Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 3 « Chapitre 3 » Tome 1, Chapitre 3

Comme tout bon manoir normand, Breteuil possédait un verger. L'édifice se trouvant sur une colline, depuis les fenêtres on pouvait admirer la vaste étendue d'arbres fruitiers du domaine. Pour Madeleine, la plus belle saison de l'année, était celle de la floraison des poiriers. Celle-ci était éphémère, elle ne durait que 10 jours. Après cela les pétales s'envolaient, donnant parfois l'impression d'une rafale de neige en plein mois d'avril.

Elle aimait aussi l'agitation qui régnait pendant la récolte des pommes. Des ouvriers agricoles venaient ramasser les fruits et les travaillaient ensuite pour faire du cidre, de la gelée... Tous les voisins en profitaient.

Mais son plus grand plaisir était de se promener au milieu des arbres. Il n'y avait aucun autre endroit où elle se sentait plus loin des États-Unis. Elle flânait, croquait une pomme ou deux, s'adossait à un arbre et laissait le temps filer. Libre.

Un jour, elle trouva une petite fille d'à peu près son âge en train de lire, bien à l'abri du soleil, le dos dans l'herbe épaisse et les jambes en appui sur le tronc d'un pommier.

— Tu trouves ça confortable de lire dans cette position ? lui demanda-t-elle.

L'intruse leva les yeux vers elle.

— J'adore m'allonger dans l'herbe pour lire, mais les fourmis viennent toujours sur mes jambes. J'estime donc avoir trouvé la solution la plus adéquate.

— Tu préfères les avoir dans les cheveux ?

— Je ne les vois pas au moins. Elles me dérangent moins.

Satisfaite de cette fantasque, mais malgré tout très rationnelle explication, Madeleine prit place près d'elle.

— Je suis Madeleine, lui dit-elle.

— Et moi Léonie. Tu es la fille Hardwick c'est ça ? C'est vrai que tu es riche à millions ? C'est vrai que tu as un lit en or en Amérique ?

— Alors... Oui, oui et non...

— Ah ? Dommage, ça doit être bien de dormir dans un lit en or ...

— Je ne vois pas pourquoi, mais si tu le dis... Et toi tu vis où ?

— Au village. Je suis la fille de la femme de ménage. Elle travaille pour les bourgeois de la ville. Elle est chez ta tante en ce moment, c'est pour ça que je suis ici, je l'attends.

— Et ton père ? Il travaille au village aussi ?

— Non, il est mort. Je vis seule avec maman dans une petite maison. On est juste toutes les deux.

— Je suis désolée.

— Non il ne faut pas. Tu sais il est mort quand j'étais toute petite, je ne m'en souviens même pas. Et si j'en crois ma mère, ce n'est pas une mauvaise chose...

Madeleine avait été choquée par la franchise de sa jeune compagne. Là où elle vivait on n'aurait jamais dit que quelqu'un était mort et que... c'était tant mieux.

Voulant changer de sujet, elle remarqua le livre qui était posé sur la poitrine de Léonie.

— Qu'est-ce que tu lis ?

— Le Fantôme de l'Opéra, de Gaston Leroux. Tu connais ?

— Non, je n'aime pas trop lire en fait. De quoi ça parle ?

Léonie réfléchit quelques secondes.

— Je ne vais pas te le dire, lui répondit-elle dans un sourire.

— Et pourquoi ça ?

— Je préférerais que tu le lises toi aussi et qu'on en parle ensuite toutes les deux. Je n'ai personne par ici avec qui parler de mes lectures, ça te dit d'essayer ?

Madeleine était perplexe.

— Comme je te l'ai dit, je n'aime pas trop lire... Je ne suis pas sûre d'être la personne qu'il te faut.

— Tu veux bien essayer ? insista Léonie. Tu ne lis jamais vraiment jamais ?

— Une amie de pensionnat m'a prêté un livre pas si mal... Une femme, anglaise, qui écrit des romans policiers.

— Agatha Christie ? J'aimerais lire ses livres, mais ils ne sont pas traduits en français...

— On pourrait le lire ensemble si tu veux ? Je peux te traduire les phrases...

— C'est vrai ? Ce serait vraiment bien ! Mais d'abord Le Fantôme de l'Opéra., dit-elle en tapotant délicatement l'ouvrage qu'elle tenait précieusement dans ses mains.

—Obligé ?

—C'est une merveille. Tu ne peux pas t'en passer !

Madeleine lui lança un regard torve.

— Bon... Mais si je n'aime vraiment pas ça, on arrête !

— Pas de problème ! répondit Léonie, aux anges. Je finis ce livre ce soir et je te le dépose au manoir demain. Tu verras, nous allons faire de toi une grande lectrice !

Madeleine n'était jamais devenue une grande lectrice.

On pouvait même dire que lire un livre lui était particulièrement pénible. Mais l'amitié qui était née ce jour-là dans le verger était trop importante à ses yeux pour qu'elle risque de tout gâcher. Péniblement, elle avalait les livres que lui faisait parvenir Léonie, juste pour le plaisir de pouvoir en débattre avec elle par la suite. Elles pouvaient parler pendant des heures d'un personnage ou d'un lieu qu'elles rêvaient de visiter, un jour, ensemble.

Les années passèrent, délicieusement similaires et rassurantes. Elles grandissaient, changeaient, mais l'essentiel était là : enveloppée d'affection, Madeleine était enfin heureuse.

Tout changea un matin de juillet 1914.

De l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et des rumeurs de guerre, Madeleine avait entendu peu de chose. Mais ce n'était pas le cas de sa grand-mère paternelle, qui insista auprès de son fils pour faire rentrer au pays sa seule petite-fille.

C'est le cœur lourd qu'Augustine annonça à sa petite-nièce que l'heure du retour aux États-Unis avait sonné, la situation sur le continent européen devenant plus complexe d'heure en heure.

Les adieux furent déchirants, le voyage de retour long et l'arrivée morose. Elle était aussi triste qu'inquiète pour tous ceux qui étaient restés dans ce pays menacé par la guerre.

Richard Hardwick regarda sa fille qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans comme une œuvre qu'on estime et il semblait qu'elle n'était toujours pas digne d'intérêt puisqu'il l'envoya dans un pensionnat sans prendre le temps de passer un peu de temps avec elle.

Pendant cinq ans, des lettres s'échangèrent entre la France et les États-Unis. Madeleine cherchait les livres que lisait Léonie et faisait ses commentaires parfois avec six mois de décalage. Mais le lien était maintenu, et c'était ça l'important.

A la fin de la guerre, Madeleine avait 17 ans. Son père décida qu'elle avait désormais l'âge et l'éducation nécessaire à la tenue d'une maison. Elle devint donc l'hôtesse du vaste hôtel particulier situé sur la Vème avenue et endossa le rôle autrefois tenu par sa mère. Les lettres s'espacèrent, faute de temps.

Sept années passèrent comme un rien, pour finalement en arriver à ce moment douloureux où une américaine vient en France se recueillir sur la tombe froide de son amie d'enfance.


Texte publié par Laurie Antoine, 25 mai 2022 à 12h05
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 3 « Chapitre 3 » Tome 1, Chapitre 3
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2182 histoires publiées
961 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Matthew_O'well
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés