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tome 1, Chapitre 8 « Sa chute » tome 1, Chapitre 8

Retrouvez à présent cette âme amer, dans son petit appartement que depuis quelques jours il ne quitte plus, se trouvant déboussolé et à la dérive, tel un naufragé en pleine mer. Vous attendiez-vous à trouver là sa loge en désordre, sombre, froide et peut-être même pensiez-vous y voir flotter une odeur animale, ou même de renfermé ? Et bien non, spectateurs adorés ! Voyez comme cette modeste case est propre ; pas un grain de poussière ne viendra agresser vos pupilles, qui, accommodées par un flot de lumière extérieur, n’auront nul besoin de se dilater. Mais quelle est cette odeur qui embaume votre nez ? Seraient-ce de petits bouquets de lavande séchée disposés avec soin, ça et là, venant déverser leur divin arôme jusqu’au rez-de-chaussée ? Mais quid du maître des lieux, me direz-vous ? Lui aussi est fort propre et, à en juger par ses vêtements soigneusement pliés en évidence dans le salon, son élégance n’est point émoussée. Observez-le dans sa petite salle d’eau, se rinçant avidement la face, se brossant durement les cheveux et s’aspergeant brutalement de parfum. Ainsi, un témoin témoignant du comportement de jeune individu pourrait solennellement affirmé que ce dernier se trouve bien mis de corps comme d’esprit !

Quelle erreur ferait-il…Ce morose jeune homme, tient en vérité son domicile dans la plus grande propreté car, contrairement aux autres aspects de sa vie, il possède au moins le contrôle sur celui-ci. De la sorte, il combat son désœuvrement générale en œuvrant à une tâche spécifique. Il en va de même de son hygiène. Il se sent salle ce petit être, vous savez ? Il redouble d’efforts pour se débarrasser de cette horrible sensation mais, cela est vain. À peine rafraîchit, il sent la crasse dont son intérieur est remplit, couler par ses pores et emmêler ses cheveux qu’il vient pourtant de coiffer. Il est comparable à l’une de ces sucreries dont les enfants raffolent, vous savez ? Ces bonbons aux jolies emballages, tout sucre à l’extérieur et renfermant un cœur acide !

Entendez comme il tousse, ce petit chose, seul au dessus de son évier. Et quelle toux encore ! Elle est grasse et profonde, il doit la cracher, cette saleté visqueuse tapie dans ses poumons, et dans son évier, qu’il ira ensuite nettoyer ! S'en ira-t-il peut-être consulter, qui sait, quelqu’un comme un médecin, par exemple ? « Non, et cela par manque d’intérêt ». Mais comme vous avez raison ! En me disant cela, vous me prouvez une fois de plus votre indéniable perspicacité. Et voilà qu’il se remet à tousser ! Seulement, qui ira cette fois le convaincre d’aller le consulter ce gentil médecin ? Plus grand monde j’en ai peur. Son patron, ou alors ses collègues peut-être ? Que nenni ; il ne les verra jamais plus, ces phénomènes là. Nouvelle quinte de toux ! Voyez, c’est entrecoupée de ce genre de tousserie que fut délivrée la nouvelle de sa démission jusqu’aux oreilles de ce cher maître d’œuvre. En sortant, il entendit une dernière fois le chant de la cloche qui si souvent l’avait libéré des rouages infernaux qui l’entourait. « Mais comment fera-t-il sans emploi dans ce monde où l’on se doit d’être employé ? » Sur le coup, il n’y songea pas, il n’avait simplement plus la force de continuer, ainsi il décida de se libérer de ces chaînes qui l’étouffaient. De gré ou de force, il aurait invariablement dû s’en défaire, de ces entraves, car d’autres encore plus lourdes et encombrantes l’attendaient.

Le Victorien alors ? Lui qui portait tant d’espoirs en notre jeune prodige adoré, peut-être pourrait-il lui venir en aide ? Mais après tout, les quelques lignes de critique qu’il avait lu de SA pièce dans un modeste coin de journal, n’avaient point manqué de féliciter la plus modeste encore prestation de notre talentueux anonyme ! Ce manque d’intérêt de SON travail, à lui, de la part de cette maudite gazette l’avait aussi décidé de ne plus jamais accepter la participation de ce vaurien de tousseur, ne serait-ce que dans le plus bénin de SES futurs chef-d ’œuvres. Alors, lorsque le talentueux vaurien susnommé vint lui apprendre sa décision de quitter les planches à jamais, quelle joie se fut pour lui ! Le pauvre jeune homme savait bien quel plaisir il offrait là à cet horrible personnage, mais qu’importe car, si l’opinion que les autres se faisaient de lui, lui devenait égale, il en était encore plus vrai en ce qui concernait l’avis de cette méchante créature. Laissez-le donc dans son antre perverse, où seule l’hypocrisie se donne en spectacle !

Il laissa donc là son ancienne vie, n’ayant pour autant aucun projet pour une quelconque nouvelle existence. Il errait dans les rues, se glissant dans les plus étroites passes et impasses, regardant la fine bande de ciel nuageux qui se découpait au dessus des hautes cimes de ces abominables constructions de briques que l’on nomme bâtiments, et parfois, apercevait un ou deux oiseaux qui apparaissaient comme deux vives comètes noires filant sur ce fond bien gris. Ô, comme il aurait voulu en être un, de ces satanés volatiles ! Voler, aller, voyager librement, sans contraintes terrestres aucunes. Il retrouva enfin son chez lui et s’y réfugia, comme plus tôt dit, quelques jours durant, rangeant, lavant, espérant. Espérant quoi ? Lui-même ne le savait pas, il ne le sait toujours pas et portant, il espérait ! Vous souvenez-vous de ces élégants vêtements adroitement posés dans le salon ? Il ne leur fit pas l’honneur de les porter finalement. « À quoi bon rendre visite au monde extérieur, pensait-il, qu’y trouverai-je ? » Les beaux habits furent ainsi soigneusement remisés, pour une occasion ultérieure sans doute. Le soir venu, après avoir passé la soirée en compagnie de ses fidèles amis les livres et de ses noires idées, il détermina qu’il était tant d’aller au lit lorsque : toc, toc, toc. Trois faibles coups résonant de désespoir vinrent caresser la fragile porte. Qui donc, à cette heure ?

Qui donc, pour rendre visite à pareil homme désabusé ? Telles étaient les interrogations qui se bousculaient dans son esprit mélodramatique, tandis que sa nonchalante personne s’en allait quérir des réponses à ces questions. Télescopant son œil dominant dans celui du judas, il ne vit rien d’autre qu’une petite ombre statique assise sur le vieux banc, son ami de palier. La parfaite immobilité de cette noire silhouette se démarquant de l’obscurité déjà profonde de la pièce qu’elle hantait, fit naître en son âme une glaciale crainte. Soudain, un sauvage ronflement de son voisin du dessous, lui arracha un vif sursaut ; il était gelé jusque dans la bile qui le rongeait sans cesse depuis des jours. Se ressaisissant dans une grande inspiration, il porta la main sur la froide poignée cuivrée et entrebâilla la porte, ne laissant glisser sur la noire silhouette démoniaque, qu’un mince filet de lumière doré. Peu à peu, le filet se mua en ruisseau, puis en rivière et enfin, en torrent submergeant le banc, les murs et même les escaliers. La silhouette elle, resta imperturbée dans son étoffe ombragée. C’est alors que le jeune homme reprit conscience.

M’approchant de quelques pas vers mon amie, et posant sur elle un regard de surprise, je ne manquai pas de remarquer combien elle était recroquevillée. Une de ses mains tremblait, pendue au bout d’un bras marqué. De l’autre, elle soutenait son visage parcouru de mèches de cheveux ensanglantées. D’elle, ne parvenaient que de faibles sanglots découlant d’une source intarissable et profonde de bouleversement. Je m’agenouillai devant elle, cherchant son regard ensevelit sous un déluge de mèches emmêlée. Je passai une main délicate sur sa joue inondée de larmes et trouvai enfin l’éclat de ses yeux rougis surmontant une paire de pulpeuses lèvres fendues.

- « Mon pauvre petit ange », Murmurai-je en lui tenant le visage de mes mains; « que s'est-il passé ? »

- « Il a… » Elle peinait à s’exprimer, une suite de sanglots lui dérobant la parole. « Il a essayé de…de me tuer ! » Finit-elle par articuler, le dernier de ses mots porté plus fort par une soudaine crise de larmes.

J’étais perdu, je ne savais que faire, la vision de ma chérie si tuméfiée, si réduite, si brisée, me fit venir les larmes aux yeux. Je tentai de lui prendre la main, celle-là même qui pendait indolente, je voulais la réchauffer mais, à peine la soulevai-je qu’un déchirant cri de douleur lui échappa. Son poignet, si fin, si doux, il l’avait cassé. Moi qui nourrissais quelques instants encore auparavant du ressentiment envers elle, la vue de cette jeune femme en détresse me marqua durement, je ne songeais plus qu’à l’aider. Ainsi, après quelques minutes à serrer son visage tuméfié contre mon cœur percé, je passai mes bras sous les siens, le plus délicatement du monde, comme on tient un oiseau à l’aile cassée aux creux de ses mains, et la relevai. Affaiblie comme elle l’était, elle se tenait cependant toujours avec droiture et fierté ; qu’elle était forte, cette jeune âme…Elle se trouvait au bord de l’escalier, ceci je ne le remarquai pas, la vision voilée de larmes. Alors que je lui ôtais de la vue une mèche qui la gênait, elle tira d’une de ses poches tâchées un petit bout que quelque chose de blanc.

- « C’est pour toi que je l’ai fait…et c’est pour cela qu’il s’est énervé ; je veux que tu l’ai. » Me confia- t- elle douloureusement.

Se disant elle me tendit le papier du bout des doigts. Le souvenir de mon rêve me fit tressaillir, d’une main tremblante je saisi le papier et reculai d’un ou deux pas. Les yeux embrumés, je me tournai vers la lumière jaillissant de mon appartement pour mieux contempler ce dernier cadeau qu’elle me faisait. Je dépliai le billet et, sous mon regard, vinrent se poser deux oiseaux sur une branche, le bec de l’un enfoui dans le coup de l’autre, amoureusement. D’effroi, je chavirai et d’un ou deux pas, je reculai ! Je n’entendis que le bruit de son corps se brisant sur les marches en contrebas…là, elle gisait immobile dans un flot doré. Elle était morte.


Texte publié par Coketown_guy, 1er décembre 2022 à 09h22
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