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tome 1, Chapitre 4 « Isolés » tome 1, Chapitre 4

Hayato reprit douloureusement conscience. Il était adossé contre un arbre et se sentait courbaturé. Mais il était en un seul morceau. Son mal de crâne était toujours vaguement présent, mais il était devenu supportable. Il vit son épée posée tout près de lui, et tourna la tête pour chercher sa compagne.

Il la vit assise en tailleur à un mètre de lui, les armes sur les genoux. Ses yeux brillaient doucement dans l'obscurité de la nuit. Le soldat ignorait depuis combien de temps il s'était assoupi. En tous cas, Oichi l'avait veillé. Remarquant qu'il bougeait, elle vint s'installer à genoux à côté de lui. Il constata qu'elle avait l'air épuisée : ses traits étaient tirés, et sa chevelure n'était pas aussi irréprochable qu'à l'accoutumée. Il eut un pincement au cœur en la voyant ainsi.

-Comment vous sentez-vous, messire ? demanda-t-elle d'une voix douce.

Elle posa une main froide sur le front de Hayato.

-Mieux... même si j'ai mal partout.

Satisfaite de la réponse, la jeune femme laissa échapper un soupir de soulagement. Elle ferma les yeux quelques instants, qui reprirent leur teinte habituelle.

-Et toi ?

-Je suis fatiguée, mais je survivrai. J'ai beaucoup puisé cette nuit, il va me falloir du temps pour me remettre.

Il ne comprenait pas bien ce qu'elle voulait dire.

-Par rapport à ta magie, tu veux dire ?

Elle acquiesça doucement, et il put voir un voir qu'elle frissonnait longuement.

-Ce qui s'est passé... c'est assez flou, avoua t-il.

-C'est simple. Vous avez utilisé la magie pour me sauver. Je vous dois la vie.

Il ouvrit légèrement la bouche, saisi par ce qu'elle venait de dire. C'était vraiment arrivé ? Volontairement ?

-Ah oui... il s'est mis à brûler... se souvint-il.

La belle ferma fort les yeux quand Hayato prononça ces mots.

-Comment est-ce possible... ?

Elle secoua la tête, comme pour reprendre ses esprits, et fixa son regard dans celui de l'Inerte.

-Vous êtes un Paladin, messire.

-Tu l'as déjà dit tout à l'heure... Ce n'est pas d'une grande aide.

-Et bien... Disons que vous êtes un Inerte capable de manipuler la magie. Un don rare, mais vous n'êtes ni le premier, ni le seul à qui cela arrive. Vous avez attiré le regard d'un Dieu sur vous.

Un détail le frappa à cette phrase.

-Tu vas rire... Quand je t'ai vue à deux doigts de mourir, j'ai prié les Dieux de faire quelque chose.

Elle rit doucement, puis le regarda avec un sourire désarmant.

-Pour quelqu'un qui n'est pas très pieu, vous avez tapé dans le mille. Dihr vous a entendu.

Le Dieu du feu, lui-même ? Qu'avait-il fait pour mériter une telle attention ?

-C'est pour cette raison que ma magie se manifeste sous forme de flammes ?

Oichi acquiesça mais se renfrogna à vue d’œil.

-J'ai l'impression que ça ne te plaît pas.

-Comprenez moi, messire. Je suis la glace. Vous êtes le feu. C'est assez... déroutant, de vous côtoyer.

Il n'avait pas vu les choses sous cet angle.

-Alors, j'en suis sincèrement désolé. J'espère que cela ne deviendra pas insupportable pour toi.

Elle secoua la tête, retrouvant son sourire.

-J'ai déjà croisé des Élémentaires de Feu. Un peu têtes brûlées, il faut bien avouer. Mais pas plus méchants que les autres. Je m'y ferai.

La jeune femme se voulait rassurante, et Hayato quelque réconfort.

-Prenons le temps de remercier les Dieux, si vous voulez bien, lui demanda-t-elle.

Il acquiesça, et elle lui prit la main, en fermant les yeux. Elle parla à voix basse, de manière respectueuse.

-Ô, puissant Dihr, feu ardent parmi tous, Ta grâce a touché Ton champion. Tu as décidé de sauver sa vie, mais aussi celle d'une enfant de Nia. Puisse cela être la première étape de Votre réconciliation. Ô, merveilleuse Nia, Tu as dirigé ma route par Ton souffle glacial, et m'a requise à Ton service. Je Te serai dévouée jusqu'à la mort, et accomplirai Ta volonté. Ô, Sköl, impassible gardien de la Mort, puisses-Tu accompagner le passage de ceux qui T'ont rejoint ce soir. Puisses-Tu leur réserver une place auprès de Toi, parmi les étoiles.

Oichi s'inclina bien bas, en signe de respect. Elle resta dans sa position quelques secondes, si bien que Hayato se sentit obligé d'ajouter quelque chose.

- … Merci à tous les trois.

La jeune femme pouffa légèrement en entendant cette prière maladroite, alors qu'elle tentait de rester solennelle. Elle rouvrit les yeux avec un sourire amusé.

-Vous vous y ferez. J'espère que vous serez plus convaincant la prochaine fois.

La belle se releva, et flatta doucement l'encolure de sa jument. Le repos n'était pas encore arrivé pour les animaux, ni pour les humains. Ils étaient toujours traqués, et devaient reprendre la route.

~~~~

Le jour se leva quelques heures plus tard, et un soleil radieux vint mettre du baume au cœur des deux compagnons d'infortune.

Après être passés au bord de l'Urna pour se débarbouiller du sang qu'ils avaient sur eux, ils avaient choisi de reprendre la route principale pour se fondre parmi les voyageurs occasionnels. Ils pourraient pousser leurs chevaux régulièrement, et se ravitailler dans les villages ayant poussé le long du trajet.

En début de matinée, une chose positive se passa enfin.

Alors qu'ils parcouraient un petit bois, les deux jeunes gens découvrirent une clairière enchanteresse. Le soleil passant entre les branches des arbres voisins donnait une luminosité douce dans l'atmosphère virginale du petit matin. Le sol était couvert de verdure, de grandes fougères recouvertes de rosée renvoyant des rayons irisés dans toutes les directions.

Mais surtout, un trésor aux yeux d'Oichi. Il était là, majestueux au milieu de tous ses semblables. Pas le plus grand, ni le plus robuste, mais le plus beau, assurément. Elle eût des étoiles dans les yeux à contempler sa parure vigoureuse, son tronc recouvert de mousse. Mais surtout son branchage empli de pommes terriblement appétissantes.

La jeune femme mit pied à terre et se rua vers l'arbre avec une petite exclamation de délice. Elle s'étira de tout son haut pour atteindre le fruit de sa convoitise, et croqua dedans à pleine dents en fermant les yeux. Ce fut quelques minutes plus tard que la belle avoua que les pommes étaient son pêché mignon. Elle en cueillit une belle quantité qu'elle rangea dans les fontes des selles, et repartit du bosquet avec un air satisfait.

Ils purent se procurer des produits de première nécessité dans le village qu'ils traversèrent en fin de matinée. Une fois ravitaillés, Oichi confia un premier exercice à Hayato. Il devait apprendre à faire abstraction de son environnement pour se concentrer sur une chose, peu importe laquelle. C'était facile à dire, et beaucoup moins à faire. Elle prétendait que ce serait le premier pas vers un contrôle effectif de cette nouvelle force brûlante qui sommeillait, bouillonnait même, en lui.

Le jeune homme jeta son dévolu sur la lanière de cuir qui retenait la bride de son étalon. Elle avait l'avantage d'être juste sous ses yeux, donc ce serait probablement plus simple. Dans un premier temps, il n'arriva pas à s'empêcher de penser à diverses choses. Il allait maîtriser le feu. Il était habité par la magie. Il était désormais un fugitif. Oichi aimait les pommes. Que pourrait-il faire, une fois au Sanctuaire ? Peu importe sa volonté, son esprit papillonnait sur le flot intarissable de ses pensées.

Au bout d'une heure s'ajouta la frustration. C'était le premier, et probablement le plus simple de tous les exercices qu'il aurait à faire. Et il n'en était même pas capable ? Comment pourrait-il prétendre un jour maîtriser ses pouvoirs ? Et cette fichue lanière qui ne voulait pas s'inscrire dans sa tête.

Il poussa un long soupir rageur en fermant les yeux. Le pire fut qu'il entendit Oichi glousser près de lui. Elle devait bien se moquer de lui. Elle qui était si puissante. Une idée lui vint en tête.

-Depuis combien de temps pratiques-tu la magie ? demanda-t-il.

La jeune femme prit quelques secondes de réflexion.

-Un peu moins de cinq ans. Elle ne se manifeste que vers la fin de l'adolescence, la plupart du temps. Mais j'avais des bases théoriques assez solides sur tous les éléments, au cas où.

Si peu de temps, et elle était déjà si forte. Hayato la regarda à nouveau avec un mélange de crainte et d'admiration. Elle s'était préparée à n'importe quel élément ? Quel niveau de dévouement fallait-il pour cela ? Il secoua la tête, retrouvant un semblant de détermination. Il en serait capable, lui aussi. Et ce n'est pas cette satanée lanière qui allait l'en empêcher.

Il passa une grande partie de l'après-midi à se concentrer. Mais il ne pouvait pas faire abstraction du bruit des sabots des chevaux, ou des discussions des autres voyageurs quand ils en croisaient. L'effort qu'il faisait commençait à devenir presque douloureux. Petit à petit, cependant, les réflexions qui fusaient dans son cerveau se faisaient plus rares. Le mouvement régulier du cheval devenait prévisible. Les bruits étaient plus lointains. Ne restait que cette lanière. La seule chose qui comptait au monde. Cette lanière de cuir. Cette lanière de cuir. Cette...

-Est-ce que vous vous ressentez toujours des coups que vous avez pris, messire ?

Il sursauta, et tourna vivement la tête vers Oichi. Elle avait ce demi-sourire amusé si caractéristique. Elle l'avait forcément fait exprès, et à ce moment précis, il aurait pu l'étriper tant sa frustration était grande. Il lâcha un juron, ce qui finit par la faire rire.

-Vraiment, vous avez encore mal ?

-Je survivrai... grogna t-il entre ses dents.

En fin de journée, les deux compagnons arrivèrent en vue d'un village de taille respectable. Ils étaient épuisés, et leurs chevaux aussi. Ils avaient tous besoin de repos, et surtout, avaient probablement semé leurs poursuivants. Hayato conclut donc qu'ils allaient passer la nuit à l'auberge locale, un repas chaud et un lit leur feraient le plus grand bien.

Oichi prit la parole avec une mine grave.

-Avant d'y aller, nous devons travailler notre couverture. Ils ne doivent pas nous suspecter.

Le soldat acquiesça lentement. C'est la première fois qu'il se retrouvait en position de faiblesse dans son propre pays. Si quiconque découvrait ses pouvoirs, il passerait un mauvais quart d'heure.

-J'ai une proposition, reprit-elle. Nous sommes fiancés, et nous allons nous faire bénir au Sanctuaire avant notre mariage le mois prochain.

Hayato manqua de s'étouffer de surprise. Il sentait les flammes prendre place sur son visage, terriblement gêné. Eux deux, fiancés ? Oichi rit doucement.

-Allons, allons, je sais que vous avez très envie de moi. Mais ce n'est qu'une couverture.

Quelle petite peste ! Elle savait très bien que ça le gênerait, et proposait certainement cela dans ce seul but. Mais il n'avait rien de mieux à proposer...

Quelques minutes plus tard, le couple arriva devant l'auberge locale. Elle semblait de bonne facture, et faisait une bonne première impression. Ils attachèrent les chevaux à l'endroit prévu à cet effet avant de rentrer.

La salle principale était pour le moins vivante, à cette heure tardive. Les travailleurs locaux s'accordaient un moment de bien-être avant de rentrer, et la bière semblait couler à flots. L'ambiance était bonne enfant, des personnes se parlaient de table en table et éclataient de rire. L'endroit était bien tenu, propre et éclairé. Une serveuse blonde d'une vingtaine d'années, au tablier immaculé, accueillit les deux voyageurs d'un sourire, avant de retourner à son service : trois chopes l'attendaient sur le comptoir. Dans la salle s'élevait une odeur particulièrement agréable, celle d'une cuisine maîtrisée à la perfection.

Oichi partit s'installer à la table la plus éloignée de la cheminée, bien que celle-ci soit éteinte, tandis que Hayato se dirigeait vers l'aubergiste. C'était un petit homme trapu d'une cinquantaine d'années, au crâne dégarni et à la moustache fournie. Il portait lui aussi un tablier, mais celui-ci était maculé de tâches de bières et autres liquides. Il semblait bienveillant, et de conversation agréable, comme s'en rendit compte le soldat.

Il paya pour une chambre, deux repas, deux chopes, et une place pour les chevaux dans l'écurie attenante. Le prix était somme toute raisonnable, et il le régla avec un certain soulagement. Ses ressources commençaient à être limitées, il n'avait pas pris énormément de sa richesse au départ d'une caravane. Le jeune homme sortit de l'établissement et guida des animaux fatigués à l'abri, avec une bonne dose de fourrage qui les ravit.

Retournant dans le tumulte de l'auberge, Hayato fronça les sourcils. Il vit Oichi entourée par trois grands bonhommes patibulaires, qui lui parlaient à voix basse. L'un était assis à la table, et les deux autres positionnés pour l'empêcher de fuir. Le sourire concupiscent qu'ils avaient n'était pas rassurant. Il devait intervenir. Il se fit un passage entre les tables pour aller rejoindre sa protégée. Aussitôt, celle-ci se faufila entre ses tortionnaires pour courir vers Hayato. Elle se jeta contre lui en le serrant dans ses bras.

-Enfin vous revoilà, mon cher et tendre !

Avalant sa salive, le soldat posa une main dans le dos de sa compagne, et l'autre dans ses cheveux, les lui caressant maladroitement. Ils étaient fins et doux au toucher. Elle avait une force non négligeable, pour le serrer aussi fort. Elle tremblait comme une feuille, la jeune femme devait être terrifiée. Reprenant ses esprits, Hayato lança un regard mauvais aux gêneurs, en particulier à celui qui était assis. Ce dernier le regarda de tout son haut, notamment la belle épée qu'il avait au côté. Pestant sonorement, il fit un signe de tête à ses partenaires et les trois hommes sortirent de l'auberge.

Après quelques secondes, l'Inerte sentit l’Élémentaire rire doucement contre lui. Elle releva le regard, sans pour autant se dégager de son étreinte, pour river ses deux grands saphirs dans l'émeraude des yeux de Hayato. La jeune femme semblait bien s'amusait, et frottait même sa tête contre la main du soldat pour réclamer encore plus de tendresse. Il la lâcha précipitamment, ce qui eut le don de la faire rire d'autant plus. Sans un mot, ils retournèrent à leur table.

Aussitôt, la serveuse blonde apparût et déposa devant eux deux assiettes bien remplies : une bonne tranche de lard délicieusement rôti accompagné de carottes, pommes de terre, fèves et navets, le tout baignant allégrement dans une sauce à l'hypocras. L'odeur qui s'en dégageait était divine. Elle apporta par la suite deux chopes de bière et une large tranche de pain à chacun, avant de leur souhaiter un bon appétit. Quand la serveuse retourna vers le comptoir, Oichi la suivit du regard en fronçant les sourcils.

-Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda Hayato.

-Elle vous fait un peu trop de rentre-dedans à mon goût, répondit-elle sèchement.

Le jeune homme était perplexe. Il ne comprenait pas sa réaction, et ne savait pas comment se comporter en conséquence. L’Élémentaire reporta son attention sur lui, avec un sourire en coin.

-Merci de m'inviter une fois de plus ce soir, mon amour.

Hayato ferma les yeux pour tenter de dissimuler sa gêne, mais ses joues brûlantes le trahissaient. Il entendait un petit rire retenu de l'autre côté de la table. Secouant la tête, il s'attela à son repas, qui se révéla être de très bonne qualité. La sauce était relevée, les légumes bien cuits, et le lard bien grillé. C'était simple, mais terriblement efficace.

Ils restaient silencieux en mangeant, mais attentifs aux discussions alentour. L'ambiance ne semblait pas avoir changé, ils passaient donc bien pour des voyageurs du commun. L'Inerte surprit régulièrement des regards amusés de sa compagne, mais ne lui en demanda pas la raison. Elle semblait passer une excellente soirée à le martyriser. Ce petit jeu ne le mettait pas à l'aise, mais il se sentait surtout comme un agneau au milieu d'une horde de loups. Si sa magie venait à se manifester ici, ce serait la fin de tout.

Heureusement, cela n'arriva pas, et leurs assiettes se vidèrent rapidement. Oichi poussa sa chope de bière vers le soldat, prétextant qu'il valait vraiment mieux qu'elle ne boive pas d'alcool. Ce dernier lui régla rapidement son compte, avant de se lever. La jeune femme suivit le geste en lui prenant le bras. Ils se dirigèrent vers l'autre extrémité de la salle pour monter l'escalier de bois qui s'y trouvait. Un couloir menait vers les quelques chambres de l'établissement, et Hayato déverrouilla l'une d'elles à l'aide d'une clé.

Il poussa un soupir de soulagement quand Oichi en referma la porte derrière eux. Toute la pression qu'il ressentait en présence des autres retomba d'un coup. C'était pourtant un quotidien dans la vie d'un magicien. Il devrait s'y faire.

La pièce était propre, mais assez spartiate : une armoire, une malle, un lit double, une table de chevet et une chaise. Au moins le matelas de paille semblait bien rempli et couvert de couvertures confortables. Hayato entreprit de retirer lui-même son armure.

-Je te laisse le lit, je dormirai au sol.

Oichi lui mit une tape amicale sur les mains, et commença son travail d'écuyère en dénouant les liens de cuir.

-Ne dites pas de bêtises. Le lit est bien assez grand pour deux.

La jeune femme avait toujours un léger sourire sur les lèvres. Elle dit d'une petite voix :

-Ce sera un honneur pour moi d'être votre première maîtresse...

-Pardon ?!

Il recula vivement, les yeux écarquillés. L’Élémentaire ne put garder son sérieux qu'une seconde avant d'éclater de rire.

-C'est presque trop simple. Je parlais de vos leçons pour vos dons.

Le soldat semblait visiblement soulagé, ce qui tira un autre éclat de rire à sa compagne. Assez rapidement cependant, son visage arbora un air attendri.

-Votre fille de Suzur aura beaucoup de chance de rencontrer quelqu'un d'aussi pur.

Cette référence au Dieu de la Vie était une manière classique de parler de l'âme sœur de quelqu'un. Hayato se frotta la nuque du plat de la main, passant d'un pied sur l'autre. Cette discussion le mettait décidément mal à l'aise. Oichi, elle, remplissait son office efficacement : elle déposa chaque pièce de l'armure de son maître dans la malle.

-Dites moi si je vais trop loin. Mais vous êtes adorable quand vous êtes gêné.

Le jeune homme secoua vaguement la tête.

-N'as-tu donc aucune pitié, vile créature que tu es ?

Elle rit à nouveau, posant la dernière pièce d'armure à sa place. Une fois ceci fait, l'Elémentaire s'assit sur le lit, tirant ses deux armes circulaires, sortant une pierre à aiguiser pour les entretenir. Hayato pouvait commencer à se détendre un peu, il n'était plus le centre d'attention de la belle. Il poussa un long soupir de soulagement, et entreprit de réaliser la même opération sur son épée.

-Ces armes sont décidément atypiques. Où as-tu eu l'occasion de te les procurer ?

Le bruit régulier qu' émettait Oichi en frottant sa pierre contre le métal cessa. Le silence, épais, lourd, pendant quelques secondes. Puis elle répondit avec une pointe de nostalgie dans la voix.

-Mon maître d'armes les a fait forger pour moi.

-Il doit être sacrément fier d'avoir une élève comme toi. J'espère avoir la chance de le rencontrer un jour pour espérer atteindre ta maîtrise.

Nouveau silence. Cette fois, elle pose son ustensile d'entretien près d'elle, sur le lit.

-Il est mort, dit-elle d'une voix blanche.

Hayato grimaça. Il espérait la complimenter, et c'était un beau loupé.

-Je suis désolé...

-Il n'y a pas de mal.

Il se retourna pour voir une Oichi au regard bas, profondément mélancolique. Elle semblait en cet instant aussi fragile qu'un pétale de cerisier flottant à la surface d'un lac. Au moindre courant d'air, il prendrait l'eau et sombrerait dans les ténèbres aquatiques. Hayato ressentait l'envie de la serrer dans ses bras pour la réconforter, mais il se retint. Elle était si exposée, mais aussi si pure. Il ne fallait pas gâcher ce tableau.

Elle releva les yeux pour croiser son regard, et lui adressa un sourire triste.

-Mais maintenant, vous êtes là. J'ai une mission à remplir.

Il acquiesça, et parla d'une voix douce.

-M'emmener au Sanctuaire. Et après ?

-Nous irons à Natsui pour une mission importante. Puis, je vous ferai passer en Adis.

Le géant entrouvrit les lèvres, mais ne sut que répondre. Ce serait une immense chance de pouvoir admirer de ses yeux les terres élémentaires. A sa connaissance, cela faisait cinq siècles qu'aucun Inerte n'avait pu le faire. Il songea aux leçons d'histoire qu'on lui avait données, il y a quelques années de cela.

-Penses-tu que je pourrais voir la capitale ?

-Notre destination finale sera Alphina, oui.

Oichi ne faisait plus vraiment d'efforts pour dissimuler son mal être derrière un pâle sourire. Ses yeux brillaient légèrement, comme si elle était sur le point de fondre en larmes. Et pourtant, elle répondait bravement aux questions de son compagnon. Celui-ci tendit le bras pour poser sa grande main sur la petite menotte de l’Élémentaire, sans quitter son regard des yeux. A nouveau le silence. Mais cette fois, le réconfort. L'amitié. La prévenance.

Une larme roula douloureusement sur la joue de la jeune femme, qui ferma les yeux. Elle tremblait légèrement, comme la feuille d'un arbre soumise à de vives bourrasques. Le fait de parler d'Adis lui faisait visiblement de la peine. Que ce soit à propos des lieux ou des personnes. Petit à petit, cependant, Hayato pouvait acquérir de nouvelles bribes du passé d'Oichi.

Elle avait probablement eu une bonne naissance, du fait de son accès à une éducation hors pair et à un maître d'armes. Peut être que les nobles d'Adis étaient également les mages les plus puissants, à en juger par la maestria de la jeune femme. Mais, elle avait visiblement vécu une tragédie. A tel point que son mentor n'était plus en vie, et qu'elle avait choisi de venir s'installer à Harchan. Était-ce réellement un choix ?

-Écoute... commença t-il d'une voix douce. Je ne vais pas t’assommer de questions pour assouvir ma curiosité. Mais si tu ressens quelque réconfort que ce soit à me parler de toi et de ce que tu as vécu, je serai une oreille attentive.

Elle rouvrit les yeux, ayant toutes les peines du monde à ne pas fondre en sanglots. Mais, avec une longue inspiration, Oichi resta digne. Elle redressa les épaules, réarrangea machinalement ses cheveux, et plongea son regard dans celui du Paladin.

-Je vous répéterai ces paroles mot pour mot, le moment venu, souffla-t-elle.

La jeune femme rompit le contact entre leurs mains, et déposa ses chakrams avec révérence sur la table de chevet. Elle rangea son matériel d'entretien, et vint s'asseoir en tailleur devant son compagnon. Se passant le revers de la main sur les yeux, elle reprit contenance.

-Parlons de choses importantes. Qu'avez-vous remarqué quand vous avez utilisé la magie, la nuit dernière ?

Pris au dépourvu, il essaya de se rappeler en détail ce qu'il avait vécu.

-J'étais relativement mal en point. Je venais de prendre un méchant coup. Mon adversaire s'approchait de toi, dans ton dos, et allait te prendre par surprise. J'ai prié les Dieux, puis ma vision s'est obscurcie. Je voyais les choses en gris, sauf une flamme, que je voulais rageusement voir sur le visage de ce faquin. Et après, un immense mal de crâne, je n'arrivais plus à garder les yeux ouverts.

D'abord attentive à son récit, Oichi finit par lui adresser un regard attendri.

-Vous êtes décidément trop pur pour ce monde.

Elle lui tapota gentiment la main.

-Je vous dois la vie. J'ai été présomptueuse, en disant que ce serait moi qui vous défendrais. Je suis désolée.

La jeune femme retrouva un air plus sérieux.

-Maintenant, je dois commencer mon rôle de maîtresse. Vous avez déjà eu un premier exercice tout à l'heure, il est temps d'aller plus loin.

Elle prit le temps de chercher ses mots.

-La magie n'est que le résultat de l'inflexion de notre esprit sur la réalité. Vous voulez que le monde soit changé d'une manière, et votre force d'âme le réalise. C'est pourquoi il faut être extrêmement concentré, pour envoyer votre énergie au bon endroit.

Hayato acquiesça doucement, attentif. Il était avide d'en savoir plus sur ce don qui avait changé sa vie.

-Quand vous voyez le monde en gris, c'est que votre esprit est dans le plan du feu. Vous ne voyez vivement que ce qui recèle de cette énergie. Comme par exemple, la flamme d'une torche. Vous devez vous entraîner à atteindre cet état, puis à y envoyer votre puissance.

Oichi tendit les mains devant elle, et fit apparaître un bloc de glace sous forme d'un petit pavé. Ses yeux irradiaient de cette douce lueur dont Hayato commençait à prendre l'habitude.

-Votre exercice pour ce soir est de faire fondre ceci.

Elle le déposa devant le Paladin. Celui-ci le saisit et le posa sur ses genoux, mesurant la portée de ce qu'elle lui avait demandé. Il l'entendait se dévêtir, mais ne fut pas gêné, son regard focalisé sur la glace. La jeune femme se glissa sous la couverture, tournant le dos à son nouvel élève.

-Ne veillez pas trop tard, messire. Si vous n'y arrivez pas du premier coup, ce n'est pas grave. Sincèrement, ce serait même étonnant. Si vous ressentez une douleur, arrêtez vous immédiatement, d'accord ?

-Promis. Sois tranquille. Repose toi bien.

Elle ne put retenir un long bâillement.

Entre les mains de Hayato se tenait ce bloc de glace dure, épaisse, compacte. La première étape était d'arriver à atteindre ce plan du feu dont parlait Oichi. Il fixa son regard au centre d'une des faces de sa cible. C'était une surface parfaitement lisse, sans aucune aspérité. Le pavé était parfaitement dessiné, comme il pouvait s'y attendre de la part de l’Élémentaire.

De la glace. Pure et bleue. Il était difficile de se concentrer dessus tant le froid brûlait les doigts du Paladin. Cette brûlure était la clé. La clé vers le feu. Le feu destructeur. La destruction contrôlée.

Il ne repoussa pas la douleur, il l'accepta comme une part de lui-même. Son lien avec cette glace. Elle ne serait pas complète sans cette sensation. Il était le feu. La glace n'était rien devant lui.

Une heure passa. Ses doigts s'étaient engourdis, mais la douleur était toujours là. L'auberge était calme, à cette heure-ci. La respiration calme de sa compagne l'aida à se concentrer. Il cala la sienne sur le même rythme. Ne faire plus qu'un avec cette glace. En ne faisant plus qu'un avec sa créatrice. Doucement, la brûlure disparut. Il n'était plus agressé par la glace.

L'espace d'un instant, la glace devint grise. Comme si elle était morte.

Hayato sursauta et se tourna vivement vers Oichi. Elle respirait toujours paisiblement. Il en fut rassuré.

Le jeune homme tenta de réitérer l'expérience, mais la peur qu'il avait ressenti pour sa compagne restait dans son esprit. Il n'arrivait plus à s'en défaire. Impossible de se concentrer.

Frustré et perturbé, l'Inerte pensa qu'il était temps de rejoindre le monde des rêves. Il posa délicatement le bloc de glace au sol, près du lit. Cet exercice avait été presque concluant. Comme prévu, il n'avait pas réussi du premier coup. Mais c'est avec une perspective nouvelle qu'il se coucha.

Hayato commençait à s'attacher à ce petit bout de jeune femme aux cheveux couleur de ciel.

Aveuglé par sa frustration, le Paladin ne vit pas les quelques gouttes d'eau qui s'étaient formées à la surface du bloc de glace.


Texte publié par Yohko, 22 octobre 2022 à 11h34
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