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tome 1, Chapitre 33 « Allain Drol - Partie 3 » tome 1, Chapitre 33

— Je suis heureux que tu sois vivante, Rose.

Je profitai de sa proximité pour lui donner un coup de tête dans le nez, ce qui me valut un genou dans les côtes, me coupant le souffle. Paul porta la main à son visage avec un grognement de douleur.

— Emmenez-le, dit-il.

Lorsqu’il releva la tête, je suis à peu près sûr aujourd’hui qu’il y avait de la tristesse dans son regard. Mais aveuglé par la haine, je ne pensais qu’à mon envie irrépressible de faire ce pour quoi j’étais d’abord venu à sa rencontre : l’étriper. Lorsque je recouvrai mon souffle, me mis à nouveau à jurer, traitant ce traître de tous les noms. Les coups ne me calmèrent pas, jusqu’à ce que le prenne un poing sur l’arrière de la tête, m’assommant à moitié.

Hors du manoir, d’autres brigadiers me passèrent des menottes aux poignets, dans mon dos. On me fit monter à l’arrière d’une voiture, le genre aux parois de métal dans lesquels les prisonniers sont conduits à l’échafaud. Heureusement pour moi, ma destination n’était pas si sinistre : on me conduisait en prison. C’est ainsi que les nobles font disparaître les éléments gênant dans mon genre : on nous enferme, puis on nous oublie ; on n’existe plus que pour nos voisins de cellule, car pour nos proches, si tant est qu’on leur laisse la vie sauve, on est déjà mort.

Lorsque mon corps put à nouveau répondre à ma pensée, je me mis à donner des coups de pieds dans les murs de métal, suscitant d’abord l’agacement, puis l’amusement des brigadiers assis sur la banquette à l’avant de la voiture.

— Quel enragé ! dit l’un, tandis que l’autre rendait des coups sur la paroi froide.

— Ces assassins, tous aussi stupide ! dit-il.

Je donnai un dernier un dernier coup de pied furieux avant de me laisser tomber par terre.

— La bête s’est calmée, constata-t-on moqueusement au dehors.

— Et vous êtes fiers de vous ? crachai-je. Bande de baleines corrompues !

— Fais gaffe à ce que tu dis, Drol.

— Ça vous plait d’arrêter des innocents ? De les rendre coupables de crimes commis par de plus hauts placés ? Sales fumiers…

— On ne fait qu’exécuter les ordres.

— Oui, je comprends. Vous êtes trop bêtes pour réfléchir par vous-même, vous n’y pouvez rien.

— Je te conseille de te calmer, petite merdre.

— Sinon quoi ? Vous allez me cogner ? Me tuer ? La violence, typique des gros cons pour régler les problèmes.

— Si tu fermes pas ta gueule tout de suite, je…

L’autre intervint.

— Arrête, Kev. Tu rentres dans son jeu, là.

— Ouais, écoute ton gros copain, triple trogne d’andouille.

— Kev.

— Ça va, j’ai compris !

Le silence retomba. Après quelques minutes, je demandai :

— Et maintenant, on m’emmène où ?

— Au cachot, répondit le calme.

— Je m’en doute bien, raillai-je, mais lequel ?

— Quelle importance ? Toutes les prisons se ressemblent.

— Y’aura du monde ? Des "collègues" ?

— Ouais, des p’tites ordures dans ton genre y’en a des tas ! répliqua le débile.

— On t’a pas sonné, le gros balourd ! rétorquai-je.

L’autre soupira.

— On ne va pas s’amuser à te mettre à l’autre de bout de la ville. La prison la plus proche est celle du quartier extérieur Sud, elle s’appelle la prison Cornelle.

— Cornelle ? C’est le nom du fondateur ? Du directeur ?

— Non. Du bourreau. Paraît qu’il est très doué avec les réticents.

Un frisson involontaire me parcourut l’échine.

— C’est loin ?

— C’est la plus proche.

Je soupirai, agacé. Bientôt, j’entendis des voix de plus en plus nombreuses. On devait avoir pénétré dans la ville.

— On y est, dit-on quelques minutes plus tard.

La voiture d’arrêta. La porte contre laquelle j’avais donné des coups de pieds s’ouvrit sur les deux brigadiers qui, me prenant chacun sous un bras, me firent descendre. Devant nous se dressait un grand bâtiment à la façade avenante, fraichement peinte de blanc, avec en noir « Prison Cornelle ». Tout autour, il y avait une cour déserte, entourée de grands murs surmontés de barbelés. On ne se moquait pas des prisonniers. La porte à double battant était située en haut de trois marches de granit en arc de cercle, que nous gravîmes.

— Ouvre, Kev.

Celui qui me tenait par la gauche, le débile donc, s’avança et sortit un trousseau de clefs de sa poche. Je repérai une pierre gravée accrochée au mur à côté de la porte, avec « Jacques Cornelle, fondateur de la prison » suivit de la biographie du dit Jacques. Rien à voir avec le bourreau, donc.

— Menteur, marmonnai-je à l’autre, qui sourit.

— Allons, ne te plains pas. C’est un beau bâtiment, pour une prison.

— Je doute que les cellules soient au niveau de l’architecture.

— En toute franchise, mon gars, tu as du bol. Plus à l’intérieur de la ville, c’est vraiment pire. Crois-moi, en comparaison c’est presque du luxe.

Il me lança un regard, que je lui rendis.

— Mais fais pas le malin, sinon tu pourrais bien être envoyé ailleurs.

J’haussai les épaules pour toute réponse.

Une heure plus tard, j’étais débarrassé de mes menottes, assis sur un maigre matelas dans une cellule : trois murs, une grille, un soupirail frôlant le plafond, trop haut pour que je puisse espérer voir au dehors. J’avais un voisin de cellule, dans la deuxième à ma gauche, plus près de la porte, qui ne pipait pas plus mot que moi. Je n’aurais su dire s’il y avait d’autres prisonniers à droite, et je m’en moquais plutôt. Je n’étais pas intéressé par taper la discute, seulement par trouver un moyen de m’évader de cet endroit au plus tôt et de vérifier que Billy allait bien, et que Paul était toujours en vie pour que je puisse lui enfoncer ma lame dans la gueule, la gorge, l’œil, le cœur… Ou partout à la fois.

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire et, malgré ma haine brûlante, je devais bien admettre que je n’avais aucune idée pour me sortir de ce pétrin. Et si, suite à une tentative infructueuse, on me transférait dans une prison plus sécurisé, j’étais perdu.

La journée s’écoula avec une lenteur désespérante. A midi, un garde fit le tour des cellules en distribuant une purée épaisse et, j’en fus surpris, délicieuse. Avec ceci, on eut chacun droit à un pichet d’eau et une grosse miche de pain. Je découvris que trois autres prisonniers étaient présents à ma droite, l’un d’eux avait une voix vieille et fatiguée, l’autre avait un ton féminin, le troisième de prononça pas un mot, seul le bruit de sa cellule s’ouvrant sur le garde me permit de détecter sa présence.

Le soir tomba, puis la nuit vint. On ne nous rapporta pas à manger, le pain était suffisant pour deux repas. Incapable de trouver le sommeil, je m’assis contre le mur froid de ma prison et levai les yeux vers le soupirail, par lequel la clarté lunaire m’éclairait le visage.

Cette dame se montra vers le milieu de la nuit, alors que les rues étaient silencieuses depuis longtemps. Je souris en la voyant apparaître lentement. Elle était belle, semblait plus grande que d’ordinaire. L’était-elle aux yeux de tous, ou n’était-ce qu’une illusion due à l’étroitesse dans laquelle je me trouvais depuis des heures ? Toujours est-il que ce croissant blanc immaculé me réchauffa un peu le cœur. Lorsqu’il apparut tout entier, il semblait découpé par les barreaux du soupirail, lui dessinant des dents blanches et un sourire malicieux.

Puis elle termina sa course dans le ciel, disparaissant lentement, emportant peu à peu son éclat loin de moi. Il fut vite, à mes yeux du moins, remplacé par celui de l’aube. Je n’avais pas fermé l’œil, je n’étais pas fatigué. Je ne bougeai pas de ma place alors qu’au dehors les rues recommençaient à s’animer. Dans mon esprit je revoyais cette sinistre dame illuminant le ciel, souriante.

Je grignotai la fin de mon pain, tendant l’oreille pour saisir les bribes de conversations des passants. C’était ce qu’il y avait de plus intéressant à faire ici. Puis, au milieu de la matinée, sept gardes entrèrent. Deux restèrent à l’entrée, armes en main, les autres allant ouvrir chacun une cellule.

— C’est l’heure de votre sortie, les gars, dit l’un.

On nous emmena dans la cour, où l’on nous laissa libre de nos mouvements. Je respirai avec bonheur un air renouvelé, les rayons du soleil me caressant la peau. J’appris qu’un jour sur deux, nous pouvions ainsi sortir une heure, le matin, sauf s’il pleuvait trop. J’en profitai pour examiner les murs d’enceinte. Les quatre étaient hauts d’une bonne huitaine de mètres, surmontés d’épais barbelés enroulés sur eux même, et parfaitement lisses. Il ne fallait pas compter s’échapper par-là, à moins d’avoir des ailes. Je portais donc mon regard sur l’entrée. Le portail était équipé de pointes, mais elles ne semblaient pas infranchissables. En vérité, aucun système ne semblait pouvoir arrêter quelqu’un qui voudrait les escalader, sinon les quelques gardes qui se tenaient en permanence dans les environs. Rien qui ne devrait me poser trop de problème.

— N’y pense pas, petit, dit une voix éraillée.

Je reconnu l’un de mes compagnons de cellule. A la voix, je l’aurais cru fort âgé, mais il ne devait pas avoir plus de cinquante ans, ses cheveux étaient encore foncés et il se tenait droit.

— Vous dites ?

— Je te dis de ne pas y penser.

Il posa une main sur mon épaule.

— N’essaye pas de filer, tu te ferais attraper et on t’enfermerait dans un endroit d’où on ne ressort qu’en bière.

Je le considérai quelques instants. Il avait l’air détendu des prisonniers bien doux et soumis. J’eus une exclamation railleuse.

— Qu’est-ce que vous en savez, vous ? Vous avez essayé ?

Il secoua la tête, dépité.

— D’autres ont essayé. Ils sont pas revenus.

— N’est-ce pas la preuve de leur réussite ?

— Me prends pas pour un con, grogna-t-il. Ça s’entend, quand quelqu’un réussit à s’échapper. Ça se sent, dans l’attitude des geôliers.

Je roulai des yeux. Quelles âneries ! S’échapper d’ici semblait simple comme bonjour, à moins d’être le dernier des imbéciles.

— Je sais ce que je dis, poursuivit l’autre. Des prisons j’en ai vu, je sais comment ça se passe. J’ai vu des types filer, j’en ai vu revenir. J’en ai vu crever comme des chiens battus.

— Si vous avez été dans autant de prisons que vous le dites, c’est bien que vous en êtes sorti. Pourquoi vous dégonfler ici ?

— Celle-là est de loin la plus confortable que j’ai vue. Je me croirais presque en vacances ! Et puis…

Sa mine s’assombrit.

— Avant, j’étais pas à la capitale. J’avais les nobles dans le creux de la main, maintenant je les ai sur le dos. On ne se débarrasse pas de ces bêtes-là. Autant rester ici et profiter.

Il leva les yeux vers le ciel, je suivis son regard. Quelques nuages passaient, poussé par une forte brise.

— Toi aussi, poursuivit-il après quelques instants, t’es poursuivi par un de ces molosse, je me trompe ?

Je lui jetai un regard interrogateur.

— T’es dans la prison la plus en périphérie de la capitale. Dans le coin, ils n’habitent que des richards, des nobliaux. Si t’avais été un petit criminel de rues, tu serais plus loin à l’intérieur.

J’hochai la tête.

— Vous avez raison. Un noble m’en veut.

— Qu’est-ce t’as fait ?

— Et vous ? Si vous avez visitez de nombreuses geôles…

— Exact, bonhomme. Je suis un type dangereux, moi. Un assassin, et pas un petit ! Je tuais un peu partout dans le pays, je faisais des séjours en prisons et j’avais toujours un pote ou une astuce qui me permettait de filer et de recommencer. Puis je me suis fait recruter par un grand. Je lui faisais son sale boulot, et il me payait bien. Puis, coup du sort, un de ses ennemis a voulu que je retourne ma lame contre lui, pour un somme énorme. A partir de là, j’étais foutu : si j’acceptais, l’autre me crèverai pour pas que je le trahisse à son tour. Si je le tuais, j’aurais tous ses contacts sur le dos. Si je l’ignorais, et que mon employeur découvrait le contact que j’avais eu avec son rival, il me buterait.

Il poussa un profond soupire.

— J’ai tout lâché et je me suis enfui. Mon boss m’a fait poursuivre, et boum. J’ai atterrit ici. Et j’ai eu un sacré bol, ç’aurait pu bien mal finir, cette affaire ! Toi aussi, gamin, t’as de la chance.

— C’est ce qu’on ne cesse de me dire depuis que je suis arrivé ici, grommelai-je, mécontent. Mais c’est pas un coup de chance de finir en taule, avec un ennemi épanoui menant une vie oisive, alors que le coupable, c’est lui !

Je serrai les dents en repensant à la villa de mon frère. Elle était si proche, et pourtant si loin. Je portai à nouveau mon regard sur la grille. Ou pouvait être le piège ?

— Vous dites que personne n’a réussi à s’enfuir ?

— Personne. Toujours le calme revenait dans la prison, et les gardes étaient légers. J’ai même parfois saisi des conversations confirmant tous mes soupçons. Personne ayant tenté de filer n’a réussi à courir plus d’une nuit.

Je poussai un profond soupire. Ou bien ce gars était fou, et il me semblait doté de toute sa raison, ou bien tenter de filer signerait ma perte.

Mais pour voir crever cet enfoiré de Paul, j’étais prêt à prendre le risque.


Texte publié par RougeGorge, 23 janvier 2026 à 17h09
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