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tome 1, Chapitre 3 « Plan implique organisation. » tome 1, Chapitre 3

Plan implique organisation.

Rafael.

*

Le lendemain matin, Rafael sortit du lit la mine fiévreuse, une grande poche sous chaque œil. Lui qui renouait habituellement ses cheveux le matin préféra défaire ses tresses épaisses pour garder ses longues mèches noires libres dans son dos. En avisant le miroir avant de quitter sa chambre, il soupira ; il paraissait presque de mauvaise humeur tant ses traits étaient tirés.

Il avait aidé Alnath à mettre Elizabeth au lit la veille, avant que tous deux ne partent réconforter Ceshil. La pauvre, encore secouée, s’était empressée de demander des nouvelles à sa mère adoptive. Alnath lui avait calmement expliqué les événements avant de l’embrasser sur le front et de repartir, désireuse de ne pas laisser Elizabeth seule trop longtemps.

Rafael n’avait pas beaucoup traîné non plus. «Tu penses que ça ira mieux un jour avec les areks ?» lui avait demandé Ceshil juste avant qu’il ne parte, lui aussi. Il n’avait pu que hausser les épaules. «Espérons.»

En sortant, il était parti fumer devant chez lui. Dans la nuit profonde des steppes, taffe après taffe, il avait contemplé le ciel étoilé, pensif. Son idée lui trottait dans la tête. Le Congrès des Droits du Vivant… Il ne faut pas qu’on rate cette occasion. Cela devenait une véritable conviction. Et finalement, il s’était couché encore plus tard.

Elizabeth alitée pour quelques jours au moins – ordre d’Alnath – en tant qu’assistant, Rafael était chargée de la remplacer dans son travail. En d’autres termes, pas de grasse matinée pour rattraper son sommeil, il devait se lever tôt pour jouer au gestionnaire. Noter les allers et venues, recenser les nomades, gérer les ressources et transactions avec l’extérieur, tenir les comptes… Ils appelaient «Triam» ce rôle d’importance au sein de la communauté. Un rôle de confiance, qu’Elizabeth remplissait à merveille.

Habituellement, Rafael se sentait fier d’avoir été désigné comme assistant de la Triam, mais ce matin, il ne pouvait s’empêcher d’être amer à l’idée de sa nuit courte et de la montagne de travail qui l’attendait.

Sitôt sorti de sa yourte, il s’était mis en route pour la tente rouge. Le soleil se levait à peine au loin, les steppes plates laissant déjà filtrer les rayons à travers les brins d’herbe humide de la rosée. La plaine brillait, et Rafael fut ébloui en essayant d’apercevoir le lever du soleil.

En dépit de l’heure matinale, il croisa du monde sur son chemin. Il salua quelques nomades, en évita d’autres – en apercevant la touffe de cheveux dorés de son ex au loin, il tourna les talons pour faire un détour. Rapidement, il fut arrivé à la tente rouge, la grande yourte fièrement dressée au centre d’une petite place de terre retournée et d’herbe couchée.

De la fumée s’échappait déjà de l’ouverture dans le toit de chaux. Rafael fronça les sourcils et entra sans prendre la peine d’annoncer sa présence.

Au centre de la yourte non loin de l’âtre, assise à genoux sur un gros coussin à franges jaune se trouvait Alnath. L’expression sombre, trop absorbée par sa lecture pour remarquer Rafael, celui-ci se racla la gorge pour qu’elle lève son visage ridé vers lui.

Médecin de fortune du camp, conseillère privilégiée d’Elizabeth, mère adoptive de Ceshil, Alnath cumulait de nombreux rôles d’importance au sein du cocon que formait la communauté de nomades.

— Je me demandais quand tu allais arriver, le salua-t-elle.

Elle se replaça un peu mieux sur son coussin alors que le jeune homme s’approchait en jetant un coup d'œil au classeur qu’elle avait entre les mains : les archives de leur commerce avec l’Eikan. Il retint une grimace.

— Je suis désolé, j’ai eu du mal à me lever, s’excusa-t-il. Ne t’inquiète pas, je prends la relève, tu peux y aller.

Elle secoua la tête en brandissant justement le classeur devant elle.

— Je vais t’aider aujourd’hui. On a encore quelques soucis avec la paperasse de l’Eikan, tu ne vas pas t’en sortir seul.

Rafael soupira et prit place à côté d’elle, en tailleurs sur un autre coussin en face du petit bureau de bois usé. Il saisit le feuillet qu’elle lui tendit et en parcourut les lignes rapidement. Arrivé en bas de la page, ses yeux s’écarquillèrent et il pointa d’un doigt incrédule le montant en dessous du tableau.

— Combien ? Dis-moi que je rêve ! s’exclama-t-il.

— Sept mille cinq cent quatre-vingts-neuf askos, souffla Alnath en retour.

— Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? On devrait être à moitié moins !

Il chercha du regard une erreur dans les comptes avant qu’Alnath ne lui reprenne le papier d’entre les mains pour lui indiquer les frais annexes, sur le côté de la feuille.

— C’est la taxe qui a augmenté. La Brehin veut toujours s’en mettre plus dans les poches.

— Putain mais c’est pas vrai !

Rafael se prit la tête entre les mains alors qu’Alnath entourait quelques éléments de la fiche. Des détails, des ressources essentielles, des fonds qui, au contraire, devraient être coupés… Le jeune homme la regarda faire, dépité.

Alnath était une femme à l’allure sèche et au visage déformé. Sa brûlure s’étalait sur toute la moitié gauche de son visage, son oreille atrophiée, son cou, son épaule, et ce jusqu’au bout de ses doigts de ce côté-ci. Une plaie très laide, vieille d’au moins dix ans. Elle détournait l’attention du reste, mais Alnath n’avait pas un physique très commun pour autant.

Si l’on ne l’avait observée sans la détailler, elle avait tout l'air d'un homme à première vue : des cils courts, presque invisibles tant ils étaient blonds, un nez droit, un cou rêche, des épaules carrées, une poitrine plate, une taille que l'on ne pouvait deviner. Elle tirait toujours ses cheveux en arrière, comme pour mettre en avant la dureté de ses yeux bruns.

Rafael n’était pas censé avoir accès aux fiches de recensement du camp, mais sa curiosité l’avait toujours fait s’interroger sur la vie d’Alnath. Malheureusement, les occasions de jeter un œil au registre se faisaient rares, et bien souvent, son bon sens reprenait le dessus : cela ne se faisait pas. Ainsi, il ne connaissait que son genre, et cet étrange surnom qu'elle avait préféré. Dans son esprit, il devinait la femme âgée d’une petite cinquantaine d’années.

Il se détourna d’elle, conscient de l’avoir dévisagée trop longtemps. Le jeune homme balaya d’un coup d'œil le reste du bureau. Des dossiers de l’Eikan à perte de vue, ils allaient en avoir pour les deux prochains jours au moins. Avec l’augmentation de la taxe… Un quart de nos ressources va sauter, songea Rafael, la mine déconfite à cette idée.

Les steppes goweïtes étaient bien belles, mais l’inhospitalité du milieu ne pouvait s’ignorer. L’absence d’eau potable, tout particulièrement, rendait l’intervention de l’Eikan indispensable. L’entreprise était avant tout connue pour fournir des informations aux hautes instances d’états des quatre coins du globe, mais elle versait plus généralement dans l’offre de services divers et variés – officiellement. En réalité, l’Eikan avait plus les airs d’une mafia qu'autre chose dans sa partie officieuse.

Cela faisait six ans que les affaires avaient commencé, et le coût des services n’avait cessé d’augmenter. Le contrat qu’ils avaient signé avec Kalopsia était impossible à rompre et leur interdisait de contester les prix. En d’autres termes, ils étaient coincés.

— Je pense que j’ai terminé.

La voix rauque d’Alnath l’arracha à son flot de pensées anxiogènes. Il jeta un coup d'œil intéressé à la fiche qu’elle lui tendait, se rapprochant d’elle pour qu’ils puissent lire ensemble.

— De la viande de cheval et de la laine contre l’eau, toujours des tapis contre le gaz, marmonna-t-il dans sa lecture avant de plisser les yeux : Trois lots de tissus contre… Sulfidia– Hein ? Sulfadiazene ? Sulfadiazine ?

Il se retourna vers Alnath qui affichait une moue mi-contrite, mi-amusé. Ce n’était pas sa faute, son écriture était même assez lisible. Rafael avait simplement un peu de mal dès lors que cela touchait à la médecine, science et autre. Sa dyslexie n’aidait pas avec ce type de noms. Il mettait donc rarement le nez dans ce type de commandes.

— Sulfadiazine argentique, le corrigea d’ailleurs Alnath.

Devant le regard toujours aussi interloqué de Rafael, elle haussa un sourcil moqueur et précisa :

— C’est ma pommade. Désolée, je suis obligée de la garder.

— Des mots compliqués pour pas grand-chose, conclut Rafael. Et ne t’excuse pas.

Alnath haussa les épaules avec un petit rictus néanmoins. Elle avait la mauvaise habitude de sacrifier ses besoins au profit des autres. Rafael n’allait pas l’encourager dans cette voie.

Il termina sa lecture sans autre remarque. A son grand damne, il avait visé juste : près d’un quart de leur commande avait sauté. Il rendit la fiche à Alnath avec un hochement de tête approbateur et elle la rangea avant de reposer le classeur en haut de la pile de dossiers déjà amoncelée sur le petit bureau étroit. Les pieds de bois s’enfonçaient dans le moelleux des tapis en dessous, comme si le plan de travail menaçait de couler sous le poids écrasant de l’administration.

Rafael s’empara d’un nouveau registre, posé non loin de lui. La gestion de l’essence et des pièces détachées des motocycles. Super, ironisa-t-il. Je vais devoir aller voir Aril. Alnath remarqua son regard consterné et se permit de regarder ce qu’il avait entre les mains.

Un sourire moqueur.

— Vous vous évitez toujours ?

— Oh, ta gueule, grommela Rafael. Parlons d’autre chose.

Alnath n’insista pas mais son sourire en disait long. Rafael grogna un peu avant de se plonger dans la fiche de données.

Il travailla dans le silence pour quelques minutes, le crépitement doux du feu dans les oreilles, l’odeur de bois qui se consume dans l’air mêlée à l’encre des vieux registres. Agacé par un feuillet – et sachant pertinemment qu’il lui faudrait consulter Aril – il détourna distraitement son regard du classeur pour se perdre dans les détails intriqués du tapis sur lequel il était installé. Il remarqua que les tâches de bile, de boue et de suie de la veille avaient laissé place à de simples traces discrètes. Alnath n'a pas chômé hier soir, songea-t-il. D'ailleurs...

— Du nouveau pour Elizabeth ? lui demanda-t-il en brisant la quiétude.

Son amie releva la tête vers lui avec une moue chagrinée.

— J’ai veillé la moitié de la nuit. D’un point de vue somatique, c’est une catastrophe. Il faut juste espérer que le mental ne suive pas mais…

— … Le choc d’hier n’a pas aidé ? compléta Rafael avec un soupir.

Alnath hocha la tête avec gravité, lâchant son stylo pour croiser les bras sur sa poitrine plate. Son regard en disait long ; beaucoup de contrariété dans les yeux sombres, asymétriques. L’un, plus petit que l’autre, avait été grignoté par la peau fondue. Des tâches d’éclats veineux empourpraient le blanc de la sclère. Il déviait un peu, celui-ci, comme atteint d’un léger strabisme.

— Et son bras ? La greffe, précisa Rafael. Le hadau ne fait pas trop de ravages ?

Là encore, une grimace.

— Une catastrophe, plus le temps avance, plus il se nécrose. Elle n’arrive presque plus à l’utiliser. Dans l’idéal, je pense qu’il faudrait amputer mais rien n’est sûr. Avec les histoires de connexions nerveuses, je préfère ne pas prendre de risques, je n’y connais rien. Quelle idée, un patchwork pareil ! siffla-t-elle, furieuse. C’est digne d’un taré.

Elle serra les dents, sa poigne se raffermissant sur son biceps. Rafael la regarda faire, abattu d’un tel constat.

— Donc on ne peut rien faire ?

— Je ne suis ni chirurgienne, ni psychiatre, confirma-t-elle à regret. Donc rien.

Elle se mura dans le silence. Rafael la dévisagea quelques secondes encore, le cœur serré. Alnath se reposait sur ses maigres connaissances en médecine et les quelques livres qu’elle possédait depuis plusieurs années déjà. Elle faisait de son mieux pour suivre la cadence, mais force était de constater que cela ne suffisait pas pour la gravité du cas.

Il hésita à poursuivre. De peur que cela n’accable davantage son amie.

— Peut-être… Peut-être qu’il faudrait demander de l’aide à l’Eikan ? suggéra-t-il finalement avec réserve. Tu vois bien comme elle souffre. Eli’ a besoin de vrais médecins.

Au regard écoeuré qu’elle lui lança, il sut qu’ils allaient avoir la même discussion que d’habitude. Bras crispés, des doigts au tapotement nerveux sur son coude, Alnath détourna rapidement les yeux, sa queue de cheval blonde parsemée de cheveux gris barrant la vue de son visage à Rafael.

— Et après, quoi ? lâcha-t-elle un peu brutalement de sa voix éraillée. Mettons qu’on se réduise en esclavage pour les trente prochaines années pour payer ça, on fait venir tout ce qu’il faut, et qu’est-ce qu’on fait ? On force Elizabeth ?

Elle soupira un grand coup, son souffle tremblant d’aigreur et son ton se fit plus bas :

— Merde, Rafael ! Elle ne se laissera jamais toucher par d’autres que nous, encore moins par du vrai personnel médical. J’ai de la chance d’avoir la moitié de la face brûlée, au moins elle sait que je suis incompétente, ça la rassure. Sinon crois-moi, mon garçon, que je n’aurais jamais pu ne serait-ce qu’entrer dans cette tente.

— Ne dis pas n’importe quoi ! argua-t-il immédiatement. Eli’ te fait confiance, et ce serait autant le cas si tu n’étais pas…

Il y avait des mots que Rafael n’était pas capable de prononcer. «Défigurée» était l’un d’entre eux.

— Foutaises, grommela Alnath en guise de réponse alors qu’elle reposait enfin ses yeux agités sur lui. Tu ne te rends pas compte de ce qu’elle endure pour une simple piqûre, quand elle n'a pas la tête ailleurs. Met-lui un cachet sous les yeux, tu peux en être sûr, elle ira vomir. Tu n’as jamais visité un camp de concentration, pas vrai ?

Rafael hésita, brusquement mal à l’aise. Il gratta distraitement son oreille percée de laiton doré, le regard fuyant.

— Et bien… C’est que…

Il n’avait jamais osé. Parfois, lorsque les nomades bougeaient, ils voyaient des ruines au loin, sur leur passage. Ces simples aperçus rendaient Rafael malade.

— Hmm, renifla Alnath. C’est bien ce que je pensais. Tu ne sais pas quel genre d’ambiance règne là-bas. Si tu avais vu… Tu saurais. C’est pas pour rien que j’ai abandonné la blouse blanche. Si j’avais encore la tête de l’emploi, les choses seraient différentes avec Elizabeth.

— Ça ne change rien au fait que tu es quelqu’un de bien, rétorqua Rafael. Elle l’aurait vu, peu importe ton apparence.

— Au contraire, insista-t-elle le ton sévère, ça change tout. Elle n’aurait même pas pu poser ses yeux sur moi. J’ai peut-être perdu mon visage, mais j’ai gagné au change : Elizabeth vaut bien ça.

Rafael ne sut quoi répondre à cela. Il se contenta de soupirer lourdement en serrant sa plume entre ses doigts, frustré de l’entêtement d’Alnath. Elle ne s’apitoyait pas sur son sort, certes, mais cela ne rendait pas ses propos plus acceptables pour autant.

— Pas de coup de fil, alors ? conclut-il, dépité.

— Non.

Catégorique. Rafael soupira une fois de plus et leva les yeux au ciel.

— Il va bien falloir qu’on trouve une solution à un moment ou un autre.

— Et bien ça ne sera pas tout de suite, rétorqua la femme d’un ton sec.

Rafael se retint de répliquer quoi que ce soit pour éviter de jeter de l’huile sur le feu. Bien qu’elle ait été dure, il savait qu’Alnath était la plus soucieuse de la santé d’Elizabeth – avant même cette dernière. Mais qu’est-ce qu’elle peut être agaçante parfois. Elle verse dans le fatalisme, c’est déprimant.

Un silence tendu s’était installé, ils se fixaient en chiens de faïence. Et finalement, Alnath soupira à son tour et récupéra son premier classeur pour en tirer la fiche de l’Eikan.

— Pas de coup de fil pour demander un docteur, mais je vais au moins réclamer des pansements gras et quelques antibiotiques, dit-elle en griffonnant de son écriture serrée les noms des produits. Il va falloir limiter nos dépenses en gaz pour les trois prochains mois.

— On s’en sortira, assura Rafael qui avait retrouvé un peu de son humeur.

Il l’observa écrire en marge des colonnes bien organisées de la liste avant qu’elle ne suspende son geste, raide, le stylo figé dans sa main crispée. Elle se mordit la lèvre avant de relever la tête, une expression déchirée sur le visage.

— Un problème ? lui demanda Rafael. Tu as un doute sur un médoc’, tu veux que j’aille vérifier à l’infirmerie ?

Alnath déglutit bruyamment.

— Non, je…

Ce ne fut qu’un murmure âpre. Elle ne le regardait pas. Ses yeux étaient bloqués sur un point fixe, loin derrière lui. Le visage de Rafael se décomposa.

— On est déjà à court de hadau ?

Elle hocha la tête en silence avant de laisser échapper :

— C’était la dernière seringue hier soir.

— Merde.

La Graine.

Il regarda Alnath inscrire en lettres hésitantes le nombre de doses dans le registre. La mort dans l’âme, il songea à leur dernière commande, un mois et demi plus tôt : On avait pris quinze seringues. Quinze.

Le hadau était une drogue du nord. Buvable, injectable, fumable, son effet à la fois hallucinogène et sédatif était très prisé comme anti-douleur. Une accoutumance terrible en était évidemment le prix. Jamais l’on ne quittait l’enfer du hadau. La Graine tuait vite et en silence. Certains préféraient alors s’y jeter à corps perdus et profiter de la béatitude qu’elle offrait. Elizabeth n’était pas de ceux-là.

La demande allait leur coûter cher, sur tous les aspects. Malheureusement, il s’agissait du seul remède contre la douleur de la Triam. Si elle avait en plus dû combattre l’addiction par un sevrage sévère, Rafael n’était pas certain qu’elle y survive.

Le regard d’Alnath s'était assombri. Ses doigts écrasaient le stylo, tendus d’une contrariété anxieuse. Dans l'âtre, une bûche craqua sous la chaleur des flammes. Rafael détacha enfin ses yeux humides de son amie qui terminait sa besogne.

— Tu penses qu’on peut se le permettre ? lui demanda-t-il.

— On doit, rétorqua Alnath dont la voix avait perdu de sa rigidité. Je me débrouillerai.

Un mois sans sommeil s’annonçait pour elle. Rafael en fut si affligé qu’il préféra remettre le nez dans ses propres dossiers. Je préfère me rabibocher avec ce crétin d’Aril plutôt que d’y penser, songea-t-il avec amertume.

Ce fut dans un autre silence moins conflictuel mais bien plus lourd qu’ils se plongèrent dans leurs tâches respectives.

*

Les grands classeurs avaient été ouverts, fermés, rangés des dizaines de fois, les feuillets triés, leurs tableaux remplis. Deux heures s’étaient écoulées, toujours pesantes de la précarité de leur situation.

Rafael en avait terminé avec la partie administrative et se leva en râlant à l’idée de devoir demander des comptes à Aril pour ce qui lui manquait. Mais alors qu’il se redressait en s’étirant, Alnath l’arrêta.

— Tu sors ?

— Oui, maugréa-t-il, fatigué.

Elle repoussa son classeur sur le bureau en manquant de faire tanguer la pile qui se trouvait près du bord et déclara :

— Tu vas sûrement aller manger après ça et cet après-midi, je donne ses cours à Ceshil. Je voulais te reparler de ton idée d’hier soir avant ça.

— Bien sûr, s’étonna Rafael en se rasseyant immédiatement. Dis-moi tout.

La perspective le réjouit un peu. Devant lui, Alnath croisa de nouveau ses bras en une posture austère, le faisant déchanter rapidement.

— J’y ai bien réfléchi cette nuit, et je suis toujours d’accord avec toi que ça vaut le coup d’essayer, mais il faut qu’on revoit sérieusement les aspects techniques de ton idée.

— Je croyais qu’on attendrait le feu vert d’Elizabeth avant de trop s’emballer ?

La Triam n’était pas censée avoir d’autorité sur la communauté de nomades, mais le rôle d’Elizabeth avait naturellement évolué avec le temps ; tout le monde l'admirait – Alnath la première, Rafael le second – et c’était désormais à la place de chef d’état qu’elle régnait. Rien ne se faisait plus sans son accord.

— Chaque chose en son temps, répondit Alnath. On ne va pas l'embarrasser avec ça tout de suite. Ton idée ne sera peut-être même pas réalisable. Non, il vaut mieux déjà s’attaquer à un point important.

— Lequel ?

— Alexeï.

Rafael grimaça. Elle a raison.

— Tu es sûre ? hésita-t-il tout de même. Si on ne fait rien, ce n'est pas forcément...

— Il est trop concerné par tout ce bordel, même s'il s'en fiche, rétorqua Alnath. Je dirais même qu’il faut faire ça en priorité, qu’on fasse le Congrès ou non.

Elle marqua une pause avant de grommeler :

— Peut-être que ça lui remettra ses idées en place concernant la Brehin… On doit en profiter. Elle a déjà tenté de nous atteindre avec la vidéo. Il ne faut pas lui laisser plus d'ouvertures.

Cela faisait des années qu’elle bataillait pour que son ami coupe les ponts avec l’Eikan. Rafael comprenait mal son acharnement ; Alexeï aurait simplement dû être évincé des nomades selon lui.

— Je n’aime pas trop ça, admit-il.

— Moi non plus.

— Alors comment on fait ?

Alnath demeura pensive un instant avant de suggérer :

— Je me charge de coincer Alexeï dans l'après-midi, avant mon cours. On se retrouvera ici et on lui exposera la situation. Histoire qu’il soit au courant, au moins. Ça te convient ?

Rafael hocha la tête sans trop d’entrain. Il n’était pas impatient d’avoir cette discussion. Cependant...

— Et les autres membres du camp ? s’enquit-il.

Alnath lui jeta un coup d'œil surpris.

— Hmm ? Comment ça ?

— J’aurais aimé en parler à Sylvestre, avoua Rafael.

— Pourquoi ? Et Ceshil ?

— Sylvestre est un peu insouciant mais il a de bonnes idées, je veux son avis. Et Ceshil est encore trop jeune, argumenta-t-il.

Alnath haussa les sourcils, dubitative.

— Quoi ? Tu n’es pas d’accord ? se renfrogna Rafael. Quand-même ! C’est mon ami, j’ai bien le droit si j’ai envie de me confier...

Son ton se fit plus timide sur la fin, et il s'arrêta là, dardant sur Alnath des yeux incertains. Elle l’observait toujours, silencieuse, une expression close mais dont Rafael devinait qu’elle renfermait une légère moquerie face à son hésitation.

— Qu’est-ce que tu me reproches, à la fin ? finit-il par grommeler.

— Je ne suis pas d’accord, confirma-t-elle puis précisa : mais pas pour Sylvestre.

— Ah bon ?

— Ceshil, asséna Alnath. Elle est jeune, mais loin d'être stupide. Et tu n’es pas très vieux toi-même, ça te fait quoi maintenant ? Vingt-deux ans ?

— Vingt ans, marmonna Rafael pour la corriger. Vingt-deux c’est Sylvestre, tu confonds toujours.

— Exactement. Si tu veux mon avis, Ceshil est déjà bien plus mature que Sylvestre. D'ailleurs, tu penses vraiment pouvoir l'exclure s’il est dans le coup ?

Elle avait presque souri sur ses derniers mots. Cela fit grogner Rafael. Evidemment, elle a raison.

— Bon, d'accord, je n'y avais pas pensé, admit-il. Allons pour Ceshil, et Sylvestre.

— Tu pourras t’occuper d’eux toi-même, je te fais confiance.

Rafael la remercia du bout des lèvres et se leva enfin. Plus tard pour Alexeï, donc, il attendrait le signal d’Alnath. Et pour ses deux amis, une pause, s’il n’était pas trop fatigué après son passage chez Aril. Mais ça n’est pas gagné, songea-t-il, déjà las de la conversation qu’il allait avoir.

Il quitta la yourte sans un regard en arrière. Malgré tout, il se sentait confiant à l’idée du Congrès.


Texte publié par Glem_ayteoli, 17 mai 2023 à 20h52
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