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Le poisson qui ne voulait pas fermer sa gueule
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Bel Air, six heure du matin. J’engage ma Chrysler dans l’allée menant à la résidence de John Athan. C’est ce type à qui le tabloïd Biz News a décerné le titre d’ «homme le plus veinard du monde » il y a cinq ans. Une façon comme une autre de le féliciter pour son mariage avec celle que la même feuille de choux a qualifiée de « femme la plus sexy du monde ». Et probablement aussi pour sa fortune fulgurante dans la photographie de stars.

Mais la roue tourne : Quand je me gare devant une maison, son propriétaire peut rarement se prévaloir d’être encore chanceux.

Je m’extirpe péniblement de mon véhicule. Le tournoiement des lumières bariolées des gyrophares me donnent la gerbe… D’un geste machinal, je rejette la portière derrière moi. Je le regrette aussitôt, mais déjà trop tard : elle claque violemment et ce coup de tonnerre résonne dans tout le quartier. Ou peut-être seulement dans mon crâne. Je rentre la tête dans les épaules, vaine tentative pour faire taire l’écho douloureux de cette explosion entre mes oreilles. J’entends s’élever quelques râles de protestation. Plusieurs de mes gars ont eu comme moi le réflexe de faire la tortue. Il faut dire qu’il y a quelques heures à peine, nous étions tous en train de fêter le départ en retraite de Joe dans un bar sur Sunset boulevard. La plupart d’entre nous sommes fracassés par ce retour prématuré sur le terrain.

Pour la part, j’ai la bouche plus pâteuse qu’un pot de beurre de cacahouètes et mon cerveau semble être passé dans une machine à pop-corn… J’ai passé à peine trois heures entre les draps. Même pas le temps de les réchauffer. Que les gens découvrent des cadavres un dimanche, passe encore. Mais franchement, ça pourrait attendre qu’il fasse jour, au moins, non ?

Je me tourne vers la maison et c’est le moment que choisit le soleil pour se pointer au dessus de l’horizon et m’arracher les yeux. Ok, au temps pour moi, finalement je préférais la nuit. Un bras devant mon visage je me précipite à l’intérieur du pavillon pour me protéger du dard de ses rayons, tel un fichu vampire. La pelouse me paraît interminable. Ma parole, c’est un jardin ou un terrain de football ? Il faut toujours que ces gens du show-biz en fassent des tonnes… Quand on voit où ça les mène…

« Bonjour, Lieutenant ! claironne un p’tit jeune fraîchement moulu de l’école de police, en me passant une paire de couvre-chaussures en plastique et une autre de gants en latex.

- L’équipe scientifique est en train de faire les relevés, je vous amène jusqu’à la scène de crime ?

- Ouais. Mais sois gentil, mets-la en veilleuse.

- Ah ! Vous aussi, vous étiez au pot de départ !

- Oui, oui ! Pas la peine de crier comme si j’étais de l’autre côté de la ville ! que je réponds en me battant avec ces fichus capotes à godasses, toujours impossibles à enfiler.

- Mais j’ai pas…

- C’est où ?

- Dans le bureau, la porte du milieu après le salon, lieutenant, mais…

- Compris. Va plutôt me chercher un café. Grand. Noir. Trois sucres. »

Je le plante là et je traverse la propriété à grandes enjambées. Plus vite on en aura fini, plus vite on sera de retour dans nos lits.

La demeure est à l’image du jardin : démesurée. Bon dieu, ce que c’est que d’avoir trop de fric… Dans une maison pareille, il faut sûrement se taper un footing juste pour aller pisser… Quant la décoration, ça m’évoque une sorte de croisement entre une expo photo et un musée des horreurs pour aquariophiles : Tous les murs sont ornés de trophées de pêches empaillés et de portraits de stars encadrées. Heureusement que ce n’est pas l’inverse…

J’erre dans les couloirs sous le regard torve des raies, rascasses, carpes, truites et autres poiscailles. J’en viens à regretter de ne pas avoir laissé le gamin me servir de guide…

Finalement, après trois essais infructueux, je finis par trouver le bon couloir et la bonne porte. Mais ça aussi, j’en viens à le regretter dès le seuil franchi, comme une odeur atroce me saisit à la gorge. Je pile et recule, près de rendre le petit-déjeuner que je n’ai pas pris.

« Bon sang, les gars, qui a dégueulé sur la scène de crime ???

- Pas la peine de crier… C’est moi… maugrée Steiner.

- Un légiste qui vomit sur un cadavre ? On aura tout vu !

- D’abord je n’ai pas vomi sur le cadavre mais dans un sac pour pièce à conviction. Ensuite ce n’est pas à cause du cadavre que j’ai vomi mais à cause de la conduite de Billy. » me répond le scientifique en désignant son assistant d’un geste rageur.

Je grince des dents.

«  Il a garé votre camion dans la pièce et ça m’a échappé ? Remarquez, cette baraque est tellement immense que ça ne m’étonnerait pas tant que ça.

- Non, lieutenant, c’est que le sac était percé et que je n’ai pas eu le temps que le dire au docteur Steiner avant que…

- Résultat, la moitié a fini sur mon pantalon. Coupe le toubib.

- Heureusement, il y a la combinaison par dessus pour ne pas souiller les preuves… »

Je laisse échapper un gros soupir. Steiner a sans doute beaucoup picolé au bar, la veille, sans quoi il n’aurait jamais laissé Billy prendre le volant. Or tout le monde sait qu’il a l’alcool… Disons… "gastrique"… Et la lenteur de ses gestes et ses yeux mi-clos suffisent à affirmer sans diplôme de médecine qu’il n’a pas fini de cuver. Mais le pire, c’est que toute l’équipe est dans le même état.

« Votre café, Lieutenant ! Noir, Large, avec trois sucres ! »

… Sauf cette grande gueule de Nick Cratcheck qui en bon pisseux de 19 ans a certainement carburé toute la soirée au coca.

« Merci, Nick… Retourne à la porte au cas où des journalistes se pointent. Je vais aérer avant que quelqu’un d’autre ne se vide les boyaux. Si ces poissons empaillés pouvaient parler, ils nous raconteraient qui a séché celui qui les a réduits à l’état de déco ringarde… »

Je contourne le bureau en portant mon gobelet à mes lèvres. Billy lève la tête vers moi.

« Lieutenant, atten… »

Soudain un truc hurle à mon oreille

« DON’T WORRY, BE HAPPY ! »

Je bondis et renverse mon café brulant sur ma chemise. Je hurle et comme en écho à mon cri, une longue plainte s’élève dans la pièce.

« WOOOUU HOUHOUHOU HOUHOU WOUHOUHOUHOUHOUHOU ! 

- MAIS PUTAIN QU’EST-CE QUE… »

Je me retourne brusquement, me prends les jambes dans les pieds du bureau, et je vais m’étaler sur le mort quand l’auxiliaire du légiste me rattrape, m’épargnant in extremis cette bourde magistrale.

Face à moi, accrochée au mur au milieu des trophées, la chose la plus hideuse que j’aie jamais vue s’agite de façon compulsive en beuglant une chanson.

« C’est un poisson chantant, Lieutenant.

- Bon Dieu, Billy, je vois bien que c’est un putain de poisson chantant ! Mais que fout cette horreur ici ?

- Il faut croire que l’argent ne fait pas le bon goût… commente le médecin.

- Ce truc a un détecteur de mouvement. ajoute son assistant. Il se met en marche dès qu’on approche de la fenêtre…

- Et ça s’arrête comment ? »

J’essaie vainement d’éponger ma chemise avec un Kleenex.

« On ne peut pas l’arrêter. Normalement, il y a un bouton marche/arrêt derrière, mais son propriétaire l’a soudé au mur avec de la colle forte.

- Quel salopard… Pas étonnant qu’il se soit fait dézinguer, celui-là… Qu’est-ce qu’on a sur lui, d’ailleurs ? »

Essayant de reprendre contenance, je me tourne vers la victime, assise sur son siège de bureau. Ses bras et ses jambes attachés à la chaise à roulettes avec du gros scotch, son torse dénudé et surtout les nombres traces de coups, coupures et brûlures ne laissent aucun doute quant à l’origine criminelle de sa mort.

Le légiste malodorant se redresse - et je recule pour échapper à son fumet.

« Nombreuses contusions, dents déchaussées, coupures superficielles sur tout le torse, ongles arrachés, et artère fémorale gauche sectionnée par un tir au travers de la cuisse. La mort est probablement consécutive à l’hémorragie mais seule une autopsie plus poussée peut permettre de le confirmer.

- … Ce type a été torturé… constaté-je.

- Bravo Lieutenant ! Remarquable déduction ! Grince le médecin.

- Hey ho ! Quand on pue le vomito à plein nez, on évite de la ramener, Steiner !

Le toubib marmonne une remarque sans doute peu avenante, heureusement étouffée par son masque. Doué comme il est pour communiquer avec les vivants, pas étonnant qu’il ait choisi de s’occuper des morts… Au moins, son côté misanthrope assumé n’a pas l’air d’entamer le moral de son assistant. Celui-ci se tourne vers moi pour m’annoncer :

« On est prêts à l’embarquer. On va prendre la chaise avec, pour les relevés du labo.

- Ok, allez-y. Soyez sympa, en passant dites à Cratcheck que j’ai besoin d’un autre café. Et d’une aspirine. »

Comme l’équipe technique en a terminé avec les photos et commence elle aussi à remballer son matériel, j’ouvre la baie vitrée en grand. Un courant d’air s’engouffre dans la pièce et la putain de poiscaille se remet à beugler. Bordel, si le vent suffit à déclencher ce machin là, il n’a pas fini de nous casser les oreilles et surtout les c… !

« VOTRE ASPIRINE ET VOTRE CAFÉ, LIEUTENANT ! Braille le bleu en entrant dans le bureau.

- Bon sang, Nick, je suis pas sourd !

- Oh pardon, Lieutenant, J’ai pensé que vous seriez peut-être au fond, dans la chambre noire.

- … Quelle chambre noire ? Demande Terry, qui vient de refermer le sac de son appareil photo.

- La chambre noire, juste là, regardez : »

Le gamin marche vers le fond de la pièce, tâtonne sur les lames de lambris et sous nos regards ahuris révèle une porte dissimulée dans la cloison.

Un murmure de découragement général s’élève chez les techniciens de la scientifique.

«  Putain, Nick, pourquoi tu nous l’as pas dit avant ?

- Ben je l’avais pourtant laissée ouverte… elle a pu claquer avec un courant d’air, je sais pas, moi… C’est pas ma faute ! »

Je lève les mains pour apaiser les tensions

« C’est bon, les gars, ça sert à rien de râler. Remettez-vous au travail. »

Le balais des flashs et des éprouvettes reprends donc dans la pièce secrète. Après avoir avalé mon deuxième café à grands traits - avant qu’il ne finisse lui aussi sur ma chemise - je vais dans l’un des salons interroger la femme de ménage. C’est elle qui a découvert le corps en prenant son service, à 5h du matin. Tout en pleurant des torrents de larmes et en mouchant des torrents de morve, elle me raconte avec un accent mexicain à couper au couteau que c’est grâce à son patron qu’elle a pu obtenir la précieuse carte verte, qu’il voulait qu’elle vienne avant son réveil pour nettoyer son bureau, le couloir, et le salon, qu’il lui arrivait de devoir faire des heures supplémentaires quand il avait donné une soirée ou reçu des invités, qu’il lui a acheté un aspirateur dernier cri pour ne pas l’entendre, qu’elle devait impérativement avoir tout fini à huit heure, avant que le traiteur n’apporte son petit déjeuner car il ne voulait pas la voir, mais qu’il était quand même très gentil parce qu’il l’avait recommandée à un autre ami, même s’il ne la payait pas très cher. Le tout d’une traite. Enfin, elle s’interrompt pour se vidanger le nez dans un mouchoir dans un bruit de cors de chasse.

Je pose un instant carnet et stylo pour plonger un deuxième comprimé d’aspirine dans mon verre d’eau avant de lui demander :

« Donc vous ne croisiez jamais votre employeur ?

- Non presque jamais, Môsieur le inspecteur.

- Que saviez-vous de lui ?

- Que c’était un artiste, un grand photographe, très célèbre. Et aussi, que il avait marié avec Jenny Blondmary, la grande actrice. J’ai lu dans les journaux que ils ont divorcé. Ils se disputaient beaucoup avant, alors je n’ai pas surprise que ils divorcent.

L’ex-épouse. Une suspecte de choix.

«  Avez-vous entendu leurs disputes ?

- Non mais beaucoup de choses cassées : les vases, la vaisselle, les cadres-photo… Ça c’est les disputes, c’est sûr.

- Je vois. Est-ce que vous aviez connaissance de l’existence de la chambre noire ?

- La pièce cachée de fond du bureau ? Ah non, Môsieur le inspecteur, j’avais jamais vu avant ce matin ! Et même : Môsieur Athan était très strict : il voulait pas que je entre dans les salles que il a pas dit de nettoyer. Sinon, virée tout de suite, il avait dit. C’est un artiste, vous savez. Les artistes c’est exigeant et caprices. »

Je hoche la tête. Un patron adorable, en effet. Il n’y a rien de plus à tirer de cette brave femme ; je suis sur le point de la congédier quand le martèlement de talons aiguilles sur le carrelage de marbre me fait plisser les yeux.

« Alors comme ça, John est mort ! Lance une voix théâtrale sous la voûte de la pièce.

- Vous êtes ? »

En vérité, je connais déjà la réponse, sans même avoir besoin de me jeter un coup d’œil par dessus mon épaule. La voix de celle que l’on qualifie de plus belle femme de Hollywood - donc du monde, sans doute - est aussi célèbre que son visage.

« Sa femme. Ou plutôt son ex-femme. »

Des volutes de fumée bleue passent devant mes yeux, le poil doux d’un vison caresse ma joue et enfin, une silhouette longiligne aux jambes interminables vient se poser avec légèreté sur le sofa face à moi. Mazette… Elle est encore plus canon en réalité que sur la pellicule ! Petit, j’étais tombé amoureux de Jessica dès sa première apparition quand j’ai vu Qui veut la peau de Roger Rabbit. Hé bien cette créature me fait le même effet… la puberté en plus.

Je me redresse et croise les jambes précipitamment en toussotant pour reprendre contenance. Et puis je réalise qu’il se passe un truc bizarre : elle est assise là, devant moi, et pourtant le claquement de ses chaussures résonne toujours dans mon dos. Je me retourne brusquement et deux lèvres énormes se posent sur les miennes. Je tombe à la renverse, m’étale sur le carreau et ma tête vient heurter la table basse.

« Oh, Harnold.. Cesse donc d’embêter l’inspecteur… » gronde Jenny d’une voix suave. 

- Lieutenant ! Lieutenant ! Qu’est ce qu’on fait pour le lama ? »

Je suis incapable de répondre à Nick, plié en deux, les mains crispées sur mon crâne plus douloureux encore qu’il ne l’était.

«  Qu’est-ce que c’est que cette bestiole, bon dieu ?

- Harnold est mon animal de compagnie. Il est gentil et très affectueux, comme vous avez pu le remarquer, inspecteur. Et il connaît très bien la maison : c’était encore la nôtre, il n’y a pas si longtemps. Je suis certaine que sa présence ne posera aucun problème. »

Je réponds d’un grondement de brontosaure.

« Aucun, pour sûr…

- Vous voyez, votre chef approuve la présence Harnold. Vous pouvez nous laisser. »

Qu’elle n’ait pas saisi l’ironie de ma réponse ou qu’elle l’ait fait exprès, le résultat est le même : mes hommes s’empressent de lui obéir, subjugués par sa présence. Pour ma part, la galoche du chameau et le coup sur la caboche m’ont suffi à bien dissiper son enchantement et je ne me sens plus du tout d’humeur à me laisser embobiner. Je me rassieds en rajustant mon costume taché.

« Reprenons. - en réalité, il n’y a rien à reprendre puisque nous n’avions même pas commencé - Où étiez-vous cette nuit ?

- Tout dépend de l’heure dont il est question… Inspecteur ?

- Lieutenant.

- Lieutenant… ?

- Holmes. Lieutenant Holmes de la brigade criminelle. ajouté-je agacé. Et je vous saurai gré de m’épargner les plaisanteries habituelles quant à mon patronyme et ma profession.

- Bien sûr, d’autant que les circonstances ne s’y prêtent guère. me répond la star d’un air détaché. Lieutenant Holmes, je n’ai pas souvenir d’avoir vu votre plaque. »

Je sors mon insigne et la lui montre, refrénant mon envie de l’envoyer bouler.

« Parfait. Cette nuit, donc, je suis allée chez Luigi pour un dîner romantique avec Steve, mon compagnon. Nous en sommes sortis vers… Minuit, je crois. Ensuite, nous sommes allés sur la plage et nous nous sommes baignés à la lueur de la lune pendant une petite heure.

- Vous aviez emporté des affaires de plages dans un restaurant étoilé ?

- Non. Nous n’avions pas prévu cette baignade, au départ nous pensions seulement nous promener au clair de lune. Et puis, vous savez ce que c’est : les embruns, la lueur de la lune, l’odeur du sable encore chaud… Bref, nous nous sommes baignés nus. »

Je déglutis et je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Au temps pour mon masque d’enquêteur insensible et mon détachement professionnel.

« Oh je sais que ce n’est pas bien : nous étions sur une plage privée, certes, mais on aurait pu nous voir. Dites-moi, Lieutenant, est-ce que je risque une amende, pour… attentat à la pudeur ? »

J’ai l’impression que la température de pièce vient d’augmenter de cinq degrés ! Dans sa bouche, même le mot « pudeur » prend des accents lascifs… Elle s’est penchée vers moi, les jambes étirées le long du canapé, son décolleté plongeant attirant irrésistiblement mon regard…

Au prix d’un gros effort de volonté, je détourne les yeux et tombe encore nez à nez avec le lama, qui mâchouille une plante avec la désinvolture d’un ado. Cette saleté de bestiole a au moins le mérite de me faire retrouver mon sang froid… Je fais à nouveau face à sa maîtresse pour lui répondre.

« Non non, Madame, je ne m’occupe pas de ce genre de… ATCHA ! »

… Je viens de lui éternuer en pleine figure ! J’ai éternué sur Jenny Blondmary ! Comble de l’infamie : je constate en baissant -involontairement - le regard qu’un énorme amas de morve a atterri exactement entre ses seins !

Son sourire immaculé mue en grimace, au ralenti, comme dans un mauvais film d’horreur. Dans une seconde, elle va hurler. Je me dépêche de tirer un paquet de mouchoirs de ma poche, d’en sortir un le plus vite possible. Je vais pour l’essuyer mais je réalise la portée de mon geste juste à temps. Elle m’arrache le morceau de cellulose de la main en me fusillant du regard et se nettoie avec un air de déesse outragée. La seule chose que je puisse faire à ce stade pour sauver les meubles, c’est de présenter des excuses aussi sincères et repentantes que possible.

« Je… je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’aaAATCHA ! »

Cette fois, j’ai eu le temps de tourner la tête et j’ai éternué… sur le lama. L’animal a cessé de ruminer et semble aussi vexé que sa maîtresse. Il rejette les oreilles en arrière. Soudain, il me revient à l’esprit que lorsqu’elles sont contrariées, ces bêtes là ont l’habitude de…

Avant que j’aie pu me protéger derrière ma veste, je reçois un grand jet de bave brunâtre et d’herbes mâchées en pleine gueule. Ce coup là c’est sûr : un plein paquet de mouchoirs ne suffira pas à m’en débarrasser…

«  Ohlala, pauvre Môsieur l’inspecteur ! Venez à la salle de bain de chambre d’amis, je vais donner oune serviette ! »

Tiens, je l’avais oubliée, cette brave Maria… Le charme de son ex-patronne l’avait totalement éclipsée. Je m’essuie comme je peux mais ma peau me brûle.

« La vache ! Je savais pas que cette saloperie crachait de l’acide !

- Faites attention à la façon dont vous parlez d’Harnold, Lieutenant ! Cet animal est un être très sensible et il a droit au respect ! Sachez que je n’hésiterai pas à en référer à mon avocat et à faire jouer mes relations auprès de vos supérieurs ! »

Elle m’a suivi jusque dans la salle de bain pour m’invectiver, mais je n’en ai rien à faire. J’ai l’impression de m’être pris un coup de soleil et j’ai beau me passer de l’eau sur la figure, ça ne se calme pas.

« Oh môsieur l’inspecteur c’est affreux ! Vous êtes tout gonflé ! » s’écrit la femme de ménage.

Je relève la tête vers le miroir. Bon sang, elle a raison ! J’ai la trogne d’un ballon de baudruche !

« … Ça, c’est une réaction allergique. Intervient Nick dans mon dos. Mon cousin a fait la même chose un jour où il s’est fait piquer par une guêpe. Y’avait une guêpe dans le salon, Lieutenant ?

- Non, Nick, y’avait pas de guêpe ! Y’avait un putain de lama ! Je fais une allergie au lama, nom de dieu !

- Pas la peine de vous énerver, Lieutenant. me lance froidement l’actrice. Si vous êtes allergique au lama, il fallait me le dire : j’aurais laissé Harnold s’amuser dans le jardin.

- Et comment auriez-vous voulu que je sache que je suis allergique au lama ? C’est la première fois de ma vie que j’en vois un ! C’est pas un chat ou un chien, ça se croise pas à tous les coins de rue !

- Hé bien vous devriez vous ouvrir un peu plus. »

Je retiens le juron qui me monte aux lèvres.

« Cratcheck ! Va me chercher un toubib au lieu de rester planter là comme un ficus ! Je ne vais pas continuer à mener mes interrogatoires avec une gueule de framboise géante ! »

*******

… Voilà comment je me retrouve, cinq minutes plus tard, allongé sur le ventre sur un canapé en cuir au milieu de mes hommes, le cul à moitié à l’air.

« Retournez à vos postes ! On est pas au spectacle i… AÏE ! Bon sang, doc ! Vous ne pouviez pas y aller un peu moins brusquement ?

- Ah non. À ce stade là, ça devenait urgent. Ne vous inquiétez pas : ça va dégonfler rapidement. Mais n’allez surtout pas caresser à nouveau ce lama.

- Mais je n’ai jamais voulu… ! Vous savez quoi ? Laissez tomber… Quelle journée de merde…

- Si vous n’avez plus de question, Harnold et moi allons prendre congé. »

Je me redresse péniblement en remontant mon pantalon.

« Oui, oui, vous pouvez, Miss Blondmary. Je vous demanderai seulement de ne pas quitter la ville durant les prochains jours. Le temps de l’enquête. Au fait, connaissiez-vous des ennemis à votre ex-mari ? »

Elle se retourne vers moi, en fouettant l’air de sa chevelure comme si elle tournait une pub de shampoing. Je commence à me demander si cette femme sur-joue ainsi sa vie en permanence ou si elle tente sciemment de me déstabiliser. Elle baisse ses lunettes de soleil et me fixe de ses yeux verts par-dessus ses verres fumés.

« John était photographe de stars. Qui plus est, il avait la mauvaise habitude de fourrer son nez partout. Bien sûr qu’il avait des ennemis, Lieutenant. La quasi-totalité d’Hollywood a un cliché à lui reprocher. Il ne s’est pas construit cette maison en se faisant aimer, croyez-moi. Puis-je y aller, à présent ?

- … Oui, faites. 

- Parfait. Viens, Harnold. »

Elle se détourne de façon théâtrale, suivie par son camélidé qui semble imiter son attitude guindée.

« Je vous souhaite bonne chance, Inspecteur. » me lance-t-elle sur un ton grandiloquent en passant la porte.

- … C’est lieutenant… grommelle-je dans mon double menton en cours de dégonflage. Hé ben, s’il faut interroger tout Hollywood, je vais en avoir besoin… »

Faute de mieux, je décide de retourner sur la scène de crime dans l’espoir d’un début de piste plus ciblé. Après tout, si le mobile est une photo compromettante, la chambre noire est le meilleur endroit où en trouver une…

« Du nouveau, les gars ?

- La salle a manifestement été mise à sac. Il y a des centaines de pellicules et de photos, là dedans. Il sera presque impossible de savoir ce qu’il manque, Lieutenant… À moins d’un gros coup de bol, on est dans les choux… »

Je me gratte la nuque, inquiet.

« Le proc’ va pas aimer ça… Une personnalité du show-big torturée et assassinée, ça fait du tapage médiatique. Et si on ne trouve pas le coupable, on va se faire écharper par la presse et pourrir par les politiques de tous bords.

- …Y’a bien que la d’ssus qu’ils savent se mettre d’accord, ces charognards… Pour sûr qu’on a un sacré souci à se faire.

- DON’T WORRY, BE HAPPY ! WOOOUU HOUHOUHOU HOUHOU WOUHOUHOUHOUHOUHOU ! »

Cette fois, j’ai frôlé la crise cardiaque.

« BORDEL DE MERDE ! QUI A DÉCLENCHÉ CETTE SALOPERIE DE POISCAILLE ???

- Désolé, Lieutenant ! Il arrête pas de se mettre en marche… Je t’en foutrai, moi, des « muet comme une carpe »… »

Je retourne dans le bureau à grands pas.

« Vous avez pu trouver quelque chose de plus ici ? Parce qu’à l’heure actuelle, tout Hollywood est sur la liste des suspects. Il me faut un indice ! Un mégot, un mollard, un mouchoir sale, un poil de cul, n’importe quoi mais donnez-moi un putain de début de piste, nom de dieu !

- DON’T WORRY, BE HAPPY ! WOOOUU HOUHOU… !

- ET TROUVEZ LE MOYEN DE FAIRE TAIRE CETTE MERDE !

- … On ne peut pas risquer de compromettre la scène de crime, Lieutenant…

- Hé ben on va le décrocher et l’envoyer au labo ! Comme ça, ils lui feront toutes les analyses, les autopsies ou les dissections qu’ils voudront, je m’en fous mais je ne veux plus l’entendre !

- À vos ordres, Lieutenant ! » Braille Nick.

Il essaie décrocher le cadre du poisson chantant du mur mais tombe visiblement sur un os.

« La vache… ! Ce truc… A l’air collé au mur ! … Ça veut pas venir… »

J’enfile en vitesse des gants chirurgicaux, retrousse les manches de ma chemise tachée, et monte sur une chaise pour donner un coup de main à mon subordonné.

Le bibelot continue de s’agiter sur son morceau de bois, en nous narguant avec sa seconde ritournelle.

« I WILL SURVIVE ! I WILL SURVIIIIVE !

- … Bon dieu, qu’est ce que je hais ce machin ! Comment on peut avoir autant de fric, se dire artiste ET accrocher à son mur des trucs aussi laids ? »

Je décoche un regard haineux au brochet en latex, dans l’espoir parfaitement illusoire de l’impressionner. … Est-ce moi ou bien est-ce que ce machin est vraiment en train de me sourire d’un air malicieux ?

« DON’T WORRY, BE HAPPY ! !

- NOM DE DIEU ! NICK ! Va me chercher une pince et un sachet de pièce à conviction ! Cette horreur a quelque chose dans la bouche ! »

Le bleu me regarde comme si j’avais perdu la tête.

« … Ça doit être une poussière, Lieutenant… Qui irait planquer un bidule là-dedans ?

- Quelqu’un d’assez con pour l’acheter, par exemple ? Fais ce que je te dis ! Et ordonne à la scientifique de prendre ce machin en photo.

- On a pas fini de l’entendre beugler… » geint Cratcheck en s’éloignant.

Je me demande s’il parle de moi ou du poisson qui continue à frétiller contre son mur comme une escort girl sur une barre de pôle dance... Bah, peu importe. Tout le monde est crevé. … Sauf ce maquereau de malheur, bien entendu. Il continue de se dandiner en braillant, sous les flashs des techniciens. On dirait une fichue star du R’n’B ! Enfin, je peux remonter sur mon tabouret et lui extirper de la bouche le morceau de plastique noir que j’y ai repéré.

« Une carte mémoire miniature. C’est bien ce qui m’avait semblé. Apportez-moi une tablette, qu’on voit ce qu’il y a là dessus. Mon flair me dit que c’est en lien avec le crime.

Il faut bien une dizaine de minutes à mon équipe pour me trouver le matériel demandé et autant au poisson, manifestement ravi d’avoir été au centre de l’attention, pour cesser de boucler sur ses deux insupportables chansons, mais la découverte en vaut la peine. Même celle de supporter le sifflement de Nick à trois centimètres de mon oreille.

« LA VACHE ! Mais c’est Blondmary à poil ! … Chaaud… C’est plus que coquin, ça…

- On dirait bien qu’on a trouvé leurs petit album photo intime…

- Y’a pas à dire, c’est autre chose avec un photographe pro…

- Personne n’a envie de connaître les détails de ce que tu fais avec tes copines, Nick.

- C’est un copain, Lieutenant. Et je parlais pas de moi. Dites, on tient le mobile du crime, là, non ?

- Peut-être. Mais ce n’est pas une preuve. Rien ne dit qu’elle connaissait l’existence de cette micro USB ni qu’elle s’en soit préoccupée. Seul, cet élément ne tiendra pas une seconde face à un jury. Il nous faut autre chose. Regarde si certains de ces clichés ont été imprimés et gardés dans les dossiers de la chambre noire.

- Ça va prendre des heures, Lieutenant… » soupire mon néophyte.

Je lui tapote l’épaule, le sourire aux lèvres.

« Bienvenue dans la police de Los Angeles, mon gars. »

Tandis qu’il s’attelle à la tâche, je passe un coup de fil à notre équipe d’experts.

« Salut, Steiner. Où en êtes vous de l’autopsie ? Du nouveau ?

- Lieutenant, à quoi sert-il que je perde des heures à taper des rapports longs comme l’ancien testament et le nouveau si vous passez votre temps à me harceler au téléphone pour entendre ce que j’ai à y dire ?

- Allez, Doc, soyez sympa… Vous savez comment sont les enquêtes dans le milieu des stars : les médias et par conséquent les politiques nous mettent une pression de dingue. Si je rentre au bureau sans le début d’une piste, ça va être Hiroshima. Filez-moi au moins un semblant d’indice pour commencer mon enquête ! »

Je l’entends soupirer dans le combiné et je sais que la partie est gagnée : Notre légiste est comme ça : il aime qu’on le supplie.

« Très bien, très bien… Mais je dois vous prévenir qu’on a pas trouvé grand chose de plus. Les blessures de la victime sont bien ante-mortem. Il a donc été frappé et torturé, à main nue et avec divers instruments. D’après l’orientation et l’impact des coups, on a déduit que les agresseurs devaient être deux. Mais ils n’ont pas été assez stupides pour laisser sur lui leurs ADN. Le seul élément qu’on ait trouvé est totalement absurde…

- Dites toujours… On nage dans le grotesque depuis le début de la matinée, alors au point où nous en sommes…

-Hé bien voilà, on a trouvé dans certaines de ses plaies ce qu’on a d’abord pris pour des cheveux châtains ; mais après analyse, il s’avère que ce n’est pas de la kératine humaine mais du poil de lama. »

Je bondis sur mes pieds et, à l’unisson de mes pensées, le bar entonne derrière moi :

« DON’T WORRY. BE HAPPY. »


Texte publié par Leliel, 21 juillet 2022 à 20h35
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