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tome 1, Chapitre 5 « La Ronde des Souvenirs » tome 1, Chapitre 5

Eva

Dans ma tête, c’était le chaos. Un ensemble d’idées contradictoires dansaient, virevoltaient dans mon esprit, comme dans un ballet contemporain. Rien n’avait de sens et tout me semblait évident. Je me trouvais dans un monde où le beau corps se devait d’être affiché, où des inconnus me semblaient familiers. Assise sur le majestueux lit rond, aux draps de soie bleue irisée, je laissais tourbillonner mes pensées. J’avais l’impression d’être dans un rêve. Ici, tout semblait beau, exagérément splendide, plongé dans l’or, le cristal et la poussière d’étoiles. Mes sens étaient en éveil, un doux parfum de rose planait dans l’air, l’éclat du soleil illuminait les carreaux de verre au plafond, se reflétant en une multitude de joyaux dorés sur la tête de lit, sur laquelle était représentée une scène de cortège hivernal en mosaïque de cristal. Ma coiffeuse débordait de bijoux, comme un trésor de dragon dégoulinant presque sur le tapis. Jamais je n’aurais cru posséder un jour une rivière de diamant, qui demeurait pourtant l’apanage des riches gens pouvant se pavaner dans la boutique de Cartier à Monaco ou sur la Place des Champs Élysées. Soufflant un grand coup, j’essayais de mettre de l’ordre dans ma tête lorsque l’on frappa à la porte.

— Entrez, fis-je d’une voix peu assurée.

Il s’agissait de Ryuko-Hime qui revenait me voir. Elle ouvrit doucement la porte. Pendant un instant, son regard se perdit sur moi. Du moins sur les pierres précieuses. Je n’étais pas aussi brillante que la parure que j’avais finalement choisi. Une rivière de diamant, justement, comportant au moins une dizaine de rangées. À vrai dire, j’étais moi-même tellement subjuguée que je n’avais pas vraiment compté le nombre de pierres incrustées que cette petite merveille comportait. Avec ce somptueux collier digne des plus grandes impératrices, j’avais pris les boucles d’oreille assorties, qui formaient de lourdes gouttes agrémentées de fines perles d’une blancheur luminescente.

—Très bon choix, dit la jeune femme en souriant.

Je ne pus m’empêcher de rougir.

Alors qu’elle s’approchait de moi, un flot de souvenirs vint me hanter. Je vis alors Ryuko dans une vaste pièce au décor minimaliste. Elle jouait du shamisen, ses doigts tenaient un large plectre en ivoire qu’elle maniait avec délicatesse. Une douce mélodie emplit la pièce et je me voyais dans cet étrange songe, installée en tailleur sur les tatamis d’un vert d’eau, emportée par la musique.

— Atarillë?

Sa voix brisa les notes de shamisen qui s’écoulaient comme des gouttes de pluie sur ma peau.

— Euh...oui?

—Vo. Tu..Tout va bien? me demanda-t-elle, d’un air soucieux. Elle semblait perdue entre le vouvoiement et le tutoiement à mon égard.

— Tu joues du shamisen?

J’avais l’impression d’être une parfaite idiote. Déjà que notre première conversation fut tournée sur de la lingerie... Non, mais vraiment… Je devais sans doute ressembler à une héroïne de dating sim. Mais elle semblait me fixer avec de grands yeux ronds. Ses yeux étaient d’un vert limpide, captivant et lumineux.

— Oui, je joue du shamisen. Tu t’en souviens?

Un grand sourire vint illuminer son visage. Elle se rapprocha de moi, me fixant de ses prunelles qui pétillaient d’une lueur d’espoir. J’entrouvris les lèvres, hésitante.

— Euh...oui, j’ai eu un flash.

— Un flash?

— Oui. Je t’ai vu rentrer, et je me suis souvenu d’une pièce typique japonaise, où tu jouais du shamisen.

— C’était il y a longtemps. Tu étais venue me rendre visite chez moi.

Elle frotta son menton, se perdant un instant dans ses pensées. Puis elle sourit et s’exclama subitement.

— Je reviens, je vais essayer quelque chose !

— Euh...d’accord.

Elle sortit, rapide comme l’éclair, de la chambre, me laissant à nouveau seule. Quelle drôle de demoiselle. Je me surpris à penser qu’elle n’avait pas changé. Comme si je la connaissais par cœur.

Je me laissais tomber sur le lit, perdue dans ce méandre flou qui s’offrait à moi. Soudain, je sentis mon corps s’engourdir. Un parfum de rose flottait dans la pièce et je me retrouvais dans un jardin, aux mille camélias, pivoines et roses agencées en bosquets. Des colonnades perçaient le ciel, dans toutes leur fierté, portant des statues grecques, représentant des femmes splendides aux formes girondes. Face à moi, des enfants couraient joyeusement. Ils devaient avoir 6 ans, tout au plus. Deux petits garçons, l’un blond et l’autre brun, qui galopaient vers moi, les bras chargés de lavande et de boutons de rose. Je sentais alors quelque chose de lourd dans mes bras. En baissant mon regard, je découvris une enfant, d’à peine un an, aux cheveux bruns en bataille, qui dormait paisiblement. Je fixais ces adorables figures qui me tendaient des fleurs avec toute l’innocence du monde.

— Mère, la pomme fut croquée

— Quoi ?

Alors que le petit garçon brun, aux grands yeux bleus qui ressemblaient fortement à ceux du roi consort, me dit ces mots étranges, la petite fille dans mes bras fut brutalement remplacée par une pomme d’argent, croquée et rongée par les vers.

— La...La pomme...

—Tu croyais que j’allais te laisser rentrer sereinement, Atarillë?

Une voix abyssale se fit entendre, venue de nulle part. Cette voix me transit de froid et une terreur indicible vint hanter mon esprit.

C’était si brutal. Une odeur infecte vint remplir mes narines. Devant moi, cette fois-ci, des formes étranges, qui se brouillaient devant mes yeux comme la neige sur les téléviseurs, me retournèrent l’estomac. Je ne percevais plus l’image angélique de ces enfants, juste des larves qui se tordaient sur le sol, dont les rares prémices de formes humaines gigotaient dans tous les sens, dans un rythme frénétique. Une gueule béante vint se former dans ce tas gluant qui jonchait la terre et pourrissait l’herbe autrefois verte. Ses multiples bras, son odeur pestilentielle et ce crissement...Tout était...

—Akkriii Tekili Tekili Tekililii !

Je ne pus retenir un cri.

—Atarillë!

J’ouvris les yeux. Je sentais une odeur chaude et réconfortante. J’eus toutes les peines du monde à reprendre conscience de ce qui se passait réellement autour de moi. Une étreinte douce et chaleureuse, une sensation familière. J’étais dans les bras d’Arthur, qui me fixait de ses grands yeux limpides emplis d’inquiétude.

— Atarillë? Est-ce que tout va bien? Tu as mal? Tu es blessée?

— Euh. Non. Je vais bien...

Je tremblais encore, malgré ma volonté de cacher mes émotions.

— Je vois bien que ça ne va pas, que s’est-il passé?

— J’ai eu une vision...j’ai vu des enfants et une pomme...et une créature horrible.

Arthur devint subitement pâle. Il ne relâchait pas son étreinte. Je me sentais à la fois en sécurité dans ses bras et un peu gênée. J’avais été catapulté dans ce monde si vite, monde que j’étais pourtant censé connaître. Il ouvrit la bouche, mais fut interrompu quand Ryuko ouvrit la porte et nous fixa de ses pupilles vertes.

— Que s’est-il passé?!

À cet instant, je perçus clairement l’inquiétude...que dis-je, la panique sur son visage. Elle fusillait Arthur du regard, d’un air accusateur.

— Rien, je…

Je fus rapidement coupée dans mon élan.

— Votre majesté, n’est-ce pas un peu tôt pour assaillir Atarillë, qui est amnésique et qui a sans doute oublié la nature de votre relation?

La voix de Ryuko était tranchante et glaciale, mais elle demeurait stoïque et étrangement calme.

— Ce n’est pas ça, je l’ai entendu crier, dit-il d’un air agacé.

— Ce... ce n’est pas ça, j’ai eu une vision horrible.

—Oh... la renarde soupira. Veuillez m’excuser du quiproquo, dit-elle d’une voix plus douce.

— Ce n’est rien, lâcha Arthur qui avait posé à nouveau son regard sur moi.

Je remarquais alors que la demoiselle avait un shamisen dans ses bras. Arthur détacha finalement son étreinte. J’essayais de reprendre consistance.

— Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai d’abord vu une scène idyllique, avec des enfants m’apportant des fleurs. J’avais une petite fille dans les bras et elle s’est changée en pomme d’argent croquée et infestée de vers, la suite fut un enchaînement d’horreur, de créatures difformes et...

J’eus toutes les peines du monde à décrire la suite de la vision. Je sentais encore dans mes narines cette horrible odeur de pestilence avancée, mêlée d’œuf pourri et de poisson en décomposition. Ce que je sais, c’est que le peu d’informations que j’ai donné a largement suffi à décomposer les visages d’Arthur et de Ryuko-Hime.

— Cette...cette chose a osé.

Ryuko peinait à articuler. Pour la première fois je la vis déconfite, elle qui semblait pourtant incarner le stoïcisme perpétuel, venait de perdre pied. Elle serra ses poings fermement. Le roi n’était pas dans un meilleur état. Sa peau était quasiment devenue aussi blanche que celle de la renarde.

— Calmons-nous, il faut agir, nous allons trouver une solution.

— Excusez-moi...je..Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. De quoi parlez-vous?

J’osais enfin poser la question. Je ne comprenais rien au final. Ils parlaient d’urgence, de chose. Certes ma vision fut horrible, mais je n’avais aucun élément pour en comprendre l’origine. Les deux me fixèrent, un peu décontenancés. Arthur prit finalement la parole.

— C’est une longue histoire. Je vais reprendre un peu depuis le début, pour que tu ne sois pas trop perdue.

— Je suis tout ouïe.

— Tu es la reine de ce pays, ça, je te l’avais un peu expliqué. Nous sommes dans un royaume «féerique», ou plusieurs peuples de différents mondes se côtoient. S’il y a des alliances entre les peuples et une paix relative, notamment entre les elfes, nains, fées et certains peuples géants, ce n’est pas le cas de tous. Les trolls nous haïssent depuis une grande guerre qu’ils ont déclenchée, mais c’est une autre histoire. Il y a une «peuplade», du moins si on peut les qualifier de civilisations, qui sont les ennemis de pratiquement tout le monde.

Je restais attentive, malgré la forte impression d’être dans un roman fantasy. La voix du roi était posée, bien que légèrement hésitante par moment. Il prit une courte pause avant de continuer.

— Ils n’ont même pas de noms véritables, du moins connus. Ils viennent du Néant, monde froid, inhospitalier, frontière entre les mondes. Ils sont nés des pires pensées générées par les humains, voire par d’autres êtres. Ce sont les Cauchemars, c’est la meilleure façon que nous avons de les nommer.

Un frisson me parcourut l’échine. Pendant un bref instant, je revis la silhouette difforme qui avait remplacé les enfants dans ma vision.

— Ces êtres n’ont aucun allié, aucun bon sentiment. Ils ne sont là que pour détruire. Il se trouve que...

Ryuko fit sonner son shamisen, dans un son désaccordé des plus désagréables. Arthur la fixa, fronçant les sourcils.

— Puis-je vous parler un instant Majesté? dit-elle, la voix légèrement tremblante.

Arthur la fusilla du regard, puis me regarda. Il soupira et hocha la tête.

— Toutes mes excuses.

Il s’éclipsa, suivant la renarde dans la salle de bain. J’étais définitivement perdue. Me voilà dans un récit romanesque, luttant contre des trolls et des créatures lovecraftiennes. À cette pensée, j’ai eu la nausée et j’aurais bien aimé courir vers la salle de bain. Je prenais mon mal en patience. Il ne s’agissait que d’une petite nausée...Pourtant je sentais mon estomac se nouer à mesure que les images tournaient dans ma tête. Fort heureusement, ils sortirent au bout d’un instant qui me parut éternel et je courrais, à leur grande surprise, vers l’évier.

J’étais à cet instant comme déconnecté de moi-même. Sans doute que tout ça fut trop pour moi. Je gesticulais plus que je n’avançais. À peine j’ai eu le temps de plus découvrir la magnifique salle de bain que j’essayais de tout nettoyer de mon passage impromptu.

Je finis par sortir, regardant tour à tour le roi et Ryuko me fixer avec beaucoup d’appréhension.

— Je vais bien.

Ma voix était tout sauf convaincante, ma mine encore moins. Ryuko s’avança vers moi.

— Puis-je? Observer ces horreurs peut vous retourner le cerveau.

— Ah ça, j’ai bien vu.

Devant sa «demande» que je ne comprenais pas bien, j’acquiesçais. Ma tête était lourde, pesante de toutes ces images horribles qui défilaient devant mes yeux.

Elle posa une main douce sur mon épaule. J’eus à peine le temps de dire un mot qu’une chaleur réconfortante m’enveloppa. Une musique apaisante tinta dans mes oreilles. Cette envolée lyrique m’apaisa grandement, me faisant oublier pour un temps toutes les horreurs qui se sont imposées à moi.

— Oh...merci.

Elle recula doucement et inclina la tête. Je soupirai doucement, prenant le temps de respirer, de me remettre les idées en place. Sans que je ne comprenne pourquoi, le doux ressac de la mer résonnait dans mes oreilles. J’allais finir par croire mon ancienne coloc, je devais être en plein bad trip...

— Je sais que tout cela te semble fou, reprit Arthur, d’une voix compatissante. Mais prend ton temps, pour reprendre tes marques, n’hésite pas si tu as des questions.

— Je...

Des questions? J’en avais cent mille. Mais par où commencer? Pourquoi j’étais totalement perdue, mais à la fois je savais que cet endroit, ce palais, ce pays, c’était chez moi.

— Pourquoi je suis partie d’ici?

C’était la question la plus évidente à poser en vérité. Si c’était mon chez-moi, pourquoi l’avoir quitté? Arthur et Ryuko semblaient encore plus perplexes, ne sachant quoi répondre pendant un moment.

— Tu as eu un problème, qui a fait que tu as...fui le pays? répondit Arthur, hésitant.

— Mais...mais pourquoi? Ce pays est magnifique, tout semble bien plus beau que là d’où je viens. Qui plus est, ma vie à Montpellier… Je m’en serais passée.

Le roi entrouvrit les lèvres. Il allait répondre, mais l’on frappa à la porte. Ryuoko-Hime se dirigea sereinement vers celle-ci et l’entrouvrit. Ellariel apparut alors.

— Veuillez m’excuser, mais nous avons un léger souci.

Ellariel semblait anxieux et avait perdu de son flegme habituel. La renarde brune haussa un sourcil.

— Que se passe-t-il Ellariel?

Soudain, une voix se fit entendre. L’on aurait dit la voix d’un jeune adolescent.

— Laissez-moi entrer, Ellariel! Je veux voir ma mère!

Ryuko et Arthur écarquillèrent les yeux. Décidément, tout partait dans tous les sens dans ce pays. Je commençais à en avoir le tournis. Le roi sortit de la pièce et on pouvait l’entendre essayer de raisonner l’individu qui venait d’exprimer son envie impérieuse de voir sa mère. Je ne savais pas pourquoi, j’avais la drôle de sensation que la mère qu’il cherchait...Non, cela ne pouvait être cela, je n’étais pas mère...

— Mais cela fait dix ans!

— Allons, calme-toi Loan...ta mère est amnésique, cela serait un peu trop rude pour elle...

— Mais, mais...

Un frisson me parcourut l’échine. Mes jambes tremblaient, je peinais à tenir debout. Instinctivement, Ryoko vint me soutenir. Je posais mes yeux humides sur elle.

— Ryuko...que se passe-t-il?

Ryuko me regarda avec tristesse, un regard qui me transperça le cœur. Elle soupira et murmura.

— Ce jeune homme cherche sa mère...

— Pourquoi la cherche-t-il ici?

Elle m’observa en silence, scrutant mon regard pendant quelques secondes, comme si elle cherchait quelque chose.

— Elle est ici.

Et là je me suis mise à agir comme une idiote finie, littéralement.

— Rassure-moi, dis-moi que c’est toi la mère Ryuko...

— Atarillë...

Je finis par m’asseoir sur le lit, désemparée. Je ne saurais dire ce qui me choquait le plus. Le fait d’apprendre que j’étais mère, ou d’apprendre que j’avais oublié qui j’étais, jusqu’à oublier mes propres enfants. Je fus dans un état catatonique pendant quelques minutes. Loan protestait toujours contre son père. Je ne savais absolument pas quoi faire.

Au bout d’un moment, le calme revint. Je regardais la renarde qui haussait les épaules, elle aussi dans l’attente. Arthur finit par revenir.

— J’ai réussi à les raisonner. Pas à les convaincre de revenir auprès de leur tante, mais, au moins qu’ils lui laissent un peu de temps.

— Ils?

Voilà la meilleure, j’en avais plusieurs. Mais certaines choses commençaient à faire sens dans mon esprit. La vision montrait des enfants, trois enfants. Ces enfants étaient peut-être les miens. Je fus prise d’un énième frisson. L’idée que ces pauvres enfants puissent être transformés en une chose aussi atroce était déjà une idée terrible. Alors me dire que c’étaient mes progénitures me rendait encore plus nauséeuse. Arthur me fixait, esquissant une moue. Je me sentis quelque peu observée à cet instant.

— Nous allons te laisser te reposer, je pense que ça fait beaucoup pour une journée.

J’acquiesçais. Un peu de repos ne me fera pas de mal. Il me sourit avec douceur. Ryuko semblait approuver l’idée d’Arthur et tous deux me laissèrent seule dans la chambre.

Tout doucement, je m’étalais sur le lit. Je fermais les yeux, essayant de me concentrer sur des pensées positives et agréables. Très vite, une mélodie revint à mes oreilles. Le doux ressac de la mer, le roulement des vagues caressaient mon esprit qui se perdait dans une lourde mélancolie. Bientôt, je me réveillerai, sans doute que tout ceci était un rêve, un rêve de monde féerique, avec un époux, des enfants, un palais, toutes ces choses trop belles pour la demoiselle que j’étais. Pourtant je m’étais sentie chez moi...Mais c’était trop beau. Mes pensées négatives reprenaient le dessus…

Après tout,je n’avais connu que les ennuis dans le monde des humains. Seule ma grand-mère était douce et compréhensive, tous les autres étaient si différents de moi. Je souris, j’avais l’impression de trop me morfondre, encore et toujours. Mais il n’y avait que dans ma tête que je pouvais le faire.

Je fermais les yeux. Demain promettait encore bien des soucis du quotidien. Je retrouverais ma colocataire, ma chambre et l’éternelle lourdeur d’un réveil tissé de songes et de volutes exotiques, venues de contrées lointaines propres à mon imagination.

Oui, demain...

Les rêves sont une passerelle. Des ponts entre les consciences. Souvent lorsque je rêve, je m’accroche à un parfum, une trace, une sensation. Je me voyais dans la brocante de ma grand-mère, entourée d’objets anciens. Un appareil photo du XIXe siècle, une vieille paire de gants en cuir, une vieille étole de soie, finement brodée et agrémentée de perles. J’ai rarement vu autant de merveilles dans ses affaires, soigneusement entreposées sur la table.

Et puis je la vis. Elle paraissait si jeune, dans sa robe blanche en coton. Ma grand-mère avait toujours été coquette, mais quelque chose semblait changé sur son visage. Ses grands yeux d’un vert d’eau me fixaient avec étonnement. Sa chevelure était rousse, à peine clairsemée de fils d’argent, soigneusement retenue en une coiffure complexe comme on les faisait autrefois.

— Que fais-tu ici?

Elle se rapprocha de moi, inquiète. L’inquiétude était décidément le thème de la journée. Elle prit doucement mon visage entre ses doigts. Ses mains étaient celles d’une jeune femme de vingt ans.

— Rentre immédiatement, tu n’as plus rien à faire ici.

— Mais...justement, je vais pour rentrer.

Je reconnaissais à peine ma voix, transformée, amplifiée. Ma voix semblait plus impérieuse, plus profonde et plus suave. Après tout, j’étais dans un rêve.

— Tu es déjà rentrée chez toi. Ne me dis pas que cet appartement avec cette écervelée fêtarde est ton chez toi...

— Mais...

Je me sentis enlacée. Je tournais la tête et je vis Arthur, me fixant d’un air triste.

— Tu n’as plus rien à faire là-bas. Plus personne ne t’attend, dit Arthur, d’une voix étonnamment ferme.

— Mais...ma grand-mère?

Il sourit, d’un sourire énigmatique, digne de celui de la Joconde. Encore ce sourire...

— Elle connaît le chemin.

Ma grand-mère sourit à son tour, et je fus emportée dans une vague. Bientôt, je fus projetée dans la mer. Le ballet des flots m’emmena je ne sais où. J’étais toujours dans ses bras...Il me murmura de prendre ma respiration et il m’entraîna au fond des abysses.

Jusqu’à mon réveil.


Texte publié par PersephonaEdelia, 2 novembre 2023 à 17h42
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