Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome , Chapitre 2 « Chapitre 2 » Tome , Chapitre 2

— Je me sens ridicule à te parler comme ça. Moi qui n'ai jamais été bavarde, j'ai l'impression d'avoir tellement de choses à te dire... La plus importante d'entre elles, c'est que je suis désolée. Si tu savais à quel point de suis désolée. J'aurais dû être là pour toi... Je pleurais sur mon sort et m'enfuyais le plus loin possible alors que tu avais besoin de moi. Parfois on oublie que l'amour des gens ne va pas de soi... Je suis désolée. Tellement désolée...

Immobile, les yeux secs de larmes qu'elle ne sentait pas en droit de verser, Madeleine cherchait le pardon de sa meilleure amie. Le vent s'engouffrait dans ses jupes, ses cheveux s'échappaient de son chapeau. On sentait dans l'air que la pluie n'allait pas tarder.

Elle venait de rentrer de voyage et n'avait plus l'habitude du temps humide de Normandie. Une semaine plus tôt, elle sillonnait les routes andalouses, tête nue, assise sur le siège arrière de sa voiture. Elle pensait à son retour. A Léonie. Elle avait eu tellement de choses à lui raconter. Elle avait pris des photos de tous les endroits qu'elle avait visités, dans l'unique but de la faire rire. La moue dégoûtée d'Eugénie devant un plat mexicain. John, en tenue de chauffeur, demandant sa route à un berbère, au Maroc. Mille histoires en tête, précieusement conservées pour n'être partagées qu'avec elle.

Il faisait tellement froid ici. Elle était raide, le dos douloureux, tendue par la crispation entière de son corps, comme s'il rejetait chaque instant de ce qui était en train de se passer. Elle continua de s'adresser à son amie.

— Qu'est-ce qui t'es arrivée ? Il n'arrive rien de grave aux bonnes personnes. Quand on agit bien dans la vie, on est censé être récompensés, non ? Tu me connais, je n'ai jamais pensé faire partie de ces gens là. Mais toi, oui. Tu étais la meilleure d'entre nous, celle qui nous faisait avoir honte de nous-même si on se conduisait mal.

Si son amie avait été là, elle aurait détesté que Madeleine parle d'elle en ces terme. Parce que son amie avait été une belle personne à tous niveaux. Elle était aussi modeste que formidable.

— Ta mère est anéantie, tu sais. Elle était tellement fière de toi ! Je la vois encore en train de dire « Ma fille ne sera pas qu'une simple domestique, elle a du talent, elle réussira ! ». Qu'est-ce qu'on va faire sans toi...

Maddy posa sa main sur la froide dalle de ciment qui recouvrait maintenant le corps de sa meilleure amie. Elle aurait voulu lui offrir quelque chose de plus grandiose, à sa hauteur, mais la famille avait refusé. Elle jeta un regard par-dessus son épaule et vit qu'Eugénie, sa gouvernante, l'attendait toujours à l'entrée du cimetière. Ne voulant pas laisser la vieille femme attendre trop longtemps dans vent frais, elle déposa de la main un baiser sur la tombe avant de se retourner. Elle avait un grand vide dans la poitrine, une sensation de vertige qui menaçait de la faire tomber à tout moment. Elle ne savait pas comment la faire partir mais elle connaissait son nom : la solitude.

Arrivée à la hauteur de la vieille femme, celle-ci la prit dans ses bras et la serra contre elle.

— Ça va aller Mademoiselle Madeleine. Avec le temps, vous irez mieux, vous réussirez à repenser aux bons moments que vous avez partagés avec elle, sans douleur.

— Je ne sais pas... J'ai vu des gens mourir autour de moi... ma mère, mon père... mais je n'ai jamais ressenti un tel sentiment d'injustice. Elle est morte avant d'avoir eu le temps de vivre. Qui se souviendra de Léonie dans 50 ans ? Elle ne sera jamais l'épouse de personne, la mère de personne. C'est ça qui me révolte. Je sais quelle personne merveilleuse elle était et savoir que dans quelques années elle sera oubliée, ça me rend malade. Elle méritait tellement mieux...

La vieille femme ne répondit pas. Elle connaissait sa jeune maîtresse depuis longtemps et savait que la plaie serait longue à se refermer. Madeleine Hardwick pouvait paraître froide et distante mais Eugénie savait quels trésors d'amour elle cachait au fond d'elle. L'histoire de sa famille n'avait pas permis à Madeleine de développer son empathie. La seule avec qui elle avait pu se laisser aller, c'était Léonie. Maintenant que celle-ci n'était plus là, Eugénie avait peur que sa maîtresse ne se ferme à toute forme d'affection, que la peur de souffrir de nouveau soit plus forte que tout.

Elles gardèrent le silence durant le chemin du retour.

Augustine Ollivier avait 80 ans mais se plaisait à dire qu'elle ne les faisait pas. Elle marchait tous les jours pour se garder en forme, et appliquait tous les soirs sur sa peau une préparation à base d'eau de rose pour garder un teint digne d'une jeune fille.

Après tout, la vieillesse n'empêchait pas la coquetterie.

Elle se sentait très proche de Madeleine, la fille de Marie, sa nièce chérie partie trop jeune.

Marie avait été une fillette adorable, une jeune fille délicieuse et une femme merveilleuse. Elle était aussi bonne que belle et attirait tous les regards sur elle. Née dans une excellente famille, tous s'attendaient au meilleur pour elle : un bon mariage et une vie heureuse.

Augustine a tout de suite su que l'américain n'était pas l'homme qu'il lui fallait.

Quand Richard Hardwick avait fait la connaissance de la jeune fille, il avait semblé fasciné. Amateur d'art et de beauté, il était parti à sa conquête comme on part à la guerre. Il avait tout balayé sur son passage, rendant la jeune femme folle de lui et prête à tout quitter. Les supplications de sa mère et de sa tante n'eurent pas raison de la passion de la jeune femme. Sûre d'elle, elle quitta famille et patrie pour un homme qui ne voyait en elle qu'une œuvre particulièrement décorative.

Même seule et délaissée, Marie n'avait jamais cessé d'aimer son époux. La naissance de sa fille avait été une immense joie pour elle.

Augustine bénissait le Ciel d'avoir donné à Marie une fille à aimer. Et depuis qu'elle n'était plus là, Augustine s'efforçait d'aimer Maddy à sa place.

De son poste d'observation favori – un confortable fauteuil de rotin placé près d'une fenêtre – elle observait Madeleine et Eugénie rentrer du cimetière.

Augustine voyait la souffrance suinter de chaque geste effectué par sa petite nièce. Léonie avait été sa seule véritable amie et la perte semblait trop grande pour être surmontée.

A chaque fois qu'elle la regardait, elle recevait un coup au cœur.

Madeleine était la parfaite version américaine de sa mère. Tout comme elle, elle avait des cheveux bruns presque noirs, des yeux bleus foncés et un teint très clair. Mais Marie possédait une grâce et une délicatesse qui la faisait paraître fragile, ce qui n'était pas le cas de sa fille.

Richard Hardwick avait transmis son magnétisme et son charisme à Madeleine. Elle semblait déborder d'énergie et d'exubérance. Elle était trop impressionnante pour séduire les hommes au premier abord mais une fois qu'ils pénétraient dans son cercle de rayonnement, ils étaient pris. La jeune femme ne semblait pas consciente de sa séduction et c'était tant mieux de l'avis d'Augustine.

Elle interrompit ses pensées pour accueillir sa nièce qui entrait dans la maison et l'interpella depuis le salon :

— Madeleine, viens donc passer un moment au salon avec moi.

— J'arrive tout de suite.

La jeune femme entra dans la pièce, frottant ses mains l'une contre l'autre.

— Tu as l'air totalement frigorifiée ma chérie. Est-ce que tu veux boire quelque chose de chaud ?

— Oui, je veux bien une tasse de thé.

Augustine capta le regard d'Eugénie qui était restée près de la porte du salon.

— Eugénie, pouvez-vous sonner la bonne pour qu'elle nous apporte un peu de thé ?

— Tout de suite Madame.

Madeleine s'installa dans un fauteuil faisant face à celui de sa tante et regarda par la fenêtre d'un air absent. Augustine lui raconta ce qui s'était passé ces dernières années au village. La fille de M. Gilbert s'était enfuie avec un saisonnier et vivait désormais à Rouen dans le pêché. Le village avait été choqué et en avait fait des choux gras pendant des mois. On avait jugé sévèrement la pauvre Madame Gilbert de ne pas avoir mieux su tenir sa fille. Mme Rolland refusait désormais de se fournir chez l'épicier depuis qu'elle l'avait vu lire Le Nouveau Siècle. Il lui était impossible d'acheter des tomates à un admirateur de Mussolini. Bernadette, la voisine, était tombée amoureuse des meubles Art Déco, et se ruinait pour faire de sa maison la plus moderne du village.

En écoutant la douce musique, la litanie de dernières nouvelles locales, Madeleine sembla se détendre. Mais elle finit tout de même par aborder le difficile sujet de la mort de Léonie.

— Nous n'avons pas pris le temps de parler depuis que tu es rentrée, lui dit doucement Augustine.

— C'est que je ne sais pas par où commencer... Je n'arrive pas à y croire. Il y a encore un mois, je parcourais de nouveaux paysages en pensant à tout ce que j'allais lui raconter, sans imaginer une seule seconde qu'elle était déjà morte et enterrée. Je m'en veux tellement de n'avoir pas été là pour elle, de n'être pas venue ici après la mort de Père...

— Et qu'est-ce que ça aurait changé ? Léonie n'est pas morte ici mais à Paris. Et surtout, elle n'a pas succombé à une quelconque fièvre, elle est morte assassinée, je ne vois pas ce que tu aurais pu faire !

— J'aurais pu l'accompagner à Paris, la surveiller, lui offrir un appartement dans un quartier mieux fréquenté... J'aurais pu faire beaucoup de choses...

— Je sais qu'elle te manque, mais l'auto-flagellation n'a jamais mené à grand-chose. Léonie était une adulte et elle a fait des choix. Ce qui lui est arrivé est l'œuvre d'un dément et même avec la meilleure volonté du monde, tu n'aurais pas pu changer cela.

— J'aimerais tellement te croire, dit Madeleine qui sentait ses yeux s'embuer. Et il va falloir que je m'en persuade, car ma Léonie ne reviendra pas, je l'ai perdue pour toujours.

— Tu as le droit de pleurer Madeleine, dit sa tante en lui prenant la main dans un geste très tendre. Je vois bien que depuis hier tu te contiens pour Dieu sait quelle raison. Pleure sur ton amie, pleure sur votre jeunesse et sur ce que vous ne vivrez plus ensemble, tu en as besoin.

— Non. Je me suis assez apitoyée sur mon sort. C'est ça qui m'a fait fuir à l'autre bout du monde, loin de ceux qui avaient besoin de moi. Ça suffit.

La bonne entra dans la pièce après avoir discrètement tapé à la porte. Elle déposa un plateau sur la petite table située entre les deux femmes.

— Je ferai le service moi-même Esther, retournez à vos occupations, lui dit la vieille dame.

— Bien Madame.

Augustine saisie la lourde théière d'une main ferme et versa le liquide dans les tasses.

— Du jasmin, dit-elle à sa nièce en lui tendant une tasse, ton préféré. Comme tu peux le voir, personne ici n'a oublié tes goûts.

— En effet, la petite fille gâtée que je suis n'a jamais rien eu à demander, j'ai toujours tout eu d'un claquement de doigts.

— Sottises ! C'est le poids de l'argent qui te fait culpabiliser ! Une petite fille gâtée ! Toi ? S'il est vrai que tu n'as jamais manqué de rien sur le plan matériel, on ne peut pas en dire autant du reste. Tu as perdu ta mère tellement jeune que tu ne t'en souviens même plus et ton père n'a eu de cesse ensuite de te placer à droite à gauche pour être sûr de ne plus t'avoir sous les yeux ! En effet quelle belle vie tu as eue !

Madeleine ne dit rien. Elle avait déjà entendu cela avant et, une fois encore, elle n'était pas d'accord.

— Tu sais bien, au fond de toi, que je te dis la vérité, continua sa tante. Tu as tous les morceaux de ta vie à recoller et une confiance en toi à retrouver. Tu es forte, mais si tu continues à nier qu'il y a énormément de choses dans ta vie qui doivent changer, toi incluse, tu seras toujours malheureuse.

— J'ai essayé, dit doucement Madeleine, j'ai pensé qu'en m'enfuyant loin de tout ce qui a toujours fait ma vie, je pourrais passer à autre chose...

— Comme tu le dis toi-même, tout ceci n'était qu'une fuite. Tu as détruit tout ce qu'avait construit ton père en pensant que ça te ferait du bien mais c'est le vide que tu as crée. Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ?

— Je ne sais pas... J'étais venu ici pour vous voir, Léonie et toi, pour vous raconter ce qui a fait ma vie ces deux dernières années. J'étais sûre qu'en revenant aux sources, tout s'arrangerait, que Léonie m'aiderait à me remettre sur la voie...

Les larmes commencèrent à couler sur ses joues.

— Tu vois, c'est Léonie qui est morte et je suis encore en train de me plaindre.

Elle s'essuya les yeux d'un geste rageur.

— Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Si ça ne t'ennuie pas, John, Eugénie et moi allons rester ici le temps de décider de quelque chose.

— Cesse de penser que tu me déranges. Tu es ici chez toi. Et maintenant bois-moi cette tasse de thé avant qu'elle ne soit froide, sinon tu vas vexer Esther.

Sans discuter, Madeleine obéit à Augustine. On obéissait toujours à Augustine.

Restée seule, Madeleine se sentit soudain très lasse. Elle posa sa tasse sur la petite table et se laissa aller dans le fauteuil. Elle laissa son regard se promener dans ce salon qu'elle connaissait si bien. Rien n'avait changé depuis la dernière fois qu'elle y avait mis les pieds : les lourds meubles de chêne rapetissaient la pièce, des pichets et coupelles en étain étaient disposées un peu partout dans la pièce sur des napperons de dentelle. Même les compositions de fleurs séchées semblaient être celles d'il y a 10 ans. La maison était à l'image de sa propriétaire : simple, solide et rassurante.

La première fois qu'elle avait vu sa tante, elle l'avait trouvée très austère. C'était donc elle cette tante Augustine dont sa mère lui avait tant parlé ? Elle se l'était imaginée petite et douce et se retrouvait devant une femme solidement charpentée, à la voix forte et aux manières brusques.

Madeleine avait l'habitude que l'armée de domestiques au service de son père à New-York réponde à un simple claquement de doigt. Au Manoir de Breteuil, c'est à Augustine que le personnel avait prêté allégeance, et il entendait bien ne pas avoir d'autre maître. C'est avec sa tante qu'elle avait appris à s'adapter. Et il avait fallu du temps à la petit fille qu'elle était pour y parvenir.

Au fur et à mesure des années, elle avait commencé à considérer la vieille demeure normande comme sa véritable maison. Son père ne savait pas quoi faire d'elle. Quand Augustine avait proposé de la laisser vivre au en France, au moins une partie de l'année, il s'était empressé de faire livrer ses affaires. Madeleine avait donc passé une partie de son enfance dans une pension anglaise et revenait pour les vacances en Normandie. Il avait fallu du temps à la petite américaine pour se faire à sa nouvelle vie mais elle s'était laissé guider avec bonheur par sa tante. En peu de temps elle avait laissé tomber ses mauvaises manières, son arrogance toute américaine, et était devenue la fille de la maison. Elle avait une famille pour la toute première fois de sa vie.

Et surtout, elle rencontra celle qui allait devenir sa seule vraie amie.


Texte publié par Laurie Antoine, 25 mai 2022 à 11h44
© tous droits réservés.
«
»
Tome , Chapitre 2 « Chapitre 2 » Tome , Chapitre 2
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2313 histoires publiées
1007 membres inscrits
Notre membre le plus récent est GéBé
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés