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Tome 2, Chapitre 7 « Chapitre 4 - La Taverne des Livres qui Rêvent » Tome 2, Chapitre 7
Comme à son habitude, Loki ne peut retenir sa curiosité, à défaut de sa langue, qui, bien trop pendu, avait joué un joli tour à Isidore. Nul doute qu’il fera de ce souvenir le devenir de l’une ou l’autre de ses inventions. C’est donc avec une méticulosité toute consommée qu’il lit par-dessus mon épaule, au plus grand étonnement de l’agent des postes, le télégramme que je dicte. Sorti du bureau, non sans avoir pris soin de se contorsionner à plusieurs reprises, afin de vérifier que personne ne hante les lieux, Loki m’interpelle :
    – C’est étrange Alvaro. Je ne te savais pas si proche de ta clientèle, surtout avec autant d’égard. Me dissimulerais-tu quelque chose ?
    Comme je m’empourpre vivement, il ajoute :
    – Ah ! Nous y voici. Tu ne saurais me cacher des secrets, Alvaro. Je me doutais qu’il y avait anguille sous roche. Un rendez-vous galant. Eh, eh ! Note bien, que je ne te fais aucun reproche en la matière, la personne est exquise et charmante. Hum, tout à fait ton genre, ma foi.
    – Navré. Cependant, as-tu, aussi bien que tu le dis, lu le contenu de ce message ?
    Ce dernier esquisse une moue, puis reprend :
    – J’ai surtout les expressions extrait de naissance et état civil. Ne serait-ce pas en vue d’une demande en mariage. D’accord, fiançailles si tu préfères.
    En entendant ces paroles, je ne peux retenir un éclat de rire, qui a le don de vexer mon ami.
    – Allons donc Loki. Me vois-tu arriver aux pieds de cette dame les bras chargés de mes propres papiers d’identité, en guise de bague de fiançailles, et lui dire ensuite : je vous épouse. Et tu oublies un détail qui a toute son importance, elle est mariée.
    À voir son air, je suis sûr qu’il s’imagine la scène : moi en livré blanc, avec entre les bras un coffre en velours, renfermant mon état civil.
    – Loki. Te verrais-tu accoster ta galante lui expliquer, de but en blanc, par le menu, tes origines et ascendances en guise de dot.
    Son sourire s’efface et se change en grimace.
    – J’en conviens. Néanmoins, pourquoi en parler dans ta lettre ?
    – Je ne saurai te répondre, Loki. Quelque a essaimé lors de notre visite dans ce singulier pavillon et je souhaite vérifier une hypothèse, avant d’aller plus en avant. De plus, je me viens de me souvenir que ma cliente a été incapable de me donner des précisions sur sa sœur et son galant.
    
    Loki, ouvrant un large bec, se met à pousser des cris d’orfraie. En effet, un groupe d’élégantes est apparu au coin de la rue. Dommage que son ramage soit si éloigné de l’original, mais il n’en fait pas moins illusion et ces dames nous dépassent, comme si nous n’existions pas. Celles-ci éclipsées, nous reprenons notre conversation, malgré notre arrivée imminente au carré des Aréopages, où élit domicile la bibliothèque. Comme surpris par l’heure affichée par l’horloge municipale, je jette un coup d’œil à mon gousset qui, lui, indique une heure au lieu de trois heures. Où se sont donc évaporées les deux heures ? Inquiet, je me rappelle alors mon aventure avec l’éfrit et le trou dans le temps qui en a découlé. Terrible méprise, s’il en est. Néanmoins, rassuré par ma pensée, j’avance obligeamment ma grande aiguille de deux tours de cadran. Cependant, Loki, loin de perdre le nord, se ressaisit et réplique :
    – Mais c’est vrai que tu n’es pas très au fait des habitudes de tes contemporains en la matière.
    – Pas plus que toi, rétorqué-je, piqué au vif.
    – Certes. Seulement, je suis le seul de mon espèce, tandis que toi… Allez ! Alvaro ! Dis-moi ! Quand prendras-tu enfin compagne ?
    Pour toute réponse, je m’engouffre dans le bâtiment littéraire, ce qui aura eu le don de m’éviter un sujet, disons-le franchement, embarrassant. Mais cela n’empêche nullement mon compagnon emplumé de me poursuivre de ses questions, toutes plus indiscrètes les unes que les autres. Et c’est plus rouge qu’une pivoine au mois de mai, que je demande au bibliothécaire, la section des sciences mécaniques et physiques.
    
    Étonnée, autant qu’embarrassée, elle m’indique l’étage supérieur, ainsi qu’une salle de lecture. Prenant congé, je traverse la salle d’un pas mesuré, attentif à tous les murmures de la bibliothèque. Hélas, ne me parvient que le bruissement des pages que l’on tourne, les chuchotements des lecteurs, ou encore le chuintement des esprits en pleine réflexion. Je n’entends pas Baudelaire déclamer ses vers, Rimbaud, associé à Proudhon, appeler à la révolution, pas plus que Sade et Laclos s’entretenir sur les vertus de la laïcité. C’est une bibliothèque morte, depuis que se sont refermées, l’an dernier, les portes de l’Éternité. Je sais qu’il reste encore des traces de cette magie onirique ; Loki pour ne pas le citer, mais aussi ce génie agressif et encore plus les artistes, qui sont sûrement en passe de briser les règles d’un art devenu bien trop académique, comme la Fontaine de Richard Mutt qui a fait tant de bruit, il y a quelques mois de cela.
    – Qu’est-ce qui t’attriste, Alvaro ? chuchote Loki à mon oreille.
    – Les livres, ils se sont tus. La magie qui les animait, il y a peu encore, s’en est retournée dans l’Onirie.
    – Ah ! Je comprends. Cependant, ce n’était pas là sa place, le rêve ne peut à jamais se superposer au réel, au risque de le détruire.
    – Et la réciproque est vraie. Le rêve ne peut se vivre sans le réel, plus que le réel ne peut vivre sans le rêve.
    – Oui. Et souhaitons que jamais pareil avenir ne se dessine. Enfin, je te rassure, le rêve laisse toujours son empreinte et tu le sais aussi bien que moi, Alvaro.
    Hochant la tête, tandis que nous arrivons au département des sciences de la mécanique et de physique. Sur les murs, sont suspendus les visages figés des canons de la science actuelle et passée. Cependant, je ne suis guère d’humeur à jouer au portrait avec eux.
    
    Sortant alors la liste que m’a remise Isidore, elle roule jusqu’au sol. Deux noms retiennent mon attention : Albert Einstein et Karl Schwarzschild. Néanmoins, je me rappelle l’insistance d’Isidore à propos d’Henrik Lorentz. Examinant d’un peu plus près les étagères, fort bien garnies au demeurant, je parcours du bout des doigts les ouvrages à la recherche de titres évocateurs et non obscurs comme ce traité : Invariants Symplectiques et Dynamiques Hamiltoniennes. À mes souhaits ! Je ne suis pas assez versé en la matière, je ne veux pas me retrouver avec, entre les mains, un livre couvert de glyphes et autres signes cabalistiques inaccessibles au profane que je suis. Malheureusement, ce que je survole me donne l’impression de me noyer dans un océan littéralo-mathématique, que de naviguer dans les eaux glacées, néanmoins rassurantes de la cité de R'lyeh. De dépit, je rassemble une assez conséquente pile de livres et pose sur une table vierge de toute présence, dans la salle de lecture toute proche. Bien pensée, celle-ci offre un havre de paix au lecteur impénitent tables ou fauteuils en feutrine. Les murs, beiges neutres n’inspirent ainsi aucune excentricité d’aucune sorte, octroyant une sérénité bienveillante. Hélas, malgré tous les efforts déployés pour veiller au confort, c’est à peine si j’arrive à dépasser le sommaire de chacun. C’est alors à regret que je referme les ouvrages les uns après les autres et les range soigneusement à leur place.
    – Loki, je crains de n’avoir trop présumé de mon intellect. Tous ces ouvrages sont bien trop abrupts et ardus.
    – Renseigne-toi alors auprès de la bibliothécaire. Elle saura sûrement t’orienter dans ce lassi physico-mathématique.
    – Sans doute. Cependant, je me demande…
    – Ne penserais-tu pas à une sieste en ces lieux, par hasard ?
    Je ne dis mot et me contente de sourire, tout que je m’occupe à examiner d’un peu plus près les lieux. Personne ne vient, quant à la salle de lecture, j’ai vu son dernier lecteur sortir. Cependant, une idée étrange germe dans ma tête.
    
    Musardant, furetant dans le salon, je découvre enfin un recoin un peu oublié, mais surtout ombragé. Là, dort un fauteuil poussiéreux, qui n’a sûrement pas reçu les fondamentaux d’un lecteur depuis des éons. Étrange, car ce lieu est pourtant bien visible de tous, si ce n’est qu’il est dans un coin de pénombre. Encore une fois je m’assure de l’absence de toute présence, même si je pressens que leur potentielle présence ne serait nullement gênante. Comme je fais demi-tour, une porte, que je n’avais pas encore remarquée, s’ouvre et laisse passer trois femmes aux visages insolites. Non, qu’elles soient laides ou repoussantes, belles ou attendrissantes. En fait leur présence est parfaitement incongrue, tout comme cette porte surgie de nulle part. Elles font l’impression d’être en dehors du monde et en même temps qu’elles me sont terriblement familières. En vain, ma mémoire cherche un rappel, quand l’une d’elles s’exclame :
    – Oh ! Mes sœurs ! Quel dommage qu’il n’y en ait qu’un seul, nous sommes trois.
    – Ah ! Mais nous ne sommes pas les premières. Ce jeune homme veut y prendre certainement place, ajoute la seconde.
    – Il faut dire que l’endroit laisse songeur, mes sœurs. Je suis sûr, qu’il y sera très bien, conclut la troisième, qui s’éloigne suivie de ses deux sœurs.
    Et sans plus de curiosité de ma part, eu égard au singulier échange, je m’installe dans le fauteuil esseulé. Vautré, plus qu’assis dedans, Loki, perché sur son dossier, me chuchote alors :
    – C’est étrange. Les aurais-tu déjà rencontrées ?
    – Je ne saurai te dire. Quelque chose affleure à la surface de mon esprit, mais sitôt que je l’appelle, elle disparaît sans autre forme de procès. Et entre nous, elles ont raison à son sujet, il est d’un confort sans nom.
    – Alvaro ! Ne me dis pas que tu as l’intention de dormir ici.
    – Bien sûr que si, souris-je. Et tu vas m’y aider, Loki.
    – Et puis quoi encore ! me rabroue-t-il, piqué au vif.
    – Et tu ferais fi de ta curiosité. Je ne puis le croire. Vois-tu, je crois que ce fauteuil recèle un secret. Ne ressens-tu pas comme une sensation de légèreté, d’une nature proche de celle que nous avons rencontré lors de nos pérégrinations au musée du Louvre. Elle est infime, mais je pense que tu sauras y faire.
    – Ah, mais il n’en est pas question ! Dois-je te rappeler que j’appartiens désormais à ce monde ?
    – Allons, allons ! Je te taquine, mon ami à plume d’Onirie. Tu n’as rien d’imaginaire et pour rien au monde je ne te renverrai là-bas.
    
    Rassuré, ce dernier ferme alors les yeux et, pendant un court instant, il me donne l’impression de se diluer, comme si son corps avait gagné subitement des dimensions supplémentaires ou s’il existait sur deux plans différents.
    – Tu as raison, Alvaro. Ton intuition était la bonne. La frontière est mince en ce point et il te sera aisé de la traverser.
    – Tu m’en vois soulagé, soupiré-je, tout en ôtant ma veste, ma canne reposant sur un accoudoir. Loki, soit mon gardien, car il serait aussi malvenu que dangereux de me tirer de ce sommeil, même avec les meilleurs intentions du monde. T’en sens-tu capable ?
    Aussitôt, Loki fait-il le tour de la pièce, qu’il inspecte de son œil de géomètre à l’affût, avant de revenir se percher sur l’accoudoir.
    – Sans problème, Alvaro. Il y a suffisamment de pénombre, pour que je puisse la filer et tisser ensuite un voile d’ombre, qui occultera ta présence ; tout au plus les intrus ressentiront un léger malaise, dû au décalage dans le temps. Ils s’en iront de même. La présence d’un non-temps est très perturbante pour la conscience.
    Bercé par les murmures de l’assemblée, qui s’élève depuis les escaliers, je ferme les yeux, tandis que je prends place sur la barque d’un Charron littéral. Des lettres, des ponctuations, des symboles flous, camouflage habile d’une pensée condensée. Puis tout se confond peu à peu en une brume sombre et lourde, où perce difficilement la compréhension. Leurs rêves sont-ils devenus si arides, que ne perce même plus l’âme de leurs auteurs. Soudain un opérateur me passe sous le nez, chatouillant d’un peu trop près ma sensibilité.
    – Atchoum !
    Un court instant l’éternuement disperse la brume épaisse, laissant entrevoir une route, pour le moins, familière. Profitant de la brèche dans la nuée, je m’engouffre et me retrouve sur un chemin pavé, non d’or, mais d’équations, d’opérations et de sombres machinations. De part et d’autre, en revanche, s’étend un paysage bucolique fait de forêts et de prairies champêtres. Dans le ciel, des oiseaux planent paresseusement, en fait des polynômes à la recherche de leur racine, tandis que vrombissent des opérateurs, à la poursuite des voleurs de la mythique bouteille de Klein. Cependant, je n’ai pas fait quelques pas qu’une colonie de castors affairés traverse la route, ratiboisant en un clin d’œil le bosquet qui me fait face, lequel repousse sitôt les mammifères voraces disparus. Enfin, la chose est étrange, je n’ai encore croisé personne et je doute que cette grosse chenille d’un rouge presque noir, que j’aperçois sur son champignon évanescent, me donne une quelconque réponse. Néanmoins, sait-on jamais, tout est si surprenant dans ces contrées, d'autant plus que je m’aperçois qu’elle bleuit à mesure que je m’en approche. Arrivé à sa hauteur, je découvre une chenille de la taille d’un homme, fumant négligemment un narguilé, singulièrement parfumé. Sous son corps massif, le champignon ne cesse de se jouer de mes sens, apparaissant et disparaissant dans une immense gerbe lumineuse. Incommodé par ce jeu incessant d’escamotage, je ferme les yeux, aussitôt suivi d’un grand bruit d'explosion, puis d’une lourde chute.
    – Hum, jeune homme auriez-vous l’amabilité de rouvrir les yeux, s’il vous plaît.
    Inquiet, je rouvre malgré tout les yeux et découvre un monumental paravent, aux couleurs d’une vallée étoilée, au-dessus duquel flotte une énorme chenille chevelue et moustachue.
    – Bonjour Alvaro !
    – Mais, mais…
    – Enfin, c’est toi le rêveur et c’est toi qui façonnes ainsi ces images fluctuantes. Et si j’ai le savoir de mon homologue, je n’en partage pas les opinions. Dans ces contrées, bien des choses sont possibles, ainsi ai-je tout le loisir d’explorer toutes les conséquences des savoirs passés et peut-être à venir.
    
    Comme je veux lui poser la question qui me brûle les lèvres, mon interlocutrice, encore que le masculin lui sied plus, saute à bas de son champignon, sans pour autant quitter l’embout de son narguilé.
    – Je suis sûr que vous vous interrogez sur l’identité de ma personne et sur ce lieu où vous vous trouvez. Enfin, il est plus juste de parler de paysages, déclame-t-elle posément, tirant des bouffées bleutées, de sa pipe à eau, à mesure que celles-ci s’éloignent, alors même que le tuyau n’est plus relié à quoi que ce soit de tangible.
    Comme je roule des yeux, elle ajoute :
    – Vous êtes ici dans un paysage encore en friche et largement encore inexploré, dont, hélas, personne n’est encore d’accord sur son nom. Erwin et les autres clament à tous ceux qui veulent l’entendre que cette contrée s’appellera Quantania, quand d’autres criant à tue-tête en appellent à la Mécania. Enfin, peut-être se mettra-t-on d’accord dans quelques siècles ? Cependant, je pense pouvoir affirmer sans ambages, que vous n’êtes pas venu m’entendre disserter à propos de querelles de clochers.
    Et toujours l’extrémité de sa pipe à eau à la main, elle m’entraîne à sa suite.
    – Ah ! mais je manque à tous mes devoirs, Alvaro. Je ne me suis pas présenté, je suis Albert Raupstein. Les autres m’ont délégué, car ils se sont dits que je serai le plus à même de répondre à vos questions. Je les trouve quelque peu injustes avec ce pauvre Karl. Hélas, le pauvre souffre de fluxion de poitrine et ne sort guère de chez lui. Quant à ce cher Isaac, je crains qu’il ne soit vexé. Il médite dans les vergers et reçoit son monde à coups de gros sel, dont il bourre un vieux tromblon et, quand c’est la saison, à coups de pommes.
    Je manque de peu d’éclater de rire en entendant ces révélations, me ravisant juste à l’instant où la route arrive à un embranchement. Là, nous prenons la fourche de gauche, qui s’enfonce vers des lieux plus montagneux, où malgré l’absence de bruit, j’en devine la nature.
    – Ah ! Je comprends votre malaise Alvaro. En effet, malgré vos capacités, l’esprit de Karl est resté très imprégné de ce qu’il a vécu sur le front himalayen.
    Aussitôt, à l’horizon, la montagne et son charnier disparaissent, au profit d’une vallée verte du Tyrol. Cependant, cela ne l’émeut guère, car nous poursuivons notre route.
    – Navré, mais ce qui se passe là-bas n’est guère de mon ressort. Sur le retour, si vous n’oubliez pas, passez donc voir Erwin. Il vit au milieu de ses chats.
    Enfin, nous apercevons un chalet, au-dessus duquel flotte une… boule noire et brillante ? À moins que moins que ce ne soit un trou dans le paysage.
    – Venez ! Karl nous attend, je le vois sur le pas de la porte. Il serait discourtois de le faire patienter ainsi.
    
    Enfin, se moque-t-il de moi, car je ne vois personne. Nous poursuivons notre marche. Quand, arrivés à moins de quelques mètres de la porte, je la vois s’ouvrir avec une infinie lenteur, baignée d’une lueur sanglante. Derrière un petit homme à la moustache épaisse et au front dégarni, un immense haut-de-forme vissé sur le crâne, presque un air de famille avec ce philosophe allemand qui faisait de la philosophie au marteau, comme il aimait à le clamer. Chose surprenante, le gauchissement des couleurs disparaît à mesure que nous nous rapprochons de lui, tandis que ses gestes gagnent en naturel.
    – Entrez donc, Alvaro. Il fait bien meilleur à l’intérieur.
    Invitation bienvenue, car une bise terrible se lève.
    – Merci, Karl, s’exclame Albert, en secouant son long corps couvert de neige.
    – Karl Schwarzschild. Je suis mort à mon retour du front himalayen en 1916, non sans avoir là-bas dévoré l’œuvre de mon estimable confrère. Prenez donc un fauteuil. Albert, ton champignon t’attend. Je vais nous préparer du thé.
    Prenant alors place dans un confortable et moelleux fauteuil tournant, tandis que mon compagnon imaginaire se perche une amanite, en tout point semblable à celle qu’il avait quittée quelque temps plus tôt. À peine installé Karl revient avec un plateau, où fume un jeu de trois tasses et de sa théière.
    – Ne regardez pas votre tasse, où vous vous risquez à certaines surprises, m’avertit-il en me tendant la porcelaine bouillante.
    Intrigué, la curiosité fait le reste et je coule un œil discret vers ma tasse, dont le contenu disparaît immédiatement, ce qui fait rire les deux amis. Cependant, pareil à Tantale précipité dans le Tartare, il suffit que je détourne le regard pour qu’il reprenne sa place.
    – Ne le buvez pas tout de suite, ajoute Albert avec son accent mâchonnant. Il est brûlant et des choses surprenantes et peu agréables pourraient vous arriver.
    Curieux, je repose néanmoins la tasse sur la table basse, qu’elle traverse, pour se retrouver sur le soubassement, au plus grand amusement de Karl.
    – Oh, aucune inquiétude. Ce n’est que l’une des étrangetés de ces lieux. Et si nous sommes encore loin de pouvoir les expliquer, nous n’en découvrons pas moins de nouvelles, presque à chaque pas.
    En effet, difficile de dissimuler ma fascination et de ne pas oublier les raisons qui m’ont amené dans ces contrées.
    – Allons Karl, cesse donc de distraire notre invité avec ces facéties. Je ne crois pas qu’il soit venu ici pour s’enquérir des émerveillements du domaine, lance Albert, tout occupé qu’il est à fumer son narguilé.
    – Heu, oui…
    Mais je n’ai pas le temps d’achever ma phrase, qu’une paire d’horloges volantes file sous mon nez.
    –Ne sois pas donc si surpris. La pensée n’est que pure énergie psychique et, par l’équivalence matière-énergie, elle se matérialise ici. Enfin, nous ne sommes pas là pour discuter des conséquences de la relativité générale. Expliquez-nous plutôt ce qui vous amène.
    
    Ainsi, je leur narre par le menu ma rencontre avec cet éfrit tout droit sorti des Milles et Une Nuits et le trou de deux heures qui en a découlé, de même que je leur fais part de mes soupçons naissants, quant à ce bien singulier pavillon, perdu dans Marnes-La-Coquette. En face de moi, la chenille Albert varie de taille, en même temps qu’il oscille entre le rouge et le bleu, tandis que Karl arbore un large sourire. Finalement, sa métamorphose cesse aussi vite qu’elle a commencé, avant de prendre une profonde inspiration bleutée et parfumée.
    – Ah ! Alvaro, si mon homologue physique vous avait entendu, je crois bien qu’il en aurait avalé sa pipe et son violon, n’est-ce pas Karl ?
    – Oh oui ! J’entends encore les cris d’orfraie de mes confrères à la publication de mes solutions de ta relativité. Enfin, tu es mieux placé que moi pour introduire notre invité aux subtilités de ta théorie.
    – Avec plaisir. Karl pourrais-tu néanmoins nous resservir du thé, je crains qu’il n’ait réintégré ta théière.
    Et tandis que le petit homme nous ressert la boisson évanescente, Albert m’interroge :
    – Alvaro, savez-vous ce qu’est une expérience de pensée ?
    – Ce serait imaginer une situation, même impossible physiquement, et en tirer des conséquences.
    Pour toute réponse, Albert aspire longuement sa pipe à eau, avant de rejeter un immense nuage bleuté, qui m’enveloppe aussitôt, me plongeant dans un maelström coloré.
    – Inspirez, Alvaro ! Inspirez et laissez-vous envahir !
    Dans le fond, un orchestre joue de lourds tambours, préambule à la venue d’une assemblée de daïmons.
    – Inspirez, Alvaro ! Inspirez !
    La voix d’Albert se brouille et se fait écho, tandis que le paysage se délite autour de moi s’ouvrant sur le chaos.
    – Inspirez ! Inspirez !
    Je deviens fébrile, aspirant à grandes brassées la fumée ardente et rougeoyante, au rythme accéléré des tambours.
    – Plus vite, Alvaro ! Nous allons rater le train des photons !
    Sont-ce ces jets lumineux qui tracent sous mes yeux. Je sens une main se saisir de mon être, l’instant d’après je suis auprès d’Albert.
    – Enfin Alvaro, nous voici cavalier de photonia et, en vertu de notre statut, nous nous déplaçons à leur vitesse. Maintenant, avez-vous quelques souvenirs des lois de Galilée ?
    – Je crains que ces derniers ne soient fort éloignés dans mes souvenirs.
    – Qu’à cela ne tienne, rendons-nous à Pise ! s’exclame Albert en tournant la bride à sa monture lumineuse, vers une tour semblable à un bateau ivre.
    
    Arrivés au port, nous mettons enfin pied à terre. Face à nous, deux marins se disputent au sujet de leur navire. Un peu plus loin, ce sont des matelots qui s’échangent des boulets de bois.
    – Voyez-vous Alvaro, Galileo Galilei était un touche-à-tout, mathématicien, physicien, astronome et défenseur des idées du chanoine Copernic. Cependant, intéressons-nous à ces deux marins qui se disputent là-bas. Aucun des deux ne peut se mettre d’accord. L’un voit le navire s’éloigner du port, quand l’autre argue que c’est le navire qui est immobile.
    Hochant en signe d’acquiescement, la dispute menace d’en venir aux mains lorsqu’un homme en pourpoint arrive porteur d’un bocal, où nagent deux poissons.
    – Messieurs, messieurs ! Cessez donc là votre mésentente, je m’en vais vous montrer comme vous avez tout deux raisons.
    – Suivons-le, Alvaro, me glisse subrepticement Albert.
    Intrigués les deux matelots s’interrompent, puis l’un d’entre eux jette une passerelle afin de monter à bord.
    – Signore Galilei ?
    Ce dernier monte alors à bord, suivi du second marin à qui il a fait signe, porteur de plusieurs bocaux, surgis d’on ne sait où.
    – Venez dans la cabine. Le navire est-il bien amarré ?
    – Si Signore.
    – Très bien. Venez donc dans la cabine, nous y serons plus à l’aise pour notre petite expérimentation.
    À l’intérieur, aligné sur la table de navigation, de bocaux enfermant mouches, papillons et autres fous volants, ainsi que le bocal et ses poissons.
    – Ah ! Aidez-moi donc à suspendre cette bouteille au-dessus de cette cuvette.
    Cette dernière pendue et débouchée, les gouttes tombent une à une, verticale.
    – Voyez ces animaux, ils volent à des vitesses égales quelle que soit la direction qu’ils aient. De même, les poissons ne ressentent nullement les effets d’une quelconque direction et les gouttes tombent toujours dans le récipient. Maintenant lancez donc cette boule à votre ami, dans toutes les directions.
    Les deux marins s’exécutent.
    – Avez-vous besoin de la lancer pus fort, parce que vous êtes dans une direction ou une autre ?
    – No, Signore ! s’exclament-ils en chœur.
    – Maintenant, sautez donc à pieds joints depuis le bureau jusqu’à ce seau que vous voyez, puis revenez de même.
    De nouveau les marins s’exécutèrent, sautant à qui mieux mieux.
    – Sautez-vous des distances égales, messieurs ?
    – En effet, signore !
    – Bien, bien. Fort de ces observations, nous savons que ce navire est amarré au port.
    – Si, signore.
    – Mateo. Sortez donc et détachez le navire, que nous puissions refaire l’expérience, mais avec le navire en mouvement.
    Le marin éclipsé, le bateau ne tarde pas à s’en aller au fil de l’eau emporté par le courant.
    – Tadeo, qu’observez-vous ?
    – La même chose signore. Le vol des papillons est le même, l’eau tombe toujours dans la bassine.
    – Lancez-moi donc cette balle ! Puis sautez à pieds joints vers le seau, comme précédemment. Ensuite, vous me direz si vous constatez une différence.
    Tadeo s’exécute, avant de répondre :
    – No, signore. En mouvement ou non les choses sont restées identiques.
    – Vous ne pouvez donc pas me dire si notre embarcation est en mouvement ou non.
    Dubitatif, ce dernier finit par se rendre à l’évidence, il ne peut savoir.
    
    – Pourquoi me montrez ces marins sur ce navire ? Je ne comprends pas.
    – Patience, me susurre Albert. Ce que je vous montre sont les bases sur lesquelles repose ma propre théorie. C’est ce que nous appelons la relativité galiléenne. Dans ce cadre, la physique est la même pour un observateur au repos ou en mouvement constant. En fait, ce principe est une conséquence de ses travaux sur l’inertie des corps, qui dit qu’un corps en mouvement, sauf force contraire, ne sera jamais au repos. Maintenant, voyons la dernière loi de Galilée.
    Aussitôt, nous nous retrouvons sur le port, face à un autre navire, à bord duquel un matelot lance des boulets de bois, tandis que le signore Galileo mesure les distances.
    – Mesurer les temps et les distances de chute permet de déduire la vitesse du corps, me chuchote Albert. À partir de cela, il énonce la loi d’additivité des vitesses, qui dit que la vitesse d’un corps s’additionne ou se retranche à celle du référentiel, pourvu que ce dernier soit en mouvement uniforme. Voyez-vous où j’en viens, Alvaro ?
    Hélas, plus perdu encore que Thésée dans le labyrinthe du Minotaure, je reste muet.
    – Reprenons nos montures, lance-t-il en faisant réapparaître nos chevalons, comme il les rappelle.
    Reparti dans le train photonique, la chenille me tend alors un miroir, qui se met à flotter devant, dans lequel je découvre mon reflet.
    – Mais comment-cela est-ce possible ? Le miroir se déplaçant à la même vitesse que nous, je ne devrais pas pouvoir me voir.
    – Tout à fait. Maxwell démontre que la vitesse de la lumière est une constante, fait confirmé, malgré eux, par Michelson et Morley entre 1881 et 1887. Et par définition une constante est invariante. Or la vitesse est le rapport d’une distance sur un temps. En conséquence, si la vitesse ne varie…
    – Impossible, cela supposerait que la distance entre moi et le miroir rétrécit ! m’écrie-je, manquant de peu de verser de ma monture.
    – Et cependant que vous disent vos sens ?
    Je le regarde dubitatif, car depuis Descartes, nous savons que nous ne pouvons nous y fier, encore plus dans un lieu tel que celui-ci. Cependant, je ne sais si ces lois sont d’airains ou d’embruns, qui sous le coup de la brise s’envoleraient. Aussi, prenant mon parti, j’affirme :
    – La vérité, la distance, entre moi et le miroir, est devenue nulle.
    – Tout à fait, Lorentz appelle cela la contraction des longueurs. C’est une sorte d’illusion d’optique, mais dont les conséquences sont bien réelles et mesurables.
    Poursuivant notre folle chevauchée, je jette un regard sous ma monture. Ce ne sont que des taches colorées, bleuissant à mesure que nous nous en approchons, rougissant à mesure que nous nous en éloignons.
    – Vous vous interrogez encore. Ce phénomène de contraction et d’étirement des longueurs, que je décris dans ma théorie de la relativité restreinte, s’applique à tous les sujets physiques, y compris les photons. Ainsi, lorsque nous nous approchons d’un corps lumineux, par effet Doppler, la longueur d’onde des photons qu’il émet se trouve raccourci par la contraction des longueurs que l’espace que nous traversons subit. C’est pourquoi tout se colore de bleu, lorsque nous nous éloignons. C’est le phénomène inverse. L’espace s’étire et la longueur d’onde avec.
    – Et le temps ? le questionné-je. Que devient-il ? Car si une vitesse est constante et que les longueurs se contractent ou se dilatent, il doit en aller de même pour le temps.
    – Bien sûr, s’écrie-t-il.
    
    Et tournant brusquement la bride à son chevalon, il bifurque :
    – Allons voir les jumeaux.
    – Les jumeaux ?
    – Oui ! Les jumeaux Langevin. Ils sont l’illustration vivante de ce qui arrive lorsque l’on ne se déplace pas à la même vitesse.
    – Comment cela ?
    – Ils vous l’expliqueront bien eux-mêmes, se contente-t-il de glisser d’un air mystérieux. En attendant, nous mettons pied à terre ici.
    Sous nos montures, les taches aquarelles disparaissent et laissent place à un paysage bucolique, traversé par la route algébrique. À quelques dizaines de mètres, des maisons jumelles, à ceci près que l’une d’entre elles n’est pas loin de s’écrouler. Descendu de nos chevalons, incapables de rester sur place, Albert la chenille se dandine vers la plus récente des deux et tire la bobinette, mais la chevillette ne cherre pas.
    – Ah ? Seraient-ils sortis ? Cela ne leur ressemble guère. Qu’à cela ne tienne, nous les leur emprunterons.
    Et traversant la porte sans même prendre le soin de l’ouvrir, il ressort quelques minutes plus tard, toujours en jouant les passe-muraille, porteur de deux coucous suisses.
    – Oh ! Ne fais pas donc cette tête, ce n’est qu’un emprunt. Nous les leur rendront à leur retour.
    – Au retour des jumeaux ? demandé-je, à cause du sourire mystérieux de mon guide et voleur.
    – Hé, hé, non. Je parlais des coucous. Ces deux horloges ont la particularité d’être parfaitement synchronisées et nous allons envoyer l’une d’entre elles voyager pendant une heure à la vitesse de la lumière.
    – Comment ?
    – Comme ceci, sourit-il en faisant disparaître le toquant. Ah, j’aperçois Grossmann et Hilbert, ils cherchent très certainement des partenaires pour leur parti de cartes.
    Ravi à l’idée de me délasser l’esprit, j’acquiesce. Bien mal m’en prit, car au lieu des cartes, ce sont avec des atomes et leurs isotopes avec lesquels nous jouons une partie endiablée de kem's. Cependant, il nous faut prendre garde à cause des instabilités radioactives, qui transmutent les cartes.
    Je m’apprête à annoncer une double mise, lorsque ma tête est heurtée de plein fouet par un oiseau perché sur une tige.
    – Toutes mes excuses, Alvaro.
    – Mettez donc ceci sur votre bosse, il n’y paraîtra plus, ajoute-t-il, comme il me tend un baume odorant, tandis que pousse une bosse au sommet de mon front.
    Et tandis que je me passe la crème sur la figure, il arrête les mécanismes.
    – Bien, messieurs. J'ai le regret de vous quitter, mais je dois emmener notre ami auprès de Karl.
    – Ah dommage, grommelle Grossmann.
    – Nous n’aurons pas toujours d’aussi bons joueurs avec nous, ajoute Hilbert. Mais si vous voulez, il y a un trou de ver, qui traîne dans les parages. Vous n’avez qu’à l’emprunter, il vous ramènera chez lui et surtout cela vous évitera de passer par les vergers d’Isaac.
    – Il n’a pas tort, renchérit Hilbert. Le pauvre en a déjà fait une attaque quand il a découvert que l’espace et le temps absolu n’existaient pas ; alors vous voir chevaucher l’espace-temps…
    
    Entraîné par mon compagnon bleu, nous sautons dans ce qui a toutes les apparences d’un terrier de lapin, qui débouche, après une interminable chute, sur un chalet tyrolien, à l’entrée duquel nous attend le petit homme :
    – Entrez et servez-vous, j’ai pris le loisir de préparer quelques biscuits en votre absence. Ils sortent tout juste du four !
    Et même, si je me sais évolué dans un rêve, les macarons n’en sont pas moins délicieux. Du haut de son champignon, deux tasses fumantes entre les pattes, Albert m’apostrophe :
    – Voyez Alvaro, l’horloge que nous avons conservée indique qu’il s’est écoulé une heure entre le moment, où j’ai envoyé la seconde, et l’instant où elle vous a malencontreusement heurté. Quant à la seconde, il ne s’est écoulé pour elle, guère plus d’une minute. Si nous étions dans un cadre newtonien et notre coucou voyagé à une vitesse infra luminique, alors la désynchronisation aurait été imperceptible. Or expliquer la désynchronisation de nos deux horloges nécessite le passage au cadre de la relativité restreinte, qui dit que le temps lui-même devient élastique, comme les distances. Ainsi, plus un corps voyage rapidement, plus son temps propre sera ralenti, par rapport à un corps référentiel au repos.
    Grignotant un macaron après l’autre, je vois des images mirages.
    – Si je saisis les choses, plus un objet se déplacera vite et plus son temps apparent, vu d’un observateur extérieur, sera étiré, alors même que son horloge interne battra toujours la même mesure. De son point de vue, le temps ne change pas, mais c’est la distance qu’il parcourt qui s’en trouve rétrécie.
    Un large sourire éclaire le visage d’Albert, tandis que Karl jongle avec des boules noires.
    – Vous avez sûrement remarqué que j’ai parlé de relativité restreinte, or vous le savez, j’en ai formulé une extension en incluant, non plus les référentiels au repos et en mouvement uniforme, mais les référentiels en mouvement accéléré, donc la gravitation.
    Mais alors qu’il prononce ces mots, une équation, plus lumineuse encore qu’un lampion, jaillit : E=1/2mV².
    – Pardon, un souvenir égaré. C’est seulement la formule du calcul de l’énergie cinétique, un détour avant la généralisation, car qu’en est-il de l’énergie potentielle d’un corps ? Y a-t-il une équivalence matière-énergie ?
    Et se met à flotter la célébrissime E=mc².
    – Alvaro, la matière n’est rien d’autre qu’un condensé d’énergie et je vous ferai grâce de la démonstration. Néanmoins, garde cela de côté et revenons à l’équation de l’énergie cinétique. Transformons donc ceci :
    

    E=1/2mV² <=> E=1/2 m(d/t)²
    

    Or que nous dit la relativité restreinte. Plus on élève la vitesse de déplacement d’un corps, plus son temps propre ralentit, ou plus les distances qu’ils parcourent s’en trouvent rétrécie. Autrement dit, plus le terme E devient grand, plus le terme d devient petit.
    
    L’image d’un comte Dracula vampirisant la pauvre lettre d surgit à mon esprit.
    – Mais si E grossit alors m grossit d’autant, puisque c reste constant.
    – Oui, mais encore une fois ce n’est qu’apparence. Il s’agit du principe d’inertie et raison pour laquelle seul un objet dépourvu de masse, comme le photon peut se mouvoir à la vitesse de la lumière. Ainsi, nous le découvrons énergie, distance, temps et masse sont inextricablement liés.
    Surgit alors une nouvelle équation, semblable à celles aperçues dans les livres, tout en contorsions et en fluctuations.
    
    – Oh, c’est mon équation du champ gravitationnel. Elle décrit comment l’énergie et la matière modifient la géométrie du champ d’espace-temps. Elle est un brin prétentieuse aux yeux d’un non-initié. Néanmoins, ses conséquences n’en restent pas moins fabuleuses. Karl aurais-tu la gentillesse de me prêter l’une de tes nappes.
    Mais ce dernier ne répond pas, car il s’est assoupi dans son fauteuil gris, son chapeau à demi renversé sur sa figure.
    – Ah ? Ne lui en voulez pas, mais sa mort l’a laissé terriblement affaibli. À cause de cela, il s’endort très facilement.
    Je ne saurai en être certain, car je le vois ouvrir un œil brillant.
    – Hi, hi, hi… alors comme cela, ce cher Albert a besoin de ma nappe. Il aura aussi besoin de mes billes, hi, hi, hi.
    Et claquant des doigts, une immense toile bleue nuit se détache du plafond, pour s’arrêter à mi-hauteur d’homme.
    – Ce n’est qu’une caricature de notre univers, mais elle a le mérite de la clarté, énonce doctement Albert. Comme mon équation l’explique, matière et énergie peuvent déformer l’espace-temps et la gravitation n’est plus une force, mais une conséquence de la déformation de l’espace-temps, par les géodésiques qui l’occupent.
    
    Puis se tournant vers Karl, il lui chuchote quelques mots à l’oreille, tandis qu’un immense sourire se dessine sur ses lèvres et qu’il coure allumer une lampe à pétrole lampant dissimuler dans une boîte, dont le couvercle est amovible. Puis, se rendant en face, il dégage soigneusement le mur, bousculant sans ménagement tous ses meubles, avant de s’en retourner vers la mystérieuse boîte. Là, il en libère un faisceau lumineux bleu, avant de la poser sur la toile couleur du soir, sans que celle-ci se creuse. Visiblement satisfait, il farfouille dans un placard et en tire un lourd bocal empli de billes noires.
    – Partons du principe que cette lampe est une étoile. Ah, oui cette boîte à la particularité d’annuler la masse de toute chose que l’on range dedans. C’est pourquoi la lampe flotte.
    Se saisissant alors de l’une des sphères de verre, il la lance sur la toile qui se creuse aussitôt, faisant s’enfoncer la lampe. Cependant, je ne vois rien de remarquable, alors même que j’aperçois les sourires narquois de mes deux interlocuteurs. Et sans mot dire, Karl jette une à une des billes, creusant chaque fois un peu plus la nappe. Mais alors que rien de notable ne me surprenait, le faisceau auparavant blanc se colore insidieusement, s’écartant du bleu profond pour s’en aller dans des contrées plus chaudes, jusqu’à n’être plus qu’une masse rougeoyante au fond du puits, plus aucune lumière ne nous parvenant aux abords.
    – Saisissez-vous les choses, Alvaro ? me demande, goguenard, Albert.
    – Euh…
    – Karl !
    Et sans que je puisse protester, je suis proprement saucissonné et jeté dans une boîte similaire à celle contenant la lampe, bien que la taille soit en tout autre proportion.
    – Crochet !
    – Cordes quantiques !
    – Suspension
    – Rétrécissement !
    Les mots fusent, sans que je comprenne goutte à ce qui m’arrive.
    – Ne vous inquiétez pas, nous allons vous plonger dans ce puits gravitationnel, que vous appeler aussi Trou de Laplace. Ne quittez surtout pas la boîte quantique, où vous seriez mis en pièces par le champ gravitationnel. À l’intérieur votre présence sera dilué, ce qui vous rendra insensible ou presque à la gravité régnant au fond. Ah ! N’oubliez pas ! Observez bien votre gousset, Alvaro.
    Ne pas s’inquiéter, ne pas s’inquiéter. Je me sais dans l’Onirie. Néanmoins, ce voyage promis n’est nullement là pour me ravir, malgré la curiosité qui me dévore.
    – Karl, c’est parti, éclate d’un rire strident Albert.
    Je sens la boîte se soulever de terre, secouée dans tous les sens avant de se stabiliser. Un coup d’œil dans le fond et j’aperçois un très faible point lumineux rouge, qui bleuit à vue d’œil à mesure que je me rapproche. Soudain, me parvient la voix d’Albert mais en accélérée et suraiguë.
    – Huit heures ! crie-je en retour.
    Aussitôt, je sens la boîte remontée, avant de se poser en douceur. En fond, j’entends les voix de Karl et d’Albert. Il n’y a plus de déformation de leur articulation ou de leur acoustique.
    – Alors, mon ami, quelle heure était-il à votre gousset pendant que vous étiez au fond du puits.
    – Comment ? Mais je vous l’ai déjà dit. Il était huit…
    Mais je n’achève pas ma phrase, car mes yeux sont tombés sur l’horloge comtoise, qui proclame fièrement quatre heures passées de quelques minutes.
    – Hé, hé, hé, vous avez passé presque 20 heures dans la boîte quantique.
    – 20… heures, balbutie-je. Mais je ne me suis rendu compte de rien.
    – Et pour cause puisque vous avez subi une dilatation du temps apparent, mais non de votre temps propre. Regardez donc votre oignon.
    En effet, celui-ci m’indique toujours huit heures. Il ne s’est écoulé seulement que quelques dizaines de secondes, depuis que je leur ai donnée.
    – Alors, si je saisis les choses dans l’ordre, une concentration de matière, ou d’énergie en quantité incommensurable, auront les mêmes conséquences qu’un voyage à des vitesses sub-luminiques.
    –Disons simplement que ce n’est là que l’une des propriétés des champs gravitationnels. Vous avez expérimenté dans ce cas, le décalage vers le rouge gravitationnel. Placé dans le champ de pesanteur fort de la pièce, tout corps, émetteur de lumière, plongé dedans, verra la longueur d’onde de ses photons émis étirée et donc apparaîtra rouge aux observateurs extérieurs que nous sommes. Cependant, ce n’est là qu’une illusion, comme vous l’avez vécu.
    – Vous ne me dites pas tout, car le temps, lui aussi est dilaté ! m’exclamé-je.
    – Bien sûr, mais que l’on parle de distances étirées ou de temps ralentit revient à parler de la même chose, puisque espace et temps ne sont qu’une entité intriquée. Maintenant, commencez-vous à envisager ce qui vous est arrivé lors de votre rencontre avec ce djinn ?
    Hochant la tête, je commence à voir les choses plus clairement, bien que j’ignore encore comment un tel événement a pu se produire sans que j’en ai été plus affecté que cela.
    – Albert, vous m’avez dit que la boîte… quantique, me protégerait des effets de la gravité. Qu’entendiez-vous par là ?
    Pour toute réponse, Karl jette une autre lampe dans le puits. La lumière se met à tournoyer de plus en plus vite et à rougir, tandis que le corps métallique est broyé, déchiqueté, arraché, dispersé en une infinité de fragments, dont la chute s’éternise à mesure qu’il s’enfonce dans le puits.
    – Que se passe-t-il ?
    – Le champ de gravitation est si puissant que tout objet qui s’en approche est déchiré par les forces de marée, les fragments tombant à l’intérieur. Cependant, n’oublie pas que du fait de la dilatation du temps, le mouvement semble se figer, alors même que le trou a déjà pris son repas. Cette image que nous voyons n’est qu’une illusion.
    
    Frissonnant à l’idée de finir dans une telle broyeuse cosmique, et non comique, je me demande néanmoins s’il n’est pas possible d’échapper à ce funeste destin. Et comme lisant dans mes pensées, Karl s’empare d’une bille blanche, qu’il qu’il envoie rouler le long du faisceau lumineux, ralentissant près des bords, elle est éjectée avec une violence inouïe contre le mur, creusant un trou de la taille de mon poing.
    – Oh, le trou ! Ce n’est rien, il se rebouchera bien seul, réplique négligemment Albert. Comme vous le voyez, il est possible de s’en échapper, tout dépend de l’angle d’attaque. Il existe en fait une frontière, qui si un objet la franchit, alors il ne peut s’en échapper. Mais si ce même objet place sa trajectoire, le long de l’horizon des événements, alors le Trou de Laplace l’éjectera. Néanmoins, tout cela ne sera spéculé que dans bien des années, mon homologue sensible se refuse à envisager un seul instant que les solutions de Karl soient justes.
    
    Songeur, je commence seulement à entrevoir certaines réponses et si je ne réponds toujours pas à certaines, au moins sont-elles des indices sur l’identité de la personne ou plutôt de l’entité qui se met en travers de mon chemin, bien que je ne comprenne pas pourquoi elle s’intéresse tant à cette personne, que je suis en charge de retrouver.

Texte publié par Diogene, 21 juillet 2016 à 20h32
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