Plus tard dans l’après-midi, j’étais allongé sur mon lit. J’avais pris l’initiative d’essayer de dormir un peu, craignant que la fatigue de ma nuit blanche ne me rattrape. Hélas, impossible de fermer l’œil : à chaque fois que je m’y essayais, j’étais de retour dans le manoir de Paul, sa figure affichant un sourire goguenard, ses lèvres traçant mon nom. Et mes pensées voguaient inlassablement vers Billy, entre les mains de cette canaille. Tout portait à croire que Paul l’avait déjà tué. Ma gorge se serrait, et je rouvrais les yeux, chassant ces cruelles images fantomatiques. Ce manège durait depuis… longtemps. Trop longtemps, et je commençais à me lacer de cette recherche du sommeil, lorsque l’ombre s’étira dans ma cellule. Je me redressai vivement.
— Manfred !
— Billy ?!
La figure du jeune homme apparaissait entre les barreaux, masquant le soleil.
— Enfin je te trouve ! s’exclama-t-il, joyeux.
Il se redressa quelques instants, la lumière revint entre les quatre murs de pierre.
— On ne nous écoute pas, dit-il en s’accroupissant à nouveau. Si tu savais comme je suis content !
Et moi donc ! Comment était-il arrivé là ?
— Mais Paul… Tu as réussi à lui échapper ?
— Entre autre. Disons plutôt qu’il m’a laissé partir.
Je restai sans voix quelques instants, puis me reprit et me dirigeai vers l’entrée de ma cellule, tendant l’oreille. J’entendis un ronflement. Outre cela, le silence régnait.
— Parlons bas, dis-je en revenant vers le page. Je doute que l’on s’intéresse à nous, mais on ne sait jamais.
— Alors j’ai raison de croire que tu ne comptes pas en rester là ?
Je lui lançai un regard surpris.
— Bien sûr que non !
Il n’avait quand même pas envisagé que je reste bien sagement à ma place ?
— Tu as besoin de moi ? Que veux-tu que je fasse ?
— Eh bien, je ne devrais pas nécessiter…
Je m’interrompis. Ce portail…
« C’est trop simple. »
Je me rapprochai encore plus du soupirail, et chuchotai le plus bas possible :
— Ecoute-moi bien, Billy. Je veux que tu te renseignes sur les précédentes tentatives d’évasion de cette prison. A mon avis, il y en a eu plus d’une. Reste discret surtout, je n’ai aucune confiance en Paul, je ne veux pas que les autorités te mettent la main dessus.
Il hocha la tête.
— D’accord, j’irai à la pêche aux ragots dans les tavernes. Ça va, ici ?
— Ne t’en fait pas pour moi, le plus grand danger que je cours est de mourir d’ennui.
« Ou d’être contaminé par la niaiserie qui règne en ces lieux… »
— Tu sais déjà comment tu vas faire ? Tu veux que je te rapporte quelque chose ? Une arme ?
J’hochai la tête.
— Ce n’est pas de refus. Tu…
Je me tus subitement. Les gonds de la porte menant aux cachots grinçaient.
— Va-t’en, on vient, soufflai-je. Reviens me voir dès que tu auras des informations.
Il s’apprêtait à dire quelque chose, mais d’un geste de la main je l’incitai à filer, ce qu’il fit sans plus tarder. Avec un silence précipité, j’allai me rasseoir sur ma couche, et guettai le passage des nouveaux arrivants, dont les voix s’élevèrent.
— … Nous y voici, disait une vois que je crus reconnaître comme étant celle d’un de mes geôliers. Il y avait ici quatre prisonniers, cinq depuis tout récemment.
Je n’en revenais pas ! Des visites ?
Entre mes barreaux, je vis voler des jupons, et me levai, inclinant légèrement la tête pour saluer la dame qui passait. Elle était richement vêtue. Avait-elle réellement payé pour visiter la prison ?
Sans plus penser à de telles étrangetés, je me rassis sur ma couche lorsque la visiteuse eut finit de passer. Mon comportement m’arracha un sourire. Même enfermé, les manières de la vieille Joséphine s’accrochaient à moi ! Mais elles n’allaient pas me sortir de ce pétrin…
Je resongeai à mon entrevue avec Billy. Il n’y avait donc vraiment personne pour surveiller les communications des prisonniers avec l’extérieur ? Le portail, puis maintenant ça… Etait-ce une sorte de jeu, dont le but était de pousser les prisonniers à tenter une évasion ? C’était ridicule ! Même pour la noblesse, un tel manège aurait été de mauvais gout… Quoique, à la capitale, on disait que toutes les fantaisies étaient possibles.
Je m’étais complètement désintéressé de la conversation des gardes avec la jeune dame, lorsque je relevai brusquement la tête, mon attention piquée.
— … feu le seigneur de Lorée, disait le garde. Et il y a quelques jours, il s’est introduit chez son fils pour lui réserver le même sort.
Je compris alors que j’étais le sujet de la conversation.
— Quelle horreur… répondit une voix féminine. Et pour quelles raisons a-t-il agit de la sorte ?
— Oh… répondit, embarrassé, le garde. Vous savez, les roturiers ont toujours une bonne raison de s’en prendre à la noblesse.
— Dois-je comprendre que l’on ignore le mobile de son crime ? Enfin, il ne doit pas avoir vingt-cinq ans !
Elle avait touché juste. Cette dame éprouvait-elle de la compassion à mon égard ?
— C’est monsieur Paul de Lorée lui-même qui nous a prévenu. Nous n’avons aucune raison de douter de sa parole.
— Et a-t-il avoué ?
— Lui ? Parbleu non, ce n’est pas un sot ! Il a même provoqué ces gardiens sur le chemin… Heureusement que Joseph a su garder son calme, sinon Kevin l’aurait salement amoché.
— Il a donc de l’esprit, ce garçon ?
— Cela, je l’ignore, c’est à Joseph qu’il faut demander. Mais, mademoiselle Cornelle, vous ne devriez pas ainsi vous soucier du sort d’un criminel.
Cornelle ? Cornelle ! Mais c’était le nom de la prison où j’étais enfermé ! Cette demoiselle serait-elle la fille du directeur, ou quelque chose de ce genre ?
J’entendis le petit groupe se rapprocher, ayant fini le tour des cellules. Je me levai à nouveau au passage de la dame, observant cette fois discrètement don visage. Elle me fixait, et s’arrêta même quelques instants pour mieux me considérer. Je lui adressai un signe de tête respectueux. Elle rougit et s’éloigna d’un pas vif. Je la regardai s’en aller, surpris. La gênais-je ?
La porte des geôles se referma, je me rassis et replongeai dans mes sombres pensées, oubliant bien vite cet évènement.
Vers le milieu de la nuit, le sommeil ne m’avait toujours pas gagné. La fatigue, oui, le sommeil non. J’étais étendu sur mon lit, les yeux fermé, essayant de ne pas bouger pour me reposer un minimum, mais mes pensées ne cessaient de tourbillonner dans ma tête. J’entendis alors un murmure.
— Manfred ? Manfred ! Tu dors ?
— Non, grommelai-je en me redressant en tailleur sur le matelas.
Sans surprise, c’était Billy.
— Tu as fait vite, commentai-je.
— Tiens, prends ça.
Il passa son bras à travers les barreaux, et je vis l’éclat d’une dague se refléter sous la lune. Je souris.
— Merci, Billy, dis-je en récupérant l’arme, un sentiment de sécurité m’envahissant.
Cette sensation fut vite remplacer par de la gêne, une voix murmurant dans ma tête que ce n’était pas normal.
« Trop simple. »
— Je n’ai encore rien appris sur des évasions de cette prisons, ajouta le jeune homme. Mais je reviendrai demain.
— Non, ne revient que si tu as appris quelque chose de nouveau, rétorquai-je. Nul n’a l’air de se soucier de la sécurité, ici, mais ce n’est pas une raison pour être trop sûrs de nous. Il nous faut prendre notre temps et rester prudents. D’accord ?
Le palefrenier hocha la tête. Nous restâmes quelques instants à nous regarder l’un l’autre, puis je dis :
— Quand je sortirai de là, il faudra que tu me racontes ce qui s’est passé avec Paul.
— Oui.
Il baissa les yeux, regardant les pavés. Je restai debout, à contempler sa mine triste. A quoi pensait-il ? craignait-il qu’il ne m’arrive malheur ? Ou Paul lui avait-il fait plus de mal que je le croyais ? Ou étais-ce autre chose encore, la mélancolie du temps où il me voyait tous les jours, où mon père et ma mère vivait, où mon frère était dans notre souvenir comme un garçon gentil et studieux ?
— Billy.
Je tendis la main vers lui. Il me regarda, un mélange de surprise et de tristesse dans le regard.
— Je le tuerai, dis-je. Puis on restera ensemble. A Mont-des-Epicéas ou ailleurs.
Il passa sa main entre les barreaux. Au clair de lune, nous échangeâmes un ferme salut, pointé de notre faiblesse à tous les deux. Mais il souriait.
— Je le tuerai, répétai-je en un murmure.

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