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tome 1, Chapitre 1 « Vide » tome 1, Chapitre 1

Un ronronnement l’éveilla, rapidement accompagné d’une sensation râpeuse sur sa joue. Ses paupières se relevèrent douloureusement, ses yeux réclamant encore l’obscurité apaisante dans laquelle ils se trouvaient. Mais une boule de poil en avait décidé autrement, et paracheva son œuvre d’un léger coup de tête contre le front de l’endormie.

« -Mmmffr… », ronchonna-t-elle, les sourcils froncés de mécontentement.

Elle esquissa un geste pour repousser son chat, ce qui lui arracha un gémissement de douleur, qui fit s’enfuir la boule de poils grise dans la pièce attenante.

Les évènements surgirent à toute vitesse dans son esprit, et elle se redressa en scrutant les alentours.

Rien.

Elle était tout simplement sur le sol de sa chambre, juste à coté de sa porte-fenêtre. Et personne ne semblait se trouver dans son appartement. Elle se releva lentement, évaluant au passage les dégâts : ses bras étaient criblés d’hématomes plus ou moins graves, et elle sentait que son dos et ses côtes avaient souffert dans sa chute…

Quelle chute ?

Elle se remémora le plus précisément possible chaque moment de sa soirée, et aucun souvenir de chute ne s’y trouvait. Elle se traîna péniblement jusqu’à l’interrupteur et se tourna vers la porte-fenêtre grande ouverte par laquelle s’infiltrait un courant d’air glacé. Elle la traversa et se pencha sur sa rambarde, les yeux rivés vers le local où s’entassaient à la fois les conteneurs et les minutes les plus effrayantes de sa vie.

Un frisson courra le long de son échine, déclenchant une vague de douleur, ainsi bien physique que mentale.

Si seulement elle avait été moins lâche, si seulement elle avait pu mettre une raclée à ce malade comme ses héroïnes le faisaient parfois dans ses récits !

Si seulement elle vivait moins dans ses rêves et regardait la réalité en face, en acceptant la seule et unique vérité : elle était une femme ratée, incapable de se prendre en main et de s’assumer, d’assumer ses rêves.

Elle sentait à présent les larmes se former au coin de ses yeux verts, et descendre lentement le long de ses joues, s’accrochant à chaque millimètre de chair, comme pour les graver de son amertume et de son chagrin. Elle contempla à nouveau le sol du haut de son petit balcon du sixième étage, sans pouvoir en détacher le regard. Une image s’imposa à son esprit, qui la faisait trembler de peur autant que de tristesse : celle de sa silhouette écrasée contre les marches de l’escalier d’entrée, à quelques pas de ce maudit local qui avait vu l’apparition de ce vide béant qu’était en définitive son existence.

Comme hypnotisée par cette vision, elle se pencha un peu plus en avant. Elle avait toujours suivi un chemin tracé par les autres : enfant, toujours sage et obéissante. Adolescente, discrète à la limite de l’effacement, se laissant marcher sur les pieds, ne refusant jamais un service.

Son seul vrai choix fut lié à ses études, et encore ! Même si elle avait choisi les lettres, alors que ces résultats lui ouvraient d’autres perspectives beaucoup plus prometteuses selon certains, elle n’avait pas eu à batailler énormément pour imposer son choix : un mur d’indifférence se dressait devant elle, et elle pensait naïvement qu’en faisant de son mieux pour atteindre le sommet dans sa branche, elle le briserait. Au final, tout cela avait débouché sur une carrière professionnelle qui serait considérée comme brillante pour certains, certes, mais qui ne correspondait toujours pas à ses attentes profondes, une situation familiale toujours aussi désastreuse, et quand à sa vie privée…

Un chat, Lumo…

Décidément, cette vision était de plus en plus tentante… Beaucoup la traiterait d’imbécile, de lâche, et ils auraient raison. Seulement, elle aurait cette fois-ci choisi de faire ce qu’elle voulait de sa vie, même si cela impliquait de la faire aboutir à son terme. Elle aurait au moins choisi sa mort, à défaut d’avoir eu le courage de faire sa vie.

Elle sentit ses entrailles se contracter à cette idée. Non, il ne fallait pas avoir peur.

Peur de quoi ? De laisser un chat ? D’entacher la réputation de ses parents ? D’éclabousser d’un scandale son entreprise ?

Allons, allons, elle n’était pas si importante pour que son geste ait de telles répercussions et que sa disparition entraîne ne serait-ce qu’une larme. Pourtant, elle n’arrivait pas à franchir le pas : quelque chose la retenait encore de passer au-delà de la fenêtre et de son petit balcon.

« - J’ose espérer que vous ne comptez pas ruiner tout mes efforts en vous laissant bêtement tomber d’ici… »

Elle sursauta vivement, en grimaçant de douleur, et se retourna en scrutant l’appartement.

« - Au fait, désolé pour l’atterrissage brutal, il ne m’a pas trop laissé le choix … Je n’ai pas pu amortir votre chute lorsqu’il s’est de nouveau jeté sur moi.»

L’air hébété, elle cherchait un visage à attacher à cette voix. Mais personne ne se trouvait chez elle, hormis son chat qui miaulait à tout rompre à l’entrée de la chambre.

« - C’est pas bien grave, je ne pense pas que ce soit cela qui m’aie fait le plus de mal ! », répondit-elle avec un léger rire qui sonnait faux à ses oreilles.

« -Par contre, pour le bien de ma santé mentale, et pour éviter d’avoir l’air encore plus bête, je pourrais avoir une idée de la personne à qui je m’adresse ? »

Appuyée sur la rambarde de son balcon, elle scrutait avec curiosité son intérieur, s’attendant à y voir quelqu’un, quelque chose. Mais les secondes s’écoulaient sans que rien ne surgisse. Elle se retourna et rentra dans son appartement, murmurant pour elle-même « Non, tu n’es pas folle, non, tu ne rêves pas. »

« - Vous pourriez avoir la courtoisie de me regarder, surtout après avoir demandé à me voir. »

La voix provenait bien du balcon, vers lequel elle se retourna, intriguée. A quelques centimètres de l’endroit où elle était plus tôt se tenait une silhouette sombre et élancée, qui se découpait dans la lueur de la lune. La seule lumière qui en émanait était celle de ses yeux, les mêmes yeux ambrés qu’elle avait fixés durant son combat.

Elle hocha la tête en signe de reconnaissance

« -Enchantée, vous à qui je dois deux fois la vie.» déclara-t-elle d’un ton qui se voulait solennel.

Sa voix cachait mal sa surprise et son incompréhension, mais elle fit tout son possible pour se tenir, impassible, devant lui.

Il s’avança à son tour, laissant la lumière artificielle de l’appartement se poser sur lui. Sans un mot, ils se fixèrent, leur visage se reflétant dans les prunelles de l’autre.

Elle, sa crinière désordonnée de boucles châtains, et ses yeux verts plantés dans un visage légèrement rond, au nez retroussé, aux lèvres pleines figées dans une moue sérieuse.

Lui, le visage fin illuminé par ses pupilles brunes éclatantes d’or, encadré par des mèches ébène voletant au gré de la brise hivernale, avec une expression fermée soulignée par des lèvres minces et serrées.

Les secondes s’égrenèrent, emprisonnées dans le silence qui régnait sur ce balcon parisien.

Elle brisa le contact, détourna les yeux. Pas par gène. Pas par peur.

Simplement parce qu’elle savait que le hasard avait bien fait les choses et que cela s’arrêtait là.

Même si ses lèvres brûlaient de mille questions, elle sentait que l’oubli s’imposait, comme une évidence.

Elle décida quand même de tenter sa chance, et surtout de ne pas laisser un énième regret se joindre à une liste déjà bien trop longue à son goût.

« - Merci, une fois de plus. Je vous proposerais bien un thé, mais quelque chose me dit que vous avez mieux à faire. »

Il l’observa encore en silence pendant quelques secondes, ses yeux scrutant son visage, essayant de déchiffrer ses expressions.

Il n’était pas bien difficile de soutenir ce regard qui l’avait fasciné dès le premier instant. La confiance qu’elle avait ressenti ressurgissait avec force, la poussant à taire ses doutes et appréhensions.

Elle attendait donc patiemment un signe, un mot, quelque chose, plantée sur ses deux jambes moyennement vaillantes, un de ses bras soutenant son côté gauche. Son souffle restait court et laborieux, sa bouche se tordant de temps à autre en une grimace.

«-Je pense que vous devriez contacter le Samu et les forces de l’ordre. Et vous n’avez pas à me remercier, vraiment. »

«-Vous m’avez juste sauvé la peau, c’est sûr que ce n’est pas sur la liste universelle des choses qui méritent un remerciement... » répliqua-t-elle avec sarcasme en levant les yeux au ciel.

Il se gratta l’arrière de la tête, ses lèvres se plissant en une moue agacée.

Il exhala bruyamment, et s’avança d’un pas de plus vers elle.

« - Si cela vous tient tant à cœur, alors prenez soin de vous et vivez votre vie. Oubliez ce qu’il vient de se passer. Vous êtes suffisamment intelligente pour gérer la suite à donner à cet… évènement. »

Elle garda le silence, les yeux toujours vissés sur ce visage inconnu qu’elle avait tellement envie d’apprendre à connaître. Sans réponse de sa part, l’homme se détourna et repartit vers le balcon.

«-Je ne peux pas promettre d’oublier. Mais vivre, je vais faire de mon mieux. » murmura-t-elle dans un souffle.

Il hocha la tête, et disparu sans un bruit, sa haute silhouette s’évaporant soudainement.

Elle referma la porte-fenêtre sans un regard vers l’extérieur, et laissa échapper un soupir qu’elle retenait depuis trop longtemps.


Texte publié par Mimisao, 23 avril 2022 à 23h47
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