Pourquoi vous inscrire ?
«
»
tome 1, Chapitre 1 « Isobel » tome 1, Chapitre 1

Isobel porta de puissants coups sur le mannequin, encore et encore. A la place de la tête pleine de paille, où un plaisantin avait dessiné deux yeux ronds, un nez, une bouche ornée d’une barbe, elle imaginait le visage de Piér et son sourire goguenard. Elle était seule dans la cour à cette heure-là. Le soleil allait bientôt se coucher et c’était son moment préféré pour s’entrainer un peu, juste avant de prendre son service.

Lorsqu’elle aperçut du coin de l’œil quelques gardes la rejoindre, elle s’arrêta et s’essuya son front ruisselant de sueur. Elle remit de l’ordre dans ses cheveux noir corbeau qui s’étaient en partie détachés. Les hommes la fixèrent de loin mais ne s’approchèrent pas. Ils savaient reconnaitre quand leur sergent était de mauvaise humeur. Certains d’entre eux avaient assisté à la rebuffade du lieutenant quand elle avait demandé à être affecté au poste de maitre d’armes. Se faire humilier de la sorte, devant ses hommes qui plus est, ne la mettait jamais de bonne humeur. Cependant elle avait retenu sa répartie et avait préféré s’en prendre au mannequin.

Elle rangea son épée dans son fourreau et se mit en route en direction du bâtiment principal. En passant près des hommes, elle leur offrit un grand sourire carnassier. Ils échangèrent un regard gêné, visiblement incertains sur la conduite à tenir. Ils se reprirent et la saluèrent respectueusement.

Elle n’aimait pas particulièrement leur faire cet effet-là, mais il valait mieux ça qu’ils lui manquent de respect. Elle avait assez subi les remarques méfiantes et moqueuses de ses camarades à propos de sa magie ou de la couleur bleutée de sa peau pendant ses classes. Maintenant qu’elle était devenue officier, elle profitait de son poste pour se créer une bulle de sécurité. Non pas qu’elle soit violente ou injuste avec ses hommes. Ceux qui étaient sous ses ordres n’avaient pas à se plaindre d’elle. Mais elle n’avait pas encore réussi à créer une atmosphère de camaraderie avec qui que ce soit. Alors elle s’enfermait dans son armure d’arrogance et de bravade.

Elle passa inaperçue dans la salle à manger qui était bien pleine à cette heure. Elle se servit d’un gruau, prit un petit pain et un gobelet de bière avant d’aller s’asseoir à un bout de table. Elle observa les autres gardes. Ceux qui quittaient leur service et allaient profiter de leur soirée dans les tavernes de la ville, en vêtements civils, et ceux qui allaient prendre leur poste dans les patrouilles de nuit, pour la plupart déjà armés de pied en cap, se parlaient en rient. Le brouhaha des voix et des rires avaient quelque chose de rassurant.

Une demi-heure plus tard, elle avait revêtu son uniforme et attendait la nouvelle recrue qui l’accompagnerait ce soir. Une vingtaine de gardes, en équipe de deux, patrouillaient pendant la nuit dans leur secteur, qui comprenait le quartier du port, la place du marché, le pont et le quartier du théâtre. Comme chaque soir où elle était de service, elle observa la sortie de chacun de ses hommes d’un œil aiguisé. Ils la saluèrent et elle leur rendit leur salut.

De par son grade, Isobel n’était pas dans l’obligation de patrouiller, mais elle avait gardé cette habitude, une moins une partie de la nuit. Elle préférait faire ses rondes seule. Ce soir cependant elle devait montrer le secteur à leur dernière nouvelle recrue.

Grisèlle la rejoignit quelques minutes plus tard, réajustant les sangles de son armure en grommelant. Le sergent haussa un sourcil et la regarda fixement. En croisant son regard, la jeune femme rougit légèrement et tenta un salut maladroit, en maintenant les fixations d’une main. Isobel soupira.

— Laisse-moi faire, fit-elle

Elle écarta avec autorité les mains papillonnantes et resserra les liens de cuir.

— Merci, madame.

La jeune fille venait d’arriver ; elle était à peine entrée dans la vingtaine, si l’on en jugeait par sa peau lisse, ses yeux de faon et son air ingénu. On l’avait évidemment placée dans son escouade, puisque c’était la tradition de lui confier les nouveaux venus. Elle ne savait pas trop si c’était une vaste blague ou un honneur. Connaissant Pièr, sans doute la première possibilité.

Le lieutenant l’avait prise en grippe dès qu’elle était arrivée, cinq ans auparavant. Outre sa haine pour les mages, qui, d’après lui étaient à l’origine de la belle brûlure qui balafrait le côté droit de son visage et une partie de son crâne, elle suspectait que c’était aussi à cause de la leçon d’escrime qu’elle lui avait donnée, lorsqu’il avait tenté de l’humilier au combat. A moins que ce ne soit à cause du fait qu’elle ait refusé ses avances grossières. Il lui assignait donc les tâches qu’il considérait comme ingrates.

— Si tu es prête, nous pouvons y aller. Fais bien attention à tout ce que je te montre.

Grisèlle hocha la tête et suivit son officier dans une rue assez large, vers la place située à une centaine de mètres. Cet endroit accueillait tous les matins le marché du quartier nord d’Argentlune. Au centre sur une petite butte recouverte d’herbes trônait un arbre. La ramure aux feuilles épaisses recouvraient quasiment toute la place pendant la saison du Soleil. Actuellement il arborait des feuilles couleur de feu et d’or qui tomberaient bientôt pour recouvrir les dalles d’une couverture douillette, avant les grands froids de la saison des Glaces.

Au début de la nuit, les tavernes et les auberges qui l’entouraient accueillaient ouvriers, artisans, marchands et même quelques nobliaux. La garde veillait à surveiller les environs particulièrement vers le milieu de la nuit pour éviter aux ivrognes de se retrouver au fond du lac et pour empêcher les rixes. Pour l’instant, Isobel et son adjointe croisaient des groupes de jeunes gens qui discutaient gaiement, des couples enlacés ou quelques marins débarqués du dernier bateau arrivé à quai.

Le sergent guida la jeune femme dans une ruelle qui serpentait entre des petites maisons, à la façade de bois et de torchis. Puis elles débouchèrent sur une petite cour, nichée contre les bâtiments et qui donnait directement sur le lac. Grisèlle émit un petit sifflement impressionné. Isobel sourit : les eaux tranquilles brillaient d’une lueur argentée, sous les caresses de la pleine lune. En pleine journée, on pouvait apercevoir les Monts Dorés, au loin, et sur la gauche une partie des immenses prairies de la province de Souviance.

Cependant la guerrière observait un tout autre spectacle. Un peu plus loin se dressait son ancienne garnison. Les hauts murs de pierre n’étaient plus gardés depuis des années et les baraquements avaient été entièrement vidés, lorsqu’ils avaient été mutés dans leur nouvelle caserne. Cinq ans auparavant, des habitations avaient été construites dans cette partie de la ville, lorsqu’un afflux de nouveau citoyens venus s’installer dans la capitale l’avait nécessité. La caserne, désormais mal placée, avait été remplacée par une autre, plus grande et plus moderne.

A chacune de ses rondes, Isobel y faisait toujours un tour. Comme à chaque fois la nostalgie l’envahit alors qu’elle contemplait le portail défoncé et les murs engloutis sous les plantes grimpantes. Elle avait fait ses classes dans cet endroit, y avait appris à se battre, y avait acquis son indépendance et y avait découvert la camaraderie. Oh ! Elle avait bien des fois subi leurs regards en coin et leur intolérance - sa peau parme et ses oreilles pointues ne plaisaient pas à tout le monde -, mais elle avait réussi à se faire respecter grâce à sa détermination et sa rigueur.

Quelques minutes plus tard, après s’être assurée de loin que tout allait bien dans son refuge, elle tira la jeune recrue par le bras et elles rebroussèrent chemin.

Vigilantes, elles arpentèrent l’entrelacs des rues du quartier nord. Isobel indiqua les différentes endroits où il fallait particulièrement faire attention et faillit éclater de rire lorsque la jeune fille, studieuse, sortit un petit carnet de sa ceinture et prit des notes. Heureusement, cette nuit était calme : le festival venait de se terminer et les gens avaient eu tout leur content de beuveries.

La lune était haute dans le ciel lorsque les deux femmes terminèrent leur trajet près du théâtre. Le sergent aimait terminer sa ronde par la théâtre, surtout un soir de spectacle. C’était son endroit favori et elle se débrouillait toujours pour qu’il se trouve sur son trajet.

La salle de Grégoire Valronn était pleine à craquer tous les soirs où sa fille chantait. Isobel ne l’avait jamais entendue, ne faisant pas partie du cercle de citoyens pour lesquels Valronn ouvrait son théâtre. Mais les spectateurs paraissaient tous enchantés par la voix magnifique de la soprano.

Elles débouchèrent dans la rue au moment où le public quittait la salle et restèrent un moment pour surveiller la sortie. Les bourgeois bien vêtus, des matrones rougeaudes à leurs bras, et les nobles aux tenues outrancières s’égaillèrent dans la rue, conversant calmement. Certains partirent en direction du nord, vers le place centrale et les tavernes. Isobel espérait qu’elle n’aurait pas à les ramener en cellules de dégrisement dans quelques heures.

La rue se vida et redevint silencieuse, dans l’obscurité de la nuit, mais Isobel ne bougea pas, le regard intensément fixé sur le bâtiment ancien. Grisèlle ne cessait de le regarder nerveusement elle aussi. Elle n’était pas sans connaitre la sinistre légende qui y était associée. Comme le temps passait et que le sergent ne semblait pas vouloir bouger, son adjointe se décida à intervenir.

— Je ne comprends pas comment les gens peuvent y entrer. Cet endroit est maudit, fit-elle en grimaçant.

Isobel haussa un sourcil et lui jeta un regard en coin. Les superstitions lui avait toujours paru ridicules. Elle venait du Bastion du Verre, la raison et la science côtoyait la magie. Les notions de croyance et de foi avaient peu de valeur chez son peuple. Là où les gens voyaient une malédiction ou un fantôme, elle voyait un mystère à résoudre, et le mystère de ce théâtre l’attirait résolument, depuis très longtemps.

— Ce théâtre a une sacrée histoire, murmura-t-elle. Depuis dix ans, plusieurs propriétaires se sont succédés. Ils ne sont pas restés longtemps. Des choses étranges se passaient : des lustres qui se fracassaient sur le sol, des plaintes et une étrange musique qui venaient d’on ne savait où ; des objets disparus et retrouvés dans des endroits incongrus ; une silhouette obscure et diaphane, portant un masque terrifiant, aperçue au beau milieu de la nuit. Il ne fallut pas longtemps aux gens pour décréter qu’un fantôme hantait les lieux. Le théâtre est alors resté vide pendant deux ans. Mais les passants et les voisins entendaient toujours ces mélodies étouffées, à n’importe quel moment du jour et de la nuit. Lorsque Grégoire Valronn l’a acheté, il y a trois ans, les mêmes étranges évènements se produisirent pendant quelques semaines. Et puis, brutalement, ils ne furent plus rapportés. C’est à peu près à cette période que Sélyna Valronn commença à avoir du succès.

Grisèlle frissonna.

— On aurait dû brûler cet endroit, fit-elle.

Isobel la regarda sévèrement.

— Une très mauvaise idée, étant donné que l’incendie aurait pu se propager à tous les bâtiments autour.

La recrue sursauta et baissa le regard, honteuse. Isobel la regarda un moment, pensive.

— La fin de ton service est proche. Rentre à la caserne et va te reposer. Je vais rester encore un moment.

Grisèlle parut soulagée de l’ordre. Elle salua – correctement cette fois - sa supérieure et s’éloigna d’un pas rapide en direction de la garnison. Lorsqu’elle se retrouva seule, Isobel se sentit libérée. La jeune fille ne pourrait pas comprendre son intérêt pour cet endroit et le sergent préférait éviter qu’elle ne fasse un rapport au lieutenant.

Tout à coup, une musique douce et poignante s’éleva dans l’air frais et silencieux. La guerrière, ravie de pouvoir entendre encore une fois cette belle composition, se rapprocha un peu. Il lui sembla qu’elle la percevait mieux par un soupirail au niveau du sol. Elle nota cette information dans un coin de son cerveau. Elle posa une main sur le mur, comme si par ce contact elle arrivait à mieux comprendre ce phénomène.

Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ce genre de mélodie dans cet endroit et à chaque fois c’était un ravissement. Lorsque la dernière note du clavecin mourut, elle eut un frisson et son cœur se serra. Qui pouvait bien composer de si beaux morceaux ? Elle savait bien que ce n’était pas l’actuel propriétaire puisque déjà, quand le théâtre était abandonné, elle les avait entendus maintes fois. Elle aurait tant aimé pouvoir entrer dans le théâtre et le fouiller de fond en comble. Malheureusement, c’était impossible, à moins d’en forcer l’entrée, ce qu’elle n’était pas encore prête à faire.

Elle reprit le chemin de la caserne, car son service était terminé. Demain était son jour de repos et elle allait pouvoir s’entrainer pour son combat du soir. Elle repasserait par le théâtre une fois son combat terminé.


Texte publié par Feydra, 19 avril 2023 à 21h24
© tous droits réservés.
«
»
tome 1, Chapitre 1 « Isobel » tome 1, Chapitre 1
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2658 histoires publiées
1199 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Edouard_def
LeConteur.fr 2013-2024 © Tous droits réservés