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tome 1, Chapitre 3 tome 1, Chapitre 3

L'alcool dans son verre se réchauffait, mais Abbie n'en avait cure. La boisson n'était là que pour le décor, le déguisement. Elle avait choisi de s'installer dans l'une des alcôves, sans rideaux, mais qui lui permettait d'observer le reste de l'établissement. Ses yeux noirs passaient d'une scène à l'autre tandis qu'elle regardait les humains qui remplissaient leur néant d'alcool ou de jeu.

Le bar était occupé par de nombreux clients à cette heure-là, mais l’ambiance était calme, presque feutrée. L’Antre du Jinn n’était pas une boite de nuit tapageuse. En journée, c’était un établissement paisible, où les banquiers et les autres entrepreneurs se réunissaient pour se détendre après une dure journée. On y jouait aussi aux cartes, dans l’une des arrière-salles et, bien souvent, on y signait des contrats : le type de contrat qui profitait mieux dans l’obscurité des petits salons privés que dans la lumière des bureaux huppés de Manhattan. La nuit, elle accueillait des bobos et jeunes étudiants qui venaient s’encanailler sous la chaude lumière stroboscopique des projecteurs. Elle accueillait des artistes variés pour des concerts.

Son entretien avec Nadine Everland, la charmante propriétaire, avait été très agréable, mais n’avait pas porté ses fruits. Cette dame devait avoir la soixantaine. Tout en elle était raffiné : sa voix, son maquillage, ses manières, ses vêtements et même sa coiffure. Elle était loin de l’image traditionnelle d’une patronne de boite de nuit. Elle avait écouté Abbie avec gravité et lui avait assuré qu’elle préviendrait son service de sécurité. Abbie lui avait promis un concert, quand elle aurait réglé ses affaires personnelles. Installé dans la salle, elle l’avait observée un moment et n’avait rien perçu de suspect, à moins que traiter son personnel avec respect et douceur soit un mauvais signe.

Vers minuit, la musique commença sous les doigts habile d’un DJ et la piste de danse se remplit. Les lumières douces furent remplacées par des éclairs vifs et lumineux, qui bougeaient au rythme de la musique. La clientèle changea.

Abbie ne sembla pas s’en apercevoir, elle ne voyait pas vraiment tous ces gens, car elle était là dans un but précis : son esprit était à l’affût de sa cible, la personne qu'elle traquait depuis que Séraphin avait sombré dans le coma. Alors elle scrutait chaque personne pour visualiser leur aura. Plusieurs fois, quelques hommes avaient tenté de l’accoster mais elle les avait gentiment poussé à retrouver leurs compagnons ou leur verre.

Depuis deux heures, elle guettait. Elle finit par être récompensée, quand, alors que ses yeux se posaient sur un homme qui s'installait à une table, elle perçut son aura inhumaine de vampire. C'était un homme qui, en apparence, devait avoir dans la trentaine, aux cheveux bruns et courts, vêtu d’un costume de bonne coupe. Elle soupira de déception car ce ne pouvait être le revendeur qu’elle cherchait. Une cicatrice traversait son visage aux traits tendus et ses yeux durs, glacials, faisaient le tour de la salle. Plusieurs emplacements de piercings pouvaient se voir sur ses oreilles et son nez. Il portait une sacoche qu'il posa sur la table, près de lui. Elle serra les poings : elle venait de reconnaitre Aldous de Ménincourt, infant du Grand Consul des Vampires . Qu’est-ce qu’il fait là ?

Elle l'observa longtemps. Il restait assis, la main posée sur sa mystérieuse sacoche. Il regardait nerveusement autour de lui et paraissait attendre. Attendre quoi ? Sa majesté ne venait en ces lieux si prosaïques que pour une chose : chasser. Or, il ne manifestait aucun intérêt pour ses proies habituelles, qui pullulaient pourtant ce soir-là.

Au bout d’un moment, une jeune femme s’approcha de lui et lui parla avec animation. Il sembla irrité lorsqu’il la vit et il essayait de la calmer, semblait-il. Lorsqu’elle se retourna légèrement, Abbie se redressa, stupéfaite. Que faisait Tamaryn ici ? Pourquoi parlait-elle à un vampire ?

La discussion ne semblait pas plaire à celui-ci car son visage s’était durci et lorsqu’il agrippa le bras de la jeune femme, Abbie la vit se figer et pâlir. Aldous se leva et, sans la lâcher, l’entraîna vers la porte arrière. Abbie se précipita à leur suite, craignant pour la vie de son amie.

Lorsqu’elle sortit dans la ruelle sombre, elle entendit des éclats de voix.

– S’il te plaît… Je ne peux pas… Tu m’as promis.

–Tu m’ennuies, petite sotte. Je t’ai dit d’attendre ; je ne peux te donner ce que tu veux. Pas ce soir.

Abby n’avait pas besoin de plus de détails pour comprendre ce qui se tramait. La voix de Tamaryn était tremblante et rauque; sa syntaxe et sa diction hésitantes. Son hypothèse se confirma lorsqu’elle poursuivit les voix dans une impasse et qu’elle vit Tamaryn : elle était à genoux au pied du vampire, blafarde, en sueur, tremblante, les yeux brillants de fièvre. Son cœur se serra. Aldous la regardait avec une expression de condescendance mais l’éclat de ses yeux commençait à laisser percevoir sa faim.

–Oh ! Et puis après tout… J’ai bien besoin d’un petit en-cas.

Ces quelques mots suffirent à provoquer une vague de souvenirs si cruels qu'Abbie en eut le souffle coupé. Les images envahirent son esprit et menacèrent de l'engloutir. Cinquante années. Cinquante années n'avaient pas réussi à effacer la souffrance et la rage de cette nuit-là, la nuit où elle avait été transformée à jamais.

Aldous se penchait avec avidité sur sa proie. Tamaryn le regardait avec adoration, agrippée à son long manteau, s'offrant à sa Bête affamée.

La colère envahit Abbie. Comment pouvait-elle s'abandonner ainsi à ce monstre ? Les poings serrés, elle avança dans la lumière tremblante du seul lampadaire qui fonctionnait.

- Tamaryn ! fit-elle d'un ton autoritaire.

Le vampire leva immédiatement les yeux vers elle. S'il fut surpris, il n'en laissa rien paraitre. La jeune humaine fut plus lente à réagir, mais elle se détourna malgré tout, comme forcée, et croisa son regard.

- Abbie ?

Tremblante, elle se leva doucement. Elle clignait des yeux comme si elle se réveillait à peine d'un long sommeil cauchemardeux. Abbie ne lâchait pas son amie du regard : ses yeux devenus violets la fixaient intensément.

- Eloigne-toi de lui !

La phrase resta comme suspendue entre elles, elle semblait se réverbérer entre les murs froids des bâtiments, comme un écho puissant. Tamaryn tressaillit et s'avança mécaniquement. Aldous laissa la scène se dérouler devant lui, sans intervenir. Un sourire cruel déformait son visage.

Soudain la jeune fille prit une profonde inspiration, comme si ses poumons venaient de recommencer à fonctionner normalement. Ses tremblements s'intensifièrent, des larmes incontrôlées s'écoulèrent sur ses joues pâles et elle s'effondra dans les bras d'Abbie. Par-dessus la tête de la jeune fille, elle fixa son regard violet sur Aldous. Il était comme dans son souvenir : certes son apparence était différente mais elle pouvait presque voir son cœur flétri, vide, aussi noir que la nuit. Continuant à le surveiller, Abbie releva avec douceur le visage de son amie : ses yeux bleus étaient délavés, comme si les larmes les avaient nettoyés de toute leur lumière. Elle sourit tendrement et déposa un léger baiser sur ses lèvres pâles et froides.

- Attends-moi ! murmura-t-elle.

La jeune fille hocha la tête, comme subjuguée par l'éclat de ses yeux d’améthyste.

Le sourire d'Aldous s'était agrandi quand Abbie tourna toute son attention vers lui. Il écarta les mains en signe d'apaisement et fit un pas vers elle.

- Que manigances-tu à l’Antre du Jinn ?

La question si directe, posée sur un ton froid, surprit le vampire qui s'arrêta net et fronça les sourcils. Il serra davantage sa sacoche contre lui.

- Ce que je fais à ... ? Que crois-tu que j'y fais ? Je me détends, répondit-il sur un ton hautain.

Abbie se retint de sourire : elle avait senti sa gêne et ... de la peur ? Puis elle s'aperçut que sa main était revenue se poser sur cette sacoche bien mystérieuse, en un geste de protection. Que transportait-il donc là-dedans ?

Abbie croisa les bras et fit un pas vers lui. Mais être si près de lui après toutes ces années faisait remonter des souvenirs qui la faisaient trembler. Et elle sentait la Bête qui s'éveillait en elle en même temps qu'eux. Mais elle refusait de se laisser contrôler par son passé.

- Que dirait ta mère si elle apprenait que tu te livres à des pratiques interdites en plein milieu de New York ? reprit-elle.

Aldous grimaça de rage.

- Je n'ai que faire des règles, petite chose; je suis l'un des Consuls ...

- Mais pas au-dessus des Lois de ton clan et tu le sais très bien. C'est toi qui me l'a appris, tu te rappelles ?

Un grognement monta de sa gorge alors que ses traits changeaient subtilement. Abbie se retint de reculer mais la terreur commençait à l'envahir. Aldous était un vampire très ancien et donc très puissant. Certes il avait été muselé par la comtesse de Ménincourt, mais cela ne changerait rien pour elle, s'il décidait de la tuer sur le champ.

- Je t'ai créée. Tu n'es rien sans moi. Tes petites chansonnettes, ton cher petit royaume.... ce n'est que poussière face à mon pouvoir. Ta petite copine... elle m'appartient. Tu m'appartiens et tu ne peux rien y faire, murmura-t-il d'une voix sourde et rauque.

Les traits de son visage devinrent plus bestiaux, ses yeux s'élargirent et se mirent à rougeoyer d'un éclat sauvage et dément. De longues griffes poussèrent au bout de ses doigts décharnés. Un frisson submergea Abbie, mais elle refusa de se laisser faire. Derrière elle Tamaryn émit un petit gémissement et se recroquevilla davantage contre le mur. Une hideuse joie, horrible masque, déforma le visage du vampire alors qu'il s'avançait lentement vers sa fille. Abbie ne pouvait bouger, elle était figée sous le regard vampirique de son père. Il se pencha vers elle.

- Tu m'as manqué, Abigaël, murmura-t-il dans son oreille, sa main gauche effleurant sa joue.

Abbie ferma les yeux avec un petit gémissement. A cet instant elle était redevenue la petite fille terrifiée qui regardait ses parents se faire massacrer . Un rire inhumain répondit à sa douleur et finit de réveiller la Bête . Elle crachait et raclait de ses griffes les murs de sa prison, au fond de son esprit; elle lui promettait la vengeance et la fin de sa souffrance et Abbie l'écouta.

Alors elle se blottit contre lui, posant sa tête contre sa poitrine et ses deux mains sur ses épaules. Soudain, il hurla et fit un bond en arrière. Des lambeaux de chair et du sang jaillirent de ses plaies lorsque le mouvement l'arracha de l'emprise des griffes d'Abbie. Il heurta un mur et s'y appuya, le souffle court, une grimace de souffrance sur le visage. Le sang coulait librement des trous déchiquetés qui ornaient maintenant chacune de ses épaules.

Ce fut au tour d'Abbie de sourire, ce qui déforma davantage ses traits horriblement défigurés. De longs crocs luisants furent dévoilés. Ses yeux, en amande, s'étaient allongés , mais ils avaient gardé leur éclat violet, plus intense encore. Sa silhouette semblait s'être affinée et allongée et au bout de ses doigts ses propres griffes brillantes avaient poussé.

Avec un hurlement aigu, elle bondit sur Aldous et lui lacéra le cou d'un coup de griffe. Le vampire ignora la douleur et frappa son ennemie d'un puissant coup de poing dans le ventre. Le souffle coupé, Abbie recula d'un pas. Aldous en profita pour se redresser; il tenta de la frapper de ses griffes mais elle esquiva d'un pas de côté et lui attrapa le bras, enfonçant ses ongles dans la chair. Mais, emportée par la rage, elle sous-estima la force de son ennemi car d'un mouvement sec de son bras il la força à le lâcher et tenta de lui donner un coup de coude dans le visage. Elle se décala juste à temps mais elle ne vit pas les griffes de la main gauche qui se précipitaient vers ses yeux. Une douleur aiguë lui brûla le visage alors qu'elles laissaient une estafilade sur sa joue, manquant de peu de l’éborgner. Elle grimaça de douleur, clignant des yeux pour en chasser le sang qui l’aveuglait. La vision brouillée, elle recula maladroitement mais il bloqua son mouvement en agrippant son bras de la main gauche. Alors son regard tomba sur la sacoche qui tressautait au gré des mouvements du combattant. Il ne s'en était pas débarrassé alors qu'elle le gênait. Sans réfléchir Abbie agrippa la lanière et tira de toutes ses forces.

- Non ! cria Aldous en la lâchant pour essayer de l'en empêcher.

Mais c'était trop tard : son geste avait permis à Abbie d'assurer sa prise et le tissu se déchira, libérant la sacoche. Elle la souleva et la jeta au sol. Un bruit de métal et de verre brisé retentit. Le sac s'ouvrit et un objet cylindrique roula sur l'asphalte.

Aldous se précipita pour essayer de reprendre l'objet mais Abbie s'interposa et le repoussa contre le mur. Le verre était craquelé par endroit et une fumée verdâtre sortait du contenant. Aldous fixait l'objet d'un air terrifié.

- Qu'as-tu fait ? fit-il.

Jamais elle n’avait entendu cette terreur dans sa voix. Curieuse, elle regarda l’objet, tendant la main pour s’en emparer, mais la fumée enveloppait maintenant entièrement l'artefact. Elle devenait de plus en plus oppressante. Des volutes s'accrochèrent aux jambes, puis au torse, aux bras et aux mains des deux vampires. Abbie voulut s’éloigner de l’objet, rejoindre Tamaryn, mais la brume la suivait et l'encerclait, l'empêchant de bouger. A travers ce brouillard verdâtre, elle voyait Aldous, délaissé par la brume, la regarder avec une haine sans nom. La vapeur s'insinua dans ses yeux et sa bouche, l'envahissant entièrement. Abbie se sentit sombrer : elle s'effondra sur le sol.

Aldous resta figé, alors que la fumée finissait de disparaitre. Seuls restaient au sol les fragments de l’artefact qu’il avait volé et le corps inanimé de sa fille. La frêle humaine pour laquelle sa fille l’avait défié était recroquevillé à quelques mètres. Ses yeux exorbités allaient de l’un à l’autre. Elle tremblait et gémissait. Le vampire lui accorda à peine un regard. Il ne pouvait détacher ses yeux d’Abbie.

La haine qu’il éprouvait pour elle à cet instant était si puissante qu’il faillit se jeter sur elle. Elle l’avait trahi. Par sa faute, il était perdu ! Il se pencha vers elle, approcha son visage de sa gorge. Elle ne frémit même pas lorsque son souffle effleura sa peau. Il percevait l’infime battement de son cœur si lent. Il pouvait la tuer, la dévorer là, dans cette rue froide et déserte. Personne ne pourrait l’en empêcher, certainement pas la pathétique petite chose qui geignait. Le temps était figé ; cette seconde s’allongeait interminablement.

Puis le bruit d’un klaxon explosa la petite bulle de silence qui semblait s’être créée ; des bruits lointains de voix humaines les rejoignirent et cela sembla ramener Aldous à la réalité. Il se leva brutalement et s’éloigna sans un regard en arrière. Il passa devant le club sans s’arrêter, sans même en regarder l’entrée, sentant presque les yeux de son commanditaire se fixer sur lui à travers les murs. Il remontait la rue rapidement, la tête basse, louvoyant entre les passants de plus en plus nombreux. Les lumières et les bruits de la cité se firent plus présents. Mais le vampire ne prêtait attention à rien. Pour la première fois depuis des siècles, la terreur étreignait son cœur flétri. Son plan était tellement simple : donner l’artefact au Jinn qui l’aurait récompensé par un pouvoir extraordinaire. Et il avait suffi de l’intervention de cette garce pour tout détruire. Comment avait-elle pu savoir ?

Perdu dans ses pensées, Aldous ne perçut pas le véhicule qui le dépassa et s’arrêta à quelques mètres. Mais la voix qui retentit alors le figea sur place.

- Monte dans la voiture ! commanda-t-elle

Il se tourna lentement vers la gauche et aperçut les yeux gris étincelants et glacés de sa mère. Avec un soupir, il obéit immédiatement et le rejoignit à l’arrière du SUV noir.


Texte publié par Feydra, 11 août 2022 à 00h32
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