Le lendemain, Billy ne revint pas. Et même si ma raison s’en sentait soulagée, car ainsi il ne prenait aucun risque inutile, je sentais peser un manque sur mon cœur. Cette solitude était lourde à porter. Ce n’était pas jour de sortie, donc pas d’interactions avec les prisonniers. Je ne croisai que le geôlier qui vint m’apporter à manger, avec qui je tentai vainement d’échanger quelques mots. Il se contenta de répondre par un grognement.
Je parvins enfin à faire une courte sieste, réduisant ainsi la fatigue qui me pourchassait depuis ma première nuit en ces lieux. Mais lorsque le soir tomba, je me retrouvai à nouveau incapable de fermer l’œil. Je fis un peu les cents pas dans ma cellule, nécessitant de bouger, puis fit quelques exercices de souplesse et de musculation, profondément ennuyé. Dehors, le ciel était couvert de nuages. Rien ne m’éclairait, les ténèbres étaient totales. A un moment, la couche nuageuse se fit plus fine, et j’aperçus un léger éclat lunaire. Puis je me tournai les pouces jusqu’à ce que l’aube arrive, mon esprit me faisant voir des fantômes dans la pénombre, parmi lesquels Paul, la rage bouillant en moi.
Mais alors que le soleil commençait à éclairer ma cellule, j’entendis grincer les gonds de la porte. Je m’approchai des barreaux, heureux d’un peu de compagnie, même celle, brève, du garde venant apporter à manger. Mais à ma grande surprise, ce n’était pas lui. A la réflexion, il était vrai qu’il était encore trop tôt pour cela. Alors qui pouvait bien approcher, ses pas résonnant bruyamment sur les dalles, accompagnés d’un bruissement de… jupons ?
Mademoiselle Cornelle apparut alors devant moi, un air timide et hésitant sur son visage encadré de cheveux blonds légèrement bouclés, qui dépassaient d’un chignon apparemment fait à la va vite. Elle était vêtue d’un robe bleu marine serrée à la taille, descendant jusqu’à ses chevilles sans pour autant toucher le sol. Le bas de sa jupe était brodé de dentelle sombre, tout comme son corsage… généreusement révélateur.
Surpris par l’apparition de la jeune femme, je fis plusieurs pas en arrière, puis baissai la tête, presque honteux de m’être retrouvé nez-à-nez avec une jeune dame. Oh, cela ne me faisait rien de physique, disons, mon corps de femme n’était en rien attiré par celui d’une de mes semblables. Mais comment oublier les enseignements et les réprimandes de la vieille Joséphine ? A cette pensée, un sourire creva presque mon visage de honte. Presque.
— Excusez-moi, dis-je.
— De quoi ? s’étonna la jouvencelle.
— Hum… peu importe. Vous… désiriez quelque chose, mademoiselle ?
Elle ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa et se contenta de sortir une clef de sa poche. Elle l’introduisit dans la serrure et ouvrit la porte de ma cellule. J’en restai sans voix. Elle entra, je m’écartai de son chemin pour lui proposer le seul siège possible, à savoir mon matelas. Elle s’y assit sans me lâcher du regard.
— Êtes-vous l’assassin du seigneur de Lorée ?
La question me surprit, plus encore que l’attitude de la jeune femme. Il me vint à l’idée de filer par la porte de la cellule qu’elle avait laissée ouverte, derrière moi, et de profiter de l’heure matinale pour quitter la prison sans qu’on ne m’accorde d’attention. Mais je me souvins des histoires de mon voisin de cellule, de Billy qui était parti en quête de renseignement et du fait qu’une autre occasion se présenterait bien. D’autant que le comportement curieux de cette demoiselle m’intriguait profondément. Et que sa question fit naître en moi le feu de la rage, et une envie irrépressible de justice.
— Non, répondis-je donc avec fermeté.
— Mais son fils…
— Paul Manfred Philippe de Lorée est le véritable coupable. C’est lui qui a envoyé un assassin éliminer son père.
Elle sursauta.
— C’est ridicule, souffla-t-elle. Vous avez attenté à la vie de ce jeune homme.
— Et croyez-moi, mademoiselle, je regrette d’avoir du commettre un acte aussi répréhensible.
Il n’y avait rien de plus faux. Mais cette femme semblait influente et, qui sait, peut-être me faire passer pour un gentilhomme aimable aux valeurs irréprochables me serait-il utile. Après tout, si elle était là à mener cette conversation avec moi, c’était bien qu’il y avait un espoir.
— Mais sachez que je recommencerais sans hésiter, ajoutai-je.
Elle me jeta un regard horrifié.
— Commettre un meurtre à beau me rebuter, la justice impériale ne s’occupera jamais de punir de Lorée pour ses actes. Alors je le ferai moi-même, pour venger sire de Lorée père !
— Mais pourquoi ? demanda-t-elle timidement. Pourquoi vouloir venger cet homme ?
— Pour la justice, mademoiselle, et parce que je suis très ami avec la famille de Lorée, et ce depuis fort longtemps.
— Ah oui ?
— Je suis le frère du tavernier qui travaillait dans leur bar, sur les quais, Billy Drol. Il était très amoureux de leur fille, et la famille, quoique n’envisageant aucun mariage du fait de leur différence de condition, était très bonne avec lui et avait toute confiance en lui lorsqu’il s’agissait de prendre soin de la jeune Rose.
— Mais… mais comment pouvez-vous savoir que sir Paul de Lorée est le meurtrier ? Et quel mobile aurait-il ? Certes, il touchera l’héritage, mais… mais il a dépensé des milliers dans l’enquête !
Je souris gentiment.
— Madame, je crois que vous ne vous rendez pas compte de la somme que représente l’héritage de la famille. La moitié suffirait à faire vivre confortablement une famille de dix personnes durant des décennies !
— A ce point ?
J’inclinai la tête. Elle baissa les yeux, l’air gênée, et pendant quelques secondes, je crus la voir rougir. Cela me donna une petite idée.
— Mademoiselle… puis-je vous demander une faveur ?
— Euh, oui, je vous en prie.
— Ne vous offensez pas de ma demande présomptueuse, mais me feriez-vous l’immense honneur de revenir me rendre visite de temps à autre ? La vie…
Je poussai un profond soupire.
— La vie est bien lassante ici. Et votre présence est un cadeau, sans doute, de l’âme blanche qui a pris pitié de moi.
Elle écarquilla les yeux à ma demande.
— Mais… savez-vous seulement qui je suis ?
— Bien évidemment, mademoiselle Cornelle.
Il était vrai que demander à la fille du directeur de la prison de visiter un prisonnier avait de quoi surprendre, et je dus me retenir de rire devant son air ahuri.
— Je… ma foi, pourquoi pas.
Elle se leva gracieusement, je pris sa main avec délicatesse et la saluait en m’inclinant comme pour un baisemain, sans toutefois oser l’effleurer de mes lèvres. Lorsque je me relevai, elle était toute rouge. Elle toussota, gênée.
— Eh bien, au revoir, monsieur Drol.
— A bientôt, j’espère, mademoiselle.
— Je me prénomme Léonie.
Je m’inclinai pour la remercier de la grâce qu’elle me faisait en me donnant son nom, et lorsque je me redressai je ne vis plus que ses jupes disparaître derrière la grille, la porte de la cellule refermée. Je souris malicieusement.
« Oh, Joséphine, je crois que finalement tes leçons me seront utiles. »
A ce stade de mon récit, Gabrielle m’interrompit.
— Attendez… Léonie Cornelle ? Vous avez tenté de séduire… Léonie Cornelle ?
— Nous seulement l’ai-je tenté, mais aussi y suis-je parvenu, dis-je posément.
— Elle partit d’un grand éclat de rire, s’affalant sur la table, ses épaules secouées par l’hilarité.
— Vous êtes sérieux ! Haha ! Donc en vérité, vous n’aviez aucune idée de qui était cette demoiselle ?
— Si je l’avais su, je n’aurais rien entrepris d’aussi stupide.
Je soupirai.
— Toujours est-il que je l’ai fait. Et je l’ai séduite mieux, peut-être, que je n’aurais dû. Mais quelques jours plus tard, lorsque Billy m’appris que des rumeurs couraient sur cette prison, comme quoi personne ne s’en échappait jamais, allant jusqu’à la prétendre hantée, je fus persuadé que mon plan était le bon et redoublai d’ardeur dans mes politesses et mes sourires. Il ne fallut pas plus d’un mois pour que je lui livre tous les baisers et caresses qu’elle me réclamait. Mais, vous vous en doutez, je n’ai jamais… disons, conclu dans le foin.
— Et madame a été vexée, elle est retournée dans les bras de son fiancé.
Elle rit de plus belle. Je commençai à être sérieusement agacé de ses moqueries, quoique parfaitement justifiées.
— Oui… Et lorsque je confrontai Paul pour la seconde fois, elle me planta un couteau dans le dos.
— Comment cela s’est-il passé ?
L’Edenté s’interrompit brièvement pour me jeter un coup d’œil, comme pour me demander s’il devait raconter cette partie de l’histoire aussi. J’hochai vivement la tête, impatiente, l’invitant à parler.

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