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tome 1, Chapitre 15 « Le goût de vivre » tome 1, Chapitre 15

Samedi 18 septembre 2021 – Makoto

Le soleil commence doucement sa descente dans le ciel tandis que nous attendons l’arrivée de Manon pour le repas. Je tends l’oreille en espérant qu’elle arrive rapidement, car le silence qui règne entre Sue et Norman me donne des frissons. Ma belle-mère se referme totalement sur elle-même lorsque son ex-mari est dans la même pièce qu’elle, ça me fait mal de la voir ainsi. J’ai essayé de lui changer les idées cet après-midi, mais malgré toutes nos parties de jeux de société, son mal-être n'a pas diminué.

Manon finit par nous faire l’honneur de sa présence. Elle s’installe en silence et sans regarder personne. Ses parents se tendent comme un arc et retiennent leur respiration, à croire que Manon est une bombe qui pourrait exploser au moindre souffle. Quoi qu’il se passe au sein de cette famille, ça n’a rien d’anodin et même si ça ne me regarde pas, j’ai de plus en plus envie de comprendre. Manon est une énigme que je veux déchiffrer.

Le repas se passe dans une ambiance étrange, j’essaye de participer, de discuter avec enthousiasme, mais Sue et Norman ne cessent de regarder leur fille du coin de l’œil sans jamais arriver à se détendre. Dès que Manon quitte la table et retourne dans sa chambre, ses parents soupirent de soulagement.

– Makoto, peux-tu m’aider à débarrasser ?

Je m’exécute sans discuter, mais au fond je serre les dents, Sue avait la possibilité de demander à Manon. Pour une fois sa fille aurait pu l’aider, mais non. Je ne comprends pas le comportement de ma belle-mère ni même celui de Norman. S’ils ne font rien pour recadrer leur fille, il ne faut pas qu’ils s’étonnent qu’elle reste constamment enfermée dans sa chambre. Pourtant Sue n’est pas comme ça en Afrique, elle n’est pas sévère comme Tenshi, mais elle sait se faire entendre, elle l’a déjà montré avec Kyoko. Pourquoi n’agit-elle pas pareil avec sa propre fille ? La situation me frustre. Sue se rend-elle compte que leurs secrets finissent aussi par peser sur moi ? Je repose vivement la carafe d’eau sur la table et jure en recevant des éclaboussures.

– Ça va, Makoto ?

– Oui.

J’ai été dur et sec dans ma réponse, mais je commence sérieusement à saturer. Je m’essuie ma main avec un torchon en regardant Sue qui semble blessée par ma réponse. Je soupire, las.

– Excuse-moi, j’étais dans mes pensées.

Elle me sourit simplement et je rejoins ma chambre. Je joue sur mon téléphone jusqu’à entendre Sue et Norman aller se coucher aux alentours de 23h, puis je me lève en faisant attention de ne pas faire de bruit. Je mets mes chaussures que j’ai eu l’intelligence d’aller chercher dans le hall, récupère mon portefeuille et glisse mon téléphone dans ma poche de mon cargo. J’éteins la lampe de chevet et me poste devant la fenêtre de la chambre qui donne sur l’avant de la maison. Je ne tarde pas à voir Manon sortir de sa fenêtre avec discrétion. Je la laisse s’éloigner avant de sortir à mon tour et de la suivre jusqu’à un arrêt de bus. L’avantage avec Manon, c’est qu’elle ne se soucie pas de ce qui se passe autour d’elle. Je peux donc aisément la suivre sans qu’elle me remarque. Je m’assois plusieurs sièges derrière elle et le bus démarre. La vitre ne renvoie que mon reflet et m’empêche d’admirer le ciel étoilé. Le bus ralentit et s’arrête à l’approche d’une usine désaffectée, je descends après Manon et la suis en gardant une certaine distance.

Elle sort du sentier éclairé pour s’engouffrer à travers de vieux bâtiments. Le manque de lumières m’empêche de bien la distinguer, je me prépare mentalement à devoir me battre pour la protéger ainsi que ma propre vie, mais les lumières commencent doucement à refaire surface et avec elles des personnes. Je me détends enfin lorsque j’entends de la musique et le bruit de nombreuses voitures. Une course de rue ? Au Japon, le gang assistait régulièrement à ce genre de courses. Non pas pour courir, mais pour gérer la sécurité. C’était courant que des maisons ou des magasins soient cambriolés, des femmes violées et des hommes tabassés à mort. Nous nous devions d’assurer le bon déroulement de ces évènements pour le bien de la population. La police nous remerciait généreusement en faisant l’impasse sur des altercations sanglantes qui avaient parfois lieu avec un autre gang et passaient également l’éponge sur certains délits de nos casiers judiciaires. Entendre les bruits des voitures, la musique et l’ambiance qui se dégage de ces courses me ramène des années en arrière.

À mesure que j’avance pour me mêler à la fête, je vois des personnes aux nationalités diverses et je ne peux m’empêcher de sourire en entendant un petit groupe discuter japonais. Ça fait si longtemps que je n’avais pas entendu ma langue maternelle. Je prends une bière dans un baril d’eau froide et m’installe contre un poteau pour observer et profiter de l’ambiance. Puis je remarque Éric. Je serre les dents quand il serre Manon dans ses bras et l’embrasse sur la joue. Elle ne bouge pas et reste les bras le long du corps. Éric lui donne des clés, Manon rejoint une voiture et elle… sourit ? Je m’avance jusqu’à elle et non, je ne rêve pas, elle est véritablement entrain de sourire.

– Qu’est-ce qu’il fout là lui ?

Éric me lance un regard noir, tandis que Manon s’arrête dans sa contemplation de la voiture pour me regarder. Son sourire disparaît dès que ses yeux quittent la carrosserie noire. Son visage redevient neutre, plus aucune émotion ne transparait. C’est comme si l’espace d’un instant elle était sans vie, c’est très perturbant.

– COUREUR ! Encore cinq minutes !

Je me tourne vers une femme. Elle est debout sur le capot d’une voiture et parle dans un microphone. Éric continue de me fixer, les poings serrés. Il ne m’intimide pas, mais je le garde tout de même à l’œil, je sens qu’il peut facilement devenir très instable.

– C’est toi qui l’as amené Manon ?

Elle fronce les sourcils et me regarde droit dans les yeux. Je crois qu’elle n’est pas contente de me voir.

– Qu’est-ce que tu fais là ? me demande-t-elle.

– Je m’assure que tu ne finiras pas une deuxième fois en prison.

– En quoi ça te concerne ?

Éric ne peut pas s’empêcher de mettre son grain de sel.

– Ça me concerne à partir du moment où ma belle-mère est de plus en plus malheureuse au fur et à mesure que le temps passe. Tout ça parce que sa fille ne daigne même pas lui adresser un regard et encore moins lui parler !

– Je t’interdis de parler de Manon comme ça, tu ne la connais pas ! Retourne dans ton pays sale étranger !

Mon poing vient s’écraser contre la mâchoire de ce connard avant même que j’aie eu le temps de réfléchir. Il titube, désorienté. Sa lèvre est fendue et du sang coule dans sa bouche, il crache un mollard et se masse la mâchoire. S’il croit que j’ai frappé à pleine puissance, il n’a encore rien vu. La dernière fois qu’un mec a été raciste envers moi il a fini à l’hôpital, mais ce soir je serais beaucoup moins gentil.

Je m’approche de lui avec les poings serrés prêts à le frapper à nouveau. Éric bombe le torse et crache une nouvelle insulte. Je lui mets une autre droite, il tombe et je lui donne des coups de pied dans les côtes. Je m’arrête en entendant des sirènes. La police… La foule s’agite autour de moi. Je me penche à l’oreille d’Éric qui tremble de peur.

– Si je te recroise, sache que tu ne finiras pas à l’hôpital, mais bien dans un cercueil.

Je me redresse en bombant le torse. Je n’avais pas ressenti cette force dans mes veines depuis que j’ai quitté le Japon. Ce sentiment de faire la justice, de rendre à ces personnes la monnaie de leur pièce est très satisfaisant.

Quelqu’un me tire par la manche de ma veste. Je me retourne et fais face à Manon, elle m’entraîne vers la voiture.

– Monte.

– C’est ta voiture ?

Elle hoche la tête en signe de réponse. Je prends le temps de la regarder avec plus d’attention, et suis admiratif du travail de customisation qu’elle a fait. Je finis par lui obéir et m’assois sur le siège passager au son des sirènes qui se rapprochent dangereusement. L’intérieur de la voiture est très luxueux, l’odeur de cuire chatouille mes narines et mes yeux s’émerveillent quand Manon met le contacte et que tout l’habitacle s’illumine. Alors que je crois que nous allons partir, Manon s’aligne à d’autres voitures.

– Mais qu’est-ce que tu fous ? La police arrive, faut y aller !

– COUREUR !

La femme se tient entre deux voitures, elle cri en agitant un foulard blanc au-dessus de sa tête. Dans le rétroviseur je vois les premiers phares des voitures de police, mais Manon ne bouge pas, elle a une main autour du volant, l’autre sur le levier de vitesse, son pied gauche est sur la pédale d’embrayage et le droit est prêt à accélérer. Elle fixe la femme dans une extrême concentration.

– Que la course… COMMENCE !

La femme lâche le foulard et je suis propulsé contre mon siège. Dans le rétroviseur, des nuages de fumée de différentes couleurs se forment et dissimulent les voitures qui quittent la ligne de départ. Devant nous le circuit est balisé par des lumières rouges qui clignotent, Manon slalome entre les voitures et fait un dérapage tellement serré dans un virage qu’elle nous propulse à la troisième place. Je suis subjugué. Les deux voitures devant nous sont cul à cul, la deuxième essaye de forcer le passage allant jusqu’à bousculer l’autre véhicule.

Manon continue d’accélérer et nous quittons la zone industrielle pour arriver dans la ville. Je serre les dents, étonnamment j’ai confiance en elle pour nous ramener en un seul morceau, mais nous ne sommes pas à l’abri d’un accident, sauf qu’elle n’a pas l’air de le voir ainsi, car elle sourit. Je la regarde s’émerveiller au volant de sa voiture, ses yeux briller comme des étoiles. Je suis stupéfait et ne peux m’empêcher de l’admirer. Manon semble si rayonnante et si pleine de vie. Le contraste avec les dernières semaines est saisissant et fascinant. Les coups de klaxon des autres voitures ramènent mon attention sur la route. Manon continue d’accélérer alors qu’un feu passe au rouge, elle le grille et passe à travers la circulation in extrémis. Je souffle et en profite pour détendre mes épaules. L’adrénaline alimente chaque vibre de mon corps, je brûle d’excitation alors que la course se poursuit. Je regarde dans le rétroviseur et vois la police se rapprocher dangereusement de nous.

– Ils arrivent Manon !

Elle ne me répond pas, le contraire m’aurait étonné. Je me demande si ses parents l’ont déjà vue si heureuse et s’ils savent le plaisir que lui procure la course.

– MANON !

Devant nous, la voiture en première position vient de piler. La deuxième la double sans difficulté. Manon passe sur la voie de gauche et double également la voiture. Nous sommes à présent en deuxième position de la course. Je suis électrisé, j’ai l’impression que tous les rêves sont possibles et que quoique je décide de faire j’y arriverais.

– La course se finit où ?

– Dans un chantier abandonné au large de la ville.

– Vous saviez que la police allait venir ?

– Ils ont débarqué y trois semaines.

– Vous saviez qu’ils surveillaient les lieux et vous y êtes quand même retournés ?

– Oui.

– Pourquoi ? C’est stupide !

– Ce n’est pas qu’une simple course.

– Comment ça ?

– Le pilote derrière nous qui court dans une Nissan silvia s15 est Satoru Tanaka. Devant nous, dans la Dodge Viper Acre de 2017, c’est Jonas Reed plus connu sous le nom de Rider.

– Et le rapport avec la course dans tout ça ?

Le regard noir qu’elle me lance est éloquent. Je me retiens de rire devant un tel affront de Manon, elle habituellement si détachée de tout. J’ai l’impression d’en apprendre plus sur elle en quelques minutes que ses parents au cours de toute sa vie.

– Les Américains et les Japonais sont en grandes rivalités depuis des années. Les courses sont un moyen de prouver qui sont les meilleurs.

– La police dans tout ça ?

– Ils rajoutent du piment dans la course.

C’est audacieux et également absurde. A-t-elle conscience qu’elle pourrait se tuer dans ce genre de course ? Manon prend un virage sec à droite ce qui me propulse contre elle. La voiture reprend sa course en ligne droite et je me redresse sur mon siège. Visiblement la notion du danger n’est pas quelque chose qu’elle connaît.

Alors que la course se poursuit, je ne peux m’empêcher de me poser une question.

– Que viens-tu faire dans tout ça ? Au milieu des deux ?

– Je cours pour Rider.

– Tu fais partie de son gang ?

– Non.

– Alors quoi ?

– Je cours pour lui. Je gagne pour lui.

J’attends qu’elle poursuive, mais elle s’arrête là.

– Qu’obtiens-tu en échange ?

– Des pièces. Du cash.

Je tique, je vois mal Manon faire ça. Je vais pour lui dire que c’est dangereux, puis je me ravise. Je suis mal placé pour lui dire ce qui est bien ou non. J’ai fait partie d’un des plus gros gangs de Tokyo, j’ai fait des choses qui m’ont changé, bien que je ne regrette rien.

Nous approchons de la fin de la course lorsque j’aperçois une vieille grue abandonnée et quelques voitures qui attendent en pleins phares. La police continue de nous prendre en chasse, mais ils semblent moins nombreux. Je suis à présent totalement détendu, même lorsque Manon manque de nous envoyer dans le décor. Elle a un parfait contrôle de sa voiture et semble si épanouie derrière le volant que je ne peux m’empêcher de lui vouer une confiance aveugle. Peut-être le regretterais-je, mais actuellement je ne peux que sourire et profiter de la course.

L’habitacle est rapidement éclairé par des phares. Je tourne la tête et crois voir le japonais dont m’a parlé Manon. Je la vois d’ailleurs pianoter d’une main de maître sur son tableau de bord tactile relié à son téléphone, que son père lui a rendu la semaine dernière. Elle appuie sur le numéro d’Éric, je serre les dents et espère que ce chien ne répondra pas. Le numéro se compose, l’attente se fait, mais personne ne décroche. Je souris. La boîte vocale se déclenche et Manon prend la parole alors que le japonais la double.

– Point de rendez-vous à la sortie est.

Elle raccroche et fonce jusqu’à la ligne d’arrivée. Elle ne semble pas déçue d’être arrivée troisième. Je l’aurais imaginé plus compétitive. Manon roule en direction de l’est, tandis qu’autour de nous les coureurs se dispersent après avoir franchi la ligne d’arrivée. Elle se gare à côté d’une autre voiture et baisse sa vitre quand un homme approche.

– Belle course, Manon.

Il lui tend la main et elle la saisit.

– Merci Rider.

– Déguerpie d’ici.

Elle hoche la tête et referme la fenêtre au même moment où la portière arrière s’ouvre sur Éric qui se tient les côtes. Je le regarde à travers le rétro intérieur, son visage est gonflé, il va avoir un sacré hématome et j’en suis ravie.

La police franchit la ligne d’arrivée, je regarde Manon déposer un rouleau de billet dans un vide-poche avant de s’engager calmement dans la circulation de la ville. Le trajet se fait en silence, mais pour une fois il est reposant. L’adrénaline mêlée à l’excitation redescend progressivement et je me sens hébété.

Manon s’engage dans la zone résidentielle et se gare à deux maisons de celle de son père. Elle coupe le moteur et descend en laissant les clés sur le contact. Elle commence à marcher en direction de la maison et je limite tandis qu’Éric prend place derrière le volant et part. Comment peut-elle lui faire confiance et lui confier sa voiture ?

– Attends !

Elle m’ignore. La Manon pétillante et passionnée a disparu pour laisser place à la Manon totalement renfermée qui ne parle pas et ne montre aucune émotion. Je soupire en la voyant passer par sa fenêtre. Je rentre dans ma chambre et m’allonge sur le lit totalement vidé de toute énergie de cette soirée. Je me demande si je reverrais Manon être aussi épanouie.


Texte publié par Aihle S. Baye, 7 février 2023 à 15h48
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