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[Défi] Beautiful sea, pitiless sea.
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Le vent soufflait, faisant voltiger ses cheveux à moitié coiffés, les embruns de la mer se posant avec difficulté sur son visage. C’était la seule façon que Delinelle avait trouvé pour profiter de l’air marin sans faire de crise de panique : masquer autant que possible son visage avec un châle, ne laissant que ses yeux et son front en dehors de la protection du tissu. Elle n’aurait jamais pensé une seule seconde de sa petite vie qu’elle finirait par adopter ce genre de comportement excessif et étrange. Il n’y avait vraiment pas d’autres mots pour définir quelqu’un ayant peur de l’eau alors qu’elle vivait de la mer.

Delinelle était fière d’être l’une des rares femmes du village à être devenue pêcheuse, les superstitions de malheur s’abattant sur les bateaux et navires si une femme était à bord étant légions. Mais elle était aussi l’unique enfant du propriétaire de l’un des deux ports de pêche du village, et il avait été hors de question pour Sildore de laisser un étranger hériter de son affaire ou encore de laisser l’un de ses employés courtiser sa fille. Ainsi Delinelle avait appris l’art de la pêche et la vie sur un bateau en haute mer. Et elle avait adoré ! C’était dur et difficile bien sûr, surtout au début avec sa frêle carrure de petite jouvencelle, mais elle s’était senti si libre et si vivante que si elle avait eu l’occasion de passer sa vie entière sur un navire sans presque jamais poser le pied à terre, elle l’aurait saisie sans y réfléchir plus que ça.

Mais c’était avant. Avant cet incident. Avant que le bateau ne coule lors d’une tempête imprévue. Avant que tout l’équipage ne meurt, sauf elle.

Delinelle avait réchappé à la mer déchaînée sans savoir comment. À un moment, elle voyait son père - pour la dernière fois - la regarder avec inquiétude et peur lorsqu’une immense vague s’abattait sur eux, puis le moment suivant elle était en partie avachie sur un gros morceau de la coque du bateau flottant quelque part. Elle avait été repêché plusieurs heures après un réveil paniqué et très désorientant, et l’attente avait été un supplice. Le soleil avait tapé sur son corps meurtri sans la moindre considération, accentuant la soif qui lui tiraillait la gorge. Quelle ironie, vraiment, de se retrouver entouré d’eau et de ne pas pouvoir la boire. Quand les secours furent enfin là, la jeune femme était dans un grand état de somnolence, obéissant autant qu’elle le pouvait aux directives qu’on lui lançait sans y faire attention, dont celle de boire de l’eau.

Ce ne fut qu’une fois réveillée dans son lit, que Delinelle fut prise d’une crise de panique quand sa mère lui donna de l’eau. La sensation mouillée et froide contre ses lèvres l’avait ramené lors de la tempête, des scènes floues et nettes se mélangeant, mais surtout cette impression de lourdeur, d’étau mortel se refermant autour d’elle, lui prenant sa liberté de mouvement, remplissant de liquide ses poumons, aspirant sa vie dans un souffle glacé.

« Le pêcheur vit de la mer, et c’est pourquoi il mourra par elle. »

Cette phrase avait résonné dans sa tête avant qu’elle ne perde connaissance, coulant à plusieurs mètres de profondeur. Sildore répétait cette phrase beaucoup trop souvent et sur tous les tons, tel un dicton, ou plutôt une prière. Et comme toujours en ce qui concernait la mer, son père avait eu raison. Il a vécu de la mer et de ses bienfaits pendant près de quarante ans, et il était mort par la mer, en rétribution.

Un cri la fit sortir de ses sombres pensées, attirant son regard sur le groupe d’enfants qui avait envahi la plage près du village. L’un d’eux gesticulait joyeusement, un crabe correctement et fermement attrapé dans l’une de ses mains. Delinelle sourit. Que cette partie de sa vie lui manquait. Fouiller le sable à la recherche de coquillages colorés, faire la course avec les vagues, tenter de trouver les petits crustacés qui s’abritaient dans les crevasses rocheuses immergées. La vie de paysan et de marin était dure, mais malgré tout, son enfance avait été heureuse et insouciante.

La jeune femme perdit son sourire, lorsqu’une vague plus haute et forte que les autres se déversa avec fracas contre le rivage, l’écume aspergeant le sable et le vent rugissant jusqu’à ses oreilles. Elle se leva brusquement et se dépêcha de faire demi-tour, remontant le sentier terreux jusqu’à sa maison. Cela faisait bientôt un mois depuis le naufrage de La Vague Nourricière, le navire de son père, mais Delinelle n’arrivait pas à supporter de la mer autre chose que le roulis calme et lent des vagues. En fait, à part l’eau douce qu’elle buvait à très petites gorgées, Delinelle ne pouvait plus s’approcher ou utiliser de grandes quantités d’eau. Le plus compliqué étant pour sa toilette où elle ne tolérait plus d’être immergée dans l’eau, même partiellement. Elle se lavait sur un tabouret avec un gant, grimaçant d’inconfort et frissonnant de panique lorsque l’eau touchait sa peau.

À l’abri dans sa chambre, Delinelle soupira de soulagement en ôtant son châle, son visage de nouveau à l’air libre. Elle le plia avec soin avant de le ranger, puis s’assit sur son lit, le regard dans le vague. Une larme coula sur sa joue avant d’être immédiatement enlevée par une manche apeurée. Delinelle empêcha de justesse les autres de suivre le chemin de la première en pensant avec amertume qu’elle était réduite à avoir peur de ses propres larmes.

oOoOoOoOo

Tout était silencieux à l’intérieur de l’humble bâtisse. Delinelle pouvait à peine entendre le souffle endormi de Passiline de l’autre côté du mur qui séparait leurs chambres. En fait, depuis le visite en fin d’après-midi d’Irmond, elle n’a pas entendu sa mère émettre le moindre son, en dehors de ceux provoquer par la préparation du repas du soir.

Irmond, était venue la voir pensant que Delinelle était sortie, annonçant qu’il rompait leurs fiançailles. Hors, la jeune femme était toujours là, bien à l’abri dans sa chambre, la porte légèrement entrouverte, mais suffisamment pour entendre correctement toute la conversation. L’annulation de son prochain mariage n’a pas suscité la moindre peine chez Delinelle ou chez sa mère. L’arrangement avait été fait quelques mois avant le naufrage, à la mort du vieux Gélinas, le père d’Irmond et l’autre propriétaire du second port de pêche du village. Sildore avait détesté l’homme qui venait empiéter dans un domaine qui n’était pas le sien, proposant rachat ou alliance commerciale entre eux de manière régulière, ce qui énervait encore plus son père. Le vieux Gélinas venait d’une famille de fermiers et avait épousé une potière, faisant qu’aucun d’eux n’avait jamais mis le pied sur un bateau, ou alors quand il était solidement amarré à un quai.

Et Delinelle était d’accord avec son père. C’était un parvenu dans le domaine de la pêche, pire, il se vantait que ses bateaux n’étaient pas sa seule rentrée d’argent, et donc de subsistance. Mais son fils avait été légèrement différent. Irmond connaissait l’art de la pêche et avait déjà navigué, mais il avait aussi le même genre de connaissances pour la ferme et la poterie. Un tout-à-tout, comme on disait. Sildore n’avait accepté qu’Irmond épouse sa fille chérie uniquement parce que le jeune homme s’y connaissait dans le métier et parce que lui-même commençait à se faire vieux. Il voulait la sécurité pour Delinelle - autant que la mer puisse en apporter - et assuré l’héritage familial qu’était son savoir et son affaire avec des petits-enfants.

Sauf que la rupture des noces ne fut pas la seule chose qu’Irmond dit à sa mère. Il lui parla de l’état et du comportement de Delinelle, comme si les murmures et chuchotements n’étaient pas suffisants.

– Vous savez Passiline, j’ai beaucoup de regrets pour ce qui arrive à Delinelle. C’est si triste de voir une jeune personne sombrer petit à petit dans la folie, avait-il dit, le visage et le ton empreints d’une fausse compassion. J’aimerais beaucoup vous aider, c’était tout de même ma future femme. Je connais quelqu’un qui a ses entrées au monastère de la région, je suis sûr que votre fille s’y plairait. C’est en pleine terre, très loin de l’eau dont elle a si peur. Et allez savoir… peut-être que les voix du Seigneur lui permettront de guérir de son mal.

Un lourd silence avait résonné à travers la mince porte en bois derrière laquelle se tenait Delinelle. Sa mère était-elle outrée, choquée, pensive ou soulagée de cette proposition déplacée ? Elle ne le sut pas, Passiline se contentant de renvoyer Irmond froidement, mais poliment malgré tout. Et depuis c’était le silence. Delinelle ne voulait pas partir d’ici, du village, de sa maison. Oui elle avait désormais une peur atroce de l’eau, mais elle avait toujours vécu ici, sa vie était ici et nulle part ailleurs.

La jeune femme posa ses yeux sur la seule source de lumière dans la pièce. La bougie brûlait depuis un moment et était devenue toute petite, ce qui n’était pas raisonnable vu les prix de ce produit ces derniers temps. Elle s’apprêtait à l’éteindre quand un hurlement perça soudainement la quiétude de la nuit. À peine s’était-elle figée de surprise, qu’un tumulte éclata dans la maison et la porte de sa chambre s’ouvrit avec fracas, laissant entrer deux intrus.

Ou plutôt deux monstres.

Delinelle n’avait vu pareille créature. Ils étaient aussi grands qu’un être humain, mais beaucoup plus mince avec le corps entièrement recouvert d’écailles. Leurs bras plus courts ne les empêchaient pas de tenir avec fermeté et menaces des tridents d’aspect massif. Ils n’avaient pas de cheveux, et leurs oreilles étaient remplacées par de petites nageoires qui semblaient bouger toutes seules. Et ils étaient entièrement nus. C’était une vision de cauchemar. Cauchemar qui se rappela à la réalité quand les créatures se jetèrent sur Delinelle. Elle hurla à son tour de terreur et essaya de se défendre, de s’échapper, mais en vain. Ils étaient beaucoup trop forts pour elle. La jeune femme fut traîner hors de sa maison, tandis que sa mère subissait le même sort. Sur le chemin, Delinelle vit que tout le monde était dans la même situation, seuls certains arrivaient à se défaire de l’emprise des créatures et à se battre, mais pas bien longtemps. Des corps d’hommes jonchaient ici et là le sol du village avant qu’eux aussi soient traînés dans la même direction que des autres : la mer.

Delinelle se mit à crier de panique et d’effroi, luttant physiquement autant qu’elle le pouvait pour s’éloigner de l’eau. Les créatures durent en avoir assez car la prochaine chose qu’elle fit, a été de tomber dans l’inconscience.

oOoOoOoOo

Delinelle se réveilla désorientée et paniquée. Son état ne s’améliora pas lorsqu’elle remarqua qu’elle était seule. Aucune trace de sa mère ou de quelqu’un du village. Pas de trace des créatures non plus, et c’était un très maigre soulagement car elle savait que leur absence ne durerait pas. La pièce où elle se trouvait était très sommairement meublée : un lit, une table avec deux chaises et une commode. Il y avait un petit renfoncement, qui semblait être l’endroit où faire ses besoins, au vu du trou recouvert par un couvercle en bois, mais aucun rideau ou paravent pour un minimum d’intimité.

On toqua à la porte avant que celle-ci ne s’ouvre. Une créature entra, un plateau de nourriture dans l’une de ses mains.

– Ah, tu es réveillé. Très bien, nous allons pouvoir parler.

Sa voix était rauque et dissonante, assez désagréable à entendre pour les oreilles de Delinelle. La créature s’avança jusqu’à la table, posa le plateau dessus et s’installa en lui faisant signe de la rejoindre.

– J-je n’ai pas faim. Merci, dit-elle en reculant autant que possible dans le lit, les jambes repliées contre son torse, comme barrière de fortune.

– Tu dois manger. Tu as dormi près d’une journée entière.

Delinelle jeta un coup d’œil au plateau et vit qu’il était essentiellement composé de poisson cru avec un petit pichet d’eau. Elle n’avait jamais mangé de poisson cru, elle ne savait même pas si elle pouvait en manger sans être malade. Elle refusa à nouveau en secouant la tête.

– V-vous voulez parler de quoi ?

La créature soupira, l’air presque défaitiste, se rendant compte que la pêcheuse changeait volontairement de sujet.

– Comme tu veux. Je m’appelle Laoch et il y a plusieurs années, près de vingt ans maintenant, ma promise est morte peu de temps avant notre mariage, tuée par des humains. Je ne me suis jamais remis de sa perte. Puis, un jour, alors que j’étais parti en chasse avec un groupe des miens, je t’ai vu alors que tu coulais et j’ai reconnu ton visage. Comment n’aurais-je pas pu le faire ? Tu es son portrait craché !

– J-je ressemble à… à votre ancienne promise ? demanda Delinelle, d’air perdu et perplexe à la fois.

– Oui ! s’exclama joyeusement Loach. La réincarnation existe, vois-tu, mais il est si difficile de croiser la nouvelle vie de quelqu’un que nous avons connu. Le monde est si vaste, et en tant que tritons, nous ne pouvons pas nous aventurer trop longtemps et trop loin de la mer.

C’était des informations assez incroyables pour la petite pêcheuse. Elle avait bien entendu parler des légendes sur les sirènes par les marins avec lesquels elle avait navigué ou qu’elle avait croisé, mais elle n’avait cru qu’elles étaient réelles.

– Vous… vous êtes une sirène ?...

– Non, grimaça Loach. Nous sommes des tritons, les sirènes sont une invention des humains. Mais certaines de nos femelles apprécient le nom, pour une raison que j’ignore. Mais ceci n’est pas important.

Il se leva et se planta devant le lit où se recroquevilla davantage Delinelle.

– Ce qui est important, c’est que je t’ai trouvé. C’est le Destin ! Mon père a vu que j’épouserai la personne que j’aime et que j’aurais des enfants avec elle. Et tu es là, vivante ! Humaine aussi, mais ça peut facilement s’arranger.

– Comment ça ?

– Je vais te transformer en triton, évidemment ! Ainsi nous pourrons nous marier et fonder une famille.

– Quoi ?! s’écria Delinelle, choquée par les propos de la créature. M-mais je ne vous connais pas ! Et je veux rester humaine !

– Ton âme me connait, c’est suffisant, assura Loach avec fermeté. Et si tu te trouvais sur un bateau de pêche, alors que tu es une femelle, c’est que la mer t’appelait. Tu seras plus heureuse en triton, nageant librement au sein de la mer qu’en restant humaine. Et tu vivras plus longtemps, bien plus longtemps.

Sa remarque toucha un point sensible chez la jeune femme. Toute sa vie, la mer l’avait attiré et elle avait été heureuse lorsqu’elle naviguait au gré des vagues et des bancs des poissons. Mais ce bonheur avait disparu dans la peur depuis le naufrage.

– Je ne peux pas… J’ai peur de l’eau.

Un silence pesant et choqué s’abattit sur la pièce. Laoch cligna des paupières, et Delinelle nota distraitement que ses yeux n’avaient ni iris, ni pupille, qu’ils étaient juste complètement noirs. La honte la submergeait à chaque fois qu’elle parlait de cette peur irrationnelle, mais si en parler avec le triton pouvait le convaincre de ne pas la transformer, alors soit.

– Tu étais sur un bateau en plein mer quand je t’ai vu, pointa-t-il avec évidence.

– J’ai peur depuis le naufrage, avoua-elle avec douleur et tristesse. Je ne peux plus m’approcher de l’eau sans faire de crise de panique.

Delinelle essayait désespérément de ne pas pleurer, mais c’était très dur d’empêcher ses yeux de picoter.

– Cela explique ton comportement lorsque nous t’avons récupéré, réfléchit Laoch. Tu n’aurais pas été la réincarnation de ma promise, tu aurais été tuée comme ces hommes qui nous ont résisté.

L’angoisse lui serra le cœur, pensant à ce qu’elle avait échappé sans le savoir. Elle avait manqué de mourir deux fois en à peine plus d’un mois. Le reste de ses paroles firent leur chemin dans la tête de Delinelle, lui faisant penser au sort des villageois.

– Est-ce ma mère et les autres villageois vont bien ? Pourquoi nous avez-vous attaqués ?

– Aucun des humains attrapé n’est mort ou blessé. Quant à la raison pour laquelle nous sommes venus dans votre village est tout d’abord toi, ensuite parce que notre enclos allait bientôt être vide.

Enclos ? Comme… pour le bétail ? Le sang s’écoula du visage de Delinelle quand elle compris ce que cela signifiait.

– Vous… vous mangez… les humains ?...

– Oui, répondit-il sans émotion. Grâce à la magie, nous avons obtenu des capacités humaines telles que parler ou changer notre queue en jambes pour marcher sur la terre ferme. À condition de manger de la chair humaine au minimum tous les six mois. Sinon nous perdons ces capacités, expliqua aimablement Laoch, comme si ça pouvait mieux lui faire accepter la chose. Certaines tribus ne le font pas, mais ils sont très sauvages et hargneux, et incapables de communiquer autrement que par cliquetiques.

– Vous… allez nous manger ? demanda-t-elle d’une petite voix.

– Oh, non, s’indigna-t-il. Tu ne sera pas mangée. Nous ne faisons pas dans le cannibalisme.

– Je suis humaine.

– Plus pour longtemps. Tu vas devenir l’une des nôtres, tu n’as donc rien à craindre.

Il était hors de question qu’elle se transforme en… monstre marin dévoreur de chair humaine !

– Je vous ai dit que je ne voulais pas être transformée ! s’énerva Delinelle. Je veux rester humaine ! Et je veux revoir ma mère !

Le triton resta silencieux un instant avant de tourner les talons et de sortir. Sur le pas de la porte, avant de la refermer, il ajouta :

– N’oublie pas de manger.

oOoOoOoOo

Delinelle resta campée sur ses positions en ce qui concernait sa transformation. Et sa volonté de voir et parler à sa mère. Elle avait fini par manger ce qu’on lui apportait car après deux jours à refuser le moindre aliment, Laoch était entré dans sa cellule accompagné de deux autres tritons qui l’avaient maintenue sur une chaise pour qu’il puisse la faire manger de force. C’était une expérience qu’elle ne voulait pas vivre à nouveau. Elle avait néanmoins obtenu un petit paravent pour cacher de la porte l’endroit qui lui servait de toilettes, lui donnant un semblant d’intimité.

Cela faisait une semaine qu’elle était prisonnière, et elle désespérait de pouvoir s’enfuir. Enfin, une semaine, c’était ce que lui avait Laoch. Sa cellule n’avait pas de fenêtre, et ses seules visites était le triton lui apportant ses repas et essayant de la convaincre d’accepter de se transformer. Peine perdue pour lui. La mer l’attirait toujours, mais avec sa peur, elle préférait rester sur la terre ferme que d’être à nouveau sous les flots. Dans ses rêves, Delinelle voyait encore son père l’attachée à moitié à un gros baril vide avant de la jeter par-dessus bord, les yeux pleins de chagrin, de tristesse et de peur, tandis qu’une vague meurtrière s’abattait sur le navire.

« Le pêcheur vit de la mer, et c’est pourquoi il mourra par elle. »

Sildore était mort de la mort qu’il voulait : tué par la mer. C’était un principe qu’il avait appris très tôt à Delinelle, principe qu’elle avait très vite intégré et qu’elle avait l’intention - ou qu’elle avait eu, elle ne savait plus trop - de transmettre à ses enfants. La jeune femme aurait donc préférer mourir avec son père et le reste de l’équipage que de se retrouver à avoir peur de la chose qu’elle aimait le plus au monde. Ainsi que d’être la cible d’une créature marine mangeuse d’humains qui n’avait pas fait le deuil de son ancienne promise.

La porte s’ouvrit, ce qui étonna Delinelle, car il ne s’était pas encore passé assez de temps pour le repas. Laoch entra suivit par deux autres tritons. Les mauvais souvenirs de la dernière fois la firent se blottir dans le lit contre le mur de crainte.

– Je mange tout ce que vous m’apportez. Je n’ai pas besoin d’être forcée, implora-t-elle.

– J’en suis heureux, mais il ne s’agit pas de cela, lui assura Laoch, sortant de la petite sacoche accroché à sa hache, une fiole de couleur suspecte. Tu ne me laisses plus le choix, et ma patience est à bout.

Il fit signe aux autres tritons et ils attrapèrent Delinelle avant de la maintenir de force allongée sur le lit. Son cœur battait à tout rompre de peur, une seule situation se présentant à son esprit. Non, elle ne voulait pas être déshonorée ! Mais heureusement, Laoch se contenta de s’asseoir à ses côtés pour la forcer à boire le contenu de la fiole. Elle était soulagée que sa vertu resterait sauve jusqu’à qu’une horrible douleur irradie dans tout son corps la faisant se débattre et hurler.

– Je suis désolé, mais si je t’avais dit que c’était douloureux tu aurais encore moins voulu te transformer.

Puis Delinelle sombra dans la souffrance pure. C’était horriblement, atrocement, abominablement, épouvantablement douloureux. La moindre parcelle de son être lui faisait mal, l’obligeant à hurler, hurler, et hurler sans cesse pour tenter d’évacuer cette douleur, mais en vain. Il y avait des images qui apparaissaient parfois devant ses yeux, mouvantes, changeantes, horrifiques, alors qu’elle était parfaitement éveillée, la douleur s’en assurant en étant continuellement présente, jusqu’à l’intérieur même de sa tête.

À un moment, un semblant de conscience réussit à s’imposer à son esprit, mais tout était flou, la douleur omniprésente. Son corps semblait être en feu tout en étant extrêmement lourd, l’empêchant de faire le moindre geste. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était dans cet état. Était-ce des minutes, des jours, des semaines, des mois, des années même ? Delinelle ne savait pas, tout ce qu’elle voulait c’était que ça s’arrête. Elle voulait mourir.

Un mouvement attira son attention et elle reconnut vaguement la forme de Laoch. Il était toujours - à nouveau ? - assis à ses côtés, tendant sa main palmée pour lui caresser le front. La jeune femme voulut se soustraire du contact, mais son corps ne bougeait toujours pas. Elle ouvrit la bouche, mais seuls des sons incompréhensibles s’échappèrent de sa gorge.

– Tu es consciente. C’est bien, encouragea le triton d’une voix douce, bien que toujours dissonante pour les oreilles de Delinelle.

Elle avala sa salive autant qu’elle le pouvait et supplia :

– J-je… je ne… veux plus… souffrir. Pitié. T-tuez-moi…

Elle sentit ses larmes se répandre sur ses joues, mais elle avait bien trop mal pour avoir peur du contact humide contre sa peau. Laoch secoua la tête d’un air décidé.

– Tu ne mourras pas. La douleur est temporaire. Mon père me l’a assuré, il était humain avant de rejoindre la tribu et de prendre le rôle de sorcier, même si c’était il y a plus de quatre cents ans.

– Je veux… mourir !…

– Non ! s’exclama le triton, furieux. Tu ne mourras pas. Plus jamais. Tu deviendras mon épouse et la mère de mes enfants ! Et la vie reprendra son cours comme avant.

Delinelle ne put pas protester davantage avant que la douleur ne la submerge et ne la fasse retomber dans l’inconscience.

oOoOoOoOo

Transformée entièrement en sirène, Delinelle nagea aussi vite qu’elle le pouvait. Sa peur de l’eau s’était amoindrie depuis qu’elle était devenue une triton - contre son gré - lui permettant de sortir des grottes sous-marines où la tribu de Loach vivait. Elle vivait principalement dans les pièces non immergées, mais Loach ne lui avait pas laissé le choix après le mariage, l’obligeant à aller sous l’eau, quitte à l’y maintenir de force. Delinelle, angoissée d’être entourée d’eau, arriva enfin sur le lieu qu’elle recherchait : le site funéraire de la tribu des tritons. C’était une grande fosse de forme circulaire sans toit, où dans la roche des parois étaient creusés de nombreuses petites cavités protégées par des grilles en métal. La seule et unique fois où elle était venue ici, fut lorsque le précédent sorcier de la tribu est mort. Sorcier qui avait été responsable de sa situation désastreuse.

C’était lui qui avait dit à Laoch ces inepties sur la réincarnation, le destin, et le fait qu’il fondrait une famille avec la personne qu’il aimait. Cette personne étant Delinelle, portrait craché de son ancienne promise tuée avant leur mariage. Elle n’était que la copie physique de la sirène, chose qu’elle avait pu attesté de ses yeux en tombant sur une représentation de la promise en question. Elle apprit son nom par hasard, un jour, et son cœur se serra lorsqu’elle l’entendit. Coraseis. Le même nom que Laoch lui avait imposé, lui disant que maintenant qu’elle était une triton, elle se devait d’avoir un nom de triton, et non pas d’humain. Delinelle avait toujours refusé de répondre à ce nom qui n’était pas le sien, mais le triton s’était fâché, la plaquant contre le mur tout en lui criant dessus. Il ne l’avait jamais frappée, mais ce n’était pas passé loin ce jour-là. Alors pour éviter les problèmes, elle répondait quand on l’appelait Coraseis, mais intérieurement elle resterait pour toujours Delinelle. Tout comme elle se considérait toujours comme une femme humaine dans son cœur.

Elle s’engagea dans la fosse déserte, se rappelant qu’elle avait regardé la cérémonie se faire d’un œil intrigué et non intéressé à la fois, portant son dernier né et gardant le plus vieux près d’elle. Trois enfants… non, trois monstres à qui elle avait été obligée de donner naissance. Delinelle se souvenait à peine de son mariage forcé avec Laoch ou de la nuit de noces, sûre qu’il lui avait donné une potion pour éviter tout débordement de sa part, mais le reste de sa vie avec lui, elle s’en souvenait très bien. Il était impétueux et brutal tout en étant doux et euphorique à la fois. C’était étrange et stressant de côtoyer quelqu’un avec un tel comportement. Et aussi fatiguant et affreux, car il semblait vouloir la mettre enceinte tous les ans. Et maintenant que le dernier bébé est né il y a moins de deux mois, les assauts de Laoch allaient reprendre et Delinelle ne voulait plus vivre ça. Elle avait toujours vu les choses de l’amour comme étant agréables et plaisantes, mais sa réalité était l’exacte contraire.

– À la différence de ceux qui ont été humains avant, les tritons ne sont pas très fertiles, en plus d’avoir une gestion longue de plus de onze mois, s’était-il justifié quand il voulut concevoir un deuxième bébé si peu de temps après le premier. Dans ma jeunesse, j’avais huit frères et sœurs, mais maintenant, il ne m’en reste plus que trois. Donc une dizaine d’enfants est un nombre suffisant pour que la plupart d’entre eux survivent jusqu’à l’âge adulte et aient leurs propres enfants.

Le silence sur site funéraire apaisa ses nerfs et sa tension, sa mémoire rejouant la cérémonie mortuaire. Laoch, en tant que nouveau sorcier de la tribu et fils aîné du mort, avait officié difficilement et douloureusement le rite, et Delinelle n’avait pas pu empêcher une pointe de compassion de se répandre dans son cœur. Elle savait ce que c’était de perdre ses parents, connaissait le deuil qui suivait, l’état de tristesse constant qui rongeait. La perte de sa mère fut encore plus douloureuse que celle de son père, car la seule et unique fois qu' elle l’avait revue, c’était après sa transformation forcée. Passiline l’avait rejetée en bloc, refusant de croire que sa fille était devenue un monstre malgré les supplications de Delinelle de lui donner amour et réconfort. Elle apprit sa mort peu après être tombée enceinte du premier bébé, et avait tenté de mettre fin à ses jours, mais Laoch l’en avait empêché. La compassion qu’elle éprouva pour lui durant cette cérémonie fut très vite remplacée par la peur et l’horreur, quand une fois la cérémonie terminée tous les tritons et toutes les sirènes présentes s’enfermèrent derrière les grilles afin de regarder, en hommage lui avait-on dit, la dépouille rejoindre le cycle de la mer. Ce qui signifiait voir un cadavre se faire déchiqueter par des requins affamés.

– C’est ainsi que nous procédons pour tous nos morts. Nous sommes nés de la mer et vivons grâce à elle, il est donc normal qu’une fois morts, nous la rejoignons dans son cycle, avait expliqué Loach après qu’elle ait fait une crise de panique et d’anxiété à l’abri dans leurs murs.

« Le pêcheur vit de la mer, et c’est pourquoi il mourra par elle. »

Il semblerait que les humains - les pêcheurs du moins - aient des points communs avec les tritons, bien que cela ait fortement déplu à Delinelle de le reconnaître en son fond intérieur. Cette information donna cependant une sorte d’espoir à la jeune femme, espoir qui l’avait aidé à tenir le coup jusqu’à aujourd’hui, où elle avait vu l’opportunité qu’elle attendait depuis des années.

Delinelle s’approcha du centre de la fosse où trônait une immense ancre de navire désormais rouillée par son exposition dans les fonds marins. Les tritons y avait attaché le corps par le bout de sa queue, juste au-dessus de la nageoire, puis quand tout le monde avait été à l’abri derrière les grilles, Laoch avait sonné dans une espèce de corne de brune se trouvant aux pieds de l’ancre. Ce ne fut que lorsqu’il s’était dirigé vers elle que Delinelle l’avait remarqué, tellement l’instrument était enseveli par les coraux, avec une bonne partie enterrée sous le sable. Après avoir soufflé, les requins avaient mis moins de deux minutes à apparaître, tandis qu’il fallait quinze bonnes minutes pour faire le chemin entre le site et les grottes, voire moins en nageant très vite, et c’était sur cette différence de temps que Delinelle comptait.

Son cœur battait à tout rompre en sortant la corde de sa sacoche, accrochée à sa hanche écailleuse. Elle fit un solide nœud marin avec l’un des bout de la corde à l’attache de l’ancre, puis descendit vers l’embouchure de la corne. Un pic d’inquiétude la fit regarder vers l’entrée menant aux grottes, mais heureusement elle ne vit aucun mouvement, ni entendit aucun son d’appel. Personne ne savait qu’elle était partie. Parfait.

Prenant une grande inspiration de courage, Delinelle souffla alors dans la corne, dont le son se percuta contre les parois de la fosse et résonna sans aucun doute à travers les galeries menant aux grottes de la tribu. D’un coup de queue, elle remonta rapidement au sommet de l’ancre, fit apparaître ses jambes après avoir attrapé l’autre bout de la corde et s’attacha une cheville en laissant un peu de mou. La jeune femme se laissa flotter, en apesanteur dans l’eau, pendant environ trois secondes avant de fouiller à nouveau dans sa sacoche. Un couteau de cuisine ressemblant à un poignard apparu dans ses mains, maintenu dans une prise ferme et déterminée.

Sentant une variation dans l’eau, Delinelle leva les yeux pour apercevoir la forme mouvante d’un requin, suivie par d’autres. Dès qu’elle put distinguer le bout de son museau, Delinelle retourna le couteau contre elle et se poignarda en plein cœur.

Douleur. Affreuse douleur. Atroce douleur. Delinelle aurait aimé dire que c’était la pire douleur physique qu’elle n’ait jamais ressentie, mais ce serait mentir.

L’eau autour d’elle se colora en rouge lorsqu’elle enleva le couteau de sa chair, attirant avec encore plus ardeur les requins qui s’étaient rassemblés autour du site funéraire. Sa vie s’échappa de son corps monstrueux rapidement, faisant que malgré ses yeux toujours ouverts, la pêcheuse ne vit pas les requins plongés sur elle, tout comme elle ne sentit pas leur dents perforer mes membres.

Delinelle n’était plus qu’un morceau de viande disputée par des prédateurs aquatiques.

« Le pêcheur vit de la mer, et c’est pourquoi il mourra par elle. »

FIN


Texte publié par Yuedra, 18 août 2022 à 18h33
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