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tome 1, Chapitre 7 « Plume noire » tome 1, Chapitre 7

Atarillë

Le sommeil était parfois traître. Combien de fois ai-je cru me réveiller, pour sombrer encore plus facilement dans ses tréfonds. J’entendais une mélodie douce, me ramenant mille souvenirs qui se tortillaient dans mon esprit, sans que je ne puisse réellement comprendre ce qui se tramait sous mes yeux. Lorsqu’enfin, une image se précisait, je me retrouvais en pleine forêt sombre, sur un sentier à peine éclairé par les rayons du soleil qui peinait à transpercer la canopée. J’étais entièrement vêtue de blanc, ma robe était faite d’une mousseline si légère que j’ai cru que j’allais m’envoler au premier coup de vent.

Un doux parfum de sève flottait dans l’air. Je regardais autour de moi et très vite je compris que l’endroit grouillait de vie. Une multitude de papillons colorés virevoltaient autour de mon être. Je perçus également quelques paires d’yeux lumineux à travers les ombres...Attendez, quelques paires d’yeux...à travers les ombres...

Je me crispais, glissant mon regard à droite et à gauche, me sentant cernée. Elles étaient nombreuses. Les multiples pupilles jaunes semblaient danser dans l’obscurité, entre quelques buissons épineux. Alors qu’une silhouette fendit sur moi, s’extirpant de sa cachette, j’allais me mettre à crier...Quand je vis un faune.

Ah oui, j’étais dans un rêve, c’est vrai. Inutile d’avoir peur, donc. Du moins, je l’espérais. Le faune ressemblait trait pour trait à l’imagerie que l’on en faisait dans le monde des humains. Il s’agissait d’un être de petite stature, présentant le haut du corps parfaitement humanoïde et le reste du corps étant naturellement celui d’un bouc. Son visage était fin, légèrement pointu, ses yeux paraissaient immenses, comme deux billes d’aurore qui vous fixaient d’un air plaisantin. Il avait une barbiche dorée, de la même couleur que ses cheveux en bataille. Il ne semblait pas farouche, car il s’approcha de moi lentement mais sûrement, me tendant une pomme bien rouge.

Je la pris avec douceur. Elle était parfaite. D’une rondeur sans égale, d’un rouge intense. Jamais je n’avais vu de pomme aussi satisfaisante tellement son esthétique suintait la perfection. Mais plus je l’observais et plus je percevais quelque chose d’étrange dans son reflet. Elle était si lisse qu’elle faisait un excellent miroir.

Soudain, l’ambiance du rêve devint plus sombre. Le faune disparut à la vitesse de la lumière, s’échappant de la scène comme pour fuir quelque chose. Je sentis une odeur putride dansait dans l’air comme dans un ballet macabre. Un son de cloche se fit entendre, il était sourd, il emplissait l’air.

« Te revoilà. Tu devrais aller là-bas.»

Une main difforme et décrépie apparut de derrière mon dos, frôlant mon visage. Je frémis d’horreur et retins un hoquet nauséeux. Je fixais alors le point que cette chose putride me désignait: un point sombre au fond de la forêt.

Muée d’une force que je ne contrôlais pas, je me levais, me dirigeant contre ma volonté vers cette zone dévorée par les ténèbres. Un crissement me vrillait les oreilles, jamais je ne m’étais sentie aussi mal dans un songe éveillé. Ma tête bourdonnait, tout me semblait flou et plus je me rapprochais de l’endroit, plus j’avais envie de vomir. Je ne pouvais rien faire, si ce n’est m’approcher. Un trou béant se dévoila sous mes yeux. Pas une clairière, pas un bosquet, juste un trou. Quelque chose qui trahissait la nature, forgé par la putrescence. Les arbres éventrés présentaient des trous béants dans leurs écorces rongées par les vers. L’herbe était noire, séchée sur place malgré la faible présence du soleil. Le pire restait l’odeur. Je suis sûre que la pire odeur du monde se trouvait sous mon nez.

J’arrivais devant l’arbre principal. Tordu par l’orage, l’écorce arrachée, comme s’il fut écorché vif. Je ne pus retenir mes larmes, j’étais terrorisée. Cependant, encore une fois, je n’avais plus le contrôle. D’autres bras putrides m’entourèrent, désignant à mes pieds un symbole. Il s’agissait d’une petite étoile, distordue, avec un œil à l’intérieur. L’objet était en fer, du moins en métal, et lorsque, contre ma volonté, je me suis penchée pour le toucher, une violente douleur prit possession de son épaule.

Quelque chose poussait lentement sur mon épaule. Cela déchirait ma chair, c’était juste infâme. Lentement, quelque chose de dur perçait mon épiderme.

Je ne pus que crier.

À ce moment, je sentis qu’on m’arracha à tout ça. Ma vue devint trouble. Je fus extirpée, de la même manière qu’Arthur m’avait enlevé à ma fuite. Je sentis une étreinte douce et froide. À peine j’eus le temps de voir le visage d’une demoiselle à la chevelure violine, que déjà, je perdis connaissance.

Pour me réveiller dans un cri.

Cette fois-ci, je me retrouvais dans mon lit, du moins dans la chambre royale. Je n’étais pas rentré dans mon appartement. Il fallait me faire une raison. Désormais, mon chez-moi était ici. Je regardais tout autour de moi. Il n’y avait personne. Je me levais à toute vitesse, cherchant à me mouiller le visage, me rafraîchir.

Arrivée dans la majestueuse salle de bain, je ne fis pas cas de la décoration. J’ouvris le robinet en cristal pour m’inonder littéralement le visage.

Je repris mon souffle, soulagée. Ce n’était qu’un rêve, un affreux cauchemar.

Seulement, mon regard glissa sur mon épaule dénudée. Une affreuse plume noire venait de pousser. J’essayais de la frôler, ce qui me provoqua une vive douleur. D’où venait cette plume, qu’est ce qui m’arrivait? Déjà que je me retrouvais ici, avec des souvenirs qui tambourinaient mon esprit, maintenant il y avait ça. Il ne fallait pas que je panique. Je devais essayer de comprendre. Tout partait en vrille dans ma tête. Devais-je en parler au roi? À Ryuko? La logique me pousserait naturellement à leur en parler, mais quelque chose me retenait. C’était comme s’il y avait une force en moi, étrangère, qui m’envoyait un flot d’idées contradictoires. J’avais l’envie impérieuse de me fracasser le crâne contre le mur.

— Votre majesté? Vous avez besoin d’aide?

Je sursautai à l’entente de cette voix. Je ne la connaissais pas. Timidement, je passais la tête par l’entrebâillement de la porte. La voix venait de la porte d’entrée. La personne toqua et réitéra sa question.

— Majesté, est-ce que tout va bien?

Un frisson glissa dans ma chair. Je mourrais d’envie de lui répondre, mais une force voulait me retenir. Je dus lutter pour sortir de la salle de bain, arriver jusqu’à la porte et l’ouvrir. C’était comme si tout mon corps s’opposait à ma volonté. Mais je réussis tant bien que mal à reprendre le contrôle. Je vis alors un jeune homme, à la peau diaphane et à la chevelure quasi translucide. Ses yeux étaient semblables à l’astre lunaire et ses taches de rousseur constellaient sa peau d’un éclat argenté. J’esquissais un sourire forcé à cet individu qui, selon son attitude, me semblait être un serviteur. Il me détaillait avec inquiétude.

— Je vais bien, ne vous en faites pas, j’ai juste fait un mauvais rêve.

Les yeux de jeune homme s’écarquillèrent, comme si je lui avais dit que je m’étais fait attaquer par une armée tout entière.

— Je vais faire prévenir le roi et vous faire quérir un médecin.

— Mais, ce n’était qu’un cauchemar.

— Majesté, aucun cauchemar n’est anodin en cette période de trouble, encore plus les vôtres.

Je le regardais avec de grands yeux. Sans le vouloir, je cachais à moitié mon épaule. Le damoiseau lunaire fronça les sourcils.

— Restez, je vous prie, à l’intérieur. Je vais chercher de l’aide.

Sans que je comprisse vraiment pourquoi, une envie soudaine de l’égorger prit soudainement possession de mon esprit. Une envie viscérale, qui ne venait pas de moi. Paniquée, je retins tous mes muscles. J’étais en tension totale et je tremblotais devant lui. Terrifié il se mit à courir. Puis ce fut le blanc, à nouveau.

Cette fois-ci, je ne fis aucun rêve. Fait troublant, je fus déconnectée de tout. Je n’eus que le vague souvenir d’un conflit intérieur, contre quelque chose qui n’était pas moi. Je n’avais jamais eu l’envie de trucider un innocent, cela était donc complètement illogique que cette volonté sordide me soit due.

Je me réveillais dans une salle étonnamment lumineuse. La pièce était immense et le plafond en clé de voûte offrait une vue saisissante sur une fresque fantasmagorique. J’étais persuadée que les personnages peints s’animaient. Ils se mouvaient avec grâce et élégance, dans une ronde hypnotisante. Me voilà installée sur un lit simple, recouverte d’un fin drap. Autour de moi gravitaient d’étranges symboles lumineux et une lumière bleutée. Encore dans les vapes, je ne perçus pas sur l’instant un drôle de personnage, en train de m’analyser, tout en tenant un imposant livre entre ses mains.

Je fus parcouru d’un frisson glacial. Je venais à peine de prendre conscience de la situation. Il n’y avait pas deux minutes, je me trouvais à la porte de ma chambre, face à un serviteur, retenant une envie furieuse de le couper en rondelles. Et là, j’étais allongée face à ce qui ressemblerait à un rat de bibliothèque ésotérique. Je plissais les yeux. Ma tête pesait une tonne et il me fallut un peu de temps pour bien discerner les traits de l’individu. Sa haute stature m’impressionna. Il paraissait assez mince et son long visage anguleux offrait une beauté singulière. Sa peau était encore plus blanche que celle du serviteur. Elle était presque grise, teintée de nuances bleutées. Son nez long et fin était proéminent, complétant à merveille ses lèvres pulpeuses. Ce qui me marquait le plus, c’était ses grands yeux noirs, globuleux, semblables à des yeux d’équidés. Sa longue chevelure noire semblait si douce que je dus me retenir d’essayer d’attraper une mèche. En même temps, mes bras et mes jambes étaient maintenus par des liens luminescents qui apparaissaient sous le drap comme de pâles halos, ce qui ne me rassura guère.

Le magicien, car je me doutais qu’il était mage, en vue de sa longue robe rouge brodée d’or, avait étrangement une corne noire au milieu de son front. Il tourna lentement la tête dans ma direction.

— Majesté, vous êtes réveillée?

— Non, non, je rêve du paysage.

Je m’étonnais moi-même de ma réplique, quelque peu sarcastique. Le jeune homme étrange sourit d’un air amusé.

— Je vous retrouve bien là ma reine, comment vous sentez-vous?

—Migraineuse et attachée.

En même temps, c’était le cas. La mine de l’homme chevalin s’attrista.

—Veuillez m’excuser ma reine, mais c’est par mesure...de sécurité.

—De sécurité, serais-je dangereuse? Et qui êtes-vous?

Je commençais à me sentir nauséeuse. Le magicien releva doucement le drap. Je sentis alors un liquide traverser mon bras. À peine relevais-je la tête que je le vis en train de m’injecter quelque chose par le biais d’une aiguille que je n’avais même pas sentie.

— Je vous injecte un peu d’antidouleur, ne vous inquiétez pas... Et non, vous n’êtes pas dangereuse, ma reine, vous êtes celle qui protégeait et protège ces lieux. Mais ce qui vous habite l’est. Oh, et, j’avais oublié que vous étiez amnésique. Je suis votre monture, Aloysius.

Je me mis à tousser, choquée par sa révélation. Déjà que j’étais tombé sur un «visual novel» ou j’étais la reine d’un pays féerique (encore heureux, je n’avais pas à choisir entre cinq prétendants particulièrement collants) mais en plus de cela j’avais un poney!

— Licorne, rectifia Aloysius, dans un sourire taquin.

— Pardon? Vous lisez dans mes pensées?

—Toujours, j’aime me connecter de manière télépathique avec mes rares cavaliers.

— Euh...attendez...vous êtes une licorne?

Remarquez, cela expliquerait la corne noire plantée au milieu de son front. Il se mit à rire, avant de reprendre un air plus grave.

— Plus sérieusement, je suis mage-médecin à l’académie du pays. Je suis originaire du pays de votre soeur, le Pays de Minuit. J’ai décidé de me mettre à votre service il y a bien longtemps.

— Vous parlez de ma sœur Viviane?

Attendez, d’où me vient ce souvenir?

— Non, votre sœur Saphyria.

Je ris. Je n’en pouvais plus de toutes ces révélations. Cela devenait hilarant. Mais au fond de moi, une gêne persistait. J’avais cette sensation tenace d’être rentré à la maison. Cette petite voix qui me disait «oui, il a raison, ils ont raison.» Mais je ne pouvais m’empêcher de rire, tant tout cela me faisait tourner en bourrique. C’était comme si toute ma vie avait été une vaste fumisterie, où l’on vous bourrait le crâne que toutes les histoires de fées, de fantasy et autres billevesées aux yeux de la société, n’étaient que le fruit de l’imagination fertile de quelques doux rêveurs. Tout semblait possible ici, rien ne semblait trop idiot pour être vrai.

— Rassurez-moi, j’ai combien de sœurs?

— Plein...Mais là n’est pas la question.

Aloysius semblait observer les symboles qui flottaient autour de moi. J’essayais de déterminer ce qu’ils représentaient. J’arrivais finalement à reconnaître quelques runes. Il se pencha sur mon épaule. Je me rendis compte que je n’étais qu’en tunique blanche entièrement transparente, laissant mes bras dénudés. Le rouge me monta aux joues.

— Allons, ce n’est pas la première fois que je vous vois ainsi.

Cette phrase me rappela la conversation avec Ryuko. Je sentais que j’allais avoir du mal à m’y faire.

— Venons-en aux faits. Atarillë. Vous êtes encore maudite.

— Comment ça encore? Et comment ça, maudite?!

— Vous ne vous souvenez de rien? Et bien, je vais vous résumer ça. Il y a dix ans a commencé la guerre des Cauchemars. Vous avez organisé nos armées, affronté, avec bon nombre de pays alliés, ce fléau sans nom. Lors d’une bataille qui fut meurtrière, vous avez pu faire face à la Reine des Cauchemars. Vous avez réussi à la blesser. Mais elle a réussi à s’échapper.

Lorsque le mage commença son récit, mon mal de crâne s’intensifia. Des picotements désagréables s’étalaient dans mes jambes et mon épaule brûla. Ma chair brûlait de l’intérieur. Je pouvais sentir des morceaux de peau s’infecter en profondeur.

— Seulement, avant de nous faire faux-bond, elle vous a jeté une malédiction, vous condamnant à devenir comme eux.

— Je...vous demande pardon?

Je ne sentais quasiment plus rien. Ma gorge se noua. Je pouvais sentir deux mains invisibles essayer de m’étrangler. Ma vue devint floue et un goût désagréable de sang remonta dans ma gorge.

— Ma reine? Ma reine!

Décidément, c’était la journée des évanouissements.


Texte publié par PersephonaEdelia, 6 novembre 2023 à 22h10
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