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La Nouvelle-Orléans, nuit du 2 au 3 octobre.

Après un rendez-vous avec ma bien aimée, je retourne aux affaires que m'a données le Prince, notamment la disparition de cette journaliste. Mes camarades et moi avons découvert qu'elle essayait d'infiltrer une secte dénommée les Élus de la Nuit, et qu'elle connaissait le symbole d'une des ligues vampiriques. Nous avons donc de sérieuses craintes à propos d'une rupture de la mascarade. Nous devons à notre tour infiltrer le culte pour savoir de quoi il retourne.

Par diverses investigations, nous avons appris que le recruteur de cette secte est Francis Carlage, et que celui-ci organise régulièrement des soirées select sur un bateau amarré sur le Mississippi. C'est notre seule piste, et je me retrouve être la seule à pouvoir infiltrer les lieux correctement.

Je ferme les yeux en me concentrant, et pour la première fois depuis des heures je prends une longue inspiration. Mes poumons fonctionnent à nouveau, je retrouve des couleurs. Impossible de dire que je suis un cadavre ambulant, que je suis un prédateur. Je me fonds dans la masse du troupeau, au milieu du bétail.

Ce soir, je porte une longue robe noire aux épaules dénudées rehaussée d'un corset pourpre. Mes chaussures à semelles compensées dénotent un peu par rapport aux talons aiguilles que je vois dans la file d'attente formée devant le bateau, mais l’élégance de ma tenue fera l'affaire.

Je cligne des yeux, et selon ma volonté, tous les regards se tournent vers moi. Je deviens le centre de l'attention, l'attraction principale de la soirée de ces mortels. Ils ne voient plus que moi, qui égaye leur monde morne et triste. Je réajuste mes longs cheveux roux derrière mes épaules, et vois les premiers portables sortir pour me prendre en photo.

Je parcours la foule du regard pour choisir ma cible, et je ne tarde pas à la trouver : un homme replet d'une cinquantaine d'années, bien habillé et propre sur lui. Je m'en approche, un demi sourire aux lèvres, et sens ma Bête intérieure étendre ses bras autour de lui. Il est sous mon charme, j'en suis sûre. Je lui tends la main, et il hésite avant de la baiser avec un manque de classe notoire.

-C'est un plaisir de vous croiser ici, monsieur, lui dis-je. Une bonne soirée qui s'annonce en perspective.

Il me détaille de haut en bas avec un regard avide. Ça me dégoûte.

-Pour sur, ça va être une bonne soirée.

-Rappelez moi votre nom ?

-Daniel Glouton, à votre service.

J'acquiesce dans un battement de cils calculé.

-Me permettrez-vous de vous accompagner ce soir, mon cher Daniel ? J'en serais absolument ravie.

Il acquiesce avec un empressement non dissimulé. Ses yeux brillent à cette idée.

-Mais ne restons pas dans la file d'attente comme le commun. Nous sommes des personnes importantes, nous pouvons passer devant tout le monde. Venez donc.

Je lui tends le bras, et il vient se placer à mon côté. Sans attendre, il passe le sien dans mon dos, posant sa main sur ma fesse. Je la remonte sur ma hanche avec un soupir intérieur : je n'ai pas tiré le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il fera l'affaire.

Alors que nous remontons la file, j'entends les discussions à voix basse à notre propos en sentant les regards toujours rivés sur moi. Peut-être suis-je cette nouvelle star de cinéma à la mode ? Cette femme politique en vogue ? Non, une chanteuse. Les spéculations vont bon train. Mais personne ne proteste au fait que nous les doublons tous.

-Dites moi mon bon Daniel, vous connaissez bien notre bienfaiteur du soir, Monsieur Carlage ?

Il bombe le torse fièrement, en cherchant à m'impressionner.

-Je suis très proche de lui. On a fait la guerre ensemble ! La guerre du Golfe.

J'acquiesce poliment avec un sourire neutre, tentant d'évaluer à quel point ses paroles sont de la forfanterie.

En bas de la plate-forme d'accès au navire se trouvent quatre hommes musclés et attentifs, qui sont irrémédiablement attirés par mes yeux. Ils barrent la route de tous les fêtards en devenir, et l'un d'entre eux tient un registre sur un pupitre à sa disposition. Je dirige mon partenaire d'un soir vers lui, et le planton fixe son regard dans le mien.

-Je... heu... bonsoir... je...

Il secoue la tête pour se donner une contenance.

-Il me faut votre invitation, je vous prie.

Daniel lui tend un carton avec un air fier de celui qui possède une de ces femmes-trophées dans la haute société.

-C'est une invitation pour une personne, monsieur.

Je pose ma main sur celle du videur, avec un sourire aimable. Mon pouvoir coule à nouveau en moi, ne laissant personne s'opposer à ma volonté. Il est ma chose, mon objet, et fera tout ce que je désire.

-C'est une erreur, bien sur, lui dis-je calmement. Mon nom a été oublié.

L'homme de main cligne des yeux plusieurs fois, et ses épaules retombent.

-Oui, oui, bien sûr, c'est forcément le cas, madame. Laissez-moi corriger ça. Rappelez-moi votre nom, s'il vous plaît ?

-Marine Ledieu.

Il inscrit une note en bas de sa liste, et s'incline bien bas.

-Vraiment désolé pour ce contretemps, madame. Passez une bonne soirée.

Je ne lui adresse pas un regard en montant la passerelle au bras de mon alibi du soir. Nous passons entre des hommes armés de pistolets mitrailleurs, gardant attentivement les lieux. Cependant, leurs yeux courent sur moi un long moment, jusqu'à ce que je m'engouffre dans le cœur de la fête.

La musique commence à m'entourer alors que nous descendons une volée de marches pour nous retrouver dans une salle bien aménagée, dégageant un certain luxe. Un bar propose quelques tabourets pour s'asseoir et profiter d'une boisson. Quelques personnes y sont accoudées, en grande conversation. D'autres sont tranquillement assises sur des canapés prévus pour l'occasion. Un certain nombre d'invités portent un loup pour dissimuler leurs traits. A première vue, c'est une soirée classe comme une autre.

Et puis, je vois passer une serveuse. Outre son plateau métallique garni de coupes de champagne, elle ne porte qu'un string. Je regarde autour de moi, et tous ses collègues, hommes ou femmes, sont dans le même costume. Rien ne dissimule leur corps, ou si peu. Sur une table à quelques mètres de moi, trois hommes utilisent leur carte bancaire pour se tracer des lignes de coke à la vue de tous. Dans un autre coin, deux personnes se dévorent allégrement la bouche sans aucune trace de gêne, leurs vêtements à moitié retirés.

C'est donc ce genre de soirée. J'avale discrètement ma salive, je n'étais pas préparée à cela. Mais en moi, je sens ma Bête se réveiller, cette faim dévorante me reprendre. Ce n'est pas tout : dans cet environnement débauché, elle se sent à sa place. Il faut que j'affermisse ma prise sur mon esprit pour ne pas complètement lui céder.

Serrant le bras de mon compagnon, je regarde à nouveau alentours. Aucun téléphone n'est sorti, garantissant une totale discrétion sur ce qui se passe ici. J'imagine que c'est courant, si on voyait une star locale le nez plein de poudre, elle tomberait vite. Je n'ai donc pas grand chose à craindre de ce côté là, c'est déjà ça de pris.

Ce sentiment à l'intérieur de moi me prend au dépourvu. Ce n'est pas simplement que je ne suis plus habituée au fait de respirer, mais que la Bête essaye de me pousser à faire autre chose que manger me semble étrange. Je ne pourrai probablement pas y résister toute la soirée, alors par curiosité, je choisis de me laisser porter pour le moment.

Mes pas nous dirigent vers une autre salle, où quelques personnes complètement nues parlent tranquillement en lorgnant sur les convives un regard concupiscent. Probablement des professionnels engagés pour assouvir les fantasmes des fêtards, dont l'un d'entre eux vient prendre la main d'une jolie blonde pour l'emmener sur un canapé.

Sans vraiment y penser, je regarde autour de moi, comme si je cherchais quelqu'un. Mes yeux vagabondent sur les personnes assemblées, et tombent sur une jeune femme aux longs cheveux noirs dans une robe qui doit coûter un rein. Ce sera elle. J'emmène Daniel avec moi pour me rapprocher d'elle, et immanquablement le regard de la belle vient rencontrer le mien. Je saisis délicatement son menton entre mon pouce et mon index, laissant mon aura l'entourer complètement pour en faire ma chose.

Elle entrouvre les lèvres, le regard soudainement plein d'envie. Alors je l'embrasse. D'abord doucement, puis avec passion. Sa langue fébrile a le goût du champagne qu'elle a bu un peu plus tôt. Elle tremble de tous ses membres comme si ce baiser la comblait d'extase au plus haut point. Je sens la Bête ronronner en moi, satisfaite de cet amuse-bouche. Ce n'est que le début. Je me sépare d'elle, et la regarde un peu plus en détail.

Cette fille est plutôt belle, mais ce n'est pas mon genre. Trop pâle et précieuse pour moi. Pourtant, je viens de lui rouler une galoche. Et ce n'était pas si mal. Mais pas parce que j'en avais envie, plutôt parce que mon moi intérieur se sentait satisfait. Ma Dame m'avait expliqué que dans notre clan, nous avions certains besoins que j'apprendrais à découvrir le moment venu. C'en est probablement un.

C'est la première fois que j'embrasse quelqu'un d'autre qu'Althéa. Ce n'était même pas par amour. Je ne peux pas m'empêcher de trouver ça un peu décevant : je ne me suis pas sentie emballée par ce baiser, je n'ai pas eu ces papillons dans le ventre que j'avais avec elle. Peut-être est-ce dû au fait que je sois morte. Je ne peux pas m'empêcher de penser à elle. C'est elle que je veux embrasser, pas cette jeune évaporée en pâmoison devant moi.

Je secoue la tête, déçue. J'ai une mission à accomplir. Il faut que je m'assure que Carlage est là. Daniel, lui, n'a pas perdu une miette de ce qui vient de se passer, et se frotte entre nos deux corps. Je le repousse d'une main ferme sur l'épaule.

-Voilà ce que vous allez faire : faites connaissance, buvez une coupe, et échauffez-vous un peu si vous voulez. J'essayerai de revenir vous voir tout à l'heure.

La femme dont je ne connais même pas le nom pose sa main sur mon bras comme pour me retenir, mais je me dégage sans mal, et les laisse derrière moi sans un regard de plus, persuadé que ce vieux pervers est déjà en train de la tripoter.

Je parcours un long couloir dans l'enceinte de ce bateau, gardé par bon nombre d'hommes de main armés. Je vois des scènes de plus en plus fortes, comme cette salle où un homme nu attaché à une croix se fait flageller au martinet par une femme en latex blanc. A mesure que le spectacle devient plus chaud, que les spectateurs se livrent eux même à une certaine forme de luxure, ma Bête se fait de plus en plus forte. Je la sens rugir en moi, je dois me retenir de toutes mes forces pour ne pas les rejoindre.

J'atteins enfin la salle du fond. C'est une pièce ronde, dans laquelle est posé un siège digne d'un trône. Devant lui, une assemblée relativement fournie dialogue avec l'homme assis dessus. Il porte un masque en porcelaine avec une poignée dans sa main droite, mais le dégage le temps de boire une gorgée de whisky de sa main gauche. A la vue de ses traits, de ses cheveux blonds gominés tirés en arrière, aucun doute n'est possible : c'est Francis Carlage. Ma cible est bien là. Je l'entends parler de sujet ésotériques, comme le triangle des Bermudes ou le pouvoir du subconscient. Mais je suis trop distraite pour l'approcher. Je bats en retraite pour le moment.

Mes pas me ramènent dans la salle où cet homme se fait fouetter. Mon souffle se fait plus rapide en constatant l'ambiance de luxure dans cette pièce. Dès que je passe devant le premier rang, et me retourne vers les voyeurs, ils se tournent tous vers moi. La Bête est forte. Il faut que je l'écoute. Que je sache ce que je suis devenue.

Je la laisse faire son marché. Sans vraiment réfléchir, j'approche d'une femme, et lui effleure l'épaule. Mon pouvoir coule par ce toucher, et elle se lève pour me suivre. Mon prédateur interne choisit deux femmes et deux hommes de plus, par une caresse sur la joue ou un contact sur le torse. Je n'ai aucun effort à faire pour les charmer, ils sont complètement fous de moi. Je vais m'installer sur un canapé, et fait signe à deux des femmes de s'asseoir à mes côtés, pendant que j'indique aux autres de s'agenouiller devant moi.

Je désigne de l'index les deux hommes et la femme entre eux.

-Montrez moi ce que vous voulez. Embrassez vous.

L'ordre claque dans ma bouche. Sans attendre, soucieux de me plaire, ils s'offrent les uns aux autres, dans une étreinte brouillonne et désordonnée. Aux baisers succèdent les caresses, et peu de temps après les habits sont jetés au sol. Dans leur débauche, je sens que leurs regards reviennent régulièrement à moi, guettant mes réactions. Ils cherchent avant tout à me plaire, à moi et personne d'autre. Leur spectacle m'est destiné.

Je me mordille la lèvre avec force. La Bête qui sommeillait en moi est désormais bien réveillée. Elle est bien présente, et je la sens sous chaque parcelle de ma peau qui me démange. J'ai une faim terrible, une conscience aiguë du sang qui palpite dans le corps des gens à mes pieds. Alors, je décide de laisser tomber mon contrôle de la situation. C'est elle qui agit, désormais.

Je passe les bras autour de mes deux voisines, et en attire une pour l'embrasser goulûment. Il est trop tard pour faire machine arrière. Alors que j'explore leur corps de mes mains, je leur permets de me déshabiller. Une fois nue, je ressens à la fois une grande vague de pudeur, et un plaisir intense. Tous les regards sont sur moi, sur mon corps dénudé, y compris parmi les spectateurs devant la croix. La dominatrice s'est arrêtée, et s'est dressée sur la pointe des pieds pour mieux me voir.

Alors, la Bête se régale et se déchaîne. Pas de sang, comme elle en réclame chaque nuit. Mais d'être au cœur de cette décadence, cette luxure outrageuse et dévorante. Mon plaisir vient moins des attentions de mes jouets que d'être le centre de leur monde. Leurs sensations ne dépendent que des miennes. Dès que j'effleure l'un d'eux, il se met à frissonner de haut en bas. Chaque fois que l'un d'eux jouit, c'est de mon fait. Nos bras, jambes et corps s'emmêlent dans une valse fiévreuse.

Durant de longues minutes, je ne suis plus que désir et plaisir. Je me livre à toute sorte de positions toutes plus avilissantes les unes que les autres, pour eux comme pour moi. De nombreuses personnes se sont rassemblées autour de nous pour me contempler de plus près. Je sens mes partenaires faiblir, le souffle court, couverts de sueur. Tout ce sang, qui bat si fort... C'est insoutenable.

Je choisis l'une des femmes qui est avec moi : une belle blonde aux yeux bleus, les cheveux longs cascadant dans son dos, les pommettes hautes et une certaine noblesse dans le visage. Vraiment mignonne. Elle est relativement musclée, et a montré beaucoup d'ardeur durant notre orgie.

-Toi, viens avec moi. Vous autres, vous m'avez satisfaite. Soyez conscients de la chance que vous venez d'avoir. Vous pouvez continuer à vous amuser si vous voulez.

Je me relève et rassemble mes vêtements dans ce désordre que nous avons provoqué. Je lui donne mes chaussures à semelles compensées, et me dirige vers un espace aménagé au fond de la salle, avec des banquettes privées. Mes partenaires tentent mollement de me retenir, mais ils n'osent pas contrevenir à mon ordre. Mon jouet me suit docilement, un sourire aux lèvres alors qu'elle reprend son souffle.

Je jette mes habits sur le canapé, et une fois qu'elle est assise, je tire le rideau derrière nous pour être tranquilles. J'observe sans gêne la créature qui m'accompagne, et redresse un coin de ma bouche d'un air satisfait.

-Cette fois, c'est toi et moi. Je vais te donner le meilleur orgasme de ta vie.

A ces mots, elle prend une longue inspiration et glousse. Alors, nous nous unissons sauvagement. Il n'y a aucune tendresse dans cette étreinte, seulement deux bêtes qui veulent prendre du plaisir. Elle est prête à tout pour me combler, et j'en profite largement. Je découvre des choses que je n'aurais jamais osé demander. Son regard plein de concupiscence et d'envie me rend folle.

Je sens qu'elle se rapproche du point culminant, alors je l'attire assise sur moi et continue de m'occuper d'elle. Au moment où elle jouit, j'enfonce sans ménagement mes crocs dans la peau douce de son cou. Ses doigts qui s'agitaient en moi se crispent sous la force de son plaisir, et dès que le précieux liquide vermeil coule dans ma gorge, je sens un puissant orgasme s'emparer de moi. Conjuguer le sexe au repas est proprement divin. Je me nourris d'elle avidement, alors qu'un gémissement rauque s'élève de ma gorge. Je parviens tout de même à m'arrêter avant qu'elle ne se sente mal, et lèche maladroitement les plaies pour les faire disparaître. Je la serre fébrilement contre moi, par à coups, à mesure que le plaisir redescend.

La Bête a eu son dû, elle est satisfaite. Je reprends possession de mes moyens le souffle court, le corps alangui, réfléchissant à ce que je viens de faire. Je n'avais jamais couché avec quelqu'un d'autre qu'Althéa, jusque maintenant. Et force était d'admettre que le plaisir que je venais d'avoir était plus intense que tout ce que j'avais jamais connu. Alors, je me rends compte d'une chose. Je dis dans un souffle, au creux de son oreille :

-Ton nom... ?

Elle me répond d'une voix haletante, se collant davantage à moi.

-Annie...

Je lui laisse un peu de temps pour profiter de mon étreinte. Entre le plaisir et la soudaine perte de sang, elle doit avoir un sacré tournis. Je lui caresse doucement les cheveux, dans son dos, et elle frissonne longuement. Elle finit par s'endormir contre moi. Je l'allonge sur le canapé délicatement, et de mes mains tremblante je remets ses cheveux derrière ses oreilles.

Je ne peux pas m'empêcher de me sentir coupable. Le plus important reste que j'ai trompé Althéa. Cette seule idée me donne le bourdon. Et j'ai entraîné cette pauvre Annie là dedans. Elle ne se souviendra probablement que d'avoir pris du plaisir, et d'être un peu faible quand elle se réveillera. Ce n'est pas une simple proie, comme j'en ai eu beaucoup depuis que je suis morte. Je l'ai utilisée.

J'ai laissé le contrôle à ma Bête, et je me suis transformée en traînée. Elle m'a souillée avec des inconnus, et même avec des hommes. Et elle y a pris du plaisir. Je me prends la tête à deux mains. C'est ça, une Daeva ? Une femme qui couche en public avec tout ce qui traîne ? En plus de boire du sang au cou d'innocents ? Je vais devoir faire avec ça pour toute ma non-vie...

Après avoir repris contenance, je me rhabille en vitesse et remets de l'ordre dans mes cheveux. J'accorde un dernier regard plein de remords à la jeune femme que j'abandonne nue sur cette banquette, puis je me glisse hors de l'alcôve. Quelques convives ont rejoint mes partenaires dans la fin de cette orgie, mais la plupart sont allongés, abrutis de plaisir. Leurs ardeurs se sont calmées, et la dominatrice en latex blanc a repris son spectacle au martinet. Je ne m'attarde pas, et file en dehors de la pièce.

Je retrouve la salle du trône où Carlage est en train de parler au public assemblé devant lui. J'écoute dans un premier temps ce qu'il dit, et retrouve en lui des formulations que je pourrais avoir. Il est clairement en train d'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs l'idée de rejoindre le culte qu'il représente, en parlant de diverses choses en rapport avec l'ésotérique.

Cette fois, il est temps que j'entre en piste. La Bête est calmée, il faut que je garde pleine possession de mes moyens. Je m'avance dans la pièce, et sur mon passage, les convives se retirent avec des murmures intéressés. Rapidement, je suis debout au premier rang, devant les quatre gardes du corps armés en bas du trône. Je croise les bras, et le regarde un demi-sourire aux lèvres.

-C'est pourquoi je pense que nous devrions essayer d'utiliser la puissance mystique de ce genre d'endroits.

Il termine sa phrase en tournant le regard vers moi, et marque une pause. Je sens ses yeux courir sur moi, et sa posture légèrement changer. Il ne se cache même plus derrière son masque, et me dévisage avec curiosité.

-Qu'en pensez-vous, mademoiselle ?

-Je pense qu'il existe plusieurs manières de canaliser de l'énergie. Commencez par les pierres, par exemple. Elles ont toutes sortes de pouvoirs différents que vous pouvez apprivoiser. Et il existe certains procédés que l'on peut utiliser également pour avoir des capacités hors du commun.

Il semble intéressé et se penche légèrement en avant.

-C'est fascinant... Voyez-vous, je pense que nous pourrions monter un groupe d'étude à propos de ce genre de choses. Qu'en pensez-vous ?

J'acquiesce légèrement.

-C'est quelque chose que j'envisage de faire depuis un moment. Je serais ravie d'y prendre part.

-Alors, venez à notre réunion demain soir, chez moi. J'ai hâte de travailler avec vous.

Je souris et m'approche de lui à pas lents, pour ne pas alerter les gardes du corps. Je lui tends la main pour qu'il la baise, et il me jauge une fois de plus du regard. Pendant un instant, j'ai l'impression qu'il voit au travers de mon pouvoir, et qu'il est capable de ressentir ma réelle nature vampirique. Pourtant, il finit par attraper ma main et l'approcher de ses lèvres.

Je profite du moment pour laisser libre cours à mon pouvoir et le charmer tout à fait. Quelque chose change dans son regard, et je vois qu'il est désormais fou de moi. Il fera ce que je veux de lui.

Dans un coin de ma vision, je vois d'un coup apparaître une forme, derrière l'épaule de Carlage. Comme si quelqu'un venait de sortir du manteau de la nuit, un pouvoir d'occultation propre aux vampires. Je suis probablement la seule à voir cette forme dans la pièce.

-LAISSE LE TRANQUILLE !!!

Je l'entends hurler en même temps que la vision devient une Bête monstrueuse, hideuse, en proie à une fureur terrible à mon encontre. Son aura s'étend à toute allure dans ma direction, et cherche à me submerger par sa puissance. Hors de question de me laisser impressionner : je lâche à mon tour la bonde qui retient ma Bête. La mienne sort majestueusement, cherchant à dominer son adversaire pour la faire plier devant moi.

En une fraction de seconde, tout est joué. Son aura est plus puissante que la mienne, et je succombe. Une terreur sans nom m’inonde. Je ne pense plus qu'à une chose : fuir. Le plus loin possible. Alors je dégage ma main de celle de Carlage, et prends mes jambes à mon cou. Je repousse la foule qui nous regardait parler, et la fend en courant. Je passe entre les gardes armés à toute allure, remontant le long couloir menant à l'air libre.

Quand j'émerge sur le pont, j'entends des coups de feu résonner dans le navire. Ils sont loin derrière, mais cela va immanquablement attirer l'attention sur la soirée. Il faut que je disparaisse au plus vite. Je me hâte de descendre la passerelle, et prends une longue inspiration. Il faut que je me contrôle, cet autre vampire ne m'a probablement pas suivie jusqu'ici.

Je m'arrête au niveau du garde à la liste, et essaye d'être la plus naturelle possible.

-Monsieur Carlage veut me voir demain. Dites lui de transmettre son adresse à la boutique Nature's Will. J'irai les voir pour récupérer les informations.

L'homme acquiesce et prend des notes avec empressement. Je n'attends pas mon reste, et m'éloigne à grandes enjambées du bateau. Je relâche ma prise sur mon pouvoir, et mon souffle s'arrête d'un coup. Je reprends mon teint cadavérique. Du coin de l’œil, je vois une forme sauter du navire que je viens de quitter pour sauter sur celui d'à côté. Est-ce qu'il m'a poursuivi ? Je cours presque désormais, en essayant de ne pas attirer l'attention sur moi dans la nuit.

Alors que la peur n'est pas encore tout à fait retombée, j'entends une voix tout près de moi.

-Qu'est-ce qui se passe ?

Je pousse un cri de terreur. Ce n'est que Santa, il est invisible, comme d'habitude.

-Il faut partir, vite !

Devant moi, à quelques mètres, je perçois la forme d'Oscar qui me fait signe de monter dans une péniche. Probablement un endroit où nous serons à l'abri. Je m'y engouffre sans même lui adresser un regard, à vive allure.

L'intérieur est chiche et mal rangé, jonché de matériel informatique en tout genre. Je suis bien incapable de dire le nom de la majorité des choses que je vois ici.

Puis, tout le stress de la nuit me retombe dessus d'un coup.

Je m'assieds dans un coin, ramène mes genoux contre ma poitrine, et y pose mon front. L'émotion monte en moi, de plus en plus forte, et ne demande qu'à sortir. J'ai besoin de l'évacuer, de la laisser sortir. Je n'arrive même pas à sangloter, étant donné que je ne respire plus. Les larmes ne viennent pas, car je n'ai plus de fluides corporels.

Je pousse une exclamation de frustration et de détresse, et force le sang à circuler à nouveau dans mon corps, qui reprend un semblant de vie. Alors, je peux enfin éclater en larmes. Ma fausse respiration devient saccadée, heurtée. Mes joues sont inondées de mon maquillage noir qui coule.

C'en est trop. Je suis une démone. Une vile créature. Je n'existe plus que pour détruire. Je n'ai même plus de contrôle sur moi même. J'ai des pulsions terribles. Qui me poussent à faire des choses qui me révulsent.

Immanquablement, je pense à Althéa. Ma chère, tendre et douce Althéa. La seule femme que j'aie jamais aimé. Quelle serait sa déception si elle savait ce que je devenue. A peine quelques mois après qu'elle m'ait jetée, je suis devenue une créature avilie. Je ne respire plus, je ne mange plus, je chasse les humains, et je bois du sang. Je couche avec des inconnus, et j'initie des orgies. Je m'insinue dans les pensées des gens, je les charme par des moyens surnaturels. Je me complais dans le fait d'être le centre de l'attention. Je me dégoûte au plus au point. Comment puis-je encore espérer lui plaire ?

Est-ce que ça valait vraiment le coup ? Ma Dame m'avait promis qu'elle connaissait un moyen de me permettre d'enfin devenir une vraie sorcière. De réellement manipuler les pouvoirs occultes. Mais jamais je n'avais imaginé tout ça. Plus le temps avance, plus je me perds, plus je suis loin de ma bien aimée. Je n'ai jamais été aussi seule de toute mon existence. Même mes prières, je les fais seule.

Autour de moi, les membres de ma coterie se parlent, et n'ont pas l'air rassurés de mon état. Je ne les connais que depuis hier soir, et nous avons tendance à chacun agir de notre côté. Selon ma Dame, ce devraient être les personnes en qui j'ai le plus confiance, car si je tombe, ils tomberont avec moi. Mais c'est trop risqué de la leur accorder pour le moment. S'ils apprenaient pour Althéa, elle serait en danger. Je ne peux compter sur personne. Même pas sur moi.

Mon monde s'est effondré. Ne subsistent que les ténèbres.


Texte publié par Yohko, 4 décembre 2022 à 17h02
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