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tome 1, Chapitre 32 « Allain Drol - Partie 2 » tome 1, Chapitre 32

Je commençais sincèrement à croire en Paul. Peut-être toute cette histoire n’était-elle en effet qu’une mise-en-scène pour défaire la famille de Lorée. Mais en ce cas, les coupables étaient bien naïfs de croire que Paul Manfred Philippe de Lorée serait condamné. Ou prévoyaient-ils de le tuer aussi ?

— Parlez-moi d’elle, demanda mon frère.

— Qui donc ?

— Rose. Dites-moi tout ce que vous savez.

Je soupirai.

— Je vous ai déjà tout dit, elle a été retrouvée poignardée dans le port de Mont-des-Epicéas.

— Comment était-elle ?

— Je dirais… Qu’elle était masculine. Ses traits étaient figés sur un air féroce, ses cheveux longs étaient attachés à la garçonne, comme les vôtres, elle avait un pantalon et une chemise, il lui restait un soulier de cuir noir sur des bas blancs.

Il hocha lentement la tête.

— Ça lui ressemble bien. Elle devait être travestie en homme. Qu’en était-il de sa poitrine ? L’avait-elle bandée pour la cacher ?

— Monsieur, je n’ai pas investigué jusque-là.

— Bien sûr. Pardonnez-moi, j’essaye juste… d’imaginer comment elle pouvait avoir vécu jusqu’à lors. Je regrette de l’avoir perdue.

— Hm.

Nous continuâmes de marcher sans échanger un mot, la fumée de nos cigares s’élevant dans l’air sombre. La lune était dissimulée derrière les nuages, et plus l’on s’éloignait du manoir moins l’on y voyait. Peu avant que, arrivés au bout du parc, nous rebroussâmes chemin, Paul demanda :

— Et vous monsieur ? Pourquoi feignez-vous ?

— Je vous demande pardon ?

— Vous n’êtes pas un inspecteur perverti, qui ne pense qu’à l’argent. Vous me croyez coupable, et ce que vous voulez en restant ici, c’est le prouver. Lequel de mes ennemis vous envoie ? A moins que la présence de Billy à vos côté signifie que vous étiez un ami de ma famille ? De ma sœur ?

Je fronçai les sourcils, expirai une bouffée de fumé.

« Il joue carte sur table. S’il avait de mauvaises intentions, il devrait plutôt rentrer dans mon jeu. »

Cela ne faisait qu’éloigner davantage mes soupçons.

— On peut dire ça, oui.

— Vous l’avez connue ?

D’un air dur, je regardai mon frère.

— Monsieur de Lorée, vous avez été franc, permettez-moi de faire de même. Il me répugne de vous parler de feu votre sœur en sachant que tout indique que vous en êtes l’assassin, de même pour vos parents. Ne vous attendez pas à une attitude chaleureuse de ma part.

Il baissa les yeux, regardant l’herbe semblant, dans la nuit, d’un bleu océanique.

— Oui, je comprends.

— Cependant, ajoutai-je après un soupire, rien ne me ferais plus plaisir que de découvrir la preuve de votre innocence.

— Vivement que cela arrive.

Il me sourit. Ce sourire, triste mais amical, me serra le cœur. Toutes mes certitudes s’évaporèrent. Comment avais-je pu croire que mon frère… ?

Je portai mon cigare à mes lèvres pour dissimuler mon chagrin. Dans mon esprit, mes objectifs changeaient. Je n’espérais plus trouver des preuves contre Paul, mais en sa faveur. Puis je lui dirais tout. Ça me faisait mal de lui faire croire que j’étais mort.

Nous rentrâmes silencieusement. Dans la salle à manger, Paul proposa de me raccompagner à ma chambre. Je déclinai poliment, et nous nous séparâmes. Arrivé à ma chambre, je vis Billy accoudé à la fenêtre, le regard perdu dans le vide, l’air las.

— Billy ?

Il se retourna avec un sourire.

— Manfred ! Alors ? De quoi avez-vous parlé ?

Je me laissai tomber dans un fauteuil.

— On est grillé, à moitié du moins. Il a compris qu’on est pas là pour l’argent, mais bien pour venger la famille de Lorée.

Il s’assombrit.

— Alors ça devient vraiment dangereux. Nous devons vite faire ce pour quoi on est venu.

— Je sais, mais… Je doute de plus en plus.

— Manfred…

— On est venu pour une vengeance, le coupai-je. Si on tue un innocent…

— Il n’est pas innocent ! Tu le sais aussi bien que moi, pourquoi croire encore en lui ?

— Tu ne l’as pas entendu tout à l’heure ! Tu ne l’as pas vu ! Il était triste, il voulait que je lui parle de Rose… Il m’a dit avoir compris ce qu’on faisait là. Pourquoi l’aurait-il fait, sinon parce qu’il est réellement innocent ?

— Pour insérer le doute et préserver sa vie une nuit de plus. Une nuit durant laquelle il pourra appeler les forces de l’ordre et nous faire arrêter, puis tuer ! Manfred !

Il franchit les quelques mètres qui nous séparèrent et posa ses mains sur mes épaules.

— Il ne faut pas tarder davantage, tu vois bien qu’il comprend trop vite. Combien de temps cela lui prendra-t-il de découvrir qui tu es ? Et lorsqu’il saura que son héritage est entre tes mains, il te fera tuer ! Comme il a fait tuer votre père !

— Mais je ne peux pas, Billy !

Je levai vers lui des yeux impuissants.

— Je n’ai jamais tué qui que ce soit, je suis incapable de le faire ! Pas à mon frère ! Pas en sachant qu’il peut être innocent, que je me suis peut-être trompé ! Je ne peux pas vivre avec un tel crime sur la conscience !

— Et la lettre, le cachet, la signature…

— Ce peut être faux.

Il secoua la tête.

— Manfred… je te comprends et, en vérité, je t’admire d’avoir foi en ta famille. Mais Paul n’est pas mon frère, et je ne lui fais pas confiance. Si tu ne veux pas le tuer, fais-moi au moins le plaisir de partir et de préserver ta vie.

— Mais alors je ne saurai jamais…

— Tu suivras une autre piste. On trouvera, on trouve toujours, mais par pitié Manfred, par pitié pour moi, quitte ce manoir ou tue-le !

Je me levai précipitamment en repoussant Billy.

— Je comprends, dis-je. Et je ne te demande pas de rester. Mais moi, je veux bien risquer ma vie pour découvrir la vérité sur le meurtre de mon père.

Il avait les larmes aux yeux.

— C’est idiot, Manfred. C’est idiot. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça va changer ?

— Pour moi ça va changer quelque chose. Le meurtrier de mon père a entaché l’honneur de toute ma famille. C’est pour ça que je veux avoir la peau du coupable, que je veux la vengeance. C’est pour mon honneur !

Je me moque quand je repense à ces paroles. Mon honneur ? Quel honneur avais-je alors à défendre ? Celui d’un nom que je n’allais plus jamais porter ? Je me demande encore si c’est vraiment l’honneur qui m’a poussé à faire ce choix. J’étais jeune… Etait-ce plutôt de la faiblesse ? Toujours est-il que, sur le moment, je me croyais vraiment fort. Je me croyais assez puissant, assez malin, assez expérimenté pour dissiper les brumes du mensonge et abattre la lame de la vengeance. J’ai eu tort : je n’étais rien de tout cela, et même aujourd’hui, alors que je suis un corsaire victorieux de nombreuses batailles, je ne commettrais plus l’erreur de me croire tout puissant, car je ne le serai jamais.

Bien des nuits, une question m’a hantée : si je pouvais revenir en arrière, ce jour fatidique, agirais-je différemment ? J’espère que oui, que je tuerais ce traître qu’est Paul, car inutile de faire des mystères plus longtemps : c’était bien lui, l’assassin de mon père. Mais après tout, cette erreur m’a rendu plus fort : elle m’a servi de leçon. Une leçon dure, douloureuse, que je n’oublierais jamais.

Le lendemain matin, Paul nous convia à nouveau à sa table. Un domestique vint demander un coup de main à Billy, je restai seul avec Paul, en qui je vouais une confiance presque totale. Il conversait calmement, avec un sourire. Quiconque l’aurait vu se serait dit "C’est un brave homme". Puis nous entendîmes le pas de chevaux et les roues d’une voiture.

— Ah, ce doit être mon cocher qui revient avec vos affaires, monsieur Drol.

— Oh, vous les avez faites quérir ? C’est fort aimable de votre part.

Cela ne m’étonna pas grandement. Hier il avait appris le nom de notre hôtel au détour de la conversation, et la chambre était louée sous le même pseudonyme que celui que j’avais présenté à mon frère.

— Je devrais aller les réceptionner, dis-je en commençant de me lever.

— Inutile, m’arrêta Paul avec un geste de la main et un sourire toujours aussi rayonnant. Eric s’en chargera.

Je fronçai légèrement les sourcils, debout à côté de ma chaise.

— N’est-il pas dehors avec Billy ?

— Si, mais Eric ou un autre… Ça reste la domesticité !

Il rit.

— Certes, répondis-je en me rasseyant, quoique je ne saisisse pas vraiment son humour.

J’entendis de loin la porte d’entrée s’ouvrir, cessai d’y songer et pris une autre bouchée d’œuf au plat. Après quelques secondes, je réalisai que Paul me fixait, l’air sombre. J’allais lui demander si tout allait bien lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit derrière moi. Je reposai ma fourchette et me retournai.

— Mais que… ?! m’étranglai-je.

Sans me laisser le temps de réagir, les forces impériales m’empoignèrent et me firent me lever avec violence, renversant la chaise.

— Monsieur Alain Drol, vous êtes en état d’arrestation, dit l’un d’eux, pour avoir orchestré le meurtre de monsieur Auguste de Lorée.

— Quoi ? Mais je… Paul, que… ?

En levant les yeux sur lui, il avait l’air froid et sombre. La colère explosa dans ma poitrine.

— Comment as-tu osé ?! crachai-je en me débattant.

On me maîtrisa de quelques coups de poings en plein visage, je crachai du sang et cessai de lutter.

— Alors c’était bien toi, sale traître ! grognai-je entre mes dents serrées et douloureuses.

Il s’approcha.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire. C’est toi qui as ordonné l’assassinat de mon père.

Je crachai par terre.

— Sale putain de corniaud !

Une autre pensée me traversa l’esprit, y semant la peur.

— Et Billy ? T’en as fait quoi ?

— Ton fidèle petit chien va bien, ne t’en fais pas.

Il s’était encore approché, et se pencha à mon oreille.

— Je suis heureux que tu sois vivante, Rose.


Texte publié par RougeGorge, 23 janvier 2026 à 17h07
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