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tome 1, Chapitre 21 « Le poids du passé » tome 1, Chapitre 21

Atarillë

Ma tête était si lourde. Je sentais le néant dévorer chaque parcelle de ma peau, en une fin inextinguible. Tout mon être vacillait. Tous ces souvenirs vinrent m’attaquer, comme des assaillants prêts à en découdre, ayant attendu si longtemps que j’arrive dans cette bibliothèque. La honte, la culpabilité, m’étouffaient. J’étais responsable de ce désastre. Par naïveté, j’avais cru échapper au pouvoir implacable du destin. J’étais bien sotte d’avoir espéré cela. Maintenant, plusieurs landes et royaumes étaient en danger, par ma faute.

Je sentais qu’on m’emportait. Belladona, dans une vitesse ahurissante, m’emmenait loin de ces dédales de livres et d’archives vieilles comme le monde. À peine vis-je Aphrodite nous suivre à toute allure que je sentis une vive douleur prendre possession de ma poitrine. Je fus prise d’hallucinations. Devant mes yeux, une nuée de corbeaux argentés et nacrés nous fonçaient dessus. Je me sentais à la fois agrippée et bercée. Avant que tout se brouille, je crus percevoir une énorme masse informe sortir de mes mains, dans une affreuse douleur.

Puis ce fut le noir total. Le vide incandescent. Cette sensation de chute, tout le poids de mon corps tombant comme une marionnette désarticulée, dans un gouffre sans fin. Des fils gluants m'entraînaient vers le bas. J’avais beau lutter, cette forme noire et menaçante tenait à ma chute et à ma mort.

J’avais toutes les peines du monde à m’en sortir. Pourquoi aurais-je le droit de survivre après les ravages que j’avais commis par mon erreur?

Pourtant je sentais une douce chaleur, qui me faisait tenir dans cet enfer. Une voix douce et familière vint me caresser les oreilles.

« Atarillë, il faut que tu survives, ne te laisse pas dévorer par les ténèbres, nous sommes là...»

J’ouvris les yeux. Durant tout ce temps, j’étais dans le noir complet, car je refusais de voir. Mais une chaleur vint m’envahir, chassant les miasmes, les liens sombres qui m’engloutissaient jusqu’à présent. Une vive lueur apparut et je finis par ouvrir mes paupières.

J’étais à nouveau dans mon lit. La lumière aveuglante fut remplacée par l’ambiance tamisée de l’éternel crépuscule de l’île. Ma vision s’éclaircit et je voyais que je n’étais pas seule. Près de moi, Arthur se trouvait allongé, la tête enfouie dans ses bras. Il était endormi et j’osais à peine le réveiller. J’essayais alors de me redresser et de quitter mon lit, mais instinctivement, il attrapa mon bras. Ce qui me fit sursauter.

— Ne pars pas...

Il avait à peine susurré ces mots que mon cœur se serra. Je restais figée un moment, ne sachant s’il était vraiment réveillé ou s’il demeurait encore prisonnier de ses songes. Tout doucement, j’essayais de me défaire de son emprise, mais plus j’essayais, plus il serrait sa prise.

Finalement, il releva doucement la tête, plongeant ses iris d’un bleu azur dans les miens.

— Ata...Tu es réveillée.

Il se frotta les yeux puis s’étira légèrement, lâchant enfin mon bras.

— Comment te sens-tu?

Je me sentais lasse, épuisée, coupable, terriblement coupable. J’avais détruit un monde par bêtise, j’avais fui comme une lâche, laissant mon peuple désemparé et en proie aux assauts des troupes ennemies. Mais je devais trouver une solution.

— Mal, j’ai...j’ai appris ce que j’ai fait.

Un voile de tristesse vint nimber son regard. Il attrapa mes mains avec beaucoup de douceur, ce qui me bouleversa quelque peu.

— Tu voulais aider ton peuple, tu étais désespérée...

Je secouais la tête, je refusais d’admettre la moindre excuse pour cette erreur monumentale. J’aurais dû être plus alerte, j’aurais dû savoir que chaque chose avait un prix. Sans prévenir, il vint caresser ma joue, ce qui me fit légèrement sursauter. Je devais être aussi rouge qu’une tomate à présent. Pourtant ce contact me rassura et m’apaisa.

— On va trouver une solution, ne t’en fais, si on reste tous ensemble...

J’avais l’étrange sensation que ce n’était pas la première fois qu’il me disait cela. Non, il me l’avait dit la veille de ma fuite. Cette fois-ci, je devrais sans doute y croire, l’écouter, même si tout me semblait désespéré et sans issu. Cependant, je me demandais ce qu’il faisait là. Il devait normalement être au Pays d’Argent, à veiller sur les terres et les habitants.

— Mais, tu ne devrais pas être à Eleysia? Que s’est-il passé? Depuis combien de temps suis-je ici?

— Depuis votre incursion dans les archives, tu es restée emprisonnée dans tes songes durant trois jours, tu étais fiévreuse et mal en point. Aloysius a veillé sur toi, mais je n’ai pas pu m’empêcher de venir te voir.

Trois jours. J’ai chuté ainsi dans mes songes pendant trois jours. Je commençais à paniquer. Étais-je vraiment protégée du mal qui me rongeait en ces terres infernales? Comme s’il lisait dans mes pensées, Arthur pressa sa main contre ma joue, effleurant mes lèvres de son pouce.

— Ici, la malédiction est freinée, elle ne peut être totalement annihilée, mais cela nous laisse le temps de trouver une solution, plus au calme.

— Mais, le royaume?

— Viviane et Ryuko Hime gardent notre royaume, je ne resterais pas longtemps ici, mais, la déesse Hine-nui-te-po à créé un pont entre le vrai palais et sa copie infernale. Je pourrais donc passer quand je le voudrai.

Il esquissa un doux sourire. J’avais encore mille questions, au final, j’avais envie de profiter de cet instant de tendresse. Progressivement, des souvenirs de notre relation émergeaient dans mon esprit. Arthur s’avérait être un compagnon attentionné et à l’écoute, calme et posé, à l’inverse de moi qui semblait être une vraie pile électrique. Mais l’on se complétait. Cette sensation étrange de si bien le connaître, alors que mon esprit ne se souvenait pas de tous les instants partagés ensemble, me perturbait. J’oscillais entre l’envie de l’embrasser et de m’enfoncer dans mes draps, tellement j’étais perdue.

— Que pouvons-nous faire?

Retirant sa main de mon visage, il se frotta le menton. Semblant pensif durant quelques secondes, il finit par prendre à nouveau la parole.

— On a peut-être une solution, mais elle est risquée, et il faudra partir à l’aventure, en quelque sorte.

Je n’étais plus à ça prêt, il fallait qu’on trouve une solution, quitte à me mettre en danger...

— Je t’écoute...

— Il y a un rituel, antédiluvien, aussi vieux que les Tempestaires eux-mêmes.

Lorsqu’il évoqua les Tempestaires, je sentis mon cœur se serrer. Apparemment, j’étais lié à ces êtres anciens. Il m’observa étrangement, caressant à nouveau ma joue.

— Tout va bien?

— Oui, je pense que les souvenirs reviennent et c’est parfois perturbant.

— Je comprends, si tu veux, je te laisse te reposer et on en reparle plus tard?

J’allais répondre quand soudain un grand fracas se fit entendre. La porte s’ouvrit brusquement et Ryuko Hime apparut, entourée des enfants qui se jetèrent littéralement sur moi. Ce fut le chaos à nouveau et Arthur tentait désespérément de les éloigner pour que je puisse respirer.

— Morgan, Loan, Sio, je vous en prie, laissez votre mère tranquille, elle a besoin de respirer!

Ryuko observait la scène d’un air satisfait, croisant les bras et esquissant un sourire narquois. Arthur glissa un regard vers elle, fronçant les sourcils.

— Tu es fière de toi? Tu es censée veiller sur le royaume, tu sais?

— Les enfants voulaient voir leur mère. Et je peux y retourner en un claquement de doigts si je veux.

Apparemment, leur relation était toujours tendue. Je regardais la petite Siobhan, qui était, malgré les tentatives de son père, toujours accrochée à moi. Plus je l’observais et plus une vague d’émotions me submergea, comme une vague scélérate impossible à éviter. Son visage rond m’évoqua tant de souvenirs disparates, tantôt tendres, tantôt sombres, la réminiscence de ce rêve noir où mes enfants devenaient des monstres me donnant la nausée.

La petite me dévisageait, comme si elle arrivait à lire dans mes pensées. Un flash me vint rapidement à l’esprit. Je vis la petite demoiselle, courir dans un champ de blé, me tenant la main. Toutes ses pensées arrivaient pelle mêle dans ma tête, dans un chaos ordonné et mélodieux.

— Tu te souviens maman? Que j’arrive à communiquer par les pensées?

Je plongeais mon regard dans le sien. Je ne voyais presque plus la dispute qui commençait à s’amplifier entre la Kami et le roi. J’entendais à peine mes deux fils murmurer je ne sais quoi tout en me fixant d’un air ahuri. La seule chose que je voyais, c’était les grands yeux de la petite, qui ne me lâchait pas du regard.

Ma vision se troubla et j’étais à nouveau ailleurs. La nuit dévorait mon champ de vision. Une pluie d’étoiles scintillait en un ballet cosmique. Au loin, des vallées herbeuses s'étalaient à la douce brise nocturne. Des demoiselles auréolées d’une douce lueur terne, dansaient en ronde sur une mélodie qui je connaissais par cœur. C’était une musique d’un compositeur réalisant de nombreux morceaux relaxants. Dans les années 90, cette tendance zen et sereine revenait à la mode, alors ma grand-mère m’avait acheté un CD pour m’apaiser, comme elle le disait. J’étais une enfant angoissée.

Cette mélodie ne m’avait jamais quitté l’esprit. Elle avait bercé toutes mes nuits.

Au centre du cercle de silhouettes virevoltantes apparut une femme d’une haute stature. Son visage était plus net que celui de ses comparses. Ses traits étaient d’une grande finesse, symétrique, frôlant la perfection à un point que cela était quelque peu dérangeant. Sa peau était aussi blanche que la nacre et ses yeux aussi noirs que la nuit.

La musique changea brutalement. Cette créature était si étrange que chaque élément de son corps était une énigme. Sa chevelure flottait dans les airs tout en imitant la mouvance d’un arc électrique. Sa peau semblait luire, comme si elle était constituée d’écaille, mais semblait également sans aspérité. Ses prunelles étaient dépourvues d’iris, pourtant un cercle blanc était présent dans les ténèbres de son regard. Une vague d’énergie permanente l’entourait, pourtant à son passage, tout le monde se taisait, les danses cessèrent et la joie se tut.

À son bras, une marque noire me parut familière. Sa peau si blanche était dévorée de tentacules poisseux, tel du goudron.

Alors que je détaillais du regard cette marque, cette femme y porta attention également. Sa mine si stoïque devint marquée par la douleur et la tristesse.

C’est à cet instant que quelque chose se produisit. L’une des suivantes s’approcha d’elle. Son visage me parut plus net et je réussis à apercevoir, au loin, qu’elle possédait une paire d’ailes de papillon. La lune apparut à cet instant précis, faisant briller de mille camaïeux d’or et de bronze de la toile de soie de ses ailes. Elle s’approcha de l’imposante femme aux yeux d’ombre et se mit à pleurer. Des cascades de perles cristallines glissaient sur sa peau lisse.

À cet instant l’image se troubla à nouveau, dans le brouillard du songe, je crus apercevoir un orbe soleil, se reflétant dans l’eau d’un lac, comme un miroir.


Texte publié par PersephonaEdelia, 17 novembre 2023 à 20h18
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