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La neige avait doucement commencé à tomber depuis quelques jours, mais ça ne semblait pas décourager les gens de sortir. Au contraire. À croire que c’était comme pour le soleil, et que la poudreuse les attirait dehors au lieu de rester au chaud. Après qui disait neige, disait aussi Noël. Et qui disait Noël, disait cadeaux. Cadeaux que les gens avaient tendance à acheter à la dernière minute, se répandant partout sur les routes et dans les magasins, créant une cohue presque infernale.
Chez les Leroy, les fêtes de fin d’année avaient toujours été quelque chose de simple, mais de très décoré et joyeux. Laurent et Diane, leurs parents, adoraient recevoir du monde à la maison et invitaient toujours leurs voisins, amis et parfois collègues qui étaient seuls durant cette période, faisant que cette fête n'avait jamais été quelque chose de strictement familial pour la fratrie.
Sauf l’année dernière.
Cela n’avait fait que six mois depuis l’enterrement, et bien qu’ils allaient mieux petit à petit, ils n’avaient pas eu la force et l’argent pour continuer la tradition. La seule personne qu’ils avaient fait venir était Josiane. La vieille orc était trop une constance dans leur vie pour qu’ils ne l’invitent pas en ce jour où être seul vous mettait un horrible cafard et vous déprimait. L’ambiance avait été calme, avec juste de la musique de Noël en fond sonore tournant en boucle dans le lecteur CD.
Alors cette année, maintenant qu’ils revenaient un peu plus dans le monde de la sociabilité, la fratrie voulait essayer de faire revivre ces Noëls de joie et convivialité. Ils n'avaient pas invité beaucoup de monde pour ne pas faire submerger par les souvenirs de leurs parents racontés par leurs amis, bien que la plupart d’entre eux s’étaient peu à peu éloignés et avaient cessé tout contact, continuant leur vie. Il y aurait tout de même suffisamment de monde pour devoir dresser un petit plan de table et cuisiner un vrai repas de fête.
C’était dans cet état d’esprit qu’Anaïs avait prit la route, où les autres automobilistes semblaient se croire chez eux en roulant n’importe comment, la faisant serrer le volant à s’en faire presque blanchir les jointures.
— Mais y a du verglas, abruti ! râla Anaïs en serrant le volant tandis que le conducteur incriminé les dépassait à toute allure.
Son frère soupira :
— Si t'as toujours autant de problème avec la voiture, pourquoi t'as refusé quand j'ai proposé de conduire ?
Elle lui jeta un rapide coup d’œil tout en rétrogradant.
— Je ne veux dépendre de personne.
Anaïs ne pouvait pas laisser la mort de leurs parents l'empêcher de conduire. Hors de question.
— Je suis d’accord avec Nathan, je sens ton stress d'ici, fit Thibault à l’arrière.
— Je ne suis pas stressée, nia-t-elle.
— En plus, il est étonnement bon conducteur, ajouta-t-il. On a moins de chance de mourir avec lui au volant qu’avec lui dans une cuisine.
— Tu sais ce qu’elle te dit ma cuisine ? grogna Nathan en se retournant, gêné par la ceinture.
Thibault lui tira la langue.
— Que tu étais un assassin spécialiste des poisons dans ta précédente vie ?
— Attends un peu qu'on passe devant le rayon jardinage, je vais t'enfoncer la tête dans les bégonias !
Nathan tendit son bras, mais ne put même pas toucher leur frère. Anaïs se raidit, la mâchoire crispée.
— Doucement...
— C'est pas la saison, rétorqua le plus jeune à Nathan avec un sourire narquois. Et je n'ai plus d'allergies, donc ça m'aurait rien fait.
— Parce que ta nouvelle magie fait bizarrement office de bouclier ! Pas grave, je t'enfoncerais la tête dans du terreau à la place.
— Pour ça, faudrait que tu m'attrapes. Depuis que t'es en couple, t'as pris de poids, je trouve.
— Je vais t'étrangler, espèce de…
— Les garçons, ça suffit ! cria Anaïs en freinant un peu fort. Pas quand je conduis, surtout quand il neige !
Rabroués, ils se calmèrent, bougonnant, mais Nathan jeta tout de même un regard noir à son frère.
Ils entrèrent dans le parking, trouvant laborieusement une place libre, même si c’était à l’opposé de l’endroit où se situait l'entrée du centre commercial. Emmitouflés dans leurs manteaux et écharpes, ils marchèrent aussi vite que possible au milieu de la neige fondue sur le bitume et des voitures, pour ensuite soupirer de soulagement en pénétrant dans la chaleur de la galerie marchande.
— Comment on fait alors ? demanda Thibault en suivant Anaïs qui menait le groupe à travers les allées.
— Eh bien, on s’occupe d’abord de la nourriture et tout, puis on se disperse pour les cadeaux.
Nathan les dépassa et s’occupa de prendre un caddie.
— Mais si on fait ça, on va voir les cadeaux des autres, vu qu’ils ne seront pas emballés, remarqua-t-il avec justesse.
— Non, il y a un stand pour ça, regarde.
Elle pointa un petit coin près des caisses où effectivement trois personnes du magasin s’occupaient d’aider les clients à emballer leurs cadeaux.
— Il se trouve après les caisses Anaïs. Donc à moins qu’on fasse séparément la queue, ça va pas vraiment marcher.
Ils restèrent près de l'entrée du supermarché, en pleine réflexion.
Aller ensemble acheter les cadeaux, tout en se séparant dans les rayons pour garder la surprise était aussi une tradition familiale. D’habitude, leurs parents s’occupaient de la nourriture, tandis qu’ils pouvaient se promener dans les rayons qui les intéressaient. Ils avaient chacun la même somme d’argent liquide pour acheter ce qu’ils voulaient offrir, de cette façon même les cadeaux pour leurs parents étaient une surprise.
— Attends, Anaïs et moi on a notre carte de crédit, donc on peut payer, mais Thibault n’a rien.
— J’ai ma carte de retrait, mais il faut un DAB.
— Depuis quand t’as une carte de retrait ? Non attends, mieux : depuis quand t’as un compte bancaire avec de l’argent dessus ?
— Depuis qu’il travaille, répondit Anaïs à sa place pour ne pas créer de dispute en public. Il m’en a parlé après son anniversaire et je lui ai fait une autorisation écrite pour son employeur. Et je surveille très régulièrement qu’il ne fait pas passer son job avant ses études, ajouta-t-elle en regardant sévèrement son petit frère.
— J’aurais mon diplôme, t’inquiète, soupira-t-il.
— Pourquoi je suis pas au courant ?! s’indigna Nathan avec une main sur le cœur. C’était y a presque deux mois ! Je fais partie de cette famille je vous rappelle, je dois être au courant de ce genre de choses !
Anaïs se tourna vers lui, le visage à moitié réprobateur.
— Si tu dormais plus souvent à la maison, je te l’aurais dit. Ce n’est pas une discussion qu’on a par téléphone, ou pire par texto, et je sais jamais quand tu rentres.
— Je… je dors souvent à la maison ! J’aime mon lit, merci beaucoup.
Il ne découchait pas tant que ça quand même… si ?
— Pourtant tu es plus souvent dans celui de ta non-copine que dans le tien, rétorqua Thibault.
— Va chercher ton argent au lieu d’insister sur cette fichue copine imaginaire.
Son frère haussa des épaules et s’en alla vers le distributeur le plus proche. Nathan croisa les bras, regardant les gens aller et venir autour d’eux, Anaïs le fixant avec hésitation.
— Quoi ? Toi aussi, tu vas insister là-dessus.
— Tu sais bien que je n’aime pas me mêler de ta vie amoureuse. Trop chaotique pour moi. Mais en ce moment… tu es différent, presque secret, et je me pose un peu des questions.
Nathan se tendit en la regardant de côté.
— Différent ?
Elle hocha la tête.
— Oui, d’habitude tu parles de ta copine, mais là rien. Tu fais comme si tu n’avais aucune vie… euh, intime, alors que ça fait plusieurs semaines que ça dure. C’est suspect.
D’accord, il était peut-être plus discret que d’habitude pour éviter de faire… quoi, son coming out ? à sa famille, parce que même lui n’était toujours pas habitué à sa relation avec un homme même si c’était aussi la meilleure qu’il ait jamais eue ; mais pas au point de ne pas en parler. Ou… peut-être que si en fait. Oups.
— Comme ça, suspect ? répliqua-t-il faussement outré pour essayer de dévier la conversation. Je pensais que tu serais contente de ne plus m’entendre parler des filles avec qui je sors tout le temps. Pareil pour Thibault.
— Pour tes conquêtes d’un soir, c’est sûr que je suis ravi de m’en passer, lança ce dernier en apparaissant derrière lui. Sauf que là, on a compris que tu voies quelqu’un et le fait que tu n’en parles pas, c’est presque inquiétant. T’es pas du genre secret.
— Pourquoi tu ne dis rien sur elle ? enchaîna Anaïs, perplexe. On s’en fiche qu’elle ne soit pas humaine, tu sais ?
— Je mise sur une délinquante, voir une possible ancienne criminelle. À moins qu’elle soit toujours en activité.
Nathan les regarda tour à tour, ne sachant pas vraiment comment réagir, avant de se concentrer sur sa sœur.
— Alors, je sais que la race n’est pas un critère d’acceptation, merci beaucoup. Je suis sorti avec des filles de toutes les races, même une vampire une fois qui avait récemment été transformée à ce moment-là.
Puis, il pointa un doigt accusateur vers son frère.
— Et, même si je sais que je me fourre toujours dans des situations bizarres voire carrément louches, j’essaye tout de même de rester du bon côté de la loi. J’ai peur de la prison et il se passe des choses horribles là-dedans.
Les deux autres hochèrent la tête, synchronisés, tout à fait d’accord. Même s’ils savaient aussi que Nathan était capable de créer son propre réseau pénitentiaire et de se faire apprécier de tout le monde à l’intérieur pour n’avoir aucun ennui.
Nathan résista à l’envie de soupirer. Comment en étaient-ils arrivés à cette conversation alors qu’ils étaient sur le point d’aller acheter des cadeaux de Noël ? C’était surréaliste. Il n’y avait qu’eux pour passer du coq à l’âne de cette façon.
— Mais dans ce cas, pourquoi ne pas nous en parler ? demanda Anaïs, les sourcils froncés. Qu’est-ce qui est différent cette fois ?
— C’est devenu sérieux et t’as peur qu’elle se barre avant de dépasser ton record de trois mois en couple ?
Les lèvres de Nathan se serrèrent l’une contre l’autre, affichant une ligne fine à la place. Il essayait très fort de ne pas tiquer à chaque fois qu’Anaïs et Thibault présumaient qu’il sortait avec une fille. Il comprenait leurs points de vue, étant donné qu’il s’était toujours affiché comme hétéro et n’était donc sorti uniquement avec des filles, mais… maintenant qu’il était avec Kilian, cette présomption lui faisait mal. Il en avait marre aussi.
Sans y réfléchir plus que ça, ni faire attention qu’ils étaient dans un endroit public, il inspira profondément et ouvrit la bouche pour lâcher sa bombe :
— Je ne sors pas avec une fille. Parce que c’est un mec, ajouta-t-il avant qu’ils ne puissent répliquer.
Et il s’enfuit dans le supermarché en essayant de ne pas courir. Il gérerait les conséquences plus tard, là tout de suite se perdre dans le rayon jardinage lui semblait être une excellente idée. Avec de la chance il se fera étouffer par des sacs de terre et sa famille sera trop inquiète pour sa survie pour se rappeler sa révélation.
C’était beau de rêver.

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