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tome 1, Chapitre 1 tome 1, Chapitre 1

Néphèse croqua dans le mendiant tout en avisant la cuisine, ce qui l’amena à évaluer l’ampleur de la tâche qui demeurait encore à effectuer. Un élan de désespoir la saisit et imprégna sa langue d’un goût amer qui affecta son plaisir. Elle venait de terminer le nettoyage et s’en trouvait totalement fourbue ; son dos criait sa douleur, de même que ses muscles, ses articulations… l’ensemble de son corps, en réalité. Restait encore la vaisselle, car la machine était en panne. Un jour, si elle trouvait le temps, elle s’efforcerait de la réparer… Puis il lui faudrait préparer le repas. Encore. Une soupe légère, avait précisé sa belle-mère, ainsi qu’une assiette de légumes judicieusement associés, afin de couvrir leurs besoins en nutriments sans apporter un excédent de calories. Pas trop épaisse, comme celle de la soirée passée, lui avait-elle ensuite reproché, bien qu’elles eussent toutes trois fini goulûment leurs assiettes. La prenait-elle pour une nutritionniste ? Car il ne fallait pas que ses ‘sœurs’ prissent du poids dans les jours à venir, bien au contraire. Le Grand Jour approchait.

Et tout devait être parfait.

Pourquoi ne prend-elle pas un droïde de nettoyage, cette connasse ? Une question qui ne cessait de la tarauder mais pour laquelle elle disposait d’une réponse toute faite, sans doute des plus justes : pourquoi s’embêter à payer un droïde et à l’entretenir quand on disposait d’une belle-fille pour servir de main-d’œuvre gratuite ? Néphèse engloutit le dernier morceau de la gourmandise tout en continuant de lancer des imprécations mentales contre la vieille femme, puis en attrapa un second.

Et elle, pourquoi acceptait-elle d’être traitée de la sorte ? Ses lèvres s’incurvèrent en une moue crispée. Elle nourrissait toujours le maigre espoir de récupérer une partie de l’héritage de son père que sa belle-mère accaparait, même s’il ne cessait de dépérir. Cependant, ce n’était qu’un prétexte. A vrai dire, plus le temps passait, plus elle envisageait d’abandonner ; cette situation lui semblait sans issue. Juridiquement, elle n’avait rien pour faire valoir ses droits et forcer sa belle-mère à lui rendre sa part – elle devait en remercier la naïveté de son père, pour cela. Elle refusait souvent de se l’avouer, tout en ayant conscience de la réponse. Par lâcheté. Parce qu’elle n’avait nulle part d’autre où aller, et que la simple idée de finir à la rue, exposée à tout, l’effrayait. Parce que, même si elle logeait dans une chambre simple et petite, loin du faste de celles de ses ‘sœurs’, qu’elle passait l’essentiel de ses journées à travailler comme une bonne à tout faire, elle était à l’abri du besoin et disposait d’un confort relatif. Son sort restait meilleur que celui de bien d’autres personnes, et surtout meilleur que celui qui l’attendrait si elle décidait de partir. Ce jour finirait bien par arriver. Quand une réelle opportunité se présenterait.

Cependant, celle-ci ne cessait de se faire attendre, alors que douze ans s’étaient écoulés depuis la mort de son père.

Un bruit sourd l’arracha à ses pensées moroses. Elle tendit l’oreille, tout en avalant le dernier morceau de la friandise. Le son provenait de l’entrée. Des murmures étouffés lui parvinrent, trahissant l’intrusion de plusieurs personnes dans la demeure. Trois femmes, dont elle devina aisément l’identité. Sa belle-famille. Néphèse grimaça et se leva prestement avant d’effacer toute trace de sa pause – des miettes sur le plan de travail en inox au tabouret qu’elle glissa dessous. Le paquet de friandises retourna dans son placard, qui se referma dans un bruissement feutré. Puis elle se rendit auprès de l’évier, tandis que des claquements de talon se rapprochaient de la cuisine.

Alors que le bac se remplissait d’eau, la silhouette de sa belle-mère apparut dans l’encadrement de la porte. Néphèse sentait son regard aiguisé percer son dos et, aussitôt, un malaise la saisit. Elle s’abstint cependant d’en montrer le moindre signe. Euphoïse avait ce don de créer ce genre de réaction chez les autres ; c’était ainsi qu’elle aimait s’imposer.

– Toujours à la vaisselle ?

Le ton était sec et froid, presque réprobateur. Néphèse se mordit les lèvres et retint son envie de faire volteface pour adresser à son aînée un signe malpoli en guise de réponse. Cependant, elle ne pouvait garder le silence ; sa belle-mère y trouverait également à redire. Alors, au lieu de cela, elle coupa l’eau, plongea ses mains dans la mousse et souffla :

– Oui.

Puis elle entama le frottage d’une première tasse, délicate porcelaine sur laquelle étaient peints des échasses en plein vol et des roseaux. Une fois de plus, sa propre lâcheté l’écœura.

Un reniflement de dédain, derrière elle, ponctua son affirmation.

– Toujours aussi lente. Quelle pitié.

Le constat avait été lâché d’une voix basse, comme si Euphoïse s’adressait davantage à elle-même. Néphèse ne réagit pas. C’était habituel. Sa belle-mère était connue pour être difficile à satisfaire ; la jeune femme n’y était jamais parvenue, même lorsqu’elle s’y était efforcée, adolescente. Lorsqu’elle croyait encore naïvement qu’avec des efforts de sa part, elles pourraient, à terme, former une famille. Ces rêves-là n’étaient plus que cendres, et ne demeurait plus que le désir d’éviter au mieux ses remontrances. A chaque fois, elle ressortait avec l’impression d’être une simple empotée incapable.

En cet instant, elle devinait de quelle manière la jaugeait sa belle-mère ; avec une prétendue pitié miséricordieuse teintée de mépris. Comme si sa servitude était finalement une chance qu’Euphoïse avait la bonté de lui offrir, ce dont elle, belle-fille ingrate, devrait la remercier. Ce qui n’arriverait jamais, bien sûr ; jamais elle ne serait capable de se résigner à proférer de tels mots. L’idée même la rebutait.

Quelques secondes s’égrenèrent dans un silence inconfortable, qu’Euphoïse finit par interrompre :

– Quand tu auras fini tes tâches, ce soir... J’ai une mission à te confier. Elle devra être menée cette nuit.

Le cœur de Néphèse bondit dans sa poitrine à ces mots et elle se retourna pour considérer sa belle-mère avec espoir. Elle se confronta à son visage hautain et à ses yeux glaciaux, malgré la chaleur de leurs iris ambrés. Sa robe-tailleur jaune, accordée à ses boucles à peine plus sombres, détonait avec les tons gris et ternes de la pièce et n’en ressortait que davantage. Ainsi, elle donnait l’impression de rayonner et la réduisait, elle, au rang de simple insecte.

Le port altier, Euphoïse la scruta pendant quelques secondes sans rien exprimer, mais jouissant du pouvoir qu’elle détenait sur la jeune femme. Puis elle se retourna tout en lâchant :

– Je t’en parlerai après le dîner. Tâche qu’il soit à l’heure.

Sur ces mots, elle disparut. Néphèse serra les poings sans répliquer.

Il en avait toujours été ainsi, de toute façon.


Texte publié par Ploum, 31 mars 2023 à 22h11
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