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Chapitre 11

Alain Drol

Après le décès de ma mère, je confiai le domaine à ma nourrice et domestique de la maison, Ismène, et partis avec mon ami d’enfance, Billy. Celui-ci était le seul témoin de l’assassinat de mon père, quelques semaines plus tôt, et avait gardé le silence dans l’intérêt de madame de Lorée et de sa santé, l’assassin n’étant autre qu’un envoyé de son fils aîné, mon frère Paul Manfred Philippe de Lorée.

Nous partîmes donc, Billy et moi, avec la ferme intention de punir Paul de ce crime, sinon par la loi derrière laquelle il se protégeait grâce à son ascendance noble, par le sang. Après ses études, il s’était lancé dans le commerce et avait joué en bourse. Informé de quelque illégale manière, il a ainsi gagné des milliers, puis des millions. Son commerce s’est étendu dans presque tout l’Empire, il était planté à la capitale et ne partageais le marché avec personne, sinon quelques locaux qui vendaient leur légumes à petite échelle. Il s’était acheté un domaine non loin de la capitale impériale.

Il nous fallut dix jours pour nous y rendre par voie terrestre, louant tantôt des cheveux, tantôt une charrette, rarement une voiture et souvent à pied. Mais nous finîmes par voir se dresser les murs de Philippe, derrière lesquelles de désagréables rues étroites et sinueuses se trouvaient. Une partie de la ville était située à l’extérieur des murs, notamment de riches et influentes personnalités, proche de la civilisation mais loin de la pauvreté et de la petitesse. Nous trouvâmes sans difficulté un fiacre qui nous conduisit à la résidence de Lorée, située sur la côte au sud de la ville, et bientôt nous attendions dans un salon avec une splendide vue sur la mer que le propriétaire nous reçoive.

— C’est une belle maison, commenta Billy, à la fenêtre.

J’haussai les épaules. Cette demeure avait beau être splendide, je n’avais qu’une envie, y mettre le feu. De préférence avec les occupants encore à l’intérieur.

La porte s’ouvrit sur un homme en élégant costume pourpre, chaussures cirées, bouton en or, cheveux longs et sombres accroché en queue de cheval de la même manière que les miens, doigts ornés de bague, un anneau d’or transperçant son oreille droite. Il portait si bien ce luxe que toute impression de trop plein était évaporée, et son sourire chaleureux lui donnait des airs de jeunesse humble. Pourtant, j’eus envie d’arracher chacune des dents qui le composaient.

— Messieurs, nous salua Paul, pardonnez-moi de vous avoir fait attendre. Je vous en prie, ne restez pas debout. Les fauteuils sont là pour ça.

— Nous ne sommes pas là pour échanger des politesses badines, répliquai-je froidement sans un geste pour m’asseoir. Monsieur de Lorée, votre mère est morte d’une intense fièvre due au décès de votre père quelques jours tantôt.

— Oh ! Elle a donc succombé !

Son air peiné me dégouta.

— J’ai cru comprendre qu’elle vous avait fait mander sur son lit de mort. Pourquoi n’êtes-vous point parti ?

Il se laissa tomber lui-même dans un fauteuil, tête basse, l’air triste.

— J’en ai honte, et vous êtes bien cruel, monsieur, de me faire un tel reproche. J’ai eu des problèmes avec mon travail, le marché qui monte et qui baisse… Lorsque j’ai reçu cette lettre de ma mère, je… j’ai vacillé, la question m’a tenu éveillé une nuit entière, mais… je ne pensais pas qu’elle… que ce serait si rapide…

Il soupira et se prit la tête dans les mains. Je faillis douter. Un instant, je me souvins mon Paul, celui qui me souriait, celui que je voyais jouter avec mon père, celui que j’attendais sur le pas de la porte lorsqu’il rentrait de l’école pour quelques jours. Mon complice. Mon frère.

Puis je me ressaisis.

— Monsieur, il y a autre chose.

Il se redressa, l’air las.

— Non monsieur, je n’ai pas le courage de parler d’héritage maintenant. Si vous êtes pressés, voyez avec mon intendant, il…

— Monsieur. Nous avons découvert le cadavre de votre sœur.

Il me fixa avec des yeux éteints, qui peu à peu se voilèrent d’horreur.

— R-Rose ? Rose est… morte ?

— Oui. Je ne me suis pas présenté : Alain Drol, inspecteur de police. Je mène l’enquête sur le meurtre.

— Un meurtre ? Comment ? Pourquoi ? Où l’avez-vous trouvée ?! Parlez inspecteur, je vous en conjure ! Ma sœur avais disparu depuis huit ans !

— Je sais. Son corps a été retrouvé au fond de l’eau, dans le port de Monts-des-Epicéas. Elle avait le cœur transpercé. La mort est récente, monsieur. A présent, ça doit faire quinze jours tout au plus.

— Ma sœur ! Rose ! Pourquoi a-t-il fallu que nous ne te retrouvions que pour te voir morte ! Ah ! Ma mère, monsieur, ma mère a-t-elle été mise au courant avant de… ?

— Non. Mais tout porte à croire qu’elle savait qu’elle était de retour.

— Comment ?

— Nous pensons que votre sœur est réapparue en ayant appris la mort prochaine de sa mère. Peu avant de mourir, celle-ci l’a désigné comme héritière de ses biens. Et la date présumée de la mort de mademoiselle Rose de Lorée est quelques jours plus tard.

Paul fixait le sol avec des yeux tremblant, assimilant les fausses informations que je venais de lui transmettre.

— Aussi, monsieur, suite à cette mort vous devenez l’héritier de la fortune de votre famille.

Il leva sur moi un regard qui me serra le cœur, un mélange parfait de douleur et de désespoir. Il ne semblait pas comprendre où je voulais en venir.

— Maintenant dites-moi, repris-je. Pourquoi ne vous soupçonnerais-je pas de cet assassinat ?

Il bondit de son siège.

— Vous croyez que j’ai tué ma sœur ?!

— Que vous l’avez fait tuer, en tout cas.

— Mais enfin, vous…

— C’est le bon sens même, non ? l’interrompis-je. Votre sœur ayant disparu, vous étiez sûr d’être le seul à hériter des biens de votre famille. Mais la voilà qui réapparaît subitement, votre mère la désigne à votre place et vous provoquez sa mort.

— C’est ridicule, voyons !

— Et en suivant le même raisonnement, j’en suis venu à repenser au cas de votre père. J’ai rouvert l’enquête et nous avons découvert un témoin, qui n’osait se prononcer.

Je désignai Billy.

— Cet homme a vu votre père se faire tuer par un messager envoyé par vous au préalable.

— Un messager ? Je n’ai jamais envoyé de message à mon père !

— Et qu’en est-il de ceci ?

Je sortis une enveloppe de ma poche. A l’intérieur se trouvait une lettre adressée à mon père de la part de mon frère. J’avais trouvé le tout dans le bureau de feu monsieur Auguste de Lorée. Je tendis la pièce à conviction à Paul, qui la parcourut des yeux. Elle traitait de banalité mondaine, de l’état du commerce, avec pour but de prendre des nouvelles de la famille.

Pâle comme la mort, Paul releva la tête et me regarda.

— Monsieur l’inspecteur. Je vous jure n’avoir jamais rien écrit de tel.

— Le sceau brisé sur l’enveloppe n’est-il point le vôtre ?

— S-Si, mais…

— Et la signature ?

— Aussi, mais je…

— Et l’écriture, en la comparant avec quelque autre document de votre main, n’est-elle pas identique ?

— Taisez-vous ! Je ne comprends pas quelle mauvaise blague vous voulez me jouer, inspecteur, mais jamais, jamais de ma vie, je le jure sur mon âme, je n’ai écrit pareil lettre ! Jamais je n’y ai apposé mon sceau ou ma signature ! Et jamais, jamais je n’ai donné l’ordre de faire assassiner mon père !

Il me regarda avec des yeux enragés.

— Comment osez-vous m’accuser d’une telle infamie ?! Savez-vous ce que j’ai donné pour l’enquête sur la mort de mon père ?! Savez-vous combien j’ai dépensé dans le but de confondre le coupable ?! Êtes-vous seulement assez intelligent pour voir que tout ceci est un complot dans le but de faire tomber ma famille entière ?! Tuer le père et la fille, laisser mourir la mère et accuser le fils, n’est-ce pas un peu trop gros ?! Ou êtes-vous complètement stupide ?!

— Allons, inutile de s’énerver ainsi, monsieur de Lorée. Je conclus que vous avez les fonds nécessaires pour remédier à cette situation…

— Les fonds ?

— Oui, oui, les fonds. Combien offrez-vous ? Pour mille d’argent, on incrimine qui vous voulez. Et avec un petit bonus en or, le témoin est prêt à se taire. Pas vrai Billy ?

L’interpelé hocha la tête. Comme je le lui avais recommandé, il ne se mettait pas en avant et me laissait parler. Paul le regarda, un nouvel éclat dans le regard.

— Billy ? Mais oui, je me souviens de toi ! Tu tenais la taverne de mon père !

Il se rapprocha du jeune rouquin, l’empoignant par les épaules avec affolement.

— Tu l’as vu ? Tu as vu mon père mourir ? Et Rose, tu l’aimais hein ? Tu vas m’aider à les venger ?

— Monsieur, interrompis-je en me levant, éloignant les deux hommes, nous vous aiderons du moment que vous y mettez le prix.

— Bien sûr que j’y suis prêt ! Combien voulez-vous ? Mille pièces d’argent, c’est ça ? Vous les aurez, cinq cents pour enquêter, le reste après !

— Après, après… C’est bien joli, mais qui ?

— Qui quoi ?

— On arrête qui ?

— Mais… Comment, qui ? Le coupable !

— Oui, bon, on ne va pas vous mettre sous les verrous non plus ! Soyez clair, lequel de vos ennemis doit être incriminé ?

Il se laissa tomber lentement dans son fauteuil, pâle.

— Vous voulez… que je soudoie la justice ?

— Oh, allez, ne faites pas l’innocent ! On est pas du genre à vous dénoncer. Et puis, de toute façon, vous savez bien que, riche et noble, vous êtes intouchable !

Il joignit les mains et y posa son menton, me fixant dans les yeux d’un air déterminé.

Je crus qu’il allait passer aux choses sérieuses, seulement...

— Ecoutez-moi. Je vous demande de mener l’enquête. De découvrir la vérité. Vous avez toute ma coopération. Si vous pensez que je suis le coupable, vous n’avez qu’à rester ici quelques temps. Je vous laisserais fouiller le manoir, interroger qui il vous plaira.

— Heu… N…

— Je vous paierai le double.

Je me figeai. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Il me fixait avec une gravité telle que je le crus. Ou du moins, je doutai.

J’hochai la tête.

— C’est d’accord.

Je vis Billy se tendre et me jeter un regard étonné. Je lui intimai de garder le silence d’un coup d’œil.

— Permettez-nous de nous installer aujourd’hui même. Nous n’avons guère d’affaires et pourrons faire quérir le peu que nous avons laissé à notre hôtel.

— Bien sûr ! Jacques ?

Il se tourna vers l’entrée du salon, par laquelle arriva un domestique.

— Monsieur m’a appelé ?

— Oui, donne donc deux chambres à ces messieurs. Côte à côte, de préférence, et ordonne qu’on y fasse du feu.

Jacques s’inclina et se tourna vers nous.

— Si ces messieurs veulent bien me suivre.

Il nous conduisit à travers des couloirs et monta quelque escalier, puis ouvrit la porte d’une chambre en deux pièces, salon et couche. Elle était reliée par une autre porte à une chambre avoisinante, organisée de même.

— Que messieurs me pardonnent s’il fait froid, dit le domestique. Du feu va être fait.

J’hochai la tête.

— Merci mon brave. Pouvez-vous nous laisser quelques instants ?

— Bien sûr.

Il inclina poliment la tête et sorti, nous laissant seuls Billy et moi. L’ancien tavernier se dirigea vers la porte qu’il venait de franchir et y jeta un coup d’œil, avant de la fermer.

— Pourquoi ? demanda-t-il simplement.

J’allai me laisser tomber dans un fauteuil avec un soupire, perdant mon masque d’assurance.

— Tu l’as vu et entendu comme moi, Billy. Je ne peux pas… Je ne peux pas le tuer.

— Mais enfin ! C’est du baratin ! Il se joue de nous, quel imbécile n’aurait pas compris nos insinuations ? Quel noble ignore les principes de la police à leur égard ? C’est ridicule !

— Je sais ! criai-je.

Je frappai mon front de mon poing fermé, dents serrées. J’étais furieux, contre Paul et contre moi.

— Mais c’est mon frère, Billy ! Je ne peux pas… Je ne peux pas le tuer sans être certain de sa culpabilité.

— Manfred.

Billy me prit la main.

— Je comprends. Nous allons le confondre, trouver des preuves plus irréfutables que la lettre. Mais retiens bien que s’il faisait semblant, c’est qu’il se méfiait de nous. Nous ne sommes pas en sécurité ici. Alors je t’en prie, soit très prudent.

Avec un demi-sourire, j’hochai la tête. J’espérais encore que Paul soit innocent.

A l’heure du dîner, Paul nous convia à sa table. Nous mangeâmes en silence, je jouais les goinfres fasciné par la bonne cuisine. Après le dessert, il fit apporter des cigares, que nous fumâmes avec le reste de la bouteille de vin que nous avions entamée pour le repas.

— Alors, monsieur Drol, me demanda Paul. Par quoi comptez-vous commencer ?

Je le regardai avec des yeux interrogateurs, puis fit mine de me souvenir.

— Oh, vous voulez parler de l’enquête ! Je ne sais pas… On va laisser traîner nos yeux et nos oreilles, flâner dans le manoir… Fouiller de-ci ce là, vous savez, jusqu’à ce qu’on trouve la preuve qui vous innocentera.

Il sourit.

— Je vois. Voulez-vous bien m’accompagner pour une promenade dehors ? Billy, aurais-tu l’amabilité de nous laisser ?

L’intéressé me jeta un coup d’œil. J’hochai discrètement la tête. D’un air nonchalant, il écrasa son cigare sur le cendrier, vida son verre de vin et se leva, vacillant à moitié. Je savais qu’il simulait : il tenait mieux l’alcool que ça, deux verres ou trois ne lui faisait presque rien.

Paul se leva à son tour, je le suivis jusqu’au jardin. Eclairés uniquement par la lueur émanant des fenêtres, nous traversâmes les allées sombres d’arbres et de buissons, les parterres de fleurs, colorés de jours, réduits à des masses noires et difformes.

— Je vois bien que vous ne me croyez pas, dit notre hôte, quand je clame mon innocence.

Je le regardai, mais dans l’obscurité il ne pouvait rien voir de mon étonnement.

— Il faut dire, rétorquai-je après plusieurs secondes, que vous vous fichiez bien de nous en prétendant de pas comprendre comment nous fonctionnons. La justice incrimine l’ennemi de celui qui paie le plus cher : un homme d’affaire tel que vous le sait très bien.

Il soupira.

— C’est vrai. Je feignais de ne pas vous comprendre.

« Va-t-il passer aux aveux ? »

— J’avais peur, vous comprenez ? reprit-il. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers veulent rendre une vraie justice. J’aurais pu être dénoncé et, même si l’ordre impérial ne me ferais rien, un assassin aurait tôt fait de me trancher la gorge durant mon sommeil. Nous autres, puissants hommes, avons plus d’ennemis que d’amis. Nous devons toujours être sur nos gardes.

Il releva la tête, me regarda, ses prunelles reflétant la faible lumière du manoir.

— Mais je ne vous mentais pas lorsque je vous disais ne pas avoir tué mon père, encore moins ma sœur. Le sieur de Lorée… aurait dû être aussi prudent que moi, feindre la bêtise, n’admettre dans son entourage que des personnes digne de la confiance la plus extrême. Il était bon et honnête, voilà pourquoi il est mort. Et voilà pourquoi je veux savoir qui l’a tué. Pourquoi je veux le venger. Et Rose…

Il baissa à nouveau la tête, l’air abattu.

— Qu’a-t-elle fait, elle, pour mériter la mort ? J’ai envie de croire qu’elle était blanche comme la neige mais, hélas, je la connais bien. Combien d’ennemis a-t-elle pu se faire en huit ans ? Trop, assurément. Mais je ne la croyais pas capable de se laisser assassiner. Elle est… Elle était forte, vous savez ? Elle ne se laissait jamais faire, elle se fâchait souvent aussi. Une gamine incorrigible, en somme, mais plus forte que toutes les personnes que j’ai jamais rencontré.

— Sais-tu, Feu-de-Sang, quand je resonge aujourd’hui à ses paroles je réalise que j’étais exactement comme tu es. Ne trouves-tu pas que cela te décrit parfaitement ? Nous sommes pareils au fond, toi et moi, mais on a pris des chemins différents…

Fixant jusqu’à lors ses menottes, il leva les yeux vers moi.

— Je t’admire. Là où tu as lutté, moi, j’ai fui. Tu as acceptée d’être ce que tu es. Moi, je me suis changé. Je me demande ce qu’il se serait passé si j’avais décidé de rester la femme que j’étais.

Il soupira.

— Mais je ne regrette pas. Je suis heureux d’être un homme aujourd’hui, et je le serai demain.

Je secouai la tête.

— Tes états d’âme ne m’intéressent pas, dis-je hypocritement, car en vérité ce qu’il avait dit m’avait fait plaisir. Reprend le fil de l’histoire, s’il te plaît.

Il sourit puis détourna les yeux, son regard se perdant dans le vide.


Texte publié par RougeGorge, 23 janvier 2026 à 16h52
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