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tome 1, Chapitre 4 « La rupture » tome 1, Chapitre 4

Mardi 24 août 2021 - Makoto

Je regarde le ciel, là où les étoiles naissent chaque soir une nouvelle fois. Leur grand nombre me fait me sentir si petit dans ce vaste monde. Leur intensité me ramène à l’être insignifiant que je suis. Le ciel noir bleuté ne fait qu’agrandir ma douleur. La lune quant à elle semble se moquer ouvertement de moi.

Je suis assis sur mon balcon, adossé au mur extérieur de ma chambre. La rage a finalement quitté mon corps pour ne laisser qu’un puits sans fond. La culpabilité pèse sur mes épaules, comme si j’avais commis des crimes abominables, alors que je n’ai fait que désobéir à mon père. Depuis quatre jours, il me regarde comme si j’étais un meurtrier, et m’a interdit de mettre un pied en dehors du périmètre de la maison et du refuge.

Le lendemain de ma sortie improvisée, mon père est venu me réveiller à 5h du matin. Il m’a ordonné de m’habiller et de le retrouver dans le hall. Son aura était encore plus austère que les autres jours, il avait posé sur moi un regard que je n’avais encore jamais vu. Je n’avais pas imaginé que notre relation pourrait devenir pire que ce qu’elle était, mais j’avais tort. Je l’ai rejoint dans le hall, nous sommes sorties dehors et avons marché jusqu’à la réserve. Là, devant la clôture des lions, il m’a pris violemment à la gorge. De sa main libre, il a sorti un petit couteau et l’a placé contre mon flan. J’ai senti la pointe de l’arme blanche contre ma peau, j’ai senti mon sang perler et couler. Il m’a regardé dans les yeux, puis il m’a lâché avant de partir sans dire un mot.

Je suis resté un moment appuyé contre la clôture et ne suis rentré à la maison que plusieurs heures plus tard. Depuis, je suis muré dans le silence, n’échangeant avec personne, comme si je n’étais pas là. Je suis devenu le fantôme de moi-même, un inconnu pour ma famille. Malgré la vie que je mène en Afrique, et ma relation avec mon père et ma sœur, je gardais toujours cette lueur d’espoir, cette lumière en moi. À présent, je n’ai plus rien, je suis vide. Une larme roule sur ma joue, je l’essuie en me relevant, puis vais me coucher sans plus rien attendre du lendemain.

Les rayons du soleil viennent me tirer du sommeil. Je reste un moment à regarder le plafond de ma chambre sans trouver la force de me lever. Je repense à ma vie d’avant et me demande comment j’ai pu en arriver là.

J’entends Sue monter les escaliers et frapper à la porte de Kyoko pour la réveiller. Elle toque ensuite à ma porte, avant de l’ouvrir et passer sa tête blonde par l’entrebâillement.

– Makoto kun ?

Nos regards se croisent et sans que je puisse me contrôler, mes yeux s’embuent de larmes.

– Est-ce que tu vas bien ?

– Non…

Les larmes coulent et Sue se précipite à mon chevet. Je me redresse et Sue me prend dans ses bras. Je laisse mon corps se relâcher et mes émotions se libérer. Le temps semble s’arrêter, je mets ma raison de côté et laisse sortir tout ce que je ressens. Mes larmes finissent par cesser de se tarir, mais je ne m’écarte pas pour autant des bras réconfortants de ma belle-mère, me laissant bercer par la mélodie qu’elle fredonne.

Ma sœur fait claquer la porte de sa chambre et la bulle autour de moi éclate. Je me retire de son étreinte, essuie mes joues humides et me lève pour rejoindre ma baie vitrée.

– Makoto kun ?

Je ne me retourne pas, je ne veux pas la regarder et lire la pitié dans ses yeux. Sue l’interprète comme un signe de détresse et vient se placer à côté de moi. Elle pose sa main sur mon épaule et me force à lui faire face.

– Je sais ce que tu éprouves Makoto, j’ai connu ça aussi.

Je l’incite à continuer d’un signe de la tête. Sa voix est apaisante, en me concentrant dessus je peux arrêter mon esprit de me rappeler l’être misérable que je suis.

– J’ai longtemps été forcée de vivre sur un continent alors que je rêvais d’un autre. Je sais ce que ça fait de se sentir seule, perdue, et d’avoir l’impression d’être invisible pour ses proches. Mon ex-mari, Norman, est astronaute. Nous ne pouvions pas quitter la Floride, mais moi, je rêvais de venir vivre ici entourée d’animaux. Sauf que je l’aimais et que j’étais mère, je ne pouvais pas les abandonner.

Sue parle rarement de son passé, elle semble avoir tiré un trait dessus, même sur sa fille.

– Mais tu es quand même partie ?

– Oui, car ça n’allait plus avec Norman et c’était devenu vital pour moi de partir. Je ne serais sûrement pas devant toi si j’étais restée plus longtemps en Amérique.

Il m’est déjà arrivé de songer que la mort serait la meilleure des options, mais j’ai toujours pensé que ce serait rendre service à mon père, alors je m’y refuse. Je comprends néanmoins Sue et ne peux pas lui reprocher d’avoir souhaité mettre fin à ses jours.

– Je te comprends bien plus que tu ne le crois. Je vois ta détresse, je vois à quel point tu as envie et besoin de partir d’ici.

– Je suis à bout… Tu sais ce qu’il m’a fait y a quatre jours ?

La colère monte en moi alors que je le revois se tenir devant moi et appuyer son couteau contre mon flanc. Je pose la main à l’endroit où la pointe de la lame m’a touché.

– Je sais…

Je vois des flammes danser dans ses yeux, pourtant je sais qu’elle fera tout pour éviter d’aborder le sujet avec mon père. A-t-elle peur qu’il puisse devenir violent envers elle ? Non, il ne le fera jamais. Mon père n’est pas un homme violent avec sa famille, tout du moins jusqu’à maintenant. J’en suis à me demander s’il ne m’a jamais considéré comme son fils.

– S’il recommence…

Ma belle-mère retient sa respiration en attendant la suite.

– …je n’hésiterais pas à le tuer.

Ses épaules s’affaissent et le poids du monde semble se poser dessus. Je ne souhaite pas la mêler à tout ça, je ne veux pas la faire souffrir, mais je suis sérieux dans mes propos. Pourtant, je retiens un rire nerveux. Au fond de moi, je sais que je n’y parviendrais pas, tout comme je n’arrive pas à partir. Est-ce parce que je continue de nourrir l’espoir qu’un jour il me reconnaisse enfin comme faisant partie de cette famille ? Je ne sais pas, je ne sais plus ce que je veux, je suis épuisé.

– Espérons ne jamais en arriver là.

– Tu sais que ça ne fera qu’empirer si je reste ici…

– Ton père est archaïque, mais il n’est pas mauvais.

Elle en est convaincue et je l’étais aussi…avant qu’il ne pointe un couteau contre ma peau.

– Je ferais tout mon possible pour apaiser les tensions.

– Sue…

– Non ! Je ne sais que trop bien ce que c’est, je refuse que tu vives la même chose.

– Pourtant c’est déjà le cas…

Elle soupire et me prend dans ses bras. Je ne la repousse pas, elle semble en avoir vraiment besoin. Je comprends mieux son besoin d’intervenir systématiquement, de me poser des questions sans réel intérêt. En réalité, Sue fait ça dans le seul but de me soutenir, de me faire savoir qu’elle est là pour moi et je lui en suis reconnaissant.

– Je dois aller en ville, tu aimerais venir ?

– Je n’ai pas l’autorisation de sortir du périmètre.

– Je m’occupe de ton père.

Sue se dirige vers la porte de ma chambre et me fait un clin d’œil avant de refermer la porte derrière elle. Je pour un long soupire. J’ai l’impression d’être à fleur de peau, mes émotions se mélangent et je ne sais plus quoi penser.

Je vais m’habiller en laissant mon esprit faire le tri de mes pensées. Je ne peux pas baisser les bras et m’apitoyer sur mon sort. J’arriverais à partir d’ici, il ne peut pas en être autrement. Ma vie n’est pas ici, je m’y refuse.

Je descends dix minutes plus tard, mais hésite au milieu des marches. Je tends l’oreille, mais n’entends pas la voix de mon père. Je décide de prendre le risque de rejoindre la cuisine en espérant ne pas le trouver attablé. Par chance, il n’y a que Sue et Kyoko qui pianote sur son téléphone.

– Bonjour, Makoto kun ! Comment vas-tu ce matin ?

– Bien, merci.

Ma belle-mère me sourit poliment en faisait comme si de rien n’était. Je lui souris faiblement en retour et m’installe en bout de table. À côté de moi, Kyoko ne daigne pas lever les yeux et ça me blesse plus que de raison. Sue doit le remarquer, car elle se précipite pour déposer devant moi un petit-déjeuner typiquement japonais. Depuis que nous sommes en Afrique, elle a pris l’habitude de s’occuper de faire à manger. C’est sa passion et elle est très douée.

Le repas se passe dans une atmosphère étrange. Ma sœur est hermétique à toute discussion, elle ne semble même pas savoir que nous sommes là. Même lorsqu’elle se lève pour mettre ses couverts dans le lave-vaisselle, Kyoko ne regarde personne.

Son téléphone vibre et l’écran s’allume à côté de moi. Je regarde discrètement et arrive à lire une partie du message avant que l’écran ne s’éteigne. Kyoko vient reprendre son téléphone et la culpabilité me saisit. Avant je n’avais jamais eu besoin de regarder ses messages, car on se disait tout. À présent, c’est à peine si j’existe pour elle.

– Makoto kun ?

– Hm ?

Je relève la tête vers Sue qui s’est assise à ma droite.

– Est-ce que ça va ?

– Oui, oui.

Elle ne semble pas convaincue, mais n’insiste pas pour autant.

– Tu sais, tu peux m’appeler Makoto. Pas besoin de formalité.

– D’accord !

Sue me sourit et je continue de manger tranquillement. Je quitte la cuisine à l’instant où mon père franchit la porte d’entrée.

– Bonjour.

Je fais un effort en lui adressant la parole, mais tout ce que j’obtiens n’est qu’un marmonnement incompréhensible et aucun regard. Puis Kyoko surgit du salon et vient enlacer notre père.

– Bonjour papa !

– Bonjour, ma chérie, comment vas-tu ce matin ?

Il lui dépose un baiser sur la joue avec tout l’amour qu’un père doit avoir pour ses enfants.

– Super bien et toi ?

Je rejoins ma chambre sans attendre la réponse de mon paternel. Qu’ai-je fait de mal pour mériter si peu de considération ? Tout compte fait, je ne suis plus si sûr de vouloir le savoir. Je ne vois pas comment notre relation pourrait s’améliorer. Je n’existe plus pour mon père…

– Mon père…

Je ne mérite plus que je l’appelle ainsi. Dorénavant, il sera simplement Tenshi.


Texte publié par Aihle S. Baye, 23 décembre 2022 à 15h56
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