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Tome , Chapitre 4 Tome , Chapitre 4

Les jours passent, les mois changent et Madeleine ne sait toujours pas quelle direction donner à sa vie.

Elle n'avait envie de rien, ne voulait pas repartir en Amérique mais ne savait pas pour autant à quoi occuper son temps en France. Au décès de son père, elle avait vendu le maximum de ses biens et confié ce qui restait à ses avoués à New York, en leur donnant les pleins pouvoirs.

Elle était riche, libre... et sans but dans la vie. Elle se sentait tellement creuse parfois... Personne ne la comprenait. Elle avait la jeunesse, la richesse, la santé, c'est plus que la plupart des gens n'aurait jamais. Il fallait que ça change, il fallait qu'elle change. Mais comment ?

Madeleine se promenait dans le jardin du manoir quand Juliette, la petite bonne d'Augustine, lui fit de grands signes pour attirer son attention. Quand elle y réussit enfin, elle courut à sa rencontre.

— Un message pour vous Mademoiselle !

— Un message ? De qui ? demanda Madeleine.

— Je ne sais pas Mademoiselle, c'est un enfant du village qui l'a apportée. L'enveloppe est fermée Mademoiselle et je n'ai pas pensé à demander... J'aurais dû Mademoiselle ?

— Ce n'est pas grave, lui dit-elle avec un sourire rassurant, j'imagine que la réponse se trouve dans l'enveloppe.

Une fois la petite bonne repartie, Madeleine déchira l'enveloppe pour prendre connaissance du message.

Elle encaissa le choc, surprise de n'avoir pas pensé plus tôt que l'expéditrice du message voudrait la voir.

Mlle Madeleine,

Je viens d'apprendre que vous étiez de retour au village. J'aimerais vous parler de quelque chose d'important. Seriez-vous assez aimable pour venir me voir chez moi ?

Marthe Gerbaud

La mère de Léonie.

Madeleine n'avait jamais été proche de cette femme. Elle lui reconnaissait de nombreuses qualités, dont celle d'avoir tout fait pour assurer un avenir à sa fille, mais son univers était bien trop éloigné du sien. Marthe Gerbaud gagnait sa vie en nettoyant les maisons des autres. Depuis son plus jeune âge, elle passait ses journées à genoux à récurer le parquet des riches demeures du village. Madeleine n'éprouvait aucun mépris pour elle, mais ayant grandi entourée de domestiques prêts à satisfaire le moindre de ses caprices, elle avait toujours eu du mal à la considérer comme une personne à part entière.

Léonie parlait peu d'elle. Sa mère souhait lui souhait le meilleur, mais leurs définitions du " meilleur " divergeaient beaucoup. Marthe souhaitait la voir bien mariée, s'occupant de sa propre maison et élevant de beaux enfants. Léonie n'avait pas toujours su à quoi elle voulait vouer son existence mais ce dont elle était sûre, c'est qu'elle se réservait le droit d'avoir le choix.

Madeleine se demandait de quoi pouvait vouloir lui parler Marthe. Léonie avait été leur seul lien, désormais il ne leur restait rien en commun, pas même l'envie de la pleurer ensemble.

N'étant pas de nature patiente, Madeleine décida de se rendre sur le champ chez elle.

Elle repassa par la maison pour prendre son chapeau et un châle, et prit la direction du village.

Son cœur se serra tandis qu'elle refaisait ce chemin 1000 fois parcouru.

La demeure exigüe qui avait abritée l'enfance de son amie se trouvait à l'entrée du village, non loin du manoir. Madeleine savait qu'au rez de chaussée se trouvait une cuisine d'une propreté impeccable et que l'étage abritait l'unique chambre de la maison.

Une fois devant la porte, elle prit une profonde inspiration et frappa.

Les années n'avaient pas été indulgentes avec Marthe Gerbaud. Dans les souvenirs de Madeleine, la mère de Léonie était une petite femme vêtue de couleurs sombres, portant un chignon serré sur la nuque, et au corps sec, musclé par des années de dur labeur.

La femme qui lui ouvrit la porte était échevelée et portait sur son visage les stigmates d'un intense chagrin. Des cernes noires s'étendaient sous ses yeux et de profonds sillons marquaient son front et les côtés de sa bouche. Elle leva un visage hagard sur sa visiteuse et mit quelques secondes avant de la reconnaître.

— Mademoiselle Madeleine ! Vous êtes venue...

— Bonjour. Je viens d'avoir votre message. Je... Je suis désolée de ne pas être venue vous voir avant. Si... Si j'avais su... Je...

— Je sais... Je sais que vous n'auriez jamais manqué l'enterrement de Léonie si vous aviez été au courant. Je le sais Mademoiselle...

Marthe s'écarta de la porte pour faire entrer Madeleine dans l'unique pièce à vivre. Elle lui indiqua une chaise sur laquelle la jeune fille prit place.

— Voulez-vous un peu de thé? Du café ?

— Non merci.

Un silence gêné s'installa entre les deux femmes. Deux mondes se rencontraient et la communication était difficile.

Madeleine décida d'en venir directement à l'objet de sa visite.

— Marthe, vous avez dit dans votre message avoir quelque chose d'important à me dire. J'imagine que cela concerne Léonie ?

Marthe s'agita et ses yeux devinrent humides.

— Je vous remercie d'être venue, je ne savais pas vers qui me tourner et j'ai l'impression que je vais devenir folle si je n'en parle à personne. J'ai pensé que vous aviez assez aimé ma Léonie pour entendre ma confession sans juger ma petite fille...

Devant l'air accablé de la pauvre femme, Madeleine ne put s'empêcher de saisir une de ses mains tremblantes.

— Vous avez eu raison, quoi que vous disiez, rien ne pourra changer l'opinion que j'avais de Léonie. Dites-moi ce qui vous torture, je peux tout entendre.

Marthe garda la main de Madeleine dans la sienne et la serra fort, comme pour se donner du courage.

— Depuis quatre mois que Léonie n'est plus là, je ne vis plus. J'ai construit toute ma vie autour d'elle, je voulais qu'elle grandisse, soit heureuse. Je voulais qu'elle trouve sa place dans le monde, qu'elle rencontre un homme qui l'aime et la respecte. Je voulais que sa vie soit plus facile que la mienne.

Elle fit une pause.

— Au début, je n'approuvais pas qu'elle vous fréquente Mademoiselle. Je n'ai rien à vous reprocher, mais j'avais peur que Léonie se mette à avoir de grands airs en fréquentant quelqu'un de votre milieu.

Madeleine ravala la phrase peu sympathique qui lui venait aux lèvres et se força à écouter patiemment.

— Mais j'avais tort de m'inquiéter. Ma Léonie était quelqu'un de bien, elle est toujours restée la même, quelles que soient les personnes qu'elle fréquentait. Elle a été très triste quand vous avez dû repartir. Vous avez été sa première vraie amie. Elle s'était toujours sentie à part au milieu des autres enfants du village. Avec vous, elle avait trouvé quelqu'un qui la comprenait.

— Et le contraire était vrai aussi, ajouta doucement Madeleine, elle a été ma seule amie.

— Elle a toujours su que vous reviendriez ici. Elle n'en a jamais douté.

Mais pas assez vite, pensa amèrement Madeleine.

— Elle voulait vous impressionner poursuivit la vieille femme, c'est pour ça qu'elle est partie à Paris.

— Pour m'impressionner ? s'étonna Madeleine. Comment voulait-elle m'impressionner en allant à Paris ?

— Elle avait fini son livre. Ces deux dernières années, elle y avait travaillé jusqu'à l'épuisement. Elle travaillait à l'école la journée et écrivait la nuit.

Madeleine se souvint que c'était le grand rêve de son amie. Les livres avaient toujours été au centre de son existence. Marthe continua son récit.

— Elle était fatiguée et s'endormait parfois sur son bureau durant la journée, mais elle était follement heureuse. Elle écrivait ! Toutes ces histoires qu'elle se racontait depuis son enfance, elle réussissait à leur donner vie. J'avais beau ne jamais l'avoir encouragée dans cette voie, j'étais très fière d'elle. Je n'en revenais pas d'avoir pu donner naissance à une enfant si intelligente. Quelques temps après avoir fini la rédaction de son livre, elle m'a dit qu'elle voulait partir pour Paris. Elle voulait tenter sa chance. Léonie n'était pas prétentieuse mais elle savait que ce qu'elle avait écrit était bon et qu'elle tenait peut-être là sa chance de faire autre chose de sa vie. Comme je vous l'ai dit, elle voulait vous impressionner ! Elle n'arrêtait pas de me dire « Maman, imagine la tête de Maddy si je lui tends mon livre publié quand elle reviendra ! »

Madeleine sentit les larmes poindre sous ses paupières.

Oh Léonie, tu n'avais pas besoin de ça pour m'impressionner... Pourquoi n'as-tu pas attendu que je revienne pour que nous partions toutes les deux ?

Marthe continuait son monologue, l'air absent, profondément plongée dans ses pensées.

— Le lendemain, elle a fait son sac et a pris un train pour Paris.

— Si vite ? Pourquoi n'a-t-elle pas patienté quelques jours ? Où est-elle allée ?

— Vous savez comment elle était... Elle devait penser à ça depuis des semaines au moment où elle m'en a parlé..

— Oui, vous avez raison. C'est certainement ça... Elle n'a jamais été impulsive.

— Une fois à Paris, elle s'est rendue chez une de mes cousines. Elle y est restée quelques jours, le temps de prendre ses marques et de trouver un travail.

— En a-t-elle trouvé rapidement ?

— Oui. Elle est allée dans un bureau de placement qui lui a trouvé plusieurs engagements de professeur particulier. Elle donnait des cours à des enfants de riches familles. Son expérience de maîtresse d'école lui a ouvert des portes.

Sans oublier, pensa Madeleine, que Léonie avait d'excellentes manières et était fort instruite. Elle avait beau être fille de domestiques, elle s'était construit, grâce à la lecture, une solide culture générale.

— Comment comptait-elle faire publier son livre ?

— Je ne sais pas. Elle voulait fréquenter le milieu artistique parisien, rencontrer des gens qui connaissent des gens... Je ne sais pas si elle y est parvenue.

— Où est-elle allée après avoir quitté la maison de votre cousine ?

— Elle a trouvé une chambre dans une pension réservée aux dames. Elle m'a écrit qu'elle s'y sentait très bien, elle s'y était fait de nombreuses amies dont la propriétaire des lieux qui était semble-t-il un peu rude mais fort gentille.

Marthe s'était tue. Madeleine sentait qu'elle allait maintenant aborder ce pourquoi elle l'avait faite venir.

— Qu'est-ce qui vous tracasse au point de m'avoir demandé de venir ?

De grosses larmes roulaient maintenant sur les joues de cette femme que les épreuves de la vie avaient rendue vieille avant l'âge. Madeleine serra plus fort la main qu'elle avait toujours dans la sienne.

— Dites-moi...

Marthe sembla se ressaisir et la regarda vraiment pour la première fois depuis qu'elles étaient assises.

— Personne ne sait comment Léonie s'est retrouvée dans cette rue de Paris. Pour moi, elle était à la campagne chez des amis, comme elle me l'avait écrit plusieurs semaines avant. C'est un commerçant qui l'a retrouvée au matin, en ouvrant sa boutique. Elle était adossée à la porte du magasin, sans manteau, sans chaussures... Pas même un châle.

Elle semblait perturbée par le fait que Léonie ait pu avoir froid... C'était tellement triste. Madeleine essaya de ravaler la grosse boule qui se formait dans sa gorge. Elle ne voulait pas craquer avant que Marthe ait fini son horrible discours.

— Le policier qui s'est occupé de tout ça m'a dit qu'elle avait été étranglée.

— Marthe, je suis tellement désolée, ne put s'empêcher de dire Madeleine.

— Personne ne sait comment elle s'est retrouvée là. D'après sa logeuse, elle avait rendu sa chambre et lui avait demandé si elle pouvait lui garder ses affaires quelques temps. Quand on l'a trouvée, cette nuit là, ça faisait des semaines que personne ne l'avait vue. Je me suis torturée des nuits entières en me demandant pourquoi ma fille ne m'avait pas dit où elle allait. Et un jour, j'ai compris...

Elle se leva et saisit la bouilloire qu'elle remplit d'eau et mit sur le feu. Madeleine sentait qu'elle avait besoin de quelques instants pour se reprendre et continuer son récit. Elle brûlait d'impatience d'en connaître la suite, mais ne voulait brusquer son hôtesse.

Celle-ci prit une théière dans laquelle elle mit quelques feuilles de plantes et versa ensuite l'eau bouillante dessus.

— De la tisane, lui précisa-t-elle, en revenant à table avec deux tasses et le breuvage. Le docteur Merlinat m'a conseillé d'arrêter le café si je voulais mieux dormir la nuit.

Elle servit deux tasses, prit la sienne et but une gorgée du pâle liquide avant de reprendre le fil de son histoire.

— Il y a deux semaines, l'inspecteur de police est revenu me voir pour me poser quelques questions. Il m'a dit qu'un de leurs docteurs avait examiné Léonie et qu'il avait vu quelque chose dont personne ne lui avait parlé avant.

Elle porta de nouveau la tasse à ses lèvres d'une main tremblante et repris une gorgée.

— D'après ce docteur, Léonie a eu un enfant.

Madeleine, sous le choc, laissa tomber la tasse qu'elle tenait à la main. Celle-ci se fracassa sur le sol, mais aucune des deux femmes n'y prêta attention.

— C'est impossible, dit la jeune fille, pas Léonie, elle... elle... elle était si droite, si raisonnable, je ne peux pas croire ça...

— Il m'a fallu du temps pour y croire aussi, mais l'inspecteur est sûr de lui. Léonie a eu un enfant et d'après ce que le docteur lui a dit, cet enfant est né peu de temps avant sa mort.

— Elle serait partie pour cacher sa grossesse ?

— C'est ce que je pense aussi. Mais où était-elle ? Pourquoi n'est-elle pas venue ici ? Je ne peux pas imaginer que Léonie ait pu croire que je l'aurais chassée... Elle n'a rien dit à personne, pas même à vous mademoiselle.

La stupeur avait rendu Madeleine muette. Elle ne pouvait croire à ce qu'elle venait d'entendre. Mais surtout, un pensée venait faire son apparition dans son esprit et lui emplit les yeux de larmes. Elle reprit la main de Marthe et la regarda, lisant en elle le même désarroi.

- Et où est l'enfant ? Où est l'enfant de Léonie ?


Texte publié par Laurie Antoine, 25 mai 2022 à 13h52
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