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Lorsqu’un rayon de soleil impromptu coula sur ma joue, je sus que je serai réveillée plus tôt que prévu. J’enfonçai brièvement mon visage dans l’oreiller, m’étirai en faisant délicieusement jouer chacun de mes muscles, et me jetai hors du lit. Habillée en hâte, mais de l’une de mes toilettes les plus onéreuses, je dévalai les escaliers qui longeaient la façade de mon immeuble. La nuit était presque tombée, les dernières lueurs du jour traînaient encore leurs ors embrumés et moribonds ici et là. Les premières enseignes étaient déjà allumées, leurs néons jetant leur reflet maladif sur les trottoirs crottés.

Je promenai un instant mon regard délavé sur cette ville. Ma ville : Heaven la Crasseuse, Heaven le purgatoire européen, Heaven, la gigapole du vieux continent. Comment cette ville s’appelait-t-elle, il y a des siècles de cela ? Nul ne saurait le dire. Je sais juste que Heaven est une ville morne, sale, grise, polluée déliquescente. Et surpeuplée. Les bâtiments s’étendent autant sur que sous terre.

Moi, c’est le soir et la nuit que je préfère, car c’est à ce moment-là que la grisaille le cède à la magie de l’électricité, aux cris, aux fêtes et aux excès, aux odeurs de nourriture masquant presque l’entêtante odeur de notre atmosphère suffocante et sèche. J’avançai de quelques pas pour héler un autobot, quand un clochard s’agrippa à mes vêtements et me crachota à la figure une supplique que je compris à peine, le tout dans un fort relent de vinasse. Dégoûtée, je le repoussai, m’engouffrai dans le A-bot qui venait de saisir le début de mon geste, et l’abandonnai là, affalé sur le trottoir, pendant que je donnai l’adresse de mon rendez-vous à la machine. Malheureusement, les dessous de Heaven n’étant pas encore assez vaste, la vermine nous côtoyait en surface, y compris jusque dans les premiers étages des gratte-ciel. Un scandale.

Les nuées s’écartaient au passage de mon transport, la devanture de mon point d’arrivée se distingua bientôt. Le A-bot m’arrêta à proximité du Ted’s. L’entrée, une arche miteuse et déglinguée, cédait progressivement la place à un décors fluo, électrique, explosif. Le Ted’s était le rendez-vous nocturne de tous les fêtards de la haute. Là, dans cet immeuble de plusieurs étages destinés aux plus aisés, pas de misère, pas de saleté. Le havre bruyant des gens sans histoire exilés des bureaux et appartements luxueux des hauteurs.

Une porte d’ascenseur blindée se distingua bientôt au fond du couloir. Parmi les autres néons, un écran bleu électrique. La reconnaissance palmaire. Machinalement, j’appliquai ma paume sur la surface lisse. Dans quelques secondes, les cristaux liquides vireraient au vert et les portes vers les miens s’ouvriraient. Pour quelques heures, je pourrai m’échapper des rues fétides de Heaven.

Un bip peu avenant retentit. Je baissai les yeux. Un halo rouge sang illumina brièvement ma main avant de s’éteindre. Perplexe, je répétai la manœuvre une deuxième fois. Puis une troisième. Les portes blindées restaient fermées. Mon attention se porta alors sur le bruit environnant. En lieu et place des basses que j’entendais en arrivant, mes oreilles percevaient une rumeur étrange, inquiétante. Du fond du couloir, des vociférations me parvinrent. Une sueur glacée me coula le long de l’échine. Que faire ? Rester ici, dans une impasse en attendant que cela passe ? Ou tenter d’identifier la cause de ce remue-ménage, avec les risques que cela comprenait ?

Mue par la curiosité, je revins sur mes pas. Mon coeur s’emballa dans ma poitrine. Mon souffle se fit court. De toutes parts, des bagarres avaient éclaté. Et au coin de la rue, une meute de loqueteux, hurlant et bavant, brandissant les poings vers les hauteurs des tours, avançant dans ma direction et détruisant tout sur son passage : véhicules, vitrines, devantures…

Prise de panique, je hélai le premier A-bot que je trouvai. Il ne s’arrêta pas. Je courus comme je le pus jusqu’à l’appartement de l’un des amis avec lesquels j’avais rendez-vous au Ted’s, appliquai ma paume sur la serrure. La porte me refusa l’entrée. Les bruits d’agression et de destruction me avaient gagné en ampleur. Un groupe de personnes vêtues de guenilles passa à proximité. Un jeune homme me repéra et agrippa mon vêtement au vol. Je ne pus rien faire d’autre que tomber dans leur bras, au milieu de leurs rires et de leurs slogans vindicatifs. Ma raison avait déserté ma personne, leurs mots se noyaient dans leur odeur crasseuse et le brouhaha ambiant. Je cherchai vaguement à me débattre mais cela ne fit qu’attiser leur rage. Ils m’entraînèrent sur plusieurs mètres, jusqu’à une rue où je reconnus plusieurs autres personnes, rassemblées au milieu d’un cercle agité. Une crise de spasme s’empara de mon corps lorsque je compris. Les pauvres nous envahissaient. Les pauvres nous enviaient notre richesse. Les pauvres étaient en train de nous reprocher notre immortalité.

Mes yeux n’eurent que le temps de voir un visage ravagé par les abus s’afficher sur l’écran le plus proche. Mes oreilles n’eurent que le temps de saisir le mot « révolution » avant que mon esprit ne sombre dans l’inconscience. Heaven et moi-même étions en train de connaître le premier « changement » de gouvernement en trois siècles d’existence...


Texte publié par Arlun, 13 septembre 2022 à 16h38
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