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Spiritus Mundi - Premières armes
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tome 1, Chapitre 8 tome 1, Chapitre 8

Hadria sursauta quand Ms Morgan lui saisit le bras et l’entraîna à l’intérieur de l’établissement. Elle plissa les yeux sous l’assaut d’une lumière chaleureuse, mais brutale après la pénombre du dehors. Un mélange d’odeurs de fleurs séchées, d’encaustique et de pâtisserie chaude submergea ses sens. Il lui fallut quelques secondes pour pouvoir examiner son nouvel environnement : elle se trouvait dans un vaste hall, dont les parois étaient couverts de boiseries jusqu’à mi-hauteur, pour laisser place à une peinture bleu-vert. Des tableaux qui représentaient la campagne anglaise à la belle saison égayaient les murs. Un épais tapis aux couleurs vives recouvrait le plancher. Au-delà d’une porte entrouverte, un léger bruit de conversation lui parvenait.

« Suivez-moi, ma chère. »

Serrant contre elle son bagage, la jeune Américaine emboîta le pas à la logeuse. La femme la guida en direction d'un autre porte, qui révéla un petit escalier grimpant vers le premier étage.

« Vous verrez, ce n’est pas très grand, mais c’est confortable. Vous venez d’arriver à Londres ?

— Oui, ce soir…

— Vous êtes originaire des Etats Unis d’Amérique, c’est cela ?

— Oui. Je suis descendue du bateau ce matin. »

Ms Morgan lui lança un regard compatissant :

« Ma pauvre, vous devez être épuisée ! Vous n’avez pas dû bien dormir sur ces couchettes dures et étroites, avec les mouvements du bateau ! Vous n’avez pas été malade ? »

Face à cette déferlante de paroles, Hadria ne put s’empêcher de sourire :

« Non, j’ai la chance de ne pas souffrir du mal de mer.

—Une chance, en effet ! Nos lits sont très confortables, cela vous changera ! »

L’escalier débouchait sur un couloir dont la décoration rappelait celle du hall, et bordé de portes d’un vert sombre, qui arboraient des numéros en bronze patinés. Ms Morgan se dirigea vers une haute armoire de bois massif, nichée dans une alcôve, et attrapa le trousseau de clefs pendu à sa ceinture pour ouvrir le meuble. Après avoir fourragé à l’intérieur, elle en tira une chemise de nuit de coton blanc et un châle de laine bleu pâle.

« Prenez cela, ça devrait être la bonne taille. Vous trouverez dans la chambre tout ce qu’il vous faudra pour votre toilette. »

Hadria saisit de son bras libre le ballot d’étoffe, qui comme son hôtesse embaumait la lavande et la sauge. Elle avait lu quelque part qu’il s’agissait de plantes protectrices contre les influences néfastes.

« Merci, Ms Morgan !

— Vous pouvez m’appeler Agatha, comme tout le monde ! Vous n’avez pas besoin d’imiter mister White… Il est bien trop guindé ! »

Elle lui adressa un clin d’œil avant de verrouiller l’armoire, puis reprit son chemin.

Hadria trottina derrière la femme le long des portes en enfilade. Enfin, Agatha s’arrêta devant l’une d’elles et actionna la poignée. En voyant le battant pivoter, elle s’étonna qu’elle ne fût pas fermée à clef. Une grande confiance devait régner entre les membres de la fondation. Elle pénétra dans la pièce à la suite de la logeuse. Une rampe électrique éclairait la chambre. Un petit poêle de faïence dispensait une douce chaleur. Les murs vert clair mettaient en valeur l’étoffe au motif floral des rideaux et de l’édredon qui recouvrait le lit. Dans un coin, une coiffeuse avec un plateau de marbre supportait un broc et une cuvette, à côté desquels étaient posées des serviettes et du savon, ainsi qu’un peigne et une brosse.

« Voilà, vous êtes chez vous pour la nuit. Il existe une salle de bain commune au bout du couloir. Si vous avez faim, je peux vous faire monter un repas léger.

— Je vous remercie, ce ne sera pas la peine. »

Elle jeta un regard sur le lit, qui exerçait sur elle une attraction aussi puissante que la flamme d’une bougie sur un papillon.

« Je comprends, vous devez être épuisée ! Je vous laisse, alors ! À quelle heure souhaitez-vous être réveillée ?

— Vers six heures, s’il vous plaît.

— C’est bien noté. Passez une bonne nuit ! »

Avec un sourire, Agatha se retira. Hadria lui adressa ses remerciements, avant de s’asseoir sur le lit en soupirant. C’était la première fois qu’elle se retrouvait seule depuis son arrivée. Elle avait du mal à croire qu’elle se trouvait vraiment à l’autre bout du monde. La jeune femme regarda autour d’elle : que faisait-elle ici, si loin de tout ce qu’elle connaissait ? Elle n’avait rencontré que des personnes gentilles et accueillantes, mais est-ce que ce serait toujours le cas ? Que se passerait-il si elle ne faisait pas l’affaire dans son nouvel emploi ? Elle n’avait encore jamais travaillé pour quelqu’un d’autre. Était-ce comme se retrouver sous la férule d’une institutrice ?

Hadria n’avait pas gardé de bons souvenirs de l’école, en grande partie en raison de son don qui l’avait obligée à rester sur ses gardes et à se tenir à l’écart des autres élèves. L’éducation que lui avait offerte son père dès son plus jeune âge, en lui apprenant à lire et en partageant avec elle ses connaissances sur la géographie, les sciences et l’histoire, lui avait donné une avance considérable sur ses camarades, et une vision bien plus large du monde. Miss Travers, une enseignante à la retraite qui collaborait parfois avec son père, lui avait transmis des rudiments de musique, de couture et de cuisine.

En conséquence, les deux institutrices qu’elle avait connues à Constance ne l’avaient pas vraiment appréciée. La première l’avait prise en grippe, en l’accusant de vouloir prouver qu’elle en savait plus qu’elle. Elle n’avait eu de cesse de la prendre à défaut à chaque fois que c’était possible. La seconde s’était montrée plus indifférente, mais son attitude avait subtilement encouragé certain de ses camarades à la tourmenter, y compris dans la classe – du moins jusqu’à ce que son père se fût dérangé pour lui expliquer qu’il ne tolérerait pas cette situation. Dès lors, tout le monde l’avait laissée dans son coin, sans même lui parler. Sauf Hector.

Hector… Son meilleur ami, presque son frère. Son absence à ce côté lui pesait autant que celle de son père. Ils avaient fondé ensemble les Mystères de Minneapolis, un petit journal consacré aux faits surnaturels et aux enigmes non résolues. Elle aurait voulu pouvoir partager avec lui cette nouvelle aventure…

C'était inutile de se tourmenter à l’avance. D’autant que la fondation n’avait rien à voir avec une école de campagne : il s’agissait d’un lieu où personne n’était obligé de cacher ses dons surnaturels, où sa maigre érudition ne constituait rien d’exceptionnel. La jeune femme posa sa sacoche sur la chaise à côté d’elle et se dévêtit, en gardant un œil sur la porte – après tout, elle n’était pas verrouillée. Elle enfila la chemise de nuit, un peu trop grande et d'une douce texture, et libéra ses cheveux de leurs épingles. Enfin, elle put s’allonger sur le lit moelleux, dont les draps dégageaient un parfum de lavande et de sauge. À peine eut-elle posé la tête sur l’oreiller qu’elle se sentit sombrer dans le sommeil.


Texte publié par Beatrix, 9 août 2026 à 13h53
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