La jeune femme chassa vite ces pensées : il était inutile de s'angoisser à propos d'éléments sur lesquels elle n'avait aucune prise. Il lui serait bien plus utile de continuer à s'informer sur ses futurs employeurs :
« Quelles sont les gens qui demandent votre aide ?
— Il peut s'agir de particuliers mais aussi commerces, d’usines, d’écoles, d’hôpitaux… S’il s’agit de phénomènes spontanés, et qu’ils ne présentent pas de dangers apparents, ils sont documentés voire neutralisés par la Schola Mysterium. Mais s’il est prouvé qu’ils sont dus à des actes de malveillances, ou qu’ils sont susceptibles de causer des dommages, c’est Gladius Irae qui prend la relève. »
Gladius Irae. Le bras armé de Spiritus Mundi.
Pour le grand public, Spiritus Mundi était juste une fondation qui soutenait la recherche dans le domaine du surnaturel. C’était parce qu’elle avait appris accidentellement l’existence de ce département secret qu’Hadria avait dû quitter son père, ses amis, tout ce qu’elle connaissait pour se retrouver affectée de l’autre côté de l’océan.
« Est-ce que le gouvernement aussi peut faire appel à la fondation ?
— Cela peut arriver. La fondation ne se mêle pas de questions politiques, car elle se veut neutre et indépendante, mais il nous arrive de coopérer avec des agents du gouvernement qui travaillent sur des affaires similaires aux nôtres. Si la cause nous semble juste, nous joignons nos efforts au leurs. »
Hadria sentit ses yeux s’écarquiller d’étonnement :
« Vous voulez dire… que le gouvernement reconnaît l’existence du surnaturel ?
— Bien sûr, même s’il préfère le cacher. La plupart des états possèdent un service spécialisé. Ici, c’est une branche des services secrets de l’armée, qui bénéficie d’effectifs et de moyens non négligeables : la section Athena. En Allemagne, c’est une branche de l’université de Berlin. La France est si soucieuse de son image cartésienne qu’elle se contente d’un bureau minuscule qui travaille avec des bénévoles. »
Après un temps de scepticisme, Hadria s’aperçut que mister White avait l’air parfaitement sérieux. C’était un tout nouveau monde qui s’ouvrait pour elle… un monde certes perturbant, mais dans lequel elle pouvait parfaitement trouver sa place.
« Est-ce que mon pays possède aussi ce genre de service ? demanda-t-elle, avide d’en savoir plus.
— Eh bien... pas vraiment. Même si certains agents fédéraux se chargent parfois de ce style d'affaires. Dans le domaine, les États-Unis d’Amérique font la part belle aux sociétés privées de toutes sortes. Certaines tout à fait compétentes, et d'autres à la limite de l'escroquerie. Il faut croire que le pays est trop grand, ou qu’un certain puritanisme religieux incite la population à croire que ce genre de chose ne peut pas arriver, ou qu’il s’agit de l’œuvre du démon et que leur pasteur peut la régler par lui-même. »
La jeune femme frémit en entendant parler ainsi de sa terre natale… mais elle dut admettre que son interlocuteur voyait assez juste. Elle préféra changer de sujet ; après tout, elle était affectée à la Schola Mysterium, et non à Gladius Irae. Elle n’aurait sans doute pas l’occasion de partir en mission dans des pays étrangers… ou dans son pays d'origine. Elle pouvait juste espérer que l’étau draconien de la fondation finirait par se desserrer. Combien de temps devrait-elle attendre ? Cinq ans ? Dix ans ? Spiritus Mundi n’avait fixé aucun terme à son séjour de l’autre côté de l’océan.
Le regard de mister White posait sur elle. Elle se demanda s’il pouvait litre dans ses pensées. Venant d’un agent de la fondation, tout était possible !
« Souhaitez-vous savoir ce qui vous attend, quand vous arriverez à Londres ? » demanda-t-il soudain.
Hadria secoua négativement la tête, un peu honteuse de ne pas avoir pensé à le lui demander.
« Tout d’abord, vous serez conduite au foyer où vous serez hébergée le temps qu’on vous attribue un appartement dans l’une de résidences de la fondation. Le lendemain matin, à neuf heures, vous serez reçue par le directeur de la Schola Mysterium. Il est possible qu’il souhaite évaluer vos compétences, votre caractère et votre don. »
En la voyant pâlir, il éclata de rire :
« Allons, n’ayez pas d’inquiétude ! Il s’agit juste de vous employer au mieux de vos capacités. La fondation met un point d’honneur à ce que chacun de ses agents se sente parfaitement à l’aise dans ses attributions. Vous aurez sans doute beaucoup à apprendre, mais personne ne vous demandera de le faire en un jour. Vous aurez tout le temps de vous former. »
Malgré les assurances de l’agent, Hadria se sentait déjà écrasée par les attentes qui allaient peser sur elle. Plus mister White dévoilait les rouages de Spiritus Mundi, plus elle prenait conscience de l’importance de cette institution tout à la fois mystérieuse et réputée.
« Merci d’avoir répondu à mes questions, mister White, déclara-t-elle courtoisement. Je ne vous importunerai pas davantage.
— Mais vous ne m’importunez pas, miss Forbes ! protesta-t-il. Profitez-en, au contraire ! Une fois que nous serons à Londres, nous n’aurons plus le loisir de converser de la sorte. »
L’homme tira sa montre de sa poche, l’ouvrit d’un geste du pouce et consulta l’heure :
« Il sera bientôt quatre heures. En raison des différents arrêts qui ponctuent le trajet, nous ne devrions pas arriver avant huit heures à Londres. Je sais que nous avons pris une légère collation chez miss Helen, mais il ne vous sera pas possible de dîner avant votre arrivée. Est-ce que vous souhaitez un petit en-cas ? »
Hadria s’apprêtait à refuser, avant de se dire que manger un peu aiderait peut-être à soulager son estomac noué par l’appréhension. En la voyant opiner, son compagnon tira de sa sacoche un sachet de papier qu’il lui tendit. À l’intérieur, elle découvrit des biscuits constellés d’éclats de noix, de noisette et d’amande, dont le parfum la fit saliver.
« Vous pouvez en prendre plusieurs, si vous le souhaitez ! Il n’y a rien de mieux pour vous redonner du courage que quelques excellents biscuits. »
La jeune femme ne put retenir un petit rire :
« Vous parlez comme miss Helen !
— Elle et moi sommes de vieux amis. »
La jeune femme suivit son conseil et en piocha trois, qu’elle grignota en admirant la campagne anglaise, jusqu’à ce que la pénombre eût commencé à noyer le paysage au-dehors.
Quand le train parvint enfin à la gare de King Cross, Hadria se sentait bien trop épuisée pour en admirer l’architecture. Elle remarqua à peine la verrière majestueuse et l’architecture gothique qui semblait communes aux gares anglaises. La fatigue engourdissait ses membres comme son esprit. White lui prit le bras pour l’aider à descendre du wagon.
« Une fois au foyer, vous pourrez vous reposer. Votre malle y sera portée dès que possible. Par contre, je ne peux vous garantir qu’elle y sera ce soir, mais vous la trouverez certainement demain matin. Vous pourrez vous rendre présentable pour l’entretien avec votre directeur. »
Hadria se réveilla un peu à ces paroles, alarmée :
« Vous voulez dire… que je n’aurai ni mon linge ni mon nécessaire de toilette ?
— Ne vous inquiétez pas. Le foyer y pourvoira pour cette nuit. »
Hadria se laissa rassurer. Elle n’avait pas assez de force pour récriminer. L’agent de la fondation héla une petite voiture tiré par un cheval, qu’elle supposa être l’un des fameux « cabs » londonien, et l’aida à y monter.
La jeune Américaine avait espéré découvrir la capitale anglaise dès son arrivée, mais tout ce qu’elle pouvait voir à travers la petite fenêtre se résumait à un carré de pénombre. Seuls quelques réverbères émettaient une lueur diffuse à travers la brume qui enveloppait la ville. Découragée, Hadria ferma les yeux et laissa les cahots des roues sur le pavé rythmer le demi-sommeil dans lequel elle n'avait pas tardé à plonger. Elle n’en sortit que lorsque le véhicule s’immobilisa. Mister White posait sur elle un regard amusé :
« Désolée de perturber votre repos, miss Forbes, mais vous êtes arrivée. Vous dormirez mieux dans des draps propres, je pense ! »
L’agent régla la course, puis aida la jeune femme à mettre pied à terre. Devant eux s’élevait un bâtiment de trois étages, à l’architecture sévère et à la façade noircie par les fumées de charbon. Il actionna la clochette de l’entrée ; aussitôt, une femme vint leur ouvrir. Grande et charpentée, elle portait une robe sombre agrémentée d’un tablier et d’une coiffe blanche. Il émanait d’elle une fragrance presque entêtante de sauge et de lavande.
« Enfin, vous voilà, mister White ! Je suppose que cette jeune personne est notre nouvelle pensionnaire.
— C’est cela même, Ms Morgan. Je vous présente Hadria Forbes. Elle restera chez vous jusqu’à ce qu’on lui attribue un logement. »
Il se rapprocha de la femme pour lui murmurer d’un ton confidentiel :
« Sa malle n’arrivera que demain aux aurores. Pouvez-vous lui fournir le nécessaire pour ce soir ?
— Bien sûr ! »
Elle se tourna vers la jeune femme et la gratifia d’un sourire :
« Suivez-moi, ma chère ! Je vais vous montrer votre chambre ! »
Mister White s’inclina légèrement en touchant le bord de son chapeau :
« Je vais devoir vous abandonner ici, miss Forbes. Je vous laisse en de bonnes mains, n’en doutez pas. Je repasserai demain vers huit heures et demie pour vous conduire au siège de la fondation. »
Il lui tendit la main, qu’elle serra après un temps d’hésitation.
« Cela a été un plaisir de faire votre connaissance. Ne vous couchez pas trop tard. Demain, la journée sera longue ! »
Ce fut avec un pincement au cœur qu’elle regarda sa silhouette digne disparaître dans le brouillard de Londres. Même si elle ne le connaissait que depuis quelques heures, mister White était devenu la seule référence familière dans ce monde étranger. Elle s’était habituée à sa présence bienveillante et à son humour discret. De nouveau, elle se sentit terriblement seule.

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