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tome 1, Chapitre 36 « Alain Drol - Partie 6 » tome 1, Chapitre 36

Léonie me fit sortir de prison, dissimulé sous la banquette de son fiacre alors qu’elle prétendait aller en promenade. Elle me laissa discrètement descendre aux abords du manoir de mon frère, où j’attendis, dissimulé dans des fourrés, que la nuit tombe. La demoiselle m’avait, en plus du poignard que Billy m’avait donné, offert une épée courte et plutôt légère, que je me faisais une joie d’imaginer plantée jusqu’à la garde dans le cœur de mon frère.

Enfin, la nuit vint. Lorsqu’elle fut installée depuis plusieurs heures, et que plus aucune lumière ne s’échappait des fenêtres closes de lourds rideaux, je me redressai, dégourdis mes jambes et m’introduisis silencieusement dans le manoir par la porte du jardin. Mon poignard était dissimulé sous les pans de ma chemise, mais mon épée, elle, était dégainée et prête à frapper. Du fait de mon cours séjour, je connaissais la topographie des lieux et me rendis à la chambre de Paul sans détour. Mais sur le pas de sa porte, je m’arrêtai. Sous le panneau, il y avait de la lumière.

Il était éveillé.

« Qu’importe, songeai-je. Ça ne m’empêchera pas de le prendre par surprise. Encore moi de le tuer. »

Ce fut tout de même sur mes gardes que j’ouvris la porte.

Il était assis face à la cheminée, un livre sur les genoux, mais le regard perdu dans les flammes. Il avait l’air mélancolique. Je restai là, à le fixer quelques secondes. Il ne m’avait pas entendu. Je contemplai son visage, ses traits délicats, doux… Je le revis, enfant, lors des rares fois où nous jouions ensemble. Lorsqu’il était assis à mon chevet avec un sourire protecteur alors que, un hiver, j’étais malade. Nous aurions pu rester ainsi. Un frère et une sœur. Songeait-il de la même façon à moi, alors que ses yeux scrutaient la lueur des flammes ? En le voyant ainsi, j’avais du mal à songer qu’il avait fait assassiner notre père.

Je fis un pas en avant, entrant dans la pièce. Il m’entendit, cette fois, et tourna la tête vers moi. Ses lèvres s’entrouvrirent, mon nom se fana sur ses lèvres. Il perdit son air de douceur et sourit narquoisement.

— Comme on se retrouve.

Je raillai sans une once de joie :

— Oh, petit Paul, si tu savais comme tu m’as manqué.

— Et je risque de te manquer bien plus encore. A vrai dire, je pense que nous ne nous reverrons plus jamais.

Il m’attendait, peut-être ?

— Exact. Car tu vas mourir.

Je m’approchai encore plus de lui. Il se leva enfin de son fauteuil.

— Allons, Alain… Pourquoi vous acharner ?

J’allais répondre, lui cracher ma haine au visage, mais me tus. Il m’avait appelé… Alain ? Si nous avions été seuls, comme le jour de mon arrestation il m’aurait appelé Rose. Ce qui voulait dire… que nous n’étions pas seuls.

C’était un piège.

Je me retournai, en garde. Encadrant la porte, des soldats étaient dissimulés dans l’ombre. Sans attendre leur réaction, je me jetai sur le premier à porter de lame, il para ma première attaque, mais la seconde lui enfonça du fer dans la gorge, et il s’effondra.

Une microseconde, le monde cessa de tourner. J’avais tué quelqu’un. J’étais un assassin.

Je souris. Quelle puissance !

Je fis volte-face pour embrocher l’homme qui se jetait sur moi. D’autres jaillirent des pièces voisines. Je me battis avec ardeur, saisi de haine, d’une soif de sang irrépressible. Tuer. Je voulais tuer. Je pouvais tuer. J’étais un assassin ! Je n’étais plus, je ne serais plus jamais innocent ! Et la joie, à cette pensée, envahit mon âme. Oui, je tuais ! J’allais tuer tous ces chiens de l’Empire, puis viendrait le tour de Paul !

Consumé de rage, je me battis comme une bête, tuant, tranchant, arrachant tout ce qui se présentait à moi. J’ignore combien j’abattis de soldats. Peut-être dix, ou peut-être n’y eut-il que ces deux-là. Mais submergé par le nombre, noyé dans la rage, je commis une erreur, et l’on me maîtrisa. J’étais couvert de sang, et j’en voulais plus. Je me débattis férocement, sauvagement, je mordais, hurlais. Mon épée à terre, je tentai de dégainer ma dague, sans songer un instant que la bataille était perdue, que je devais la garder pour plus tard, pour tuer par surprise. Elle tomba misérablement sur le sol, et l’on commença à me traîner vers les portes.

— Monsieur Drol, m’interpela Paul d’un ton moqueur.

Sans rien perdre de ma fureur, je cessai de me débattre quelques instants, pour jeter sur lui un regard assassin. Un regard de bête.

— Saviez-vous, poursuivit-il en faisant un pas vers moi, que je suis fiancé ?

Je serrai les dents. Peut-être l’avais-je pressenti.

— Une charmante fille, de bonne condition. Elle… est la fille d’un directeur de prison.

Je poussai un long hurlement. Tant de colère contre lui que contre moi, tant de rage que de honte.

— Si vous saviez, dame Gabrielle, comme je me suis senti sot… Comme je me suis haï en cet instant !

— Je l’imagine très bien, rit-elle. Et après ? Comment avez-vous pu vous retrouver de bagnard à corsaire sur le prestigieux Fer Blanc ?

— Après…

Ma mine s’assombrit. Son rire se fana sur ses lèvres. Je saisis mon bol à deux mains, le serrant si fort qu’il en tremblait. Au fond, il ne restait plus que l’eau parfumée d’avoir fait bouillir les légumes, mêlée au sang écoulé de la viande.

Je bus avidement. Du bout de la langue, je recueillis les quelques gouttes perlant sur mes lèvres. Le gout du sang.

Un sourire carnassier déchira ma figure.

— Après, repris-je, ils ne m’ont plus considéré comme n’importe qui.

Quelque chose changea dans l’éclat du regard qu’elle posait sur moi. La malice y fut tintée de crainte.

— Savez-vous, dame Gabrielle, ce que l’empereur réserve aux plus fines lames de ses prisonniers ? ils sont condamnés à mort. Je n’ai pas échappé à cette sentence, ma dame, et j’ai été exécuté.

Elle sembla légèrement troublée, tout en s’efforçant de le dissimuler.

— Je suis mort. Comme tant d’autres avant moi. Mais un homme mort ne sert à rien. Pourquoi Sa Majesté se priverait-elle d’armes à sa merci ? pourquoi ne pas se distraire en triant les vaillantes pousses des mauvaises herbes ?

Mon sourire s’agrandit.

— J’ai été traité comme un chien ! On m’a piétiné, craché sur mon honneur, réduit à moins que rien ! Une bête de foire, à qui l’on demandait de tuer, tuer pour survivre ! Et je l’ai fait. Pas un de mes adversaires ne m’a survécu. Je tranchais, transperçais, allais parfois jusqu’à arracher avec mes dents même la chair de mon opposant ! Et en haut, loin au-dessus de la poussière dans laquelle nous étions jetés tels des fauves, son rire retentissait ! Le rire de l’Empereur face aux bagnards, du puissant face aux faibles mourant ! Ce rire, qui redoublait ma fureur à chaque seconde, ce rire, sa cruauté, je la rendrai mille fois à Paul ! Pour lui, je redeviendrai une bête sauvage, je l’anéantirai, et je rirai face à sa faiblesse !

Je baissai les yeux, affaissé. Mes poings se desserrèrent, mon air perdit sa déraison pour de nouveau sombrer dans un clame glacial.

— J’ai tué, repris-je, et j’ai survécu. Une fois, je me suis échappé. Je suis rentré chez moi, ici, à Mont-des-Epicéas. J’ai revu mes mentors, j’ai été trahi et jeté à nouveau.

Je poussai un profond soupire. Cet épisode avait été plus douloureux que tout ce que j’avais dû subir dans les geôles de l’Empire.

— Après des mois de souffrance, de sang et de mort, tout a pris fin. Nous étions cinq, avec moi, à nous être hissés au sommet du bas de la pile. Cinq condamnés à mort, exécutés, et nés à nouveau dans leur sang. L’empereur fit rejoindre l’armée à ses jouets préférés.

L’ombre d’un sourire effleura mon visage.

— Nous aurions pu être des soldats de l’armée de terre, rien plus que de la chair à canon de première ligne. Mais en ce temps-là, comme aujourd’hui, tout se jouait sur les mers. On nous a conduits au port de Philippe. Nous allions devenir des corsaires au service de Sa Majesté. Qui aurait cru que mon plus grand malheur allait se changer en la réalisation de mes dernières ambitions ? Que ce qui, pour mes compagnons d’infortunes, étaient une punition, un enfermement, serait pour moi la liberté, l’acquisition de la vie ? C’est ainsi que je suis devenu corsaire.

— Minute, vous êtes en train de me dire que Guillotin, le grand Guillotin, recrutait des bagnards ? Que l’équipage du Fer Blanc se compose de condamnés à mort ?

J’eus un sourire, entier cette fois.

— Vous avez raison, je n’y croirais pas non plus à votre place. Guillotin n’accepte pas n’importe qui à son bord. Ecoutez-donc comment il m’a repéré …


Texte publié par RougeGorge, 12 mai 2026 à 18h56
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