Quand mister White lui avait parlé de la gare de Lime Street, Hadria avait été loin de s’imaginer ce qui s’élevait à présent devant elle. Elle demeura bouche bée devant l’architecture monumentale du bâtiment, autant l’aile de droite, qui formait une avancée en forme de château gothique, que la majestueuse voûte de verre qui abritait les quais, desservie par une rangée d’arcades.
« Il est temps de descendre, miss Forbes ! »
Toute à sa contemplation, elle ne s’était même pas aperçue que le véhicule s’était arrêté. Confuse, elle attendit que mister White vînt lui ouvrir la porte pour mettre pied à terre.
« Vous allez laisser le fiacre ici ? s’étonna-t-elle tandis qu’il lui tendait sa sacoche.
— Il appartient à la fondation, et nous ne pouvons pas le faire charger sur ce train. Un de mes collègues doit arriver ici sous peu. Il sera heureux d’en avoir l’usage. Vous n’avez rien oublié ? »
Par précaution, Hadria jeta un dernier regard à travers les vitres du véhicule :
« Non, je ne crois pas.
— Très bien. Suivez-moi ! »
Malgré sa sacoche qui pesait deux fois plus lourd qu’à sa descente du bateau, la jeune femme s’efforça de rester à la hauteur de mister White, qui avançait d’un pas énergique. Elle sentait son cœur bondir à l’idée de se retrouver sous cette voûte splendide et d’admirer le ciel à travers les armatures de métal. Ce type d’ouvrages l’avait toujours fascinée. Elle avait l’étrange impression qu’ils ne tenaient debout que par magie, même si elle savait qu’il n’en était rien, et que seul le génie humain permettait ce miracle. Elle avait entendu parler du fameux Crystal Palace de Londres, qu’elle brûlait de découvrir. Au moins, son exil pourrait lui permettre de visiter des endroits qu’elle n’avait jamais pensé parcourir un jour, sinon en rêve !
Mister White avait déjà acheté leurs billets. Il guida Hadria vers le bon quai. La jeune femme se dévissait le cou pour admirer le plafond transparent au-dessus d’eux. L’assemblage devait représenter une masse considérable ; pourtant, il donnait une impression de légèreté admirable. La jeune femme sursauta en sentant qu’on lui prenait le bras.
« Prenez garde, miss Forbes, la prévint son guide, vous avez bien failli rentrer dans une vieille dame. »
Hadria rougit de confusion. Elle reporta son attention sur le flot de passagers qui coulait de chaque côté d’eux. En dépit de ses efforts, elle ne put éviter quelques bousculades, mais tout le monde était trop pressé pour en prendre ombrage. Enfin, mister White lui désigna une magnifique locomotive noir et rouge qui commençait à cracher des volutes de fumée. Derrière elle, se rangeaient des wagons métalliques à l’apparence luxueuse, du moins à ses yeux de campagnarde. Elle découvrit non sans surprise qu’ils effectueraient le trajet en première classe. En remarquant la réaction de sa protégée, l’agent de Spiritus Mundi ne put retenir un léger rire :
« Vous allez devoir vous y habituer. Au sein de la fondation, nous pouvons intervenir dans toutes sortes de milieu. Les plus modestes comme les plus privilégiés. Nous devons apprendre à faire bonne figure devant des familles de la noblesse et de la riche bourgeoisie, tout en conservant une exemplaire discrétion. Mais nous devons aussi savoir nous adresser aux plus modestes, sans arrogance ni mépris. Si vous avez l’air trop embarrassée, les personnes que vous êtes supposée aider douteront de vous. Et croyez-moi, la première classe n’est rien à côté d’un château élisabéthain !
— J’ai déjà pu voir comment se déroulait une réception dans la haute société de Minneapolis, décalra Hadria un peu sèchement.
— C’est justement ce qui est susceptible de nous inquiéter… remarqua mister White avec un petit sourire. Certes, votre intervention lors de cette fameuse réception a contribué à démanteler cette secte, mais l’affaire aurait pu être menée de façon un peu plus… discrète. »
La jeune femme piqua du nez ; sa curiosité de journaliste l’avait conduit dans une aventure qui l’avait clairement dépassée. Si elle n’avait pas prêté attention aux rumeurs persistantes concernant l’une des familles les plus en vue du Minnesota, sa vie n’aurait pas changé aussi drastiquement.
Un employé en uniforme leur indiqua leur wagon. Ils grimpèrent à bord et gagnèrent un compartiment spacieux et confortable. Quand le train démarra enfin, personne ne les y avait rejoints. La jeune femme garda les yeux rivés par la fenêtre, à contempler le paysage qui défilait de plus en plus vite. Peu à peu, la ville fit place à la campagne anglaise qu’elle n’avait vu que sur des tableaux.
La différence avec les paysages de son enfance lui sauta d’emblée aux yeux : le train traversait un paysage vert et vallonné, avec ses champs minuscules bordés de haies, de bosquets et de murets qui serpentaient à travers les plaines, ponctué de petites vaches grassouillettes et de moutons qui ressemblaient à des boules de coton, ainsi que de petites maisons de pierres le plus souvent réunies en villages. Il ne semblait pas y avoir une acre de terre sans habitation ; l’intervention humaine paraissait partout présente, du champ cultivé au bois élagué. Le ciel s’était dégagé ; un pâle soleil réveillait les couleurs que même l’hiver n’avait pas tout à fait éteintes.
« L’Angleterre semble vous plaire, remarqua mister White.
— C’est très différent du Minnesota, comme vous devez vous en doutez. J’avoue que c’est plutôt… pittoresque.
— La plupart des gens sont de cet avis. »
Il s’étira légèrement, avant de reprendre :
« Je pensais que vous alliez vous plonger dans les livres que vous a prêtés Helen. »
La jeune femme se détourna de la fenêtre, gênée :
« Je dispose d'encore un peu de temps…
— Oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave. Si vous avez des questions sur Spiritus Mundi, n’hésitez pas… Je tâcherai de vous répondre au mieux. »
Hadria se renfonça dans son siège, dont elle goûta le capitonnage moelleux. Même si elle avait bénéficié d’une avance pour se rendre à New York et prendre le bateau, elle n’avait pas osé dépensé plus que le strict nécessaire pour voyager dans des conditions décentes. Elle se rendait dans un pays étranger de l’autre côté de l’océan, sans la moindre idée de la façon dont son séjour tournerait ; conserver quelques liquidités relevait de la plus élémentaire prudence. Elle devait admettre que ce traitement de faveur, quel qu’en fût la raison, n’était pas pour lui déplaire.
« La fondation semble bénéficier de moyen… pour le moins confortables. Vous pouvez vous permettre d’ouvrir des instituts et de salarier de nombreux agents, sur différents continents… Si ce n’est pas indiscret, d’où tire-t-elle ses revenus ?
— Cela n’a rien de mystérieux. Certes, nous ne monnayons pas nos services, même si nous vendons des ouvrages et que nous nous organisons des conférences payantes, mais sans grand profits. Nous bénéficions souvent de donations de la part des personnes ou des institutions auxquelles nous sommes venus en aide. Nous avons même reçu quelques héritages. Malgré tout, cela ne nous permettrait pas de fonctionner de façon régulière. Parmi notre personnel, nous comptons des gestionnaires qui ont effectué des placements avisés. Ce sont les revenus de ces placements qui nous permettent de salarier et d’équiper nos agents, ainsi que d’entretenir nos structures.
— Je vois, murmura pensivement Hadria. Cela fait sens. Je suppose qu’aucune implantation n’est aussi importante que celle d’Angleterre ?
— Londres constitue la maison mère. À part dans quelques grandes capitales, nous disposons surtout de relais comme celui que tient miss Helen. Par contre, nous bénéficions de l’aide de personnel bénévole, un peu partout dans le monde. C’est l’une des raisons pour laquelle nous devons garder notre excellente réputation, en maintenant une parfaite éthique et un sérieux sans faille. »
Hadria soupira intérieurement ; face à de telles exigences, elle ne se sentait pas à la hauteur du défi.
« Combien y a-t-il d’employés à Spiritus Mundi ?
— Environ un millier, dont trois cents à Londres, sans compter les collaborateurs occasionnels qui sont plus difficiles à quantifier. Les autres agents peuvent être rattachés à différentes implantations en Grande-Bretagne et dans d’autres pays, ou bien voyager au gré des différentes missions qui leur sont confiées. »
Hadria laissa son regard errer par la fenêtre, vers le vaste monde qui s’étendait au-delà de la surface de verre et de l’Angleterre même. Pour la première fois depuis qu’elle avait entrepris ce voyage, elle éprouva la crainte de se trouver réduite à travailler dans un bureau, loin des péripéties du terrain. En dépit de ses aventures journalistiques, elle n’était hélas pas qualifiée pour mener une carrière potentiellement dangereuse. Sans oublier son don, sans doute trop précieux pour qu’on le risquât sur le terrain.
La jeune femme se hâta de chasser ces pensées : bien d’autres questions se bousculaient dans sa tête.

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