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Tome 2, Chapitre 5 « Chapitre 3 - Une Oeuvre au Noir » Tome 2, Chapitre 5
Après une journée, et une nuit ? Mais en était-ce vraiment une ? Je ne saurai dire. Je n’ai pas avancé d’un pouce dans l’enquête confiée par madame Dupin, il y a deux jours. Ainsi sont les pensées qui m’agitent en ce moment même, alors que je suis vautré dans mon fauteuil. Tout me pousse à revenir sur mes pas et à examiner une nouvelle fois ce singulier pavillon. En même temps, tout me repousse, car le lieu même me dégoûte. J’ai la désagréable sensation que rien de bon ne m’arrivera, si j’y retourne. À moins bien sûr que je ne prenne quelques précautions. Je ne tiens aucunement à revivre pareille atrocité, un démembrement. Comme je me remémore mon étrange expérience vécue à l’étage de cette maison, mes yeux tombent sur un vieux numéro de la Science et la Vie, qui traîne sur mon bureau. Sur sa couverture, un ventru navire battant pavillon européen, dont une partie de la coque a disparu pour laisser en entrevoir les structures intérieures. Numéro 63, mois de juillet 1922. Pourquoi le regardé-je ainsi ? Soucieux, je me retourne vers mon compagnon ailé, qui opine doucement du chef.
    – Je me suis rappelé tes propos dans le pavillon, malgré la brume qui obscurcit mon esprit et, en fouinant dans ta bibliothèque, je suis tombé sur ce vieux magazine. Il y a un article qui fait le point sur les découvertes d’un certain A. Einstein, dont certaines… ne sont pas sans rappeler ton expérience.
    – Qu’entends-tu par là, Loki ? Car cela est fort juste, je n’ai eu encore que peu de temps pour l’étudier de plus près.
    – Où serait la surprise si je te dévoilais tout sur le vif ?
    Comme je fais la grimace, celui-ci ajoute aussitôt :
    – Commence donc par la page 69.
    – Et ne me fixe pas avec ce regard outré, je n’invente rien, glousse-t-il sans me quitter des yeux.
    Je suis sûrement rouge de confusion pour qu’il se moque ainsi de moi. Enfin, un peu de décence mille diables. Je sais que l’époque n’est pas à la frivolité et qu’un peu de liberté en la matière serait une grande bouffée d’air frais, tout de même. Heureusement, l’année 1960 et neuf est encore loin. Cependant, la chose pourrait être amusante dans la bouche de certains chansonniers. Ah, mais voici que nous nous écartons du sujet et de cette page mystérieuse. Confortablement installé dans mon fauteuil, qui ne présente, cette fois, aucune anomalie spectrale, j’ouvre le journal. À l’intérieur, sur la page de garde annoncée en gras :
    
    
Le Trou de Laplace, crime ou réalité ?

    
De la conséquence des solutions des équations de la relativité générale d’A. Einstein, par K. Schwarzschild.

    
    Et c’est avec une avidité peu commune, que je dévore l’article sus-désigné et que je note fébrilement les points les plus saillants. Cependant, vous en donnez un aperçu serait bien prétentieux de ma part, tant je ne suis pas sûr de tout saisir. Néanmoins, ce qui y est décrit ressemble presque trait pour trait à ce que j’ai vécu dans cette maison. Seulement, si les propriétés sont similaires, je doute que la nature en soit la même.
    – Loki ! Que dirais-tu d’un tour au musée du Louvre ?
    Aussitôt son plumage se hérisse. Il est vrai que nous avons passé de nombreuses semaines là-bas, pour remettre de l’ordre dans les portraits.
    – D’accord, d’accord. Lève ton courroux, je prends cela pour un non. Alors que dirais-tu de l’observatoire de Melun ?
    – Je vois que tu sais comment te tirer de chacun de tes mauvais pas, Alvaro.
    Souriant, j’ajoute :
    – Permets-moi juste de téléphoner à madame Bourgueuil. Dès que j’aurai sa réponse, nous partirons. Cela te convient-il, jeune sombrure ?
    Malgré ma bonhomie, Loki ne peut s’empêcher de poser sur ma personne un regard soupçonneux.
    – Qu’as-tu derrière la tête, Alvaro ? Que t’est-il arrivé cette nuit, pour que tu sois autant excité ?
    – La nuit dis-tu ? Pardonne mon scepticisme sur ce dernier point. Surtout je crains que cette maison ne présente de grands dangers pour toi.
    Un trouble passe dans les yeux vif-argent de mon ami :
    – Tu as sans doute raison, car je ne suis pas sûr moi-même. Tout me semble flou depuis notre visite, jusqu’à cet épisode du miroir brisé.
    Doucement, je le prends sur mes genoux et me mets à lui caresser la tête. C’est la première fois que j’ai un ami et il me serait terriblement douloureux de le perdre.
    – Loki ! Nous ne retournerons pas tout de suite dans ce pavillon, du moins, pas avant d’avoir pris certaines précautions.
    – À quoi penses-tu ? Quand je vois tes yeux briller ainsi, je sais qu’une idée est en train de germer dans ta tête.
    – Oh ! À ce point, j’espère qu’elle ne poussera pas trop vite alors, je n’ai pas encore fait de trou au sommet et je détesterai la voir pousser par mes oreilles. Mais avant de nous aller pour Meudon, nous avons une petite course à faire dans le centre-ville, chez Isidore Dali.
    
    – Qui est-ce encore que cela, Isidore Dali ?
    
    Pour toute réponse, j’ouvre l’un des tiroirs de mon bureau et en sort un coffret pesant. À l’intérieur repose une loupe aux reflets irisés
    – Voici Loki, la loupe éthérique ! Son écrin est en plomb et en bore pour atténuer l’émission du rayonnement. C’est grâce à elle que j’ai découvert le secret des carnets de madame Obligay. Et c’est Isidore Dali qui l’a conçu et…
    Mais comme devançant ma pensée, celui-ci m’interrompt :
    – Tu vas lui demander de te fabriquer une paire de lunettes de même nature.
    – Oui. Avoue que ce sera bien plus pratique qu’une loupe, dont la lentille déforme les objets.
    Comme je m’apprête à me lever, Loki pointe obligeamment le téléphone du bec. Quelques minutes plus tard, je suis en grande conversation avec la conservatrice du musée du Louvre. Le combiné raccroché, Loki surexcité sort de mon bureau et se perche en haut de ma patère, où repose le si savant assemblage de mes vestes et manteaux. Inutile de me vêtir de trop chaudement, puisque nous sommes en plein mois de juillet et les températures sont forts clémentes. Je me contenterai de mon haut-de-forme et de ma canne, dont le pommeau est aujourd’hui un sphinx. Je crains que ce ne soit bien là le reflet de mes pensées.
    – Es-tu prêt, Loki ?
    – Bien entendu ! Je suis bien trop curieux de cette boutique de l’étrange. Mais dis-moi, son propriétaire n’aurait-il pas un lien de parenté avec l’artiste du même nom ?
    – Hé, hé, il s’agit de son oncle.
    – Et est-il aussi fantasque que son neveu ?
    – Cela mon cher, je le laisse à ta seule appréciation.
    Sur le palier de la porte, je m’arrête un instant sur l’une des marches, savourant le fond de l’air et mon jardin en fleurs, qui n’a plus rien de commun avec les horreurs de la veille. Des roses trémières pourpres et jaunes se dressent fièrement le long de la palissade, à leur droite, des daturas, dont les fleurs trompettes ne sont pas encore ouvertes. Un peu plus loin, c’est un vrombissement qui se fait entendre. En effet, des nuées d’abeilles et de bourdons, accompagnés de tout aussi nombreux papillons butinent dans le plantureux massif de lavandes. Oubliés, passés à la trappe, les lugubres souvenirs. Le cœur ainsi ragaillardi et réchauffé, je me mets en route. La boutique d’Isidore Dali, la Jarre-Telle, n’est à peine qu’à une quinzaine minutes de marche de chez moi, d’autant plus que c’est là le meilleur moyen de rester éveillé.
    
    Dans la rue, il semble que l’heure soit à la pétulance et à l’abondance, au vu du nombre croissant de personnes qui croisent mon chemin. Je passe devant le Rêve d’Ombre, depuis lequel Anoop m’interpelle :
    – Bonjour, Alvaro !
    – Bonjour Anoop ! Comment donc se porte ta femme ?
    – Ah ! Mais très bien, mon ami ! Reviens quand tu veux avec ta charmante, elle sera toujours la bienvenue.
    – Anoop ! Voyons ! me récrié-je, tandis que le pourpre couvre mon visage. Cette dame est une cliente. Elle m’a engagé pour découvrir ce qui est arrivé à sa sœur disparue.
    Abhati, qui ne manque jamais de me taquiner, ajoute aussitôt :
    – Allons, Alvaro. Rassurez-vous, tout sera prêt pour vos fiançailles.
    Mes fiançailles, et puis quoi encore. Je ne jette même pas un coup d’œil à Loki, que je devine hilare. Soupirant, intérieurement je me dis que je n’aurai pas fini d’en entendre parler.
    – Ah ! Pardon, je me sauve. J’ai une commande importante à demander à Isidore.
    
    À peine ces mots prononcés, Anoop s’éclipse précipitamment dans sa boutique, avant d’en ressortir avec une lanterne dorée, qu’il me tend prestement.
    – Puisque tu te rends là-bas. J’ose croire, que tu ne verras aucun inconvénient à emporter cette lanterne avec toi.
    – Nous retirerons cela de ta note, minaude Abhati en coulisses.
    – Entendu. Mais de quoi a-t-elle besoin ?
    – Rien de plus qu’un petit toilettage. Isidore saura y faire.
    Sourcilleux, je la suspends au bout de main. Ah ! Me voici dépositaire d’une lampe magique, que l’on pourrait presque confondre avec celle d’Al Addin. Sur le chemin qui m’emmène vers le centre-ville, où se trouve sa boutique. Par jeu, je me prends à frotter le cuivre poli comme dans le conte, quand surgit une fumée noire et âcre. Aussitôt je me précipite vers une ruelle adjacente ; inutile que j’attire l’attention plus que nécessaire, tandis que la fumée continue de se répandre. Soudain, c’est une voix caverneuse qui jaillit de nulle part :
    – Libre ! Je suis enfin libre ! Libre, après tous ces siècles passés dans cette lanterne. Et maintenant, dis-moi !
    Apeuré, je regarde autour de moi. Loki, terrorisé que moi, s’est réfugié dans un trou du mur, et personne dans la rue ne semble troublé par la venue de ce géant, tout droit sorti d’un autre temps. Ses jambes vêtues d’un pantalon bouffant sont aussi hautes que le pavillon, qui borde la rue. Ses pieds sont si longs qu’ils s’enfoncent dans le mur. Son torse et son visage ? Ils sont si hauts qu’ils se perdent dans les nuages. Cependant, si je ne vois pas son visage, je n’en contemple pas moins l’extrémité de son sabre qui s’agite sous mon nez.
    – Que… que veux-tu de moi ?
    La créature se penche alors sur ma personne, dévoilant un visage hideux et grotesque : un nez épaté, des yeux rubis profondément enfoncés dans leurs orbites, des oreilles décollées aussi larges que des portes-fenêtres et une bouche emplie de crocs et de chicots. Quant à sa peau, elle est aussi que celle d’un nouveau-né, accentuant encore un peu plus l’horreur de la chose qui se trouve sous mon nez.
    – Dis-moi ! Comment veux-tu mourir ? Puisque j’ai juré de tuer celui qui serait à l’origine de ma délivrance.
    – Mais pourquoi ?
    – Oh, non ! Tempête-t-il. Assez de palabres, je te tuerai et ce sera tout.
    – Mais où diantre ai-je entendu cette histoire ? songé-je, malgré tout l’inconfort dans lequel je me trouve.
    – D’accord, d’accord, je ne te ferai pas l’affront de te demander pourquoi. Mais au moins accepterais-tu de me dire ce que tu es ?
    Bien que ne distinguant pas son visage, je le devine haussant un sourcil plus épais encore qu’un tronc de chêne centenaire.
    – Misérable, je vais te le dire. Je suis un Djinn ! Et maintenant, réponds-moi avant que qu’il ne me prenne l’envie de te trancher la langue ou les membres.
    – Oh ! c’est bon…
    – Djinn à la gomme… ajouté-je à mi-voix.
    – Je vais te répondre. Cependant, comme je suis condamnée, ainsi que tu me l’as signifié, m’accorderas-tu une dernière…
    – Faveur ! hurle-t-il. Et puis quoi encore ?
    – Oh ! pourquoi donc vous poser la question, puisque vous faites vous-même les réponses.
    Bougonnant, le djinn se rassérène, avant d’éclater d’un rire tonitruant :
    – Je sais ce que tu cherches à faire et je sais ce que tu vas me poser comme question, alors je te répondrai par la négative. Tu demanderas comment j’ai pu faire pour entrer dans cette lampe et je me changerai en fumée. Ensuite, j’y entrerai et tu refermeras la porte sur moi, me piégeant à nouveau. Alors à ne m’en veut pas, petite chose si je ne réponds pas à ta question.
    À la place, je secoue la tête d’un air navré.
    – Ah ! Pourquoi essayer de deviner mes pensées, Djinn ? Je n’avais nullement l’intention de vous poser pareille question, car c’eût été faire insulte à votre immense intelligence.
    
    Flatté, le djinn se penche alors sur ma personne, souriant outrageusement de toutes ses dents.
    – Oh ! Voici que tu t’exprimes fort bien, mortel. Pardonne mon empressement à vouloir te raccourcir la tête. Seulement, vois-tu, il y a plusieurs siècles de cela un vulgaire et insignifiant pêcheur m’a trompé, renvoyant à des éons de solitude. Aussi serai-je magnanime. Pose donc ta question, mortel ! Que j’y réponde sans faconde. Vite, que je prenne plaisir ensuite à t’occire.
    – Je vous remercie. Vous êtes fort urbain. Or donc, voici ma question : pouvez-vous me donner la valeur exacte de Pi ?
    À ces mots, le djinn éclate d’un rire tonitruant :
    – Bien sûr ! S’il n’y a que cela pour te faire plaisir. Laisse-
    moi seulement quelque temps, j’aime être au calme lorsque je compte.
    Aussitôt, l’être démesuré redevient fumée, s’étrécit et rentre dans la lampe, d’où ne me parvient plus qu’un murmure.
    – A très vite, mortel.
    Mais je ne lui porte plus la moindre attention et referme avec précaution la lampe, tandis que l’entends énumérer les décimales de Pi.
    – Bien t’en a pris d’accepter mon défi djinn. Tu en as jusqu’à la fin des temps pour trouver. Peut-être en oublieras-tu tes rêves de vengeance.
    Dans le ciel, j’aperçois de nouveau le soleil, les derniers lambeaux de fumée disparaissent et Loki ose enfin sortir la tête de sa tanière.
    – Non, mais quel mauvais coucheur ce génie. Couper, décoller, raccourcir, il n’avait que ces mots à la bouche. Et qu’entendait-il par là, en parlant de ce pauvre pêcheur.
    – Je me pose la même question Loki. Car si je ne me trompe pas, il faisait allusion à l’un des contes des mille et une nuits.
    – Lequel, Alvaro ?
    – Le pêcheur et le djinn. Cependant, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus.
    – Tu t’interroges sur la sincérité d’Anoop et Abhati, n’est-ce pas ?
    – Oui. Savaient-ils que leur lampe refermait un génie ? marmonné-je, en tournant au coin de la rue.
    
    Sur le trottoir, toujours la lampe à la main, je scrute de droite et de gauche. Non ! Personne ne semble avoir remarqué la présence, quelques minutes plus tôt, d’un géant dans la ruelle adjacente.
    – As-tu remarqué, Alvaro ? Personne ne semble avoir été témoin de cet événement.
    – Oui, c’est fort étrange ma foi, bougonné-je, tout en poursuivant ma marche vers ladite boutique, qui n’est plus qu’à quelques minutes.
    Dans bras, j’entends toujours les murmures étouffés de l’hôte de la lampe, enchaîné par son devoir. J’éprouverai presque de la pitié pour lui et un soupçon de culpabilité à l’avoir ainsi renvoyé dans les abysses du temps. Peut-être choisira-t-il un jour de cesser son décompte absurde et de trouver un sens à sa vie. Ainsi, empêtré dans mes réflexions, je manque de peu la boutique, fermée. Un carton sur la porte indique que son propriétaire est parti déjeuner. Déjeuner ! En voilà une manie ! Il n’est même pas onze heures, comme je consulte mon oignon. Cependant, au même instant, comme pour me contredire l’horloge de la mairie sonne un coup, marquant la demie de l’heure actuelle. Surpris, je dirige mes pas vers l’une des pendules suspendues du quartier, qui annonce fièrement et sans broncher midi passé de trente minutes.
    
    – Comment cela se peut-il ? J’ai remonté ma montre encore ce matin, songé-je comme je tourne le mécanisme du ressort, qui se bloque à peine esquissé un demi-tour ; preuve s’il en est que je n’ai pas sacrifié à mon rituel du matin.
    – Loki, à combien d’heure équivaut un tiers de tour de ressort ? Tu es bien meilleur que moi en calcul mental.
    – Paresseux, groume-t-il.
    Puis bombant le torse, il ajoute :
    – Très exactement trois heures, sept minutes, trente-sept secondes, huit dixièmes, Alvaro !
    – Donc, ma montre ne s’est jamais arrêtée et nous voici pourtant face à un trou dans le temps.
    – Un trou d’une heure et vingt-trois minutes. Elles ne se sont tout même pas envolées au cours de notre rencontre avec ce malotru de génie, frissonne-t-il en se remémorant le visage terrifiant et cruel de cet esprit tout droit sorti de la lampe.
    Puis sautant du coq à l’âne, il s’exclame :
    – Ce n’est pas le tout, Alvaro ! Mais les émotions, c’est bien connu, donne de la peur au ventre et le mien réclame pitance !
    Jetant une ultime œillade à la pendule, je poursuis ma route vers l’une des nombreuses gargotes qui peuplent les lieux, toujours la lampe sous le bras.
    Quand une voix fluette m’interpelle :
    – Hé ! M’sieur ! C’est la lampe d’Al Addin qu’vous portez ?
    Baissant la tête pour voir qui m’interpelle ainsi, je découvre une petite fille blonde, les cheveux retenus par un chignon, un lapin blanc entre les bras.
    – Ça ! tu peux le dire ma petite, s’écrie Loki, oubliant toute réserve.
    – Oh ! Vous êtes ventriloque en plus !
    – Oui, ma petite, poursuit Loki, pris au jeu.
    – Vous faites partie d’une troupe ?
    – Non, je n’ai pas ce plaisir. Cependant, je pense que ta maman va finir par s’inquiéter à ne pas te voir revenir. Je vois quelqu’un qui fait des gestes désespérés dans sa direction.
    – Ma maman ? Mais je n’en ai pas ! Au revoir m’sieur.
    Et sans que je puisse ajouter un mot, elle saute dans un terrier qui vient de s’ouvrir à ses pieds.
    – Loki… ?
    – Oui… ?
    – Euh, je ne me… connaissais pas de talents de ventriloque ?
    – Euh… moi non plus…
    – Disons que tu as la langue bien trop pendue…
    – Oui, nous allons dire cela… Euh, si nous allions déjeuner, Alvaro.
    – Oui… allons déjeuner…
    
    Dans la rue, les troquets se disputent le client à grand renfort de plats appétissants ou d’ambiances joyeuses. Cependant, je préfère le calme et le silence, après… d’aussi… mémorables rencontres. Tout de même, Anoop aurait pu me prévenir. Enfin, aurait-il voulu me faire une farce, qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Étrange… Finalement, je choisis un petit établissement peuplé en tout et pour tout de trois tables. Dans le fond, une femme somnole au son d’un gramophone, qui égrène de tendres notes. Je n’ose m’approcher, anxieux à l’idée de troubler son moment de paix, accompagné qu’il est, par le carnaval des animaux.
    – Asseyez-vous donc ! Je suis à vous dans quelques minutes, marmonne-t-elle.
    Je jurerai pourtant ne pas l’avoir vu entrouvrir ne serait-ce qu’une paupière.
    – Je vous sens hésitant. Il n’y a pas de quoi, murmure-t-elle, les lèvres entrouvertes.
    Comme elle m’y enjoint, je m’assois à la table vide et me laisse, à mon tour, bercer par Saint-Saëns, qui m’emporte vers les sombres courants, de ce que l’on appelle encore le monde du silence. Et si de délicats fumets ne venaient me chatouiller le nez, je prendrai volontiers mes quartiers dans ce refuge symphonique. Sous mes yeux, c’est un vertige de sable vert, où évoluent d’étranges nénuphars aux couleurs bien trop criardes, parsemés de quelques radeaux jaunes et rouges.
    – Pardonnez-moi, mais comme vous vous étiez assoupi, j’ai pris la liberté de vous apporter l’entrée du jour.
    Retenant de justesse, le cri de surprise sur le point de naître, je la remercie vivement, alors que je me rends compte, qu’une fois de plus, Loki en a profité pour prendre la poudre d’escampette.
    – Oh ! Ne vous inquiétez pas pour votre oiseau. Il mange derrière le comptoir. Vous savez les gens sont très bavards et on l’imagination fertile, sans compter leurs petites habitudes. Je lui ai proposé cette place par souci de discrétion.
    Comme elle achève sa phrase, j’entends claquements de bec satisfaits et autres bruits de miettes.
    – Pardon, je suis un peu curieuse. Mais de quelle espèce est-il ? Car il est drôlement bavard et n’a pas du tout la tête d’un perroquet.
    – C’est un mainate, m’empressé-je de répondre, en souhaitant que mon hôtesse n’en a jamais vu. Heureusement que je retiens ce genre de choses. Des mots incongrus, dont on se demande bien ce que l’on pourra en faire un jour, jusqu’à ce qu’il nous tire d’embarras le moment venu.
    Visiblement satisfaite, celle-ci me sourit et se retire, me laissant seul face à mon entrée qui n’attend que mon coup de fourchette.
    
    Autant, j’entends Loki se régaler, autant je reste de marbre devant mon assiette, et c’est presque à regret que je mange la magnifique part de tarte, sur son lit de salade. C’est ainsi, que les pensées prises dans les rets du mystère, que j’achève de déjeuner. Le dessert disparu, un gratin de fruits du midi, je me glisse vers le comptoir où je découvre assoupi mon compagnon.
    – Alors garnement, tu as pu manger de tout ton saoul ?
    – Oh, oui ! Susurre-t-il, en m’offrant une exquise contrefaçon de la voix de la propriétaire du troquet. D’ailleurs, il t’en coûtera deux francs et quatre-vingts sept centimes.
    Désarçonné par l’imitation, la patronne, arrivée sur ces entrefaites, papillonne un instant des yeux, avant de se reprendre :
    – Euh… je parle sûrement en dormant, car c’est là le montant exact de votre note.
    Dommage que je n’aie pu apprécier comme il se doit le magnifique festin. Enfin, je paie la dame, tout en lui promettant de revenir à l’occasion, et sors Loki perché sur mon épaule et la lampe à la main. Dans la rue, de nouvelles animations sont apparues et un orchestre vient de poser ses guêtres, devant lesquelles plusieurs couples dansent sur un rythme endiablé. Hélas, le temps n’est pas à la dégustation musicale, mais à l’exploration mystérieuse.
    
    Devant la Jarre-Telle, la porte, grande ouverte, indique que son occupant est revenu. À peine franchi le seuil, une clochette invisible sonne à l’adresse de personne, car d’Isidore point de trace de sa présence. Sans doute, s’est-il perdu une fois de plus dans le bric-à-brac, qui lui sert de réserve, reflet déformé de la pièce où je me trouve, car se rendre ici est toujours un voyage fabuleux. Dans une vitrine, tout ce qu’il y a de plus innocent, loupes et télescopes en tous genres s’y disputent déjà le chaland, au milieu d’une foule de miniatures qui ne sont pas sans rappeler certaines lectures. Mais passez donc la porte et vous ferez face à un kaléidoscope, dont les motifs se réfléchissent dans toute la boutique, grâce à un savant jeu de miroirs et de lentilles. Sur les murs, Isidore se plaît à suspendre les œuvres réalisées par son neveu : chevauchées fantastiques parmi un bestiaire tout droit sorti d’une mythologie fantasmatique, déformations visuelles d’objets ordinaires, visions colorées du quotidien ; car il sait combien elles irritent le milieu académique avec ses œuvres tout droit sorties de l’antre d’une quelconque folie. Sur les présentoirs, et dans les vitrines, qui peuplent la boutique, ce ne sont qu’un amoncellement et entassement d’instruments en tous genres : lunettes, microscope, macroscope, prisme et autres appareils exotiques aux noms trop savants ; isoscope, métascope, télescope, polyscope, homoscope et autre hétéroscope. À lire tous ces noms, l’on pourrait croire que tout le bestiaire des préfixes grecs se retrouverait réuni ici. Bien sûr, tous sont dépourvus de leurs précieuses lentilles, à l’exception du kaléidoscope. Elles sont toutes conservées dans un coffre-fort prévu à cet effet. Cependant, si je suis venu ici, c’est avec une idée bien précise aussi, laissant Loki assouvir sa curiosité, je me rends vers l’atelier, d’où proviennent des bruits insolites.
    – Bonjour, Isidore ! m’écrié-je, tout en frappant sur la porte largement ouverte.
    
    Dans le fond quelqu’un me fait signe d’avancer, tandis que des étincelles multicolores jaillissent en tous sens, accompagné d’un bruit d’aigre crécelle. Cela ressemble à quelque chose à mi-chemin entre le sifflement d’une scie à marbre et le ronronnement du courant passant dans un câble. Au bout de quelques minutes, le spectacle cesse et un homme à la chevelure sel et poivre en bataille, une paire de verres fumés coincée sur le nez.
    – Monsignor Alvaro, s’exclame-t-il, en ôtant la lanière en cuir qui coure autour de son crâne.
    – Y tù ?
    Il a un geste vague et enchaîne :
    – Que puis-je pour toi ? Hé, mais tu n’as pas ton oiseau avec toi ?
    – Si, il se promène dans ta boutique. Je crois qu’il est fasciné par ton kaléidoscope.
    – Qu’il s’amuse donc avec ! Il est fait pour cela. Enfin, tu ne m’as toujours pas dit quel vent t’amène ici ?
    Assis sur un siège improvisé entre deux piles de cartons et me débarrasse de ma canne et de mon chapeau.
    – Isidore, j’aurai seulement besoin d’une paire de lunettes éthériques.
    En réponse, ce dernier part d’un immense fou rire.
    – Seulement ! Rien de plus facile ! J’ai un choix immense de lentilles, quant aux montures… c’est selon ton désir.
    – Bien sûr, bien sûr. Mais ce sont des verres semblables à ceux de ma loupe. Ils révèlent seulement la présence du rêve, par les distorsions du temps.
    – Certes, fait-il en se grattant la tête. Soudain, il fouille dans sa salopette et en sort un petit pot, semblable à une blague à tabac, d’où il extrait une herbe odorante, dont il bourre le fourreau d’une pipe toute biscornue.
    – C’est vrai, mes verres ne sont sensibles qu’à la dimension onirique. Ensuite, leur façonnage et leur teneur en éther fluctuant me permettent seulement de jouer sur leur sensibilité. Mais le temps dis-tu… Voilà qui est pour le moins incongru et inattendu, mais surtout loin d’être impossible.
    Et je vois un sourire illuminé son visage, pour aussitôt s’éclipser dans un recoin de son atelier, pour réapparaître triomphant avec un écrin de la taille d’une brique, qui semble peser le poids d’un âne mort.
    
    – Tiens c’est pour toi. C’est un exemplaire unique. Personne, jusqu’à aujourd’hui ne m’avait pas formulé pareille demande, aussi ne les ai-je jamais retravaillées. Tu seras donc le premier à les expérimenter.
    Distraitement j’ouvre le coffre et découvre une paire de lunettes, dont les branches, renforcées par des boucles de cuir, se referment à l’arrière du crâne. Devant, deux gros cylindres en cuivre, renfermant les lentilles, dont je ne vois que les reflets brillants. Comme les sors de leur étui, il retient mon geste.
    – Referme-le et ne les mets que là où tu en auras besoin.
    Étonne par tant de précaution, je l’interroge :
    – Pourquoi tant de précautions ?
    Mais c’est aussitôt pour me répondre par une autre question.
    – Es-tu sujet au mal de mer ?
    – Euh, sûrement. À dire vrai, je n’ai encore jamais pris le bateau, ni fait de barque.
    – Crois-moi mon bon Alvaro. Si tu les essaies ici, tu seras victime du plus beau naufrage de ta vie.
    Refermant le coffret, j’acquiesce :
    – Bon, et si tu me parlais un peu de leur genèse.
    – Que dirais-tu plutôt de prendre un thé, car ce sera un peu long ?
    – Hélas, je ne puis m’attarder, car je me dois de me rendre à la bibliothèque. Que dirais-tu, à la place, que nous nous retrouvions ce soir au Rêve d’Ombre pour dîner ? Nous en parlerons plus au calme.
    Comme je formule cette invitation, la lampe et son éfrit se rappellent à mon bon souvenir. Heureusement, ce dernier est bien trop occupé à dénombrer.
    – Que se passe-t-il, Alvaro ? Tu as oublié quelque chose ?
    Mais je ne l’écoute plus et me précipite dans la boutique, où je découvre Loki, fort occupé à faire des pirouettes le long d’un tube en cuivre, tandis que sur les murs naissent des paysages surréalistes, aux allures oniriques. Posée, bien évidence sur le comptoir, la lampe, d’où s’échappe une légère mélodie.
    – 2 766 553 567 435 702 193 963 945 819 905 483 278 746
    Soulagé, je l’emporte dans l’atelier.
    – Mais ! je reconnais cette lampe. Que fait-elle entre tes mains, Alvaro ? Anoop m’en a fait la commande, il y a plusieurs années de cela. C’était un cadeau pour son épouse.
    – En effet, ils ont profité de ma promenade pour faire de moi leur mule. Abhati m’a dit qu’elle avait besoin d’un petit nettoyage.
    – Un nettoyage… me coupe-t-il, méfiant. Voilà une chose bien étonnante.
    
    Il se saisit alors d’une paire de lunettes, dont l’un des verres est remplacé par un long tube, au bout duquel se trouve une petite molette, qu’il manipule frénétiquement.
    – Mais il y a quelque chose à l’intérieur ! s’exclame-t-il. Et ce n’est pas moi qui l’aie introduit.
    – Oh ! Non ! Pas plus qu’Anoop ou sa femme, les pauvres en seraient bien incapables. Tiens ! Note ces traces. Là et là, marmonne-t-il en pointant du doigt la porte par laquelle s’est échappé le djinn.
    – Pardon Isidore, je ne vois rien et tu ne m’as pas laissé achever mon récit.
    Mais ce dernier relève la tête et fouille du regard la table, s’empare d’un objet indistinct et me le tend.
    – Tiens ! Mets donc ces lentilles et narre-moi ton aventure.
    Glissant la paire sur mon visage, je reconnais ce dont il me parlait plus tôt : de larges marques noires semblables à des traces de doigts recouvrent la lampe. Elles se concentrent essentiellement autour de la petite plaque mobile, donnant accès au prisme éthérique. Et tandis que nous examinons avec précaution l’objet, je lui narre ma rencontre avec l’éfrit et ce qui s’est accompli. Curieux, Isidore colle à son tour dessus et entend le murmure.
    – Alvaro. Excuse-moi ce soir auprès de nos amis, mais je dois garder la lampe avec moi. Hélas, je n’ai pas ici le matériel nécessaire, ni l’équipement pour le renvoyer dans l’Onirie. Je te rappelle, je ne suis pas comme toi, je ne peux m’y faufiler à mon gré. En attendant, je me contenterai de l’enfermer dans le coffre.
    Se dirigeant vers le mur de l’atelier, la lampe sous le bras, il y disparaît sans autre forme de procès. S’agit-il, sans doute là, d’une version un peu plus sophistiquée de mon coffre polydimensionnel, car son camouflage est remarquable.
    – Deux précautions valent mieux qu’une, Alvaro.
    – Merci, Isidore.
    
    Ma mission accomplie, je me lève pour partir, sans oublier ma canne et mon haut-de-forme, avant de tomber nez à nez avec Loki, qui me regarde d’un air étrange.
    – Alvaro, lui as-tu parlé de ce trou dans le temps
    Mais je ne peux lui répondre, qu’Isidore tombe à la renverse, heureusement sans heurt. Arrivé pour ne recueillir que sa chute, je l’allonge et lui redresse les jambes. Au bout de quelques minutes, il reprend ses esprits et s’exclame :
    – Nom d’une espelette à gigogne ! Ne me fais plus de peur pareille avec tes numéros de ventriloque, Alvaro.
    – Navré de te décevoir, Isidore. Mais je ne possède pas pareil talent.
    Interdit, il me fixe, interdit, examine Loki, avant de se retourner vers moi.
    – Allons, tu me fais marcher.
    – Nullement, rétorque Loki, bien décidé à ne pas s’en laisser conter.
    Isidore se fige, comme si la foudre venait de s’abattre à ses pieds.
    – De quoi t’étonnes-tu, Isidore ? Je ne t’ai point vu effrayé par cet éfrit, tout droit sorti d’un conte des mille et une nuits. Je suis comme lui…, enfin presque.
    – Alors pourquoi une telle peur ? se moque doucement Loki.
    Chancelant, Isidore balbutie :
    – C’est… c’est que… euh… tant de rumeurs et de légendes circulent à votre sujet… vous les sombrures.
    Souriant, il se reprend, ravi de nous avoir couper l’herbe sous le pied.
    – Enfin, ce n’est pas fréquent de croiser une sombrure… de jour s’entend, poursuit-il. Je vous ai déjà rencontré dans certains de mes rêves, sous d’autres formes bien sûr. Tenez, ne bougez surtout pas. Je vais la chercher.
    À peine esquissé, le voilà qui s’éclipse dans les escaliers.
    – La voici, mon ami ! s’exclame Isidore en nous dévoilant une toile, que je reconnais immédiatement pour l’avoir déjà traversée. Une forêt sombre, dans laquelle sinue une rivière d’ombre. Dans le fond, des taches de lumière scintillent, tandis qu’une silhouette encapuchonnée conduit une barque ; Charron ?
    – Je l’ai peinte, il y a plusieurs années de cela. Hélas, je n’ai jamais pu capturer l’image de tes semblables. Peut-être, est-ce mieux ainsi ? Cependant, comment s’appelle-t-elle ?
    – Loki, répond-il. C’est Alvaro qui m’a baptisé ainsi.
    
    Aussitôt, Isidore éclate de rire, à en pleurer, jusqu’à s’en rouler par terre.
    – Ah, ah, ah, je te reconnais bien là, mon cher. Et à bien y réfléchir, tu ne t’es pas trompé en lui offrant le nom de ce dieu fripon. Aussi, Loki, je te souhaite la bienvenue dans mon atelier de la Jarre-Telle. À propos de ce trou dans le temps, je vais me pencher sur la question. C’est l’occasion rêvée pour reprendre cette étude que j’ai, depuis trop longtemps, laissé en plan. Quant à toi, Alvaro, j’ai cru comprendre que tu souhaitais te rendre à la bibliothèque.
    – En effet, et aurais-tu quelques ouvrages ou noms de savants à me suggérer, Isidore ?
    – Me sous-estimerais-tu ?
    Et il s’empare d’une feuille vierge, presque vierge, puisqu’elle se couvre furieusement d’une écriture fine et cursive.
    – Tiens ! Ce n’est pas exhaustif, mais tu devrais y trouver ton bonheur.
    Pas exhaustif Je crains que mon ami ne manie avec dextérité l’art de l’euphémisme. Il y a plus de références sur cette page que dans tout un annuaire des Postes et Télécommunications de l’Empire.
    
    Remerciant Isidore, nous quittons la Jarre-Telle, délesté de cette venimeuse lampe. Ayant convenue de nous retrouver au Rêve d’Ombre, je me rends toutes affaires cessantes à la bibliothèque, non d’en faire un détour par le bureau des Postes, afin d’envoyer un télégramme à ma cliente.

Texte publié par Diogene, 20 juillet 2016 à 22h34
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