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Tome 1, Chapitre 12 « L'Assemblée des Silencieux » Tome 1, Chapitre 12
L’heure du couchant, qui m’aurait fait renoncer à mon projet, était encore bien loin. Aussi n’ai-je guère hésité en sortant dans la bibliothèque. Après quelques pas sur un trottoir rendu glissant par les pavés mouillés, j’ai hélé un fiacre dans lequel je me suis engouffré :
    – Bonjour !
    – Bonjour ! Où vous rendez-vous mon prince ?
    – À la cité universitaire, s’il vous plaît.
    – Bien sûr, mais i vous faudra compter un supplément. Les chaussées sont très dangereuses par ce temps.
    – Allez-y, je paierai.
    Le cocher a fouetté ses chevaux et le fiacre s’est ébranlé, secoué par l’inégalité des pavés, rendues glissant par la neige, mêlée de pluie. Pendant ce temps, je me suis laissé bercer par le staccato des sabots sur la chaussée et mon esprit a dérivé, vers quelque chose qui devait être le passé. Lavoisier était devant moi, il s’empressait dans son atelier à faire se combiner air vital et air inflammable en eau à l’aide d’un arc électrique. Puis brutalement le décor changea, je n’entendais plus que le fracas des armes, des canons qui tonnent dans le lointain et les cris d’un peuple entier qui se soulève. Des têtes sont tombées, une république aussi, tandis qu’un empire prenait pied. Mais au-dessus de lui plane une ombre, celle de sa naissance, qui lentement le dévore et l’empoisonne.
    – Vous êtes arrivés !
    À demi assoupi, j’ai sursauté en entendant la voix du cocher.
    – Merci. Combien vous dois-je pour la course ?
    – Un napoléon et dix louis mon prince
    Je l’ai payé, en lui demandant de garder la monnaie, comme pourboire de sa course.
    – Merci mon prince.
    
    Il fit brièvement claquer le fouet au-dessus de la croupe de ses chevaux, qui s’ébrouèrent et partirent au petit trot et ils disparurent rapidement dans de grandes éclaboussures. Pendant ce temps, j’ai pris la direction de la vénérable institution. Je ne sais pourquoi, mais depuis que je suis devant ses grilles, je sens un sentiment désagréable s’insinuer sournoisement dans mes pensées. Pourtant, rien n’a changé depuis ma dernière visite, à part la neige qui disparaissait à vue d’œil. Une petite hutte marquait l’emplacement de l’ancien pavillon de recherche. Des étudiants allaient et venaient, emmitouflés dans de grosses vestes en laine. J’ai aperçu quelques professeurs, aisément reconnaissable à leur mallette en cuir et à leur allure distinguée. Traversant le parc, j’ai failli me prendre plusieurs fois les pieds dans les racines des arbres et choir. Plusieurs gloussements moqueurs sont venus à mes oreilles, mais je n’y ai pas prêté attention. Tout le monde est jeune un jour. Cependant, je ferais mieux de me sortir de ce guêpier, avant que je ne chute pour de bon. Mais alors que je sors de dessous la frondaison, je sens un courant glacé me saisir le pied gauche, que je remonte lentement hors d’une flaque de boue. Je m’empresse d’essuyer maladroitement ma chaussure, qui dégouline à grosses gouttes. Avisant un petit carré d’herbe maigre, j’y frotte vigoureusement ma chaussure afin d’ôter le reste de la boue. Enfin plus présentable, je me rends à la bibliothèque. Je n’ai pas fait quelques pas, que je m’arrête net. À nouveau, je ressens ce désagréable picotement à la base de l’occiput. L’ignorant, je me rends dans l’antre livresque, où je retrouve cette atmosphère douce-amère, propre à ce lieu , qui m’avais transporté la première que je suis venu. Du regard, je cherche le conservateur. En vain, sans doute, s’est-il absenté pour une course quelconque. Bah, j’en profite pour flâner et déambuler entre les rayonnages, musardant entre les genres, m’attachant aux couleurs et aux odeurs, écoutant, d’une oreille distraite, bavarder tous ces grands traités. Parfois, je surprends de tendres échanges comme George Sand et Alfred De Musset, ou encore la Pompadour et Louis XV. Comme je tarde sans me décider, l’un des étudiants se presse vers moi et me demande :
    – Bonjour monsieur. Chercheriez-vous quelqu’un ou quelque chose ?
    – Oh ! Oui, je cherche le conservateur Alfred Monptarlier.
    Qu’ai-je dit qui me vaille de sa part, un regard aussi inquiet et soupçonneux?
    – Vous vous sans doute parlez de monsieur Eugène de Vindius.
    – Oh, oui ! Pardon, j’ai vraiment une piètre mémoire des noms.
    Seulement au fond de moi, l’inquiétude qui m’a saisi depuis mon arrivée grandie encore.
    – Vous le trouverez dans l’aile sud de la bibliothèque. Vous ne pourrez pas manquer son bureau, il y a une grande plaque de bronze au-dessus.
    Je l’ai remercié, sceptique et dubitatif, car manifestement quelque chose avait changé et pas seulement l’atmosphère.
    
    Je suis arrivé devant la porte. Au-dessus d’un chambranle en bois de chêne, était fixé sur le mur, bien en vue de tous, une plaque dorée déclamant : Eugène de Vindius, Conservateur. Un guichet en marbre noir délimite une frontière invisible. Au fond, un homme, vêtu d’un austère costume, compulse un épais volume.
    Avant que je n’aie pu proférer la moindre parole, celui-ci s’est retourné et m’a fixé de ses yeux de taupes.
    – Bonjour. Que puis-je pour vous ?
    – Bonjour. Je cherche monsieur Monptarlier. L’on m’a indiqué que je le trouverai à la bibliothèque.
    – Je regrette monsieur. Je crains que l’on ne vous ait mal renseigné, car monsieur Monptarlier est notre jardinier, vous le trouverez dans le parc derrière.
    Devant ma mine défaite, il a ajouté :
    – C’est un simple d’esprit, mais qui s’occupe à merveille des hôtes de nos jardins. Certaines mauvaises langues le qualifient de sorcier, car ils l’auraient surpris à discuter avec nos topiaires.
    – Ah ! où puis-je le trouver ? Je désire échanger quelques mots avec lui.
    – Vous le trouverez très certainement du côté de l’ancien bâtiment de psycho-physique. Il affectionne tout particulièrement ce lieu, qu’il a entièrement aménagé.
    – Merci. Au revoir.
    – Au revoir, monsieur.
    Et l’homme s’en est retourné à son ouvrage, troisième volume de l’encyclopédie de D’Alembert. Avant de sortir, j’ai fait un dernier tour dans le dédale de cuir et de papier, m’imprégnant une ultime fois de toutes les émotions qui s’en dégageaient.
    
    Dehors, le cratère avait cédé la place à un labyrinthe végétal, disposé sur une colline haute d’une dizaine de mètres. Voilà qui est fort curieux, car je n’en ai aucun souvenir. Cependant, Eugène de Vindius n’a pas exagéré, lorsqu’il a vanté les mérites de son modeste jardinier. Cet endroit, plus que n’importe quel, est vivant, habité et hanté par un esprit, que j’ai envie de qualifier de malicieux. Je m’attends presque à voir surgir le Lapin de Mars ou la Chenille bleue, tant j’ai la sensation d’être dans l’un des romans de Lewis Carroll. Au premier regard, ce ne sont que des topiaires très délicatement entretenues. Mais si l’on s’y attarde un peu, sous d’autres angles, surgissent alors, çà et là, au détour d’un mirage : une silhouette, une ombre, une perspective incongrue. Jamais vu, jamais pris, tel pourrait être l’adage de ce jardin extraordinaire. Autour des haies, des bordées de fleurs multicolores animent le sentier, en un dégradé des couleurs de l’année : des nuances d’herbacées pour le printemps, des amarantes et des bacchantes pour l’été, des vignes et des lierres pour habiller l’hiver, des colchiques et des tournesols pour se fondre dans l’automne. Piqué par le jeu et la curiosité, je me suis alors engagé dans le dédale végétal. Comme les buissons ne sont pas très élevés, il semble difficile de s’y perdre. Mais le secret ne réside pas dans les hauteurs, mais dans les profondeurs. Des portraits y sont en effet sculptés : le recteur, d’illustres personnages, des inconnus ou encore des chimères extraordinaires. Je navigue ainsi jusqu’au centre du labyrinthe, où trône une statue végétale de grande taille. Elle porte un drapé si finement ciselé, que j’ai cru le voir ondulé sous le vent. Je m’apprête à la contourner pour la contempler de face, quand je tombe nez à nez avec un chat au ronronnement bruyant.
    – Bonjour toi. Tu as un nom ?
    – Miaou.
    
    Et il a sauté dans mes bras. Un peu embarrassé, j’ai continué à lui gratter la tête, tandis qu’il ronronnait de plus belle. Je me suis retourné à la recherche de son maître, pour m’apercevoir que la statue avait disparu, à sa place le jardinier. J’ai immédiatement reconnu Alfred Monptarlier, mais à son doigt la bague des psychonautes avait disparu. Troublé, j’ai voulu lui poser plusieurs questions, cependant son air débonnaire m’en a dissuadé. Je me suis alors rappelé le comportement de ma cliente madame Obligay, cette sensation de possession. Comme je m’en faisais la réflexion, un éclair de malice a traversé ses yeux chassieux et le chat a porté sur lui un regard complice.
    – Qui êtes-vous ?
    Pour toute réponse, il a posé un doigt sur ses lèvres, avant de reporter sa main sur sa poitrine. Cela ne dura qu’un bref instant et son regard est redevenu celui d’un simplet.
    – Bonjour monsieur ! Puis-je quelque chose pour vous ?
    – Heu… dites-moi. Ce chat est-il à vous ?
    – Pardon… euh, mais je n’ai pas de chat. Et… euh vous non plus.
    – Oh… mais… Pardon de vous avoir dérangé.
    – Aucun mal Voyageur !
    Est-ce lui qui a répondu, ou est-ce mon esprit qui l’a formulé ? Je l’ai regardé. Il me souriait benoîtement :
    – Bonne journée, Monsieur !
    – Bonne journée à vous aussi !
    
    Je ne me suis pas éclipsé tout de suite, préférant un peu plus les lieux. J’en ai profité pour admirer les nombreuses créations en cours, prodiguant quelques encouragements à ce brave homme. À la sortie du dédale, j’ai jeté un dernier regard en arrière. Fugacement, deux ombres se sont détachées de l’homme, puis se sont évanouies. Voilà qui me rappelle désagréablement les descriptions du général Beaujard dans son récit de la bataille de Waterloo. Que vient-il de se passer ?
    
    Au même instant, le souvenir encore vivace de passage à la bibliothèque municipale revient me troubler : la disparition d’un pan entier de cette dernière et de cette étrange jeune femme. Que dois-je penser désormais du fait que je n’ai pas pu voir le professeur Cousinet. Dois-je douter de ne jamais l’avoir rencontré, ou est-il autre chose, une émanation de ma propre psyché? Mais cela éclairerait sous un tout nouveau jour les événements de ces derniers temps. Je sais que je peux me glisser avec facilité vers l’Onirie, mais l’inverse ne serait-il pas possible ? Le glissement ne s’opérerait plus depuis notre réalité vers le rêve, mais du rêve vers notre réalité. Alors, il me faut envisager que l’Onirie n’est qu’un continent, perdu dans un ensemble infiniment plus vaste. Je n’ose guère envisager l’hypothèse, tant elle est vertigineuse. Et puis, j’ai besoin de glaner quelques informations à propos d’un certain Gabriel Delanne. Quelque chose me susurre que l’une des clés de ce mystère réside dans cette photographie, aperçu quelques heures plus tôt. Néanmoins, je ne perds pas de vue l’hypothèse d’un glissement réciproque de ces mondes, car quelles que soient les lois qui les gouvernent, une au moins est universelle : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. En outre, quels que soient les univers considérés, tout est question de temps et d’équilibre, ce qui rend alors extrêmement plausible l’existence de ces projections oniriques.
    
    Je déambule ainsi plusieurs dizaines de minutes dans le parc, sans prendre garde où je posais mes pieds. Naturellement, alors que je suis pas encore arrivé, je ne nullement manque une nouvelle occasion de me ridiculiser, en finissant écrasé contre le tronc d’un cèdre. Les racines ont en effet profité de ma distraction pour déchausser sournoisement mon pied gauche, qui s’est retrouvé dans une magnifique flaque de boue. Ôtant ma chaussette désormais détrempée, je l’essore consciencieusement, avant d’essuyer comme je le peux avec mon mouchoir mon pied. De fantaisiste, celui-ci est devenu impressionniste, voire surréaliste, avec ses taches vertes et marrons. J’aurai tout aussi bien pu y découvrir le portrait d’un troll, ou la caricature du Tigre. Heureusement, ou malheureusement, tout dépend du point de vue : le mien ou celui de mon pied, il n’y a pas âme qui vive. Ainsi, ai-je pu revenir en toute discrétion à l’université ma chaussette trempée dans une poche et mon pied nu chaussé. Je n’ai pas particulièrement envie d’attraper un nouveau mal de poitrine. À l’intérieur, je guette du regard quelques étudiants susceptibles de me renseigner. Je musarde pendant plusieurs minutes, guidé seulement par des indications éparses ? Surtout je ne tarde pas à réaliser, que je suis perdu dans ce labyrinthe aux allures dantesques.
    
    Alors que je tourne en rond, un groupe de fêtards déboule dans le couloir trompettes et tambours battants. Interloqué par l’insolite spectacle, j’aperçois derrière le cortège un groupe de jeunes gens bavardant posément.
    – Pardon de vous importuner, jeunes gens. Mais qui sont ces personnes ?
    L’un d’entre eux, habillé à la manière d’un dandy, me dévisage quelques instants. Je m’étais pourtant épousseté soigneusement et j’avais remisé mes habits, après ma fâcheuse rencontre.
    – Vous n’êtes ni étudiant, ni professeur.
    – Non. Y a-t-il une gêne quelconque ?
    – Certainement pas et cela explique que vous ne connaissiez pas les excentricités de ce groupe estudiantin. Ce sont des étudiants en pataphysique de la promotion « Sur la Butte ». Ils fêtent les 500ᵉ d’Ubu Roi, de leur maître Alfred Jarry.
    
    Intérieurement, je me promets d’aller voir cette pièce, dont j’ai si souvent entendu parler, sans toutefois me décider.
    – Et où vont-ils ainsi ?
    – Ils se rendent dans les jardins, à l’ancien pavillon de recherche. Ils vont jouer quelques extraits de la pièce. Vous devriez aller les voir.
    – Merci pour ces précisions. J’aurai cependant une dernière question.
    – Oui.
    – Pourquoi l’ancien pavillon ?
    – Là-bas, ils rendront hommage à feu le professeur Delanne, ancien pataphysicien.
    – Merci, et euh… comment m’y rends-je depuis ces lieux ?
    Mon interlocuteur a aussitôt éclaté de rire :
    – Je pensais que c’était là votre dernière question. Ce n’est rien, excusez-moi. Faites demi-tour et prenez le second couloir sur votre droite. Tout au bout, vous trouverez une porte en chêne qui donne sur le jardin. À cette heure, elle n’est pas encore fermée.
    
    Je l’ai remercié une nouvelle fois pour son amabilité et je me suis rendu dans les jardins. Dehors, la fanfare fait entendre sa clameur. Guidé par la musique, je suis arrivé devant le dédale végétal, quand un grand échalas a pris la parole :
    – Mes amis, au nom de la communauté pataphysicienne, je déclare solennellement ouverte la Grande Cérémonie de la Chandelle Verte.
    C'est alors avancé un étranger personnage, bedonnant, coiffé d’un chapeau pointu, une spirale dessinée sur le ventre.
    – Cornegidouille ! Que vois-je ici ? Mes sujets tous rassemblés pour me célébrer et m’acclamer. De part ma chandelle verte, où se cache donc cette bougresse de Mère Ubu ?
    Une dame, portant échasse à ses pieds et une coiffe défiant les plus élémentaires lois de la gravité, s’est avancée d’un pas noble et hésitant. Culminant à près de trois mètres au-dessus du sol, elle s’est écriée :
    – Que se passe-t-il encore Père Ubu ? Il ne suffit donc pas que vos sujets vous acclament.
    – Que non ! Ils sont fort vilains et leurs applaudissements et hennissements sont bien trop timides à mon goût.
    – Pourquoi ne faites donc pas mander le bourreau, qu’il occis quelques-uns de ces foutriquets.
    – De part ma chandelle verte, vous avez bougrement raison Mère Ubu. Que l’on convoque le bourreau et la trappe à nobles. Je m’en vais montrer à ces vauriens l’exemple.
    
    La pièce s’est ainsi poursuivie pendant plusieurs dizaines de minutes, arrachant rire et larmes au public. Il est bien sûr difficile de ne pas deviner qui se cachait sous les habits de ce roi d’opérette. Hélas, tout a une fin et la pièce se termine, mais quelqu’un a annoncé la poursuite du congrès de Pataphysique autour d’un buffet champêtre. Derrière la butte, de grandes tables étaient dressées, prêtes à accueillir l’ensemble des invités. Et c’est d’un pas égrillard que j’ai suivi la joyeuse compagnie. Tendant malgré tout l’oreille à l’affût de quelques confidences ou révélations. J’ai profité d’un vide entre deux assiettes pour me glisser et attraper un verre au contenu mystérieux. Sa couleur ne cesse de changer, passant même par des teintes que je ne connais pas.
    – Je vois que monsieur est connaisseur.
    Je faillis sursauter et renverser mon verre. À côté de moi, le grand échalas, qui avait annoncé un peu plus tôt l’ouverture de la cérémonie.
    – Pardon !
    – Je disais, monsieur est connaisseur, car ce breuvage n’est destiné qu’aux initiés.
    – Mais… mais pourquoi dites-vous cela ?
    – N’avez-vous point remarqué, que presque aucune des personnes présentes ne boit ce cocktail. Ne m’en demandez point la formule. Je ne suis pas à ce point dans le secret. Je sais seulement, que seuls les gens capables de naviguer entre les mondes peuvent en savourer les bienfaits… Comme vous par exemple, m’a-t-il susurré, en désignant mon verre qui avait désormais une teinte vermeille.
    Toujours suspendu, j’hésite à le porter à mes lèvres. Que peut bien me réserver ce breuvage, dont tout indique qu’il contient de l’éther fluctuant.
    – Je sens votre hésitation. Rassurez-vous ce n’est pas un poison, tout juste une porte sur l’irraison. Mais prenez votre temps, ici il coule s’il peut et profitez donc de la fête.
    Il faillit s’évanouir, mais il s’est retourné brusquement :
    – Posez-donc votre verre ici, m’a-t-il invité, en désignant un modeste guéridon, qui n’était pas là, il y a encore un instant auparavant. Personne ne viendra vous le prendre et joignez-vous donc à nous.
    
    Un orchestre bal musette s’exerce entre bandonéon et accordéon. Des couples se font, aussi vite qu’ils se défont. Un peu plus loin, le Père Ubu vocifère de toute la force de sa verve, deux verres dans les mains. En provenance du labyrinthe, des éclats de rire fusent, où s’exerce la Mère Ubu privée de ses échasses. Je suis resté quelques minutes devant le buffet garni, ne sachant que choisir entre tant de mets hétéroclites. Quelqu’un s’est alors approché de moi ;
    – Goûtez donc les fripoments. Ils sont d’une saveur tout à fait frigouillère.
    – Ne l’écoutez donc pas et prenez ces docilieusement sagraponds.
    Les voix s’emmêlent, s’enroulent dans ma tête, si bien que j’en ai pris un de chaque. En m’éloignant du buffet, je réalise que, jamais, je ne pourrai manger seul toutes ces gourmandises. Aussi en mets-je quelques-uns dans un mouchoir, tandis que mon assiette rejoint mon verre. Libéré de mes libations, j’en profite pour faire un tour dans le parc et, sans m’en rendre compte, je commence à dériver, capturer par les rets d’une musique aux accents inconnus, vers une clairière que borde un petit étang. Voilà un lieu bien singulier, car je n’ai jamais eu connaissance de pareil endroit en ces lieux. Pourtant lorsque je me retourne, j’entends toujours le bal musette et j’entraperçois les tables du buffet. Devant moi, un groupe d’une quinzaine de personnes sont assises en tailleur autour d’un homme qui joue dans le vide. Curieux, je m’en approche et découvre une table ressemblant au clavier d’un piano, avec à sa droite une grande tige métallique et en face un anneau de métal horizontal. Au-dessus, les mains de l’homme volent, virevoltent, tranchent dans le vide, vives et précises, en même temps que s’élèvent des notes, que j’oserai presque qualifier de magiques. Hypnotisé par cette danse étrange, fasciné par la musique, je ferme les yeux et le courant m’emporte. Tout d’abord, ce n’est qu’un cours d’eau paisible, puis rivière tumultueuse, fleuve impétueux. Derrière mes paupières closes c’est un torrent de lumière qui m’arrache à la terre, Fairway To the Hell, je suis en route pour l’enfer. Pris de folie, de nausées et de vertige, je rouvre les yeux.
    
    Tout a disparu, les gens, l’homme à l’instrument, dont la musique ne me parvient plus que par bribes. Dans ma tête, les morceaux d’un puzzle épars commencent à se rassembler et à trouver leurs places respectives. Il me faut m’aveugler, alors de nouveau je clos les yeux et accrochant les fils ténus de la musique, qui m’engloutissent et m’ensevelissent sous le poids de sa folie, faisant jaillir de mon esprit toutes les questions non écrites.
    – Vous dire ce qu’elles sont ! Impossible de vous les décrire, ni même de vous en donner un soupçon de brouillon. Des taches géométriquement colorées, des formes métriquement déformées, des figures topologiquement aberrantes, des objets dédimensionnés. Rien de ce que je pourrai dire, ne pourrait s’en approcher, ni même l’effleurer.
    
    Soudain, le silence et un personnage perché sur de courtes échasses s’est approché. Je suis de retour. L’homme est monté sur l’estrade et s’est mis à haranguer le groupe d’une voix de stentor. Ont alors jailli de partout des gens improbables et incroyables, qui se sont rassemblés devant l’estrade. Quelqu’un m’a tendu un verre…, le mien, dont la couleur est maintenant un bleu à mi-chemin entre l’indigo et le cyan.
    – Pardonnez mon audace, mais j’ai pensé que vous pourriez avoir soif.
    Je n’ai pu répliquer, car il avait déjà disparu dans la foule bigarrée. En même temps, ne me parviennent plus les paroles du grand échalas qui vocifère toujours sur la scène, pas plus que les hurlements déchaînés de la foule massée. Et de nouveau tout se délite et l’espace se fragmente. Dans mon verre, les couleurs se succèdent au rythme des imprécations muettes du grand échalas. Intrigué, je trempe mes lèvres dans le breuvage, désormais vermillon, et tandis que je le vide consciencieusement, celui-ci vire au pourpre le plus profond en passant par un intense cramoisi. Dans mes yeux se succèdent les couleurs de l’inconnu et de l’invisible, donnant à mon environnement des teintes surréalistes : des conifères jaunes, un gazon bleu outremer, des glycines ambrées, des haies rosées au milieu desquelles évoluent des gens en costume de la comédie Del Arte.
    – Alors, rafraîchissant non !? N’y verriez-vous pas plus clair désormais ?
    Qui vient de parler ? Je regarde avec insistance autour de moi, personne ; enfin personne d’humain, seulement le chat aperçu un peu plus tôt. Je me suis penché pour le caresser et il a aussitôt sauté sur mes épaules. Cependant, je suis certain d’avoir vu flotter, une fraction de seconde ses yeux jaunes, là où il se trouvait quelques instants auparavant. Je me suis néanmoins tourné vers, tordant plus que de raison mon cou, pour l’examiner d’un peu plus près. C’était un honnête félin, si l’on excepte ces surprenantes moustaches mauves et son pelage bleu ciel. Il m’a observé de ses grands yeux, d’un air trahissant une légère moquerie. En guise de remerciements, je lui ai gratté vigoureusement la tête et il s’est mis à ronronner aussi fort qu’une locomotive éthérique.
    – Et si nous retournions à la fête ? Qu’en penses-tu ?
    
    Étrange, je ne pense pas m’être autant éloigné que cela, quelques mètres tout au plus, pourtant la scène paraît être à des kilomètres. La foule n’est plus qu’un assemblage pointilliste et les instrumentistes, des brindilles.
    – Ce n’est rien, a répliqué le félin. Temps et espace n’ont plus cours ici, ils ont perdu tout leur sens. Enfin pas je parle en termes de géométrie euclidienne, car nous sommes ici dans le royaume de la géométrie riemannienne.
    – La géométrie riemannienne traite des espaces courbés, fermés ou ouverts, n’est-ce pas ?
    – Tu me surprends, je ne pensais pas que les champs de ta curiosité s’étendaient jusque-là. Mais faisons un pas de côté, nous rejoindrons plus facilement la fête.
    Je lui ai obéi et l’instant d’après, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec l’orchestre endiablé. J’ai reconnu plusieurs musiciens, pour les avoir souvent vus souvent affichés un peu partout dans la ville, mais je ne me serai jamais attendu à les découvrir en ces lieux. En outre, la foule m’a paru un peu plus clairsemée qu’auparavant et surtout trônaient, sur les buffets, des mets que je suis bien en peine de nommer, ainsi que d'immenses jattes en verre, qui distribuent cet intrigant breuvage, que j’ai bu ce tantôt.
    – Ce que tu as bu tout à l’heure s’appelle le Tharanos, ou boisson de la petite mort.
    À ces mots, j’ai attrapé le chat par la peau du cou, avec la ferme intention qu’il m’en dise plus. Hélas, qu’elle n’a été ma déception. Je tiens entre mes doigts sa fourrure, maintenant mauve.
    – Que… que…
    – Bon si tu me rendais ma pelisse. Le fond de l’air est un peu frais et je n’ai pas envie de m’enrhumer.
    
    Le chat, toujours perché sur mon épaule, m’a fixé de ses yeux moqueurs, sa bouche arborant un sourire béat. Seulement, il ressemblait maintenant à un poulet déplumé, en plus d’avoir perdu beaucoup de son embonpoint. Encore surpris, je lui ai bêtement tendu sa toison.
    – Pardon, mais pourrais-tu détourner le regard.J’ai ma pudeur, moi !
    J’ai tourné la tête et entendu un curieux bruit, qui ressemblait à s’y méprendre à celui d’une fermeture à glissière.
    – Allons ne prend pas ainsi la mouche Voyageur.
    – Et comment réagirais-tu à ma place ? Ce n’est pas souvent que l’on s’entend dire que l’on a été empoisonné.
    – Oh ! que de simagrées. Ce n’est qu’un surnom, même s’il est vrai que sa composition relève de la science de l’empoisonnement. Cependant, rassure-toi, les gens comme toi ne peuvent en souffrir et les autres n’auront jamais à en cuire, ils n’en auront jamais connaissance.
    – Car, ils ne peuvent se glisser dans l’Onirie, ai-je murmuré, comme les paroles du grand échalas me revenaient en mémoire.
    – C’est ainsi que tu appelles ce lieu. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est pas si éloigné de « la réalité ». Mais n’ergotons pas et pour te répondre : oui, seules les personnes ayant tes facultés peuvent voir ce breuvage. Il ne peut exister que sur un chevauchement des plans. Aussi reste-t-il invisible à ceux dont l’imaginaire reste borné. Ne vois surtout pas quelque chose de péjoratif dans mes propos, c’est un fait. Tu es différent, c’est tout.
    – Nous sommes tous humains et seuls les motifs changent. Cependant, je ne sais toujours pas qui tu es, malgré un intrigant sentiment de familiarité.
    – Qu’entends-tu par là ? Parles-tu de mon apparence ou de ce que je suis vraiment ?
    À cet instant, sa tête s’est détachée et s’est mise à flotter sous mon nez, un sourire énigmatique en guide de réponse.
    – Là, tel que je te vois tu es le chat du Cheshire, non ta véritable nature.
    – Ah, pardon ! Je t’arrête tout de suite. Je n’ai pas pris son apparence, c’est toi qui en as décidé ainsi.
    – Alors, tu es un archétype, comme tous ces masques qui se sont répandus dans la ville.
    – C’est exact. Cependant, concernant ces derniers, leur situation est un peu plus complexe. Seulement, que désires-tu savoir : ce que je suis, ce que sont tous ces gens, ou ce qu’il est advenu du professeur Cousinet ?
    
    Son sourire, ses yeux, ses moustaches, ses oreilles, tous ses attributs volent autour de moi.
    – Très bien, tu es pareil au génie de la lampe. Lui exauce trois vœux, qui en réalité n’en sont qu’un seul. Toi, tu m’offres trois questions et je ne peux en choisir qu’une seule.
    Son sourire s’est étiré de plus bel.
    – Soit. Qu’est-il arrivé au professeur Cousinet ?
    Je jurerai avoir vu ses pupilles se changer en circonflexes sous l’effet de la surprise.
    – Avant de te répondre, pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre, Voyageur. Pardon, mais je suis d’une insatiable curiosité.
    – À te voir ainsi agir, m’aider sans t’en donner l’air, parler par énigmes, je devine que tu es un guide et plus précisément le fripon divin, mon enfant intérieur. Et toute cette foule, enfin non, seuls ceux, dont l’apparence n’est pas figée, sont des archétypes. Tu m’as dit tout à l’heure : « Je n’ai pas pris son apparence, c’est toi qui en as décidé ainsi. », le chat du Cheshire est le personnage que je préfère dans Alice au Pays des Merveilles. Or tous ces joueurs de jazz sont des puzzles de plusieurs d’entre eux, car je ne les connais que depuis peu. Je ne peux donc maintenir leur intégrité.
    – Tu es un peu présomptueux dans ton raisonnement. Disons plus prosaïquement qu’ils ne sont pas suffisamment présents dans ton inconscient. De plus, ils sont sous l’influence des autres personnes présentes, ce qui explique l’aspect polymorphe de leurs traits. Mais soit, je puis te dire à présent ce qu’il est advenu du professeur Cousinet, même si je sens au fond de toi, que tu entrevois déjà la vérité, bien qu’elle t’effraie. Tu as peur de perdre ton intégrité, de dissoudre ta singularité. Réponds-moi : qu’est-ce qui te fait peur ?
    
    Je l’ai regardé fixement, assis sur mes genoux, maintenant que je suis assis en tailleur entre deux buissons.
    – La peur est une ombre qui dissimule une question.
    – Et quelle est-elle alors ?
    – J’ai peur d’en découvrir la dernière, celle qui ne dissimule rien d’autre que la lumière.
    – Et qui est cette Ombre, Voyageur ? Quelle est cette question que tu te refuses à poser ?
    – Qu’y a-t-il de l’autre côté, après le Grand Sommeil ?
    – À cela, je ne puis te répondre, mais as-tu toujours peur de la réponse, désormais ?
    J’ai levé la tête et contemplé la foule dansante, l’orchestre mouvant, même la végétation est prise de folie, plus rien n’a de cours. La logique est abolie, seuls l’imaginaire et l’irrationnel s’épanouissent. Est-ce qu’avoué, que le professeur Cousinet appartient à mon esprit et qu’il n’est qu’une projection de celui-ci, l’effacera à jamais de mon esprit ? Que ferai-je, que deviendrai-je, si d’autres venaient à disparaître ? Les reverrai-je un jour ou appartiendront-ils à jamais à mon esprit passé ?
    – Vous vous posez trop de questions Voyageur, dirent en chœur des voix, que je suis trop surpris pour reconnaître.
    Tournant la tête, je tombe nez à nez avec Arsène et Rose, mon compagnon félidé, lui a disparu.
    – Allons ne soyez pas surpris, ont-ils repris.
    – Ils ne sont que l’une de mes incarnations, que tu as suscitée en arrivant rue Vercingétorix.
    – Que veux-tu dire ?
    – Repensez à ce que nous vous avons expliqué, replongez-vous dans vos lectures et dans vos rêves. Tout n’est peut-être pas claire, mais…
    Sous mes yeux, Arsène et Rose se confondent, en filigrane le chat du Cheshire, qui de nouveau se dissout. À leur place, un immense nègre en liséré noir, son contour est flou, sans doute parce que je ne le reconnais pas.
    – Qui… qui êtes-vous ?
    Mais je ne crois pas les avoir formulés, ce sont mes pensées qui s’expriment.
    – Je ne puis vous donner mon nom et je ne puis rester ici fort longtemps. Il possède tout juste l’énergie nécessaire pour m’ouvrir un passage. Prenez ceci !
    À peine eut-il achevé sa phrase, qu’il s’est évanoui dans l’éther et qu’a réapparu mon félin de compagnon. Il s’est couché sur le flanc, épuisé. Je l’ai pris dans mes bras pour le réchauffer. Il tremble de froid.
    – Ercus ? Est-ce que tu m’entends Ercus ?
    – Tu es sur la bonne voie Voyageur. Lis le carnet et découvre notre secret. Ce sont les notes d’un homme qui, avant toi, a été en contact avec le professeur C… Ne t’inquiète donc pas pour moi, je dois simplement me reposer.
    Et il a à son tour disparu.
    – Voyageur, nos rencontres sont comme les voyages dans l’Onirie. Laisse-toi guidé par ton cœur.
    Et sa bouche rieuse s’est effacée à son tour.
    – Quel cochon, il n’a même pas répondu à ma question !
    – Vraiment Voyageur. Voilà qui me déçoit quelque peu.
    
    Je me suis brusquement retourné. L’homme aux échasses, qui m’avait plus tôt remis le verre, se tient une bonne tête au-dessus de moi, un sourire narquois sur les lèvres. Son visage emprunte à celui de l’Auguste et du Chapelier Fou. Je m’attends presque à voir surgir le lapin de Mars de sa théière.
    – Sont-ce là des manières, monsieur? Écouter les conversations d’autrui !
    – Allons, allons. Ne me dites pas que vous n’avez pas deviné.
    – Mais de quoi parlez-vous enfin, diable d’homme !
    – Diable, l’on ne m’avait jamais appelé ainsi. Mais ne portons pas plus loin la querelle. Je parlais du professeur Cousinet. De qui puis-je parler d’autres ?
    J’ai éclaté de rire, ce qui a eu le don de le vexer un peu.
    – Pardon, pardon, j’avais en tête le professeur Gabriel Delanne, il est l’objet de ma venue : ses travaux et ses résultats.
    – Diantre, vous n’y allez pas de mainmorte. Bon, je vais m’efforcer de vous aider dans la mesure du possible. Nous sommes proches de l’assemblée des Silencieux, nous devrions bien trouver quelqu’un susceptible de vous aider dans votre enquête. Suivez-moi et enfilez ces échasses, nous devons nous rendre à la terrasse des Narrateurs, sous les contreforts du Pilier de la Curiosité.
    Je n’ai pas protesté et j’ai chaussé du mieux que je l’ai pu les grands bâtons de bois. Ne m’étant jamais prêté à ce genre d’exercice, je me suis très rapidement agrippé au tronc d’un arbre rose.
    
    – Excusez-moi ! Mais je crains de ne devoir vous faire faux bond. Sommes-nous obligés d’y aller en échasses ?
    – Bien sûr que non. Mais si nous ne le faisons pas, nous devrons faire un détour par le dédale des bruzélants et je doute que vous ayez envie de les croiser.
    – Sont-ils affamés à ce point ?
    – Dans un certain sens oui. Ils sont particulièrement friands d’énigmes et chaque personne égarée dans leur domaine se doit de les en régaler, s’il veut trouver l’entrée.
    – La sortie, voulez-vous dire !
    – Pas du tout ! Et maintenant en avant ! Accrochez-vous fermement à mon bras.
    J’ai obéi et me suis fermement arrimé à son bras gauche. Mais contre toute attente, il n’a pas fait mine de bouger. Nous sommes restés de longues minutes ainsi, immobiles, face à la végétation surréaliste. Des conifères jaunes et roses, qui poussent la cime à l’envers, des mousses mauves tapissant des pierres hilares, des champignons fractals dispersant des nuages de spores multicolores, des feuillus orange poussant sans dessus-dessous.
    – Pourquoi ne marchons-nous pas ?
    – Voyons, il faut rester sur place pour aller de l’avant. Ainsi recule le temps en ces lieux. Et surtout ne me lâcher pas.
    
    Je n’ai pu protester, qu’une tornade a surgi devant nous, aspirant toute la végétation, pour ne laisser que la terre nue. Soudain, sans crier gare, elle a changé de sens et s’est mise à expulser ce qui ressemblait à un château de conte de fées, supporté par un unique pilier. D’où, nous nous trouvons, celui-ci a la finesse d’une aiguille.
    – Ah ! Voici les contreforts de la Curiosité. Au-dessus, c’est la demeure de l’Ombral. La terrasse des Narrateurs n’est plus très loin. Cependant, si vous le souhaitez, nous pouvons faire une halte et nous promener dans les environs. Nous avons encore du temps devant nous… hum 37 secondes environ.
    – 37 secondes ! m’exclamé-je. N’est-ce pas trop peu pour tout explorer ?
    – Qui peut le dire ? Le temps est si capricieux ici. Il fait comme bon lui semble. Néanmoins, je crois qu’il vous apprécie. Je l’entends murmurer, c’est bon signe. Allons-y, Voyageur !
    Et l’étrange personnage, dont la mise avait entre-temps changé ; il arborait désormais un costume de berger basque revisité à la manière de ces étranges bourgeois, qui se surnomment eux-mêmes les Inc’oyables : sur la tête un haut-de-forme mou, un gilet queue-de-pie en laine vierge, un pantalon droit filant jusqu’en bas de ses échasses. Les couleurs, à vrai dire, je n’en ai jamais vu de semblables. Je me demande même s’il existe des noms pour les décrire. Un beige tirant sur le mauve gris souris pour le chapeau, un orange flamboyant et indigo pour le gilet, un vert foudroyant, rayé de zébrures crème pour le pantalon et enfin un maelström arc-en-ciel pour sa chemise.
    – Vous me suivez ?
    – C’est… que… euh, nous, je suis toujours avec mes échasses.
    – Ce n’est que cela, a-t-il raillé. Faites quelques pas, vous verrez !
    
    Hésitant, j’ai obtempéré et à ma grande surprise, je me suis élancé sans coup férir. Je ne ressens plus la moindre gêne, mon équilibre est assuré. C’est une sensation terriblement grisante qui se saisit de moi. Je comprends l’ivresse des pilotes d’aéroplanes, lorsqu’il survole plaines et forêts, ou celle de ces hommes et femmes qui s’élancent, seulement freinées par quelques mètres carrés de toile.
    – Prenez garde à l’inertie. Votre poids est presque nul, en revanche votre masse, elle, reste inchangée.
    Il a bien fait de m’avertir, car il s’en est fallu de peu que je ne heurte une famille de canards qui passait par là. Enfin, j’emploie le mot canard, car il est le premier venu à mon esprit.
    – Ce sont des canipons. Ils font leurs nids dans de vieux troncs de cipronniers. Ils passent la plupart de leur temps en bordure des marais Croulants. Ils sont assez inoffensifs, méfiez-vous simplement des barbules venimeuses de leurs plumes.
    Comme mon teint s’est mis soudainement à virer au blanc, il a ajouté :
    – Oh, non ! Rassurez-vous ! Leur venin n’est pas mortel, vous verriez simplement des images un peu inhabituelles.
    Je ne sais s’il se moquait de moi ou s’il s’agissait d’un simple euphémisme, tant ce qui m’entoure est extraordinaire.
    
    
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    Suite à la diffusion du portrait des deux suspects Avicennius et Issam Pierzi, ainsi qu’à la perspective d’une forte récompense à qui pourrait donner des renseignements, les témoignages ont afflué à la préfecture de Paris. Malheureusement, aucun d'entre eux n’a pu être retenu, étant l’œuvre de mauvais plaisantin ou de personnes désireuses de se débarrasser de gens à moindres frais. Néanmoins, un a retenu l’attention de la police. Celui d’une dame, habitant la commune de Clamart, madame Obligay.
    
    Cette dame assure avoir vu le susnommé Avicennius, le jour où des phénomènes, dont la nature nous échappe encore, ont eu lieu dans les environs de la Pierre aux Moines, dans la forêt de Meudon. Son témoignage doit être pris au sérieux, car elle a pu donner une description particulièrement précise de l’homme. D’autre part, il aurait été vu, ce même jour, en compagnie de madame Ludylia de Givret, portée, elle aussi, disparue depuis ce jour.
    
    
Le Figaro, 5 octobre 1923

Texte publié par Diogene, 20 mai 2015 à 21h57
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