidement chassé la nausée qui me gagnait.
    – Qu’est-ce donc, Isidore ?
    – Du temps retrouvé. Une recette qui me vient de Duchamp. Il en boit lorsqu’il se perd dans les méandres du temps.
    De fait, je lui donnerai toute raison, car lorsque je rouvre les yeux, mes vertiges ont disparu et sa voix a perdu de sa gravité, pour gagner en intensité. L’atelier ne ressemble plus à un bateau ivre et mes amis ne sont plus des échos d’eux-mêmes. L’espace et le temps sont redevenus liquides. Et pour m’assurer de cette stabilité retrouvée, je termine ma tasse de thé, sans verser, qu’Isidore s’empresse de remplir sitôt vide.
    
    Dong, dong… dong, l’horloge sonne cinq coups et mon ventre gargouille pour lui répondre. Mais ce n’est ni le lieu, ni le moment pour me mettre à table, d’autant plus que je me suis toujours pas rendu aux archives du journal local, pour y consulter une certaine rubrique. Je pensais m’y rendre demain, cependant les circonstances et les événements ayant été quelque bousculé, rien ne m’empêche dès maintenant.
    – Isidore, me prêterais-tu cette paire de lunettes dont tu m’as tant vanté les mérites, ce tantôt. Je souhaite profiter des quelques heures qui nous séparent du dîner pour me rendre aux archives du journal.
    – Bien volontiers. Cependant, je tiens à t’accompagner, tu n’es pas à l’abri d’une rechute.
    –Et comment cela pourrait-il pire ? répliqué-je, en pointant du doigt ma barbe turquoise, dont les poils touchent le sol, se mélangeant à une chevelure de la même teinte.
    – Hum… Nous allons arranger cela, un coup de ciseau, une perruque et il n’y paraîtra plus.
    Quelques minutes plus tard, une tornade, ponctuée de jurons et de claquements de ciseaux de plus en plus récalcitrants, vrombit autour de ma personne. Hélas, c’est une bataille perdue d’avance, car à mesure qu’Isidore me coupe les cheveux en quatre, ceux-ci repoussent de plus bel.
    – Vraiment, lui réponds-je au bout de quelques minutes, sceptique.
    – Euh… je crains de n’avoir été quelque peu présomptueux.
    – Enfin, je n’ai pas dit mon dernier mot, ajoute-t-il en disparaissant dans le fond de sa boutique, avant de réapparaître porteur d’un étrange vêtement.
    – Je ne vais pas mettre ça !
    – Et pourquoi pas ?
    – Ah non ! Pas question !
    – Mais enfin ! Qu’a-t-il donc ?
    – Qu’a-t-il donc ? C’est une robe mauve !
    – Et alors c’est assorti à ta couleur. Non ?
    – Là n’est pas la question. M’as-tu bien regardé ?
    – Bien sûr, et où veux-tu en venir ? Il te faut bien quelque chose d’assorti.
    Vaincu par cet argument, je me laisse travestir. Après tout, comment cela pourrait-il être pire ?
    – Aurais-tu peur du regard d’autrui ?
    Pour toute réponse, je hausse les épaules, admiratif du talent de mon ami qui se reflète dans le miroir verni. Je passerais presque pour femme du monde, s’il n’y avait cette pilosité fournie au niveau de la figure dissimulée pour l’occasion par une épaisse voilette de crêpe.
    – Isidore, je ne te connaissais pas ce talent.
    – Que veux-tu, j’ai moi aussi mes petits secrets, Alvaro. Tu es… prête ?
    – Hum, oui, fais-je, en rabattant sur mon visage le voile.
    
    Et quelques minutes plus tard, un écriteau indiquant que la boutique est fermée, nous sommes dehors, Loki perché sur mon épaule, direction la rue Laclos, où se profilent de bien dangereuses liaisons. Cependant, plus que le regard pesant de certaines personnes, ce sont les couleurs gauches qui retiennent mon attention. Je me rappelle avoir vécu pareil phénomène, sans pour autant que je sois capable de lui donner un nom. Néanmoins, ces harmoniques sont loin d’être déplaisantes et je me surprends à les retenir et à les recueillir pour ne point les ternir dans mes souvenirs. Pourquoi ne pas essayer ce soir à l’heure du couchant, de les coucher sur du papier, sait-on jamais ce qui pourrait se révéler ? Loki n’a-t-il pas affirmé que j’avais une imagination débordante.
    
    Que se passe-t-il ? Loki, Isidore, où sont-ils ? Pourquoi ai-je le sentiment de me dédoubler de nouveau ? À nouveau, surgit cette sensation de dépersonnalisation, mêlé de l’intuition qu’il me manque quelque chose ; autre que mes souvenirs de l’après-midi. À moins, que ce ne soit les derniers vestiges de mon indigestion psychique.
    – Prends donc une gorgée Alvaro ! Cette nuit tu retrouveras le temps de tes souvenirs, me souffle Isidore, en me tendant une petite flasque de métal, alors que nous arrivons devant les locaux du journal local : Le Petit Sceau de Bois.
    – Et mets donc ceci, ajoute-t-il en me tendant une paire de gants de peau.
    Et avant que je ne puisse répliquer, il pointe du doigt mes mains turquoise.
    – Donne ! répliqué-je un brin agacé.
    Je vois mes gestes précédés mes pensées, à moins que ce ne soit l’inverse. Les gants se glissent sur mes mains, puis se tendre vers la flasque. Je veux m’en saisir, mais je capture le vide. C’est mon esprit qui l’a prise, mais alors pourquoi ai-je la saveur de la liqueur dans la bouche. Lignes de temps et d’espace se mélangent, où est passé le temps présent. Carambolage, télescopage des instants, je retrouve soudain le cours du temps, lorsque les gouttes tombent sur ma langue.
    – Merci, chuchoté-je, tant je ne suis pas sûr des trains d’ondes qui sortent de ma bouche. Fameuse recette.
    Intérieurement, je souhaite que ces symptômes cessent, car en plus du maelström dans lequel ils me plongent, je sens comme une lugubre familiarité. Cependant, je préfère chasser ces idées noires et me concentrer sur la tâche qui nous attend. À l’intérieur, assise derrière un bureau, une jeune femme brune, aux cheveux boucles qui lui tombent en cascade sur les épaules, se charge de l’orientation et des renseignements à offrir aux pêcheurs de passage.
    – Bonjour Madame ! Monsieur ! Que puis-je pour votre gouverne ! s’exclame-t-elle.
    M’approchant du rebord, je lui tends une carte, mais Isidore m’interrompt en marchant sur mes orteils et décline ses qualités de détective.
    
    Elle nous examine un instant et, jugeant nos personnes inoffensives, elle nous indique l’escalier sur sa droite. Mais elle n’a pu empêcher la hausse d’un sourcil lorsqu’elle s’est appesanti sur ma personne. De là, nous nous enfonçons dans les entrailles du journal, jusqu’à arriver dans une pièce outrageusement éclairée, d’où nous parvient le cliquetis d’infernales machines. À l’opposé, le silence d’une salle où reposent les souvenirs d’un journal. Au-dessus de la porte un écriteau proclame :
    
    
Salles des Archives
    Sonnez, avant d’entrer

    
    Un gros bouton en céramique niché dans le mur, sans doute la sonnette sus-désignée. Isidore l’enfonce sans mot dire, puis pousse la porte.
    – Si mon…, pardon madame veut bien se donner la peine d’entrer.
    – Merci ! Mon pied s’en souvient encore, grogné-je à l’adresse d’Isidore.
    Je découvre alors une salle emplie d’armoires et d’étagères, soigneusement agencés. Derrière un comptoir, un homme relève la tête et manque de tomber à la renverse, se rattrapant de justesse au rebord de son bureau.
    – Alvaro, ta voilette a glissé, me chuchote Loki.
    Pendant ce temps, Isidore s’est approché du préposé et comme à son habitude l’embobine.
    – Ah ! Mais dites-moi, ce sont de magnifiques lorgnons que vous avez là. Puis-je ?
    Et sans lui laisser le temps de répondre, Isidore s’en empare pour aussitôt s’attirer les foudres de son propriétaire, détournant également son attention de ma pilosité désormais rosée.
    
    – Pouvez-vous ajouter les petites annonces matrimoniales, s’il vous plaît ? m’écrie-je, soudain.
    – Rien de plus facile ! rétorque une voix dans le lointain, auquel répond des cliquetis, des chuintements et des grincements, avant de finir en grondements de vibrato.
    – Madame, pour votre gouverne, sachez que votre voix était un tantinet trop basse.
    Ne relevant pas la remarque, je me concentre sur les journaux qui défilent sous mes yeux.
    – N’oubliez pas de remettre les numéros dans l’ordre, crie une voix pour couvrir le bruit de la mécanique.
    C’est alors qu’Isidore en profite pour réapparaître, un sourire béat sur le visage.
    – Je te reconnais bien là.
    – Si peu, si peu. Mais il faut bien avouer que ce brave homme aurait bien besoin d’une nouvelle paire de lunettes, avec un peu moins d’embonpoints.
    – Certes, certes. Que lui as-tu proposé cette fois ?
    – Seulement d’aller prendre rendez-vous avec son médecin. Je me charge ensuite de retailler ses verres. Enfin, assez bavardé, je vois que tu as trouvé un nouveau terrain de jeu.
    Contemplant les innombrables journaux suspendus, Isidore siffle d’admiration.
    – Alvaro serais-tu en train de rejouer les travaux d’Hercule ? Autant chercher une aiguille dans une meule de foin.
    – N’en sois pas certain.
    – Serait-ce à ce dessein que tu destines ma paire de lunettes éthérique.
    – Va donc savoir. Chausse-les donc, car m’est avis que tu auras quelques surprises.
    
    Incrédule, il les sort de leur écrin plombé, qu’il pose sur le bureau, avant de les poser sur son appendice.
    – Comment me trouves-tu ma belle ? Ne suis-je pas magnifique ?
    Comment dire, avec sa chevelure digne d’une crinière de lion, ses moustaches défiant la gravité et son costume bleu électrique, sans oublier un haut-de-forme pourpre, nul doute, que d’ici quelques dizaines d’années, il fera fureur dans les salons dansants.
    – Je crains de ne pas être la mieux placée en la matière, répliqué-je pris au jeu.
    – Ah, tu n’as décidément aucun goût, ma petite Alvarine. Ne bouge pas. Je m’en vais poser la question à cette charmante qui nous accueillit.
    – Alvarine, mais…
    Sur mon épaule, Loki n’en peut plus. Mais Isidore s’est déjà enfui, alors que retentit un cri perçant jusque dans les sous-sols. Je me précipite aussitôt, montant comme je le peux les escaliers et découvre Isidore à genoux, la tête de notre interlocutrice sur les genoux.
    – Je ne comprends vraiment rien à rien, Alvaro. J’ai à peine passé la tête qu’elle s’est mise à me dévisager avec une mine d’épouvante, avant de hurler comme une damnée et de s’évanouir dans mes bras.
    – Que veux-tu, Isidore ? Tu as toujours eu un temps d’avance et ta tenue est une agression visuelle.
    – Ah, bah ! Elle n’y connaît rien.
    – Peut-être. Cependant, en attendant qu’elle se réveille, pourrais-tu au moins prendre le temps d’ôter tes lorgnons.
    Esquissant une moue, il s’exécute de mauvaise grâce et range la paire dans leur coffret intemporel.
    – Mademoiselle ? Mademoiselle ? Vous m’entendez ?
    Ses yeux papillonnent. Son regard erre entre moi et Isidore.
    – Goujat, s’exclame-t-elle. Vous m’avez fait une de ces peurs. J’ai cru voir surgir l’un de ces monstres de la Guerre des Mondes de monsieur Wells.
    Venant d’une autre personne, je pense que mon ami se serait vexé sur-le-champ, au lieu de quoi, le voici qui se confond en excuses plates et sincères, avant d’ajouter, malicieux :
    – Vous offenserai-je en vous demandant si vous êtes libre de votre soirée, aujourd’hui ?
    – Monsieur ne manque de pas de charme. Cependant, permettez-moi de décliner votre invitation… au moins pour ce soir. Maintenant, puis-je retourner à mon bureau ? Il me semble que vous avez, vous aussi des recherches à faire.
    – Tout à fait, mademoiselle ! sourit-il, en se fendant d’une révérence outrancière.
    À cette vue, je ne peux m’empêcher de laisser s’échapper un petit rire, tout comme cette surprenant demoiselle, visiblement fort bien remise de ses émotions.
    
    Et alors, que nous nous enfonçons de nouveau dans les entrailles de la rédaction, je lui glisse :
    – Un dîner ce soir… Je croyais que c’était moi ton invitée.
    – Bah, tout le monde peut se tromper, Alvarine !
    Sur mon épaule, Loki fait une culbute :
    – Alvarine ! Isidore, cesse donc ! C’en est trop !
    Mais notre conversation s’interrompt, alors que nous croisons un groupe tirant un chariot couvert de piles de journaux.
    – Pardon ! s’exclament des voix à notre rencontre.
    Les employés disparus, nous sommes de retour dans la salle des archives et ses journaux suspendus.
    – Alors Isidore, vois-tu quelque chose ?
    Mais personne ne me répond. Je me retourne, la pièce est vide hormis Loki et moi-même. Ah ! le coquin, j’en suis certain. Il n’aura pu se retenir d’aller conter fleurette à cette demoiselle, alors même que nous attend un travail de bénédictin ; enfin surtout moi… Et puis, je ne me vois guère passer la tête entre les rayonnages, me faufiler le long des murs, grimper à pas de loup dans les escaliers et le surprendre au comptoir à jouer de ses charmes.
    – Alvaro.
    – Ah, tiens ! Tu ne m’appelles pas Alvarine ? Je suis étonné, très cher.
    – Si tu y tiens, je n’y vois pas d’inconvénient, Alvarine, pouffe-t-il.
    – Ah, pourquoi ne me suis pas tu ?
    – Parce que tu aimes rire, Alvaro. Bon, ne bouge pas, je vais aller te chercher ses lunettes.
    Et ne me laissant pas le temps de lui répondre, il ajoute aussitôt :
    – Rassure-toi, je saurai me faire discret.
    Et tandis qu’il prend son envol, je m’empare de l’un des numéros. J’y lis, amusé un long article, qui se perd en conjectures, sur la nature des masques qui ont envahi les musées de la capitale, il y a quelque temps déjà. Néanmoins, j’y découvre les déclarations d’un certain professeur en psycho-physique, qui mettent l’accent sur leur nature onirique et primale. Je prends bonne note de son nom, que je griffonne dans un carnet qui ne me quitte, pour ainsi dire, jamais. Professeur Oniricon Saturnien, enseignant à la chaire de physique, à l’université de la Sorbonne. Sans doute, me permettra-t-il de pénétrer plus en avant, quant à certains événements récents. Au même instant, Loki revient, un lourd écrin plombé entre ses serres.
    – La prochaine fois, tu feras ta course toi-même, grimace-t-il. Heureusement qu’Isidore avait négligé de ranger la boîte dans sa veste, car j’aurai été bien en peine de la lui réclamer. À l’heure qu’il est, la passion l’a rendu sourd et aveugle. Il faut dire que cette petite ne le ménage pas.
    – Que veux-tu ? Il a toujours été un grand conquérant de la chose humaine et je crois bien qu’il sera encore aux portes de son existence.
    – Et personne n’a réussi à lui passe la corde autour du cou ?
    – Personne et cela m’étonnerait que les choses changent aujourd’hui. Mais laissons-le à ses croisades sentimentales et examinons d’un peu plus près, ce que nous avons sous le nez, murmuré-je d’un ton conspirateur.
    – Que cherches-tu à l’aide de ses lunettes ?
    – Une anomalie, peut-être ? Je ne sais pas exactement.
    Et joignant les actes à la parole, je sors la paire de lunettes aux verres irisés et les passe sur mon nez. Éclatement du monde, la pièce est morcelée en une infinité de fragments figés plus ou moins grossiers. Par à-coups, il se rassemble, se désassemble, valse à mille temps. Sur les côtés de chaque lentille, une graduation, à laquelle je ne comprends goutte. Il est vrai que je n’ai jamais laissé le temps à Isidore de m’en expliquer toutes les subtilités. Raisonnable, je les retire et les examine. En apparence, les verres, fumés et opacifiés, sont aussi lisses que de la porcelaine. Seulement, à y regarder mieux, je devine, dessine, surligne les fines gravures, qui en rayent la surface opaque. Les verres sont cerclés d’une monture épaisse, qui dissimule un mécanisme digne du plus fieffé des horlogers. C’est un lassi d’engrenages, de ressorts aussi fins que des cheveux et de filaments, qui courent le long des branches. Aux bordures extérieures, j’entraperçois de minuscules molettes, qui, lorsque je les effleure, font se mouvoir les engrenages et surgir des sortilèges d’entre les verres. Plissant les yeux, avant d’y voir mieux, je devine deux gravures, un cadran sur la branche de gauche, une boussole sur celle de droite.
    – Tu es un sacré renard, Isidore, et un magicien mécanicien avec cela, murmuré-je en aparté.
    
    Et de nouveau je plonge mon regard dans le monde et du doigt, je touche l’envers du miroir. Jouant des engrenages, je déforme ma vision, éclatant l’espace en des fragments figés. Je me dirige vers une toile impressionniste, faites de chatoiements, de taches et de singularités colorées. Je n’en saisis pas toutes les subtilités et j’ai du mal à stabiliser mon regard. Mais à force de tâtonnements, au prix de quelques rétrécissements et de gauchissements, je parviens enfin à obtenir une image nette et lisse de ce réel imaginaire.
    – Alvaro, comment te sens-tu ? me demande Loki, dont la voix me parvient gauchie.
    – Parfaitement bien. Pourquoi cette question ?
    – Oh ! Pour rien. Je te trouve seulement un peu vert.
    – Vert ? Comment cela vert ?
    Se perchant sur une rambarde, Loki se met en devoir de m’examiner de la tête aux pieds, non sans oublier de glisser un regard sous mes jupons, avant de décréter avec le plus grand calme :
    – Vert. Tu as la peau verte.
    Inquiet, je retire les verres et les pose sur une table.
    – Ah ! Dommage te voilà de nouveau pourvu de ton ancienne carnation. Regrettable, le vert s’accordait si bien au fuchsia de ta barbe et de tes cheveux.
    Lentement je me passe une main sur la figure, avant de remettre la monture. L’ignorance est encore parfois le meilleur des remèdes.
    – Je t’ai vexé ?
    – Non, seulement quelque chose me dit que nous ne serons pas au bout de nos surprises avec cette invention.
    – Bon, tu ne m’as toujours pas expliqué ce que tu es venu chercher, ma chère Alvarine.
    – Et où serait la surprise, si je te dévoilais tout de suite mes intentions, souris-je, sans faire grand cas de ma féminisation. Et puis, imagine que je me trompe. De quoi aurai-je l’air ?
    – Hum, d’un éléphant ?
    Ne relevant pas cet ultime calembour, j’embrasse du regard la totalité de la pièce, où je ne tarde pas à découvrir d’étranges sphères noires, à peine plus grandes que la tête d’une épingle et d’autres plus petites encore qui disparaissent en s’embrasant. Elles ne sont guère nombreuses, une dizaine tout aux plus, minuscules chandelles noires, perdues dans un océan miroir. Avisant un journal proche de moi, je le pose avec moult précautions sur le bureau. La tache est là, pulsante, vibrante, je la croirai presque vivante. Avec délicatesse, je tourne les pages jusqu’aux annonces matrimoniales. Elle est là, à peine plus grosse qu’une lentille. Je ne sais si elle présente ou non le moindre danger, mais je n’ai nullement l’envie de revivre la même expérience. Alors, à l’aide d’un crayon, j’entoure l’annonce en question et ôte mes lunettes afin d’y lire ce qui y est écrit.
    
    
« Monsieur sérieux, ayant petit capital, désire épouser veuve ou femme incomprise, entre 35 et 45 ans, bien sous tous rapports, situation en rapport. »

    
    L’annonce, bien que rédigé avec une élégance et une éloquence certaine, l’ensemble me paraît terriblement vide et glaçant, comme si elle n’était construite qu’à toutes fins utiles. Est-ce parce qu’il s’adresse à des personnes du beau sexe ?
    
    J’examine ainsi tous les journaux où apparaissent, quand elles ne disparaissent pas, entre temps, les mystérieuses singularités noires. Dans l’un d’entre eux, il me semble apercevoir d’infimes traces de brûlures. Par curiosité, je revêts de nouveau la paire de lunettes, la tache noire n’est plus là, ainsi que l’annonce, qui a elle aussi disparu. Mais alors comment retrouver les traces d’une chose ou d’une personne qui disparaît de la réalité même. Jetant un coup d’œil à la date d’édition du journal, je m’aperçois qu’elle est du 16 juin 1924. Diable, vais-je retrouver la trace de leur auteur dans le passé, si celle-ci disparaît.
    – Loki, j’espère que ce jeune archiviste aura une mémoire éléphantine, chuchoté-je, en tournant la tête en arrière.

Texte publié par Diogene, 24 juillet 2016 à 10h07
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Tome 2, Chapitre 9 « Chapitre 5 - La Mémoire des Temps » Tome 2, Chapitre 9
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