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1.

Il s’agissait de notre première rencontre chez moi.

Elle était belle et la douceur de son visage me rassurait à chaque fois que je l’observais. Son odeur aussi me rassurait, elle était celle que mon nez souhaitait humer. Sa main dans la mienne éliminait toute angoisse alors que nous ne faisions que regarder un film totalement anodin. Si je devais vous résumer l’ensemble de cette situation banale, je vous dirais simplement que je me sentais pleinement heureux. La sensation du toucher de ses doigts contre les miens me confirmait une présence où réciprocité et soutien étaient les maîtres-mots d’une sérénité mutuelle.

Je ne me souviens plus exactement la scène du film que nous regardions mais je me pris à observer longuement cette femme qui était à mes côtés. S’en apercevant, elle se tourna vers moi et me demanda ce qui n’allait pas.

- Tout va bien, dis-je.

- Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça alors ? Me répondit-elle d’un air suspicieux.

Je pris le temps de la réponse, la scrutant toujours droit dans les yeux.

- Je suis heureux que tu sois là ce soir.

- On se mate le film et je rentre hein ! Lança-t-elle abruptement.

- Oui, sans problème, mentais-je.

Dès ma réponse, mon corps et mon esprit ne purent m’empêcher de me diriger vers elle pour l’embrasser, telle une frustration pleinement levée. Nous nous enlaçâmes longuement, ne prêtant plus aucune attention à l’écran qui nous était proposé. Le bout de mes doigts imprimait chaque partie de son corps de manière à les retransmettre directement vers mes neurones pour d’ineffaçables souvenirs. D'une position initialement assise, nos deux personnes se mouvèrent horizontalement afin de profiter pleinement de l’instant, son corps allongé au-dessus du mien.

J’avais échangé des moments intimes avec d'autres femmes mais aucune ne m’avait véritablement donné l’envie d’approfondir le sujet. Avec elle, j’étais prêt. Prêt à l’accepter et à ce qu’elle veuille bien m’accepter. Ce soir-là, nous vécûmes un moment d’une tendresse et d’un érotisme transcendants, comme si nos deux corps s’étaient préparés à cette aventure malgré nous, tant et si bien que nous jouîmes simultanément.

Elle se leva, m’embrassa longuement puis me signifia qu’elle partait prendre une douche. De la pièce annexe et transi d’une béatitude certaine, j’entendis l’eau sortir du pommeau. Nos vêtements dispersés autour du lit étaient les seuls témoins de cette rencontre unique.

2.

Encore transporté par une exaltation intransmissible, je décidai de me lever du lit pour la rejoindre dans la salle de bain. Mon pied gauche posé à terre s’entremêla avec le pantalon qu’elle avait porté. Je m’en dépêtrai d’un coup sec, le rejetant au sol, puis me dirigeai joyeusement vers ces doux bruits d’eau qui devaient couler le long de sa peau.

La porte entrouverte laissait s’échapper des émanations de condensation. En la poussant, un nuage de fumée s’extirpa de la pièce dévoilant un lieu à la visibilité restreinte. Le miroir laissait encore apparaître des dessins de cœurs, de fleurs ou de smileys que nous avions dessiné avec ma fille lorsque nous nous brossions les dents. J’adorais ces moments où, tôt le matin, nous dansions sur des musiques que je me plaisais à lui faire connaître. Cette pensée agréable se volatilisa rapidement pour me ramener à mon objectif initial.

« Je peux te rejoindre ? », Demandai-je.

Ne recevant aucune réponse et mes yeux s’adaptant aux lieux, je constatai qu’il n’y avait personne. Le pommeau de la douche coulait dans le vide. Je n’y comprenais strictement rien mais parvins à garder mon sang froid en trouvant le réflexe d’interrompre ce flux d’eau qui paraissait trop vivant par rapport à la réalité de la scène à laquelle j’assistais.

Désorienté, je revisitai les différentes pièces de mon appartement pour la retrouver mais j’étais bel et bien seul. Il n’y avait aucun doute là-dessus. J’essayai de m'inventer des scénarios permettant de justifier l’incohérence de la situation mais ne trouvai aucune explication. J’aurais entendu la porte si elle était partie, cette porte blindée est tellement lourde qu’elle claque bruyamment lors de sa clôture. En la tirant fort vers moi je pouvais constater qu'elle était résolument bien fermée. Vivant au quatrième étage de mon immeuble, elle n’avait aucune possibilité de quitter autrement cet appartement. L’idée d’un cache-cache improvisé peut vous faire entendre à quel point je n’y comprenais plus rien.

Je me mis en tête d’aller apaiser mes pensées en retournant m’assoir sur le lit d’où je l’avais quitté. J’essayai de recentrer mes pensées et de retracer le contenu des événements afin de trouver une réponse qui corresponde convenablement à la logique qui était la mienne. Je posai mes coudes sur mes genoux et posai ma tête sur mes deux mains. Que se passait-il ? Où était-elle ? Mes yeux ouverts, je constatai inexorablement que ses vêtements auparavant éparpillés n’étaient plus sur le sol. Je me levai et refis le tour de l’appartement. Si mes vêtements étaient bien aux mêmes endroits d’où je les avais jetés, il n’y avait plus aucune trace des siens.

Je me résolu à m’annoncer cette vérité que je ne voulais pas entendre : elle avait subitement disparu. Cette phrase était clairement insoutenable puisqu'elle n’avait aucun sens dans mon mode de réflexion.

3.

J’avais des moyens de démêler le vrai du faux mais, tel un enfant naïf et optimiste se disant qu'il ne s’agissait là que d’une mauvaise blague, je me mis à visiter à plusieurs reprises l’ensemble des pièces de mon appartement. J’ouvrais les placards, regardai sous le lit et derrière les portes. Elle n’avait pas pu s’évaporer de la sorte sans aucune raison et sans laisser de trace. En réalité je cherchai simplement à me convaincre que je n’étais pas fou, tant la situation était insensée. Qu’arrivait-il à mon esprit ?

Une fois la partie solitaire de cache-cache terminée, je consentis mentalement à accepter deux options : je faisais face à un évènement proche du paranormal ou j’étais tout simplement atteint d’une pathologie psychiatrique dont je ne connaissais pas le nom. Pour me défaire de ce doute profond, je saisi mon téléphone portable en vue de lui demander des comptes. J’avais préalablement préparé mon discours de manière à ne lui laisser aucune issue : « c’est quoi ton problème exactement ? Je sais bien que t’es pas prête pour une relation mais ça fait quand même des mois qu’elle existe non ? Alors que tu te sentes perdue ou angoissée je veux bien mais te barrer comme ça ? Je pense que j’ai droit à une explication non ? Au moins par respect ? »

Je déverrouillai mon téléphone, appuyai sur l’icône « contacts » puis sur la première lettre de son prénom afin d’accéder rapidement à sa fiche. Debout sur le côté droit de mon lit, un pied sur mon pull gisant au sol, je me figeai instantanément comprenant que l’option de la folie s’avérait être la plus probable. Il n’existait aucune fiche à son nom. Elle ne connaissait pas le code de déverrouillage de mon téléphone et n’avait donc pas pu l’effacer, j’en étais certain. Elle n’existait plus.

Sidéré par cette découverte, je m’assis sur le lit, tentant tant bien que mal d’empêcher mes angoisses de s’exprimer. Elles étaient pourtant bien présentes, proches de se répercuter sur mon corps et sur mes gestes. J’étais au bord de l’implosion. Je me concentrai sur ma respiration afin de retrouver un minimum de calme qui me permettrait de raisonner convenablement. Assis et nu sur mon lit, la première pensée qui me saisit fût celle de l’eau sur ma peau, j’avais besoin de clarté. Je me préparais donc des vêtements du soir que j’emmenai vers cette salle de bain qui était pourtant le lieu où tout avait commencé.

Je posai mes vêtements sur le couvercle du panier de linge sale, pénétrai dans la baignoire et fis couler sur mon corps une eau d’une chaleur réconfortante. J’y restai près d’une vingtaine de minutes, me lavant à peine tant j’avais besoin de quiétude. L’idée de me masturber pour me vider de mes tensions intérieures en repensant à la scène que je croyais avoir vécu me vint, mais mon profond désarroi m’en empêcha. Une fois l’eau éteinte, je ressortis de la baignoire plus calme. J’enfilai mes vêtements puis me saisis de la raclette que j’avais à disposition afin d’ôter la buée du miroir pour pouvoir me voir et me coiffer. Ma main gauche se stoppa net au contact de la glace embuée. Les traces des dessins de ma fille n’étaient plus là.

4.

Je sentis brutalement mon esprit s'effondrer au point de me demander si, moi-même, j’existais encore. J’avais besoin de me voir pour me croire. De ma main gauche, je fis descendre la raclette de haut en bas du miroir en partant du côté gauche pour ensuite désembuer l’ensemble de la surface vitrée. Mon reflet était tout à fait normal, en dehors de cet air horrifié qui était le mien. Si ma réalité semblait avérée, d’autres devenaient pourtant gravement discutables. Avais-je fait un rêve tellement précis en détails qu'une simple nuit avait suffi pour paraître des années ?

Si ce n’était pas le cas, pour quelle raison cette femme et ma fille disparaissaient-elles subitement de ma vie ? Je devais absolument comprendre le phénomène qui se tenait en face de moi, sans quoi c’était toute ma vie qui serait remise en question.

Avant de comprendre le pourquoi d’un événement, il vaut souvent mieux en comprendre son déroulé. Je décidai donc d’observer plus en profondeur ce présent qui s’offrait à moi.

Concernant cette femme, elle avait disparu par son corps et sa présence dans mon téléphone : je constatai qu’en dehors de sa fiche de contact, il n’y avait plus de messages, de traces d’appels ou de photos d’elle. La concernant je n’avais pas d’autres éléments à rechercher chez moi et je n’étais clairement pas dans l’optique de me rendre chez elle pour vérifier son existence, il y avait trop de scénarios aléatoires possibles. Pour être honnête, même si elle était à l’origine de tous ces chambardements, c’était avant tout à la disparition de ma fille que je pensais.

Je m’enquis donc de privilégier cette piste, particulièrement parce qu’elle n’avait rien à voir avec cette femme. Mon premier réflexe fut d’aller vérifier que toutes ces photos que nous avions prises à deux dans des photomatons étaient toujours bien aimantées sur la porte de mon frigo. Je me dirigeai lentement et frêlement vers mon objectif, tant j’avais peur de la réponse qui m’attendait. J’allumai la lumière se situant au-dessus des plaques vitrocéramique et fis face à l’inéluctable vérité : il n’y avait plus de photos. Comment n’avais-je pas pu m'en apercevoir lorsque j’avais entamé ma partie de cache-cache solitaire ?

M’agaçant sérieusement de ce résultat, j’entrepris de vérifier chaque endroit où se trouvaient des photos d’elle. J’allai dans sa chambre et ne comprenais pas que l’ensemble de son mobilier enfantin soit toujours présent. Les photos disposées sur sa bibliothèque et sur son bureau avaient quant à elles également disparu. Je reprenais mon téléphone dans la poche de mon survêtement et recherchai les albums que je lui avais dédiées : inexistants.

Las et épuisé, je partis fumer une cigarette sur ma terrasse en espérant y voir plus clair. J’avais du mal à donner un sens à tout cela. Une femme nouvellement rencontrée et ma fille voyaient leurs existences éradiquées de ma vie pour je ne sais quelle raison. Cette pensée eut le mérite de m’offrir un nouvel angle de réflexion : sur certaines des photos de ma fille, mon ex-femme était également présente.

5.

Mon ex-femme avait donc disparu des photos communes avec ma fille, mais qu’en était-il des autres ? La recherche allait devenir plus ardue car j’avais précautionneusement prêté attention à ne laisser aucune trace de son passage dans cet appartement. Il s’agissait à l’époque d’une nécessité de libération et d’un besoin de vivre indépendamment d’une personne que l’on aurait pu nommer épouse, conjointe, compagne ou simple relation temporaire.

Je pris mes clefs, sortis de mon appartement et descendis les escaliers de mon immeuble pour retrouver une pièce qui m’était peu familière : ma cave. Je n’étais pas homme à entasser des multitudes d’objets, ce qui pour le coup ne fût pas le cas de mon ex-femme. C’était probablement l’une des nombreuses raisons de notre séparation, la place et l’espace. Mon téléphone n’avait ici plus aucune utilité d’enquête en dehors de sa diode me permettant d’éclairer une surface sombre dans laquelle je devais retrouver une caisse inutilisée depuis des années.

J’avançai à tâtons au milieu de cette éphémère boutique d’antiquaires, redécouvrant des traces de mon passé. La poussière me piquait les yeux et me donnait une telle envie d’éternuer que je saisis le col de mon pull pour le lacer au-dessus de mon nez. Dans l’ancien temps j’aurais rapidement trouvé ce que je cherchais, tout était classé et trié. En réalité je me pris à prendre plaisir à fouiner sans savoir où chercher malgré l’urgence de la situation. J'en oubliais presque la raison de ma venue.

Me perdant dans des retrouvailles intemporelles, je finis tout de même par trouver la boîte que j’étais venu chercher. A même le sol, j’enlevai les trois cartons qui se trouvaient au-dessus puis soulevai le couvercle. A l’intérieur de la boîte se trouvaient quelques photographies de moi mais aucune trace de mon ex-femme. En déplaçant les quelques photos restantes, J’y découvris la présence de mon alliance. Que tout cela était étrange.

Je refermai la cave, remontai les escaliers et remis la clef dans la serrure de cette foutue porte blindée. Je la poussai furieusement pendant que j’accrochai mon manteau puis me retournai vers le bruit de la porte. Trois disparitions en une soirée, c'était bien trop pour mon cœur. En observant le hall avec attention et doute, je vis qu’il manquait un élément essentiel qui me vida de toute force, qu’elle soit mentale ou physique. Il existait là un tableau peint par mon grand-père, le représentant avec ma grand-mère et une chienne que l’on appelait Larousse.

Le tableau était disposé à son endroit habituel mais un personnage manquait.

6.

Ce tableau représentait à l’origine une sorte de photo instantanée. On y retrouvait la maison de mes grands-parents en Creuse. C’était une ancienne ferme de cochons, aux pierres inégales, que mon grand-père avait habilement retapé afin d’en faire un lieu de bon vivre. Sur les deux marches du perron, on pouvait y voir mon grand-père assis en train de se rouler une cigarette. Son visage n’était pas visible car sa tête était baissée et recouverte d’un chapeau vert sombre. A côté de lui, allongée sur le sol, Larousse regardait attentivement un espace se trouvant face à la maison, tel un bon chien de garde. On pouvait ressentir au travers des deux personnages une amitié paisible et éternelle. Derrière mon grand-père se trouvait une porte de bois clair s’ouvrant en deux parties. La partie basse était fermée contrairement à celle du dessus.

En temps normal, vous y auriez vu ma grand-mère la main posée sur le rebord supérieur de la porte basse fermée. Elle vous aurait proposé un sourire peu naturel à l’instar de ceux que l’on fait pour des photographies et un regard masqué par une paire de lunettes de soleil opaques. Mais le temps n’était pas à la normalité et ne se trouvait là qu’une porte haute ouverte dont les vitres étaient entrecoupées d’une luminosité intense et d’une ombre tout aussi puissante. Cette vision m’attrista énormément. Avec ma grand-mère, mon ex-femme, cette femme et ma fille je venais de perdre mon passé, mon présent et mon futur.

J’étais tout de même très interrogateur sur le fait que le tableau resta présent. Je décidai donc de redescendre vers ma cave pour mieux observer les clichés que j’avais découvert quelques instants plus tôt. En les resituant dans leurs contextes respectifs, je me rendis compte qu’il ne s’agissait pas à l’origine de photos de moi mais de scènes de couple d’où mon ex-femme avait été effacée. Si les disparitions étaient avérées, la réalité de mon existence l’était tout autant. Il y avait au moins une bonne nouvelle dans toute cette histoire rocambolesque.

Une fois revenu dans mon appartement et après avoir croisé mon voisin, je partis m’assoir sur mon canapé pour réfléchir à la suite. J’avais désormais tout un ensemble de données mais ne savais pas vraiment quoi en faire. Le monde existait, moi aussi, mais des personnes essentielles venaient de s’évaporer subitement de ma vie. Peut-être mon enquête devait-elle désormais s’orienter vers ce qui existait ? Cela me fournirait probablement plus d’informations sur le phénomène auquel je faisais face. Je me levai, saisis une feuille et un stylo puis ressortis mon téléphone de la poche de mon jogging. J’ouvrai mon répertoire à la lettre « A » dans le but de l’étudier dans l’ordre alphabétique. J’allais ainsi pouvoir y noter les « présents » et les « absents ».

En réalité je n'ai utilisé mon stylo que pour y noter un seul nom dans la colonne des absents. Étrangement, le reste de mes contacts était intact. C’était tellement imprévu que je décidai de noter un autre nom dans la colonne des présents.

7.

Je n’effectuai aucune recherche concernant « l’absente ». Il s’agissait de mon autre grand-mère encore en vie et je connaissais par avance le résultat d’éventuels approfondissements. Je ne voulais pas revivre le désarroi d’une disparition supplémentaire. Je me focalisai donc sur le prénom que j’avais noté sur la liste des présents et pensai à la manière dont je devais agir. Cette personne - à priori - existait mais de quelle manière devais-je m’en convaincre ?

Je n’avais plus envie de rechercher des images de mon passé qui me remémoreraient d’innombrables moments, qu’ils soient heureux ou non. Je n’avais pas non plus envie d’appeler cette personne en feignant une vie normale et routinière alors que j’étais en détresse absolue. Je me retrouvais coincé. Cinq personnes avaient été soudainement exemptées de ma vie et j’en arrivais à ne plus savoir comment parler à celles qui restaient encore réelles dans ce monde. La chance ou le destin m’offrirent l’opportunité de ne pas avoir à choisir. Mon téléphone sonna.

En voyant qui m’appelait, je laissai passer quelques sonneries afin de recouvrer mes esprits. J’insérai mes écouteurs dans la prise de mon téléphone puis décrochai.

- Allo ? Dis-je

- Bonjour mon chéri, comment vas-tu ?

- Ça va et toi ?

- Ça va mais j’avais besoin de te parler d’une chose. Je ne te dérange pas ?

- Non, je finissais juste de manger, mentis-je

- Bon tant mieux, hier soir j’ai eu des nouvelles de ta tante et sais-tu ce qu’elle m’a dit ?

- Maman, je t’ai déjà dit que je ne voulais plus avoir à faire à ces sujets. Je ne sais plus comment te le dire sérieusement, vociférai-je.

- Je sais, je sais, désolé je ne le ferai plus promis. Bon, ta tante m’a dit que c’était de ma faute si…

Je vous épargne la suite du dialogue, ma mère était bel et bien réelle. Elle ne sut évidemment pas ce que j’étais en train de vivre. Il n’y avait pas eu de place pour cela, un peu comme avec mon ex-femme en fait. En raccrochant, j’avais au moins deux certitudes : les présents étaient présents et les absents étaient absents. Je ne ferai plus de nouvelles découvertes.

8.

Abasourdi par l’instant routinier que je venais de vivre face à l’incohérence du déroulé présent, je choisis de me servir une bière et de ressortir sur ma terrasse pour fumer une cigarette. Ma mère était toujours là, les autres non. Il n’y avait aucun sens à cette observation. Il n’y avait non pas plus de logique de filiation puisque cette femme était absente et que ma mère étaient présente. Il n’y avait aucune autre cohérence décente puisque le reste de mon répertoire était intact. J’étais vivant mais amputé de tout un pan de ma vie sans comprendre pourquoi.

Le temps de ces pensées, ma bière était vide. Il était près de vingt-trois heures. Je m’autorisai à en prendre une seconde tant j’étais décontenancé. J’avais tous les faits en main mais n’y comprenais rien. Je sentais mon esprit entrer dans un brouillard profond sans rien pouvoir contrôler. Pourquoi me parlait-elle continuellement de ses problèmes personnels ? Non, ce n’était pas cela la question initiale. Il me fallait découvrir la raison de ces absences. Sa présence était tout de même assez contradictoire dans le défilé que je m’étais construit mentalement. Vers deux heures, je me resservi une bouteille de bière. Je n’avais plus l’énergie de choisir et de penser, juste celle d’accepter l’instant tel qu’il se présentait.

« Il faut absolument que je lui apprenne à se taire », pensai-je. J’avais déjà beaucoup évolué dans ce sens mais je devais finaliser ce travail de manière irrévocable. Ce n’était pourtant pas le but initial de ma venue sur cette terrasse, je devais me reconcentrer. Je repris une bière vers minuit, histoire d’éclaircir mes esprits. Je me sentis mieux et, plutôt que de repartir dans mon enquête, je décidai d’écrire. Je partis non sans mal vers ma chambre, y pris un pavé qui m’était émotionnellement important puis un stylo, me resservis une bière au passage et me rassis sur la chaise de ma terrasse.

J’en défis les fins fils de cuir qui le maintenaient fermés, cherchai la page vierge de mes écrits puis me saisis de mon stylo.

9.

Le papier de ce livre en cours d’écriture rappelait, par son irrégularité, ce que les sentiments humains étaient capable de transmettre. En réalité peu de personnes achetaient ces modèles de papier, tant ils étaient complexes pour leurs possesseurs. Son grain, d’une fragilité provocante aurait permis à n’importe quelle esquisse d’écrit ou de dessin de devenir une œuvre, à condition que l’humain tenant l’objet en face en soit digne. Je faisais désormais face à une page blanche.

J’avais écrit dans ce livre de nombreux poèmes, quelques notes, chansons et un début de roman inachevé. Aucune rature n’était autorisée tant la qualité du papier était belle. L’erreur n’était pas permise en ce lieu. Sans aucun doute, la mine de mon stylo fît délicatement l’amour à ces feuilles jusqu’à en finir l’histoire qui lui était due. Ce stylo relevé, je me sentis satisfait du travail accompli mais ressentis un manque.

Cinq personnes essentielles s’en étaient allées malgré mon acceptation de la situation et je restai sans réponse. Je déposai mon livre d’écriture sur la table basse. Seul face au rien, je m’endormis sur le canapé. Durant mon sommeil, des tumultes de pensées vinrent m’alerter. J’allumai la lumière puis me redirigeai vers mon livre en cours d’écriture. J’avais omis un détail.

Les feuilles sur lesquelles j’avais écrit succédaient à des pages déchirées pour une histoire que j’avais pris cœur à transmettre. Ce n’était pas le cœur du problème. Sur la première page de ce livre vierge, j’avais inscrit puis déchiré hier la page de mes dédicaces. Je comprenais dorénavant les raisons de ces disparitions.

J’y avais écrit :

« À mes grands-mères, à ma femme, à ma fille, aux femmes de ma vie »

Dernièrement J’y avais ajouté :

« À ma première lectrice »

10.

Mais pourquoi avais-je cette fâcheuse manie de détruire certaines parties de mon passé ? Déchirer une page, supprimer des messages ou des photos, rompre tout lien avec d’anciens proches, pourquoi n’assumais-je pas leur réalité au point d’agir comme si ce que j’éradiquais allait également disparaître de mon cerveau ? Aujourd’hui c’était exactement l’inverse qui se passait : des personnes que j’aimais disparaissaient contre mon gré tout en emplissant la totalité de mon esprit. Je ne sais pas s’il s’agissait de tristesse, de dépit ou de désespoir mais je me mis soudainement à pleurer. J’avais également probablement besoin d’extérioriser une tension que j’avais accumulé depuis le début de la soirée, depuis des années.

Je me devais de réparer beaucoup de choses dans ma vie et chaque étape allait se faire petit à petit. L’heure n’était plus à l’apitoiement mais à la reconstruction et cela commençait par chercher à résoudre cet instant présent qui m’était inconvenant au plus haut point. Je me levai de ma chaise, quittai ma terrasse, traversai mon salon pour arriver dans cette cuisine à la porte de frigidaire vierge d’images réconfortantes. Je la scrutai quelques secondes, emplit d’amertume et de colère envers moi-même, puis me décalai d’un pas pour me saisir du couvercle de la poubelle que je posai sur le plan de travail. Je saisi les hanses du sac que je soulevai et vidai entièrement à même le sol. Le ménage attendrait. A la faible quantité de détritus que j’observai, je me remémorai rapidement ce moment dans la matinée où j’étais parti au local poubelle de mon immeuble pour y entreposer deux sacs pleins.

Je redescendis donc une troisième fois au sous-sol de mon bâtiment et entrepris de fouiller un à un les sacs poubelles jonchées les uns sur les autres. Je tombai sur le premier sac que j’avais jeté mais n’y trouvai pas ce que je cherchai. Je continuai avec minutie mes recherches mais me retrouva pantois lorsque l’ensemble des sacs avaient été fouilles sans succès. Je découvris alors un sac poubelle vide : « quel con ! », me dis-je. Faisant le tri, le deuxième sac que j’avais amené avait été vidé dans la benne des déchets recyclables et une feuille de papier y avait toute sa place. J’ouvris donc le couvercle jaune de la benne qui était pleine à craquer, ce qui me rassura. L’ensemble d’objets hétérogènes auxquels je faisais face me convaincu d’entrer dans la benne. Cela ferait moins de bazar dans cette pièce commune. Une autre benne jaune se situant juste à côté me permis de transvaser les déchets afin d’y voir plus clair dans mes explorations.

J’étais pleinement concentré depuis une bonne dizaine de minutes lorsque la porte du local s’ouvrit. Me faisait face mon voisin du premier, un sac poubelle à la main.

- Salut ! Dis-je d’un air convivial.

- Salut... Tout va bien ?

- Oui, oui ! J’ai juste perdu quelque chose que je recherche.

- Ah… et bien bon courage, me répondit-il totalement ahuri.

- Merci ! Bonne soirée !

J’avais ce don d’être totalement naturel dans des circonstances de crises ou d’étrangeté. J’aimais cette partie-là de ma personne. Je me remis ainsi tout naturellement à la tâche, comme si ce qu’il venait de se dérouler n’avait pas existé, faisant fi des commérages à venir. Ce fut au bout d’une dizaine d’autres minutes et d’une quantité inchiffrable d’objets transvasés que je trouvai mon précieux sésame. Satisfait et enjoué, je parvins facilement à l’extraire de la benne que je refermai de manière disciplinée. En remontant les escaliers, je me promis intérieurement de ne plus être lâche et d’accepter ces moments ou ces personnes qui me font du mal. Plus rien ne devait disparaître.

Une fois revenu dans mon appartement, je partis sur la terrasse récupérer mon livre pour le disposer sur la table basse de mon salon. Encore fermé, j’y posai dessus la page manquante et réfléchis à ce que j’allais en faire. C’était un beau livre, d’une qualité unique, je ne pouvais pas vulgairement y apposer du scotch pour résoudre mes tourments. Il valait mieux que cela. Je laissai seules ces deux parties d’un même tout pour aller chercher un fin fil noir et une aiguille. J’ouvris la couverture et me mis à raccommoder consciencieusement, point par point, la page à son propriétaire. Une fois le travail terminé, je relu attentivement ces quelques mots :

« À mes grands-mères, à ma femme, à ma fille, aux femmes de ma vie »

« À ma première lectrice »

11.

Ce n’est pas très glorieux de se le dire mais mes vêtements sentaient les poubelles et j’en avais une étalée en plein milieu de ma cuisine. En même temps cela n’était pas si dramatique et pouvait bien attendre demain. Confortablement assis sur mon canapé, je pris le livre dans mes mains, y relu cette page de dédicaces puis me mis à en tourner les pages. Poèmes, chansons, essais, il me semblait à la lecture de ces textes que je pouvais être fier de moi. Je ressentais également une immense gratitude envers ces femmes qui les avaient inspirés. Il avait été extrêmement injuste de ma part que je ne les sorte de cet ensemble imparfait qu’était ma vie. Elles étaient mes lumières et mes ombres, mes bonheurs et mes fêlures. Elles me composaient comme tant d’autres facteurs que j’avais mis de côté. Cette stratégie inutile était désormais révolue, je suis comme je suis.

Arrivé à la dernière page que j’avais écrite, je constatai un ensemble de feuilles déchirées que j’avais offert à ma première lectrice, cette femme qui fut un temps reculé prenait simplement une douche chez moi. Ces pages-là n’avaient pas été déchirées pour une disparition mais pour une transmission, pensais-je. C’est en refermant le livre et en le reposant sur la table que je m’aperçus qu’un son familier venait chatouiller mes oreilles : un bruit d’eau se répercutant sur ma baignoire. Ma douche était en train de couler et les cliquetis irréguliers des gouttes me laissaient penser qu’une personne se trouvait dans la salle de bain.

Je me levai dans une incertitude et une décontenance totale. J’avoue avoir eu peur, à ce moment-là, de pousser la porte de cette pièce d’où ressortait une dense fumée d’eau évaporée. Étais-je prêt à reprendre le cours de cette nouvelle vie ? Qui pouvait bien se trouver derrière cette porte ? Je saisi la poignée et pénétrai dans cet antre mystérieux. Elle était là : nue, belle et calme. En me voyant, elle me sourit puis me demanda : « ça va ? »

Je me sentais fébrile. Je n’avais pas prévu cette situation, ni cette question.

- Ça va, dis-je

- Tu as un air bizarre, tu regrettes ?

Il me fallut un certain temps pour comprendre la question et me ressaisir.

- Non pas du tout, au contraire c’était… sensationnel…

- Carrément ? Ce n’est pas un terme que j’ai souvent entendu dis donc. Dis, tu ne sens pas comme une odeur bizarre ?

« Merde, les poubelles », pensais-je. Que dire et que faire ? Je faisais face à une double situation : cette magnifique femme se douchant sereinement devant moi et cette traumatique histoire de disparitions. L’équation allait être compliquée à résoudre. Je ne pouvais pas rebrousser chemin pour aller ramasser les détritus éparpillés sur le sol de ma cuisine, je ne pouvais pas la quitter à nouveau, elle pouvait disparaître. Il fallait pourtant bien m’occuper de cette foutue poubelle, sans quoi elle me prendrait pour un fou. Quitte à choisir dans cette impasse qui s’offrait à moi, je relevai ma jambe pour la passer au-dessus du rebord de ma baignoire et la rejoins sous la douche, encore entièrement vêtu.

- Qu’est-ce que tu fais ? Me demanda-t-elle.

- Je fais, point final, dis-je. Je ne regrette rien et je sais que tout cela ne veut rien dire, mais c’est OK.

Elle me scruta longuement d’un regard à la fois interrogateur et pénétrant.

- Tu repars chez toi du coup ? Demandai-je sereinement.

Elle continua à m’observer. Elle semblait ne pas comprendre mieux que moi la scène qui était en train de se dérouler sous nos yeux. Nos deux corps se faisant face, il n’existait plus de place au mensonge.

- Si ça ne te dérange pas j’aimerais bien rester ce soir, me répondit-elle avec un sourire timide qui me procura l’effet d’une bombe atomique intérieure.

Elle m’enlaça tendrement tout en me faisant remarquer que je puais, leva son vissage pour disposer un tendre baiser sur le coin gauche de mes lèvres. Elle ne me posa aucune question sur cette odeur et semblait ne pas y accorder une importance aussi prioritaire que moi. Elle semblait me faire confiance. Ses bras, ses cheveux, ses yeux et ses lèvres dispersèrent le reste de tension qui existait en moi. Nous refîmes sauvagement l’amour sous la douche, une fois mes vêtements enlevés, puis réitérâmes l’expérience avec tendresse sur le lit. Ce fut une expérience sans pareil.

Ce soir-là, elle s’endormit dans mes bras. Je ne pus fermer l’œil de la nuit, j’avais peur qu'elle disparaisse. Vers cinq heures et sans la réveiller, je pris plaisir à ramasser des détritus, à regarder la porte de mon frigo et le tableau de mon hall.


Texte publié par Vinzorama, 3 août 2022 à 20h58
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