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tome 1, Chapitre 13 « Les paroles de Charlie » tome 1, Chapitre 13

Note de l'auteure :⚠️Les chapitres de Manon sont difficiles à lire : phrases courtes, informelles avec un vocabulaire peu enrichi et les actions très décrites. Le personnage voit le monde différemment des autres personnes, les émotions/sentiments lui sont étrangers. Merci de prendre en compte ces informations durant votre lecture.

Mardi 31 août 2021 - Manon

Je suis assise sur le canapé dans le cabinet de Charlie. Elle est derrière le bureau. Ses doigts tapent sur le clavier de l’ordinateur. Elle lève quelques fois les yeux vers moi.

– Voilà, j’ai fi…

Le téléphone se met à sonner. Charlie soupire. Elle lève un doigt vers moi.

– Cabinet de psychologie, Charlie Hayes.

Je la regarde tourner les pages de son carnet en parlant. Elle note quelque chose. Je l’écoute répéter la date. Charlie soupire en raccrochant avant de me regarder.

– Maintenant, c’est à nous !

Elle quitte le siège de son bureau pour venir s’asseoir sur le fauteuil en face de moi. Son bloc-notes posé sur ses genoux.

Charlie regarde le carnet qu’elle m’a donné. Dois-je lui donner maintenant ? Dois-je attendre ? Les secondes passent. J’hésite. Puis je lui tends le carnet. Elle le prend. Mais ne l’ouvre pas. Pourquoi ne le regarde-t-elle pas ? Mes mains sont moites. Je n’arrive plus à lever les yeux vers Charlie. Mes joues sont chaudes. Je rentre ma tête dans mes épaules. J’ai une boule au ventre. Je sens une remontée acide dans ma gorge.

– Ce que tu ressens à cet instant est un mélange entre de la peur, du stress et une pointe de honte. Des émotions souvent négatives qui peuvent te causer beaucoup de soucis.

Charlie se penche vers moi. Elle pose sa main sur la mienne. Je relève la tête.

– Inspire et expire profondément.

Elle me montre comment faire. Je l’imite. La boule au ventre diminue. L’acidité dans ma gorge disparaît avec ma salive. J’essuie mes mains sur mon vêtement. Je soupire. Mes épaules se relâchent.

– Ça va ?

Je hoche la tête. Le vide a repris sa place dans mon corps.

Charlie prend le carnet dans ses mains. Elle l’ouvre. Elle commence à lire. J’attends. Je vois son regard balayer les pages. Que va-t-elle me dire ?

– Je suis fière de toi, Manon !

Que veut dire ce mot ? Ai-je fait ce qu’il fallait ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas.

– C’est très bien ! Je sais à quel point c’est difficile pour toi et pourtant tu as réussi. Je veux que tu continues comme ça. Prends l’habitude d’écrire régulièrement, tu verras ça sera plus simple au fur et à mesure.

Je la laisse parler. Je vois ses dents quand elle me parle. Ses yeux sont grands ouverts. Son regard brille. Est-ce que son visage représente « être fière » ? J’ouvre la bouche pour lui demander. Pour comprendre. Pour apprendre. Mais Charlie me pose une question.

– Pourrait-on parler de certaines choses que tu as écrites ?

Pourquoi me pose-t-elle la question ? Elle va me forcer à parler. Peu importe ma réponse.

– À plusieurs endroits tu as fait des ratures, pourquoi ?

Mes lèvres se décollent l’une de l’autre. J’essaye de former une réponse. Mais mon esprit est vide. Je ne sais pas quoi lui dire.

– Manon ?

– Je…je ne sais pas.

– Prends le temps d’y réfléchir.

Je réfléchis. J’essaye. Charlie me regarde. Elle attend que je parle. Je dois lui donner une réponse.

– Je… j’ai barré des mots.

– Oui, mais pourquoi ?

– Je ne sais pas.

– Essaye de me l’expliquer.

– Je…

Pourquoi ? Pourquoi les ai-je barrés ? J’essaye de comprendre. J’essaye de chercher une raison. Mais c’est le vide. Mes mains se serrent en poings. Ma mâchoire se contracte.

– Reste calme, prend ton temps. Tu vas y arriver.

Je respire plusieurs fois comme Charlie me l’a montré plutôt.

– Je…j’ai…parce que…je ne dois pas…

– Qu'est-ce que tu ne dois pas ?

– Dire ça.

– Dire quoi ? Qu’est-ce que tu n’as pas le droit de dire, Manon ?

– Les mots barrés.

Je lève les yeux vers Charlie. Elle a un petit mouvement de recul. Elle me regarde avec des yeux grands ouverts. Elle note quelque chose dans son carnet.

– Tu dois prendre conscience que tu peux penser ce que tu veux, Manon. Personne n’a le droit de t’interdire d’exprimer ce que tu penses. Est-ce que tu comprends ?

Je hoche la tête. Ses lèvres s’étirent légèrement vers le haut. En réalité je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Pas complètement.

– Ce que tu as barré est souvent lié à une même idée : ton alexithymie. Tu penses être un monstre, ne pas être normal.

– Ce sont des questions ?

– Non, Manon. Je reprends simplement les mots que tu as employés dans ton carnet. Tu as une vision de toi très négative. Tu penses être une personne toxique pour ceux qui t’entourent, je me trompe ?

Les mots qu’utilise Charlie me sont inconnus. Je pense tout de même comprendre ce qu’elle veut dire. Elle me regarde. Elle attend une réponse. Alors je hausse les épaules. Charlie soupire.

– Ton alexithymie ne te définit pas, Manon. Tu n’es pas toxique pour ton entourage. Oui, c’est compliqué pour eux de te voir ainsi, avec si peu d’émotions et de réactions. Tu sembles si froide, si désintéressée de tout. Je sais que ça dépasse ta volonté et ils le savent aussi. Tout ça, ce n’est pas toi, c’est ton alexithymie. Tu dois faire la part des choses. La vraie Manon sommeil quelque part en toi, cachée profondément.

Les paroles de Charlie me pincent le cœur. Mes yeux me piquent. J’ai du mal à respirer. Ma poitrine me serre. Je sais que mon alexithymie ne me définit pas. Je ne suis pas mon alexithymie. Elle est d’état. Elle n’est pas de caractère. Je n’ai pas toujours été comme ça. Je le sais. Sauf que je ne me souviens pas de mes émotions passées. Je ne me souviens de rien. Je ne me souviens pas comment c’est d’être comme « tout le monde ».

– Ton alexithymie d’état est guérissable, mais pour guérir il faut que tu le veuilles. Tu dois essayer d’accepter les émotions, d’accepter de ressentir. Je sais que c’est dur, mais tu es forte, tu peux y arriver. Je suis là pour t’aider, ta famille est là aussi.

Pourquoi changerais-je ? Comment pourrai-je changer ? Comment redevenir normal après tout ça ? Je ne sais pas si je le veux.

– Nous en reparlerons plus tard. Je voudrais qu’on se concentre sur autre chose.

Je peine à avaler ma salive. Mes doigts triturent mon haut. Mes joues me chauffent. Je baisse les yeux.

– Tu as parlé de Sue dans ton carnet. Comment vis-tu son retour en Floride ?

Les muscles de mon corps se contractent. Puis je hausse les épaules.

– Ne me dis pas que ça ne t’importe pas, je sais que c’est faux. Ton carnet en est témoin et je le vois sur ton visage. Ta façon de fuir mon regard, de malmener ton haut, ta respiration qui s’accélère, ce sont des signes d’anxiété.

Je ferme les yeux.

– Réponds-moi, Manon. Pourquoi la présence de ta mère t’est-elle si désagréable ?

– Parce que…

– Parce que quoi ?

Je ne peux pas. Je ne peux pas répondre. Les larmes coulent le long de mes joues. Je n’arrive plus à respirer. Ma poitrine est prise dans une cage. Ma salive reste bloquée dans ma gorge.

– Je veux que tu le dises, Manon !

Non. Je ne peux pas.

– Dis-moi !

Stop. Elle doit arrêter. Je ne peux pas. Je…

– Manon ! Dis-moi !

– PARCE QUE C’EST SA FAUTE !

Mes oreilles bourdonnent. Je sens mon cœur battre dans tout mon corps. Ma gorge se libère. L’air rentre plus facilement dans mes poumons.

– Qu’est-ce qui est sa faute ?

Je ne réponds pas. Charlie doit arrêter. Je ne veux pas en parler. Je ne veux pas parler d’elle.

– Manon ?

Je secoue la tête de gauche à droite. Ma respiration s’accélère de nouveau. Mes jambes tremblent. Mes chaussures claquent sur le sol.

– Qu’est-ce qui est sa faute ?

– Non. Je ne veux pas en parler.

– Moi je veux que nous en parlions. Dis-moi Manon.

– Arrête.

– Dis-moi !

Je plaque mes mains sur mes oreilles.

– Arrête.

Je ferme mes yeux. Je ne veux plus voir Charlie.

– Arrête.

Je me balance d’avant en arrière.

– Arrête.

Les larmes coulent sur mes joues.

– Arrête.

Des mains se posent sur les miennes. Charlie tire sur mes poignets. Elle me force à ouvrir les yeux pour la regarder. J’arrête de me balancer. Charlie me fait respirer longuement. Les battements de mon cœur ralentissent. Elle retire ses mains des miennes. Elle prend une boîte sur le bureau. Elle me la tend. Je prends un mouchoir. J’essuie mes joues et mes yeux. Je me mouche avec force. Je mets le mouchoir dans la poubelle à côté du canapé.

Je regarde Charlie noter dans le bloc-notes. Elle lève les yeux vers moi. Les coins de sa bouche sont étirés vers le bas. Ses yeux sont ternes. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Que lui arrive-t-il ?

– Je suis désolée Manon…je t’ai poussé trop loin. Je n’aurais pas dû.

Je ne réponds pas. Je ne bouge pas. Je regarde la porte. Charlie suit mon regard.

– Je pense que nous devrions nous arrêter là pour aujourd’hui.

Elle referme le bloc-notes. Elle commence à se lever. Je ne peux pas encore partir. Je dois lui demander. Je dois comprendre.

– Non.

Charlie s’arrête. Elle me regarde. Ses yeux sont grands ouverts. Ses sourcils sont relevés. Sa bouche forme un rond. Je penche la tête sur le côté.

– Est-ce une émotion ?

– Pardon ?

– Ton visage.

Charlie porte la main à son visage. Elle se rassoit sur le fauteuil. Elle croise ses jambes.

– Il s’agit de la surprise, une émotion qui dure que quelques secondes et qui succède rapidement à une autre. Elle est produite pour quelque chose d’inattendu. En l’occurrence ici, ton souhait de continuer de parler.

Je hoche la tête. Je comprends l’explication qu’elle vient de me donner. Mais je sais que je m’en souviendrai bientôt plus.

Le silence revient. Charlie attend que je parle. J’ouvre la bouche. Je la referme.

– Veux-tu me parler de quelque chose en particulier ?

Je hoche la tête.

– De quoi s’agit-il ?

– De mon père.

– Je t’écoute.

– Il ne me parle plus. Il ne me regarde plus.

– Depuis quand ?

– Samedi dernier.

– Que s’est-il passé samedi dernier ?

Pourquoi me pose-t-elle la question ? Elle sait.

– Mon arrestation.

– Oui, ton arrestation. Parlons-en.

Je soupire.

– Sais-tu pourquoi ton père est différent depuis ?

– Non.

– Manon, tu as été arrêtée par la police.

Je ne comprends pas.

– Ne vois-tu pas où est le problème ?

– Non.

– Tu as participé à une course de rue illégale !

– C’était une petite course.

– Vous avez causé des accidents.

– Pas moi.

– Ça ne fait pas de différence ! Tu t’es mise en danger et tu as mis la vie d’autres personnes en danger. Te rends-tu compte des conséquences de tes actes ?

J’ai déjà entendu cette phrase. Mon père me l’a dite en sortant du commissariat.

– Ton père agit différemment parce qu’il est déçu. Tu l’as profondément blessé, tu as trahi sa confiance. C’est difficile pour lui de voir sa fille rester de marbre dès qu’il te parle, de voir que tu ne t’intéresses à rien, mais que tu participes à des courses de rues illégales.

– Je n’ai rien eu.

– Cette fois-ci, mais qu’en sera-t-il des prochaines fois ? Ne t’avise pas de me dire qu’il n’y aura pas de prochaines fois, je te connais.

Je ne réponds pas. Ce sont de simples courses. Je ne cause pas d’accident. Je ne blesse personne. Je conduis.

– J’aurais pu prévenir ton père samedi, mais je n’ai rien dit.

– Pourquoi ?

– Je suis ta psychologue, pas ta grande sœur. Je suis là pour t’aider, pas pour dicter ta conduite. Toutefois, je dois te mettre en garde et te faire prendre conscience que les choix ont des conséquences sur tous ceux qui t’entourent. Garde ça à l’esprit.

– Mais mon père…

– Il te pardonnera, mais ça peut prendre du temps. Tu pourrais aller lui parler.

– Non.

– Tu ne veux pas lui parler ?

– Non.

– Pourquoi ?

– Je ne peux pas.

– Comment ça ?

– Pas après hier.

– Que s’est-il passé hier ?

Je prends une grande respiration. Je lui raconte. La promenade avec les chiens. Le message de mon père. Le restaurant. Sue.

– Pourquoi a-t-il fait ça ?

– Fait quoi ?

– Pourquoi l’a-t-il fait venir ? Pourquoi est-elle là ?

Mes yeux me piquent. Mon cœur se serre. Une boule se forme dans mon estomac. Dans ma gorge.

– Je ne peux pas répondre à sa place, Manon. Il faut vraiment que vous ayez une conversation, même si c’est dur.

Je ne réponds pas. Je ne sais pas si je peux de nouveau parler à mon père.

– Veux-tu parler de quelque chose d’autre ?

– Le cours d’activités créatives.

Charlie soupire.

– La directrice m’a appelé après que le professeur se soit plaint.

– J’ai fait son exercice.

– Selon toi, oui. Selon lui, non. Il a une perception de ce qui l’entoure, de ce qu’il est et de ce que les autres sont très différente de la tienne. Je lui ai réexpliqué ta condition et la patience dont il doit faire preuve.

Est-ce que ça changera quelque chose ?

– Essaye quand même de faire ses exercices, même si ce n’est qu’un trait. C’est en pratiquant que tu t’amélioreras.

Je hausse les épaules. L’alarme sonne. La séance est terminée. Je me lève. Charlie me redonne le carnet. Je le prends. Elle m’ouvre la porte.

– On se revoit samedi après ta thérapie de groupe.

Je quitte le cabinet. Je rentre à la maison. Mon père n’est pas rentré. Sa voiture n’est pas là. J’enlève les chaussures dans le hall. Un creux se forme dans mon estomac. Je rejoins la cuisine. Sue et Makoto y sont. Ils préparent à manger. Je passe derrière eux. Je prends une banane dans le panier en silence. Sue se tourne pour me regarder.

– Coucou, ma chérie ! Ta journée s'est bien passée ? Veux-tu te joindre à nous ?

Je ne lève pas la tête. Je pars dans la chambre. Je referme la porte. Je m’assois au bord du lit pour attendre.


Texte publié par Aihle S. Baye, 5 février 2023 à 15h32
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