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tome 1, Chapitre 5 « Acteur de ma vie » tome 1, Chapitre 5

Quelques jours plus tard, le simple temps nécessaire pour me remettre d’un rhume que sans doute je contractai à la suite de cette pluvieuse soirée qui cependant, ensoleilla mon âme, je me dirigeai d’un pas non assuré vers la petite salle de spectacle dans laquelle mon avenir allait se décider. De quelle manière vous demandez-vous ? Ma foi, laissez-moi vous éclairer.

Dès le lendemain de cette artistique soirée déjà dépeinte plus haut, mon amie, alors que je me trouvais malade et alité, ne perdit pas une seule minute, se précipita chez le chef de sa troupe et l’entretint de mon cas, le convainquant enfin de m’accorder un essaie qui déterminerait si oui ou non j’avais l’étoffe pour intégrer le groupe. À peine cet chance accordée, elle accourut chez moi afin de me faire part de la grande nouvelle. Elle me trouva fiévreux et à moitié délirant sur mon divan lorsque, échauffée par l’évènement, elle s’engouffra dans mon appartement, défonçant presque sur son passage, ma pauvre porte, déjà fragilisée par tant d’années de semblables maltraitances. Arrêtée dans son élan par la vue du corps lui aussi échauffé, bien que pour d’autres raisons, de son ami imbibé de sueur dans son salon, elle vint s’installer à mes côtés et entreprit de me venir en aide autant qu’elle le pourrait. Après m’avoir rafraîchi et installé convenablement, faisant preuve de la plus sainte des attitudes, elle déposa sa main sur mes humides cheveux et s’assura que j’étais bien éveillé, et non pas dans quelque monde fantasmagorique créé par l’esprit fiévreux du malade que j’étais.

Sa voix sirupeuse parvint enfin à ancrer tout à fait ma conscience virevoltante dans la réalité ; c’est alors assurée de ma présence par un plaintif « t’vas bin » que je lui adressai, qu’elle se décida à m’annoncer la bonne nouvelle, qui justifiait sa présence primaire en ces lieux. « Tu vas pouvoir leur montrer ton talent… » glissa-t-elle à mon oreille, me décrochant alors un sourire. « D’abord, toi et moi allons te remettre sur pieds, d’accord ? Ensuite, poursuivit-elle se reculant pour mieux me laisser la contempler, tu iras tous leur prouver, quel grand comédien tu es ! » ; achevant ces paroles, elle vint poser ses lèvres sur mon front. Bercé par cette perspective, je sombrai ensuite dans un long et profond sommeille, du l’espèce de ceux indispensables à la guérison. Elle prit soin de moi et de mes affaires durant les trois jours suivant, signalant notamment mon absence au travail, et me nourrissant de soupes préparées par ses soins, et ce à la petite cuillère ! En sortant de cet état, je me sentais neuf, comme né à nouveau ; il me vint plus tard à l’esprit, alors plongé dans un bain chaud qu’elle me fit couler, que cette épreuve était une sorte de rite de passage, une sorte de pont entre les sombres nuits passées et les brillant jours futurs.

La fièvre me consumant une fois éteinte et les couleurs de mon visage enfin reparues, un nouveau signe de mon retour parmi les bien-portants vint se joindre à une flopée d’autres, m’indiquant que je sortais bel et bien de ce sombre et sournois puits qu’est la maladie ; en bref, j’avais grand-faim. Sans mot dire, et sûrement alertée par les complaintes désespérées de mon estomac, ma belle colocataire entreprit sur l’instant de fouiller avec une dextérité archéologique le garde-manger pauvrement garni et presque complètement délaissé par mes soins, en tira quelques vieux ingrédients encore plus ou moins comestibles, et parvint, au prix de quelques agitations relevées de l’épice de l’adaptation, à composer un repas presque bon. Oui, je ne mentirai pas, le plat qu’elle concocta était…moyen, comestible dirons-nous ! Mais qu’importait ! c’était sa main qui l’avait fait, de plus, j’étais véritablement affamé et vous n’êtes sûrement pas sans savoir que la faim représente souvent le meilleur des condiments !

Nous prîmes alors place autour de ma petite table (toujours égale dans sa bancalité) et nous repûmes autant que nous le pûmes, dans le silence. Au bout d’un certain temps seulement meublé par le bruit de nos couverts sur la faïence des assiettes, je me remémorais les propos qu’elle vint me chanter au creux de l’oreille, la veille ou l’avant-veille (j’avais perdu notion du temps) lorsque délirant, je me trouvais sur le canapé. Fomentant quelques doutes quant à la véracité de cette ballade, je la questionnai du regard, peut-être avec l’espoir d’obtenir une réponse correcte sur le milieu de son front ou à la racine de ses cheveux. Enfin, je lui demandai de vive voix si ce qu’elle m’avait conté hier était réel, ou simplement un fruit tombé d’un arbre fiévreux, que je ramassai sur la tête. Mordant à pleine dents dans son morceau de viande, et me fixant lorsque je formulai ma requête, elle me confirma que tout était vrai par un hochement de tête carnassier et un simple « hum » suraiguë, seul son qu’elle pouvait émettre, tenant fermement sa proie dans sa mâchoire. « Très bien » fis-je, m’essuyant les mains sur une serviette en me redressant ; « Quand est-ce que cela aura lieu ? », poursuivis-je avec angoisse. Perçant la fine couche de glace de contenance sous laquelle je tentais en vain de dissimuler un lac de décontenancement, elle stoppa son occupation alimentaire, me rejoint sur le bord de la fenêtre à laquelle j’avais attribué le rôle de repose coudes, et me fit sortir de mes contemplations en me gratifiant d’une faible mais remarquable bourrade

dans les côtes.

De son timbre de voix le plus mielleux, elle me fit part de toutes les étapes nécessaires à mon succès, expliquant la chose comme s’il s’agissait d’une banale et immanquable formalité, ce qui m’insuffla confiance en ma réussite. Me trouvant relativement rassuré, reput et guéri, ma bienfaitrice prit congé de moi, après s’être assurée de mon confort, évidemment. Le crépuscule pointait dans mon salon, étendant ses longues ombres sur les murs et les tableaux ; j’étais seul à présent, feuilletant un livre que je ne lisais pas véritablement, occupé à déchiffrer mes propres pensées, relevant le regard sur une peinture abstraite à partiellement illuminée par les derniers rayons du soleil, je songeais à mon avenir, lui aussi abstrait. Cependant, je ne parvenais pas à décider si lui aussi était en train de plonger dans l’ombre, ou d’émerger dans la lumière.

Le matin du grand jour, soit quelques heures après la scène précédente, le temps pour les étoiles d’accomplir leur ronde nocturne, je me levai de grand matin, la peau adoucie par toute une nuit de contact avec de beaux draps propres et le corps léger, meut pas tout un engrenage de muscles et de tendons assouplis et graissés par l’huile salutaire du sommeille. Le flot de mon esprit s’écoulait lui aussi calmement, sans offrir aucun remoud à la surface ; à l’horizon s’offrant à la vue des carreaux de mon antique fenêtre où je sirotais mon breuvage matinale habituel (de l’eau ou du café généralement), seul le contour d’une lointaine chaîne de montagnes protégeant la ville de sa stature imposante venait se détacher, pas un nuage de trouble ne s’y profilait. Je m’apprêtai, claquai derrière moi la pauvre porte martyre, touchai le bois des planches de mon compagnon de palier, et dévalai enfin les marches grisâtres de l’escalier, me demandant de quelle originale opportunité ce vieux banc avait pu se servir pour venir s’établir ici.

Passons à présent le moment où je remontai les quelques rues me séparant du lieu dans lequel mon avenir allait se décider, pour nous précipiter à l’instant où je poussai la grande porte bleue du théâtre, qui s’ouvrit non sans m’offrir avant quelques difficultés ; le sentier de la fortune se doit de dresser quelques obstacles sur nos pas, n’est-ce-pas ? Chose sans importance mais néanmoins drolatique : je notai pour la première fois sur mon chemin, que la rue que j’habitais portait le nom d’un grand dramaturge ! J’interprétai cela comme un signe de la providence et repris mon parcours, gonflé d’une de ces confiances infondées comme il nous en vient parfois ; mais reprenons le cours de nos pérégrinations. Une fois la porte bleue vaincue, je déboulai sur une petite arrière-salle peuplée de quatre ou cinq individus assis sur autant de tabourets mal rabotés, qui me fixaient, visiblement interrompus dans leur pourparlers par mon subit abordage.

- « Pile à l’heure ! » S’écria l’un d’eux ; un homme de vingt ans peut-être qui avait un cocasse haut-de-forme vissé sur la tête.

- « Toujours… » Fis-je timidement, ne sachant vraiment que répondre.

- S’avançant vers moi, me tendant un feuillet jaunie du bout de deux longs doigts fins, il renchérit : « Tiens, apprends ce texte ! » M’expliqua-t-il désignant quelques lignes de ses mêmes doigts effilés. « Tu as un quart d’heure ! » Finit-il par annoncer, tapotant le cadran de sa montre pendante, avec insistance.

- « Jouerai-je seul ? » Osai-je m’hasarder.

- « Non, regardes là-bas ! » Pointant un de ces dix appendices dans un coin de la scène qui s’ouvrait derrière une deuxième porte bleue, plus petite cette-fois. « Je te laisse maintenant ! Un quart d’heure ! » Proféra-t-il s’élançant dans l’autre pièce ; je me dois de préciser que dans mes souvenirs, ce personnages semble constamment crier ou beugler d’une manière ou d’une autre.

Jamais de ma courte vie, je ne fis preuve d’autant de concentration dans l’apprentissage de quoi que ce fût, que durant ces quinze courtes minutes. J’appris les quelques lignes qui m’étaient attribuées, m’imprégnant de chacune des lettres et de la moindre petite ponctuation ; j’allais jouer mon existence sur cette scène ; quinze minutes, c’est tout ce qu’il faut pour transformer une vie.

Neuf-cents secondes approximatives plus tard, le visage enfouit dans les lignes de dialogue, les yeux clos et les lèvres remuant frénétiquement en silence : c’est ainsi que me trouva l’homme aux longs doigts et au haut-de-forme, faisant irruption dans la pièce devant moi en agitant sa ridiculement petite montre, interrompant mon état de trance dans lequel j’entrais invariablement avant chaque représentation. D’un sec « aller », suivit d’une tape dans le dos, il m’indiqua que le temps était venu ; aussi désigna-t-il les planches noires de la scène adjacente d’un large geste. Je posais un pied devant l’autre plus que je ne marchais véritablement, passant sous l’arche de la porte, je commençai à couler, plus rien d’autre n’existait à mes yeux, rien d’autre que l’étendue sombre qui s’ouvrait devant moi et dans laquelle je me noyais ; ma respiration se machinalisait, avalant à chaque inspiration plus d’air qu’il ne m’en fallait, mes oreilles elles, semblaient se boucher à mesure que je m’enfonçais dans ces ténèbres où la houle paraissait s’être éveillée. Un léger coup sur l’épaule, provenant de la même nageoire que tantôt me fit poser le regard sur le couvre-chef qui se dressait là, devant moi, tel un phare me guidant en plein naufrage.

Le propriétaire de la nageoire et du phare me souffla alors : « J’espère que tu connais bien ton texte mon ami ! Il s’agit là d’un des chefs-d’œuvre du grand maître D., ne le déçois pas ! » Maître D. ! C’était le même patronyme que celui gravé sur la plaque de bronze dans ma rue. Soudainement, je refis surface, repris possession de mes pieds, ma machine pulmonaire en revint à sa cadence habituelle et même mon ouïe s’affina à son tour.

Une jeune personne paraissant trop féminine pour être un homme, mais en même temps trop masculine pour être une femme, flottait sur ces eaux noires à quelques distances de là. Arrivée à ma hauteur, elle s’amarra devant moi, ôta son étrange châle et après un clignement d’œil à mon adresse, brisa le silence qui régnait en tirant de toutes ses forces sur ses cordes vocales, portant ses échos jusque chez le voisin d’en face, j’en suis persuadé. Je l’interrompis dans sa tirade quand et comme, non, mieux qu’il ne le fallait ; un intense échange s’ensuivit, il ou elle, tentait de me déstabiliser, s’égosillant de plus en plus, abandonnant les subtilités qui font la merveille de cet art, le laissant en pâture au simple bruit, pour finir par s’adonner tout(e) entier(e) à un grossier hurlement.

De mon côté, et bien, je m’épanouissais, actant plus viscéralement à chaque syllabe prononcée et jouant réellement, je veux dire « jouer », dans le sens « s’amuser ». Cette joute dramatique achevée et remportée par ma personne (à souligner que je jouais mais ne joutais point), c’est avec une certaine félicité que j’observais les spectateurs me féliciter ; battant leurs nageoires respectives les unes contres les autres. Je notai à cet instant la présence de mon amie sur un siège, dans un petit coin tout à fait à ma gauche, le corps à moitié dissimulé par l’ombre portée par un pli du grand rideau. Elle ne rejoignit pas les autres dans leur exercice de battage manuel, non ! Elle se contenta de plaquer ses deux ailes sur sa poitrine, tout en dessinant un mouvement de haut en bas avec sa tête.

Un vif coup d’œil dans la direction de l’homme au haut-de-forme m’informa de mon entrée dans ses grâces ; comme j’allais l’apprendre une poignée de minutes plus tard, ce folklorique personnage incarnait, à travers ses longues caractéristiques, la fonction de chef de la troupe et selon d’autres sources, celle de metteur en scène officiel de cette petite compagnie. À peine le pied encore flottant d’émotion posé sur le tapis délabré recouvrant le sol de la fosse sur laquelle se tenait tout ce joli monde, cinq longues tentacules vinrent me menotter au poigner, et me tirèrent dans une alcôve sous la scène, pour m’y maintenir en détention pensai-je alors. Posant mon attention sur le visage surmontant ces tentacules, c’est bien évidemment celui du Victorien (c’est le nom que je lui imposerai) qui se manifesta à moi, me dardant de ses pupilles très, presque trop dilatées par l’obscurité de la cellule environnante.

- « Nous préparons une nouvelle pièce depuis très peu de temps… » M’informa-t-il de but en blanc ; « …tu seras parfait pour un rôle que je me réservais jusqu’alors, faute de comédien valables. » Finit-il par annoncer, lançant une œillade noire et méprisante sur les quelques personnes visibles depuis notre position. « Acceptes-tu ? »

- « Ma foi je…euh…oui, je, oui pourquoi pas ! » Rétorquai-je

- « Great ! » Cria-t-il (littéralement), frappant dans ses mains, transformant alors à ses dix doigts en autant de fouets, claquant comme le tonnerre.

Secoué par cette opportunité nouvelle, c’est dans un état de quasi ivresse que je me précipitai vers la grande porte bleue. Ayant constaté l’absence de mon amie dans la salle, je pensais que dehors peut-être, elle se trouverait. Mon intuition se confirma lorsque, bien avancé sur le trottoir, une paire de bras vint m’enlacer par derrière. Je voulais lui annoncer la nouvelle, mais cette vive accolade contint les quelques paroles que je m’apprêtais à formuler, dans ma poitrine. Aucun mot n’était nécessaire pour nous comprendre ; en devenant acteur de cette pièce, je devenais en même temps acteur de ma vie.


Texte publié par Coketown_guy, 1er décembre 2022 à 09h13
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