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Tome , Chapitre 28 « 25 » Tome , Chapitre 28

25

Lorsque mes paupières se rouvrent, je suis devant un arbre, mais ses racines pointent en direction du ciel. Je déglutis. La cime du végétal frôle le sol ; les branches se confondent avec la terre et les cailloux qui gisent çà et là. De larges feuilles, d’un vert émeraude, frémissent sur mon passage. Elles forment une couverture magnifique : des jupons s’étalant en accordéon, voilà la première image qui me vient.

Au centre, le tronc. Un inconnu y est adossé en position assise.

Son regard sibyllin harponne le mien à la vitesse de l’air. Tout en serrant ma flûte contre ma poitrine, je demeure pétrifiée. Sa taille est à peine supérieure à celle d’un homme moyen, sa présence est écrasante. Son visage est dépourvu de nez… Une minute. Non. En réalité, il est ramassé sur lui-même ; un mélange de museau et de faciès humain.

Ses lèvres sont fermes. Ses iris, aux pupilles indiscutablement félines, s’opposent. L’ambre domine le premier, l’autre est plus proche de l’onyx. De la fourrure orne ses joues et met en valeur ses pommettes. Pour couronner le tout, des boucles noires tranchent avec la couleur de sa peau.

Mon regard descend vers ses mains aux ongles longs, recouvertes par un léger duvet. Son torse imberbe possède une musculature fine, mais puissante. Son chant porte jusqu’à moi et me harponne. Le même que celui d’Amel.

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Cœur en embryon

Sous les pétales d’argent

La danse commence

En terre.

Fœtus en bourgeon

De rosée, le firmament

S’invite à la transe

Les doigts sur les bords de l’âme.

J’ai mal aux côtes. Je voudrais m’enfuir, mais je n’y parviens pas ! En baissant la tête, je remarque que le feuillage de l’arbre me retient. Il ne me reste que la flûte comme dernier rempart.

Alors qu’il se lève, le bas de son sarong et ses bottes frôlent les branches. Il s’immobilise à quelques centimètres de moi.

Je cherche à reculer – ses doigts se tendent et se posent sur mon poignet. Il tire de nouveau. C’est lui qui m’a attrapée tout à l’heure et qui m’a aussi soignée ! Je balbutie :

— Pan…

Un éclat de rire rauque fuse de sa poitrine. Déconcertée, j’attends qu’il se calme. Ses sourcils s’arquent tandis qu’il me répond avec douceur :

— Kœfranan, tout simplement.

Un prénom, tiens donc. Sa signification me demeure obscure, mais il y a plus urgent à savoir. Je l’interroge :

— Qui êtes-vous ?

Un sourire fleurit sur ses lèvres, puis il me murmure :

— Le Joueur de Cristal.

L’insistance de la majuscule se remarque à son ton. Le souffle court, je rétorque :

— Cristal… comme un nom de lieu ?

— Exactement, confirme-t-il avec enthousiasme.

Est-ce la raison pour laquelle la fabrication de cristal s’est implantée ici et a connu du succès, avec le développement de Vannes-le-châtel ? Rien n’est impossible… Le château de Cristal et son Joueur. D’ailleurs, je poursuis mes réflexions :

— Et Joueur, comme… comme Majesté.

— Je n’irai pas aussi loin, d’autant plus que Joueur est bien plus qu’un titre.

Je suis si abasourdie que je peine à me recomposer un visage impassible sous son regard narquois. Pour donner le change, je l’interpelle d’une voix plus ferme :

— Mais encore ?

— Je suis Gaïa.

Je lève les yeux au ciel. Pan, qui se prend pour le joueur de Hamelin, a envoyé une fée sur mon chemin, m’a emprisonnée dans une illusion des monts de la Tolfa, s’est permis une référence douteuse à l’Odyssée d’Homère, me sort maintenant de la mythologie grecque et de la Grande Mère… La patience n’est pas mon fort. Je maugrée :

— Je n’ai pas le cœur à plaisanter.

— Moi non plus, rétorque-t-il.

Je me hérisse.

— Êtes-vous un dieu ?

— Qu’appelles-tu dieu ?

— Ben… Une divinité, un être supérieur qui gouverne les humains, lui réponds-je, blasée.

Un grognement jaillit de sa gorge.

— Être réduit à une vision si destructrice ne me plaît guère, mais je ne peux t’en blâmer.

Ses paroles sont sensées et se répercutent en moi.

— Allez-vous libérer Rayan ? le questionné-je, appréhensive.

— Rayan ? Oh…

Un sourire effleura les lèvres charnues de Pan – ou Kœfranan, peu importe.

— Il se réveillera dans la forêt non loin d’ici. Je n’ai pas eu besoin de l’emporter jusqu’aux tréfonds de la Terre comme les chercheurs, les promeneurs ou les policiers pour t’attirer là.

— Parce que vous l’auriez fait sinon ? Vous auriez pris le risque de le tuer ? m’exclamé-je, outrée et folle furieuse.

Rien que d’imaginer mon meilleur ami sacrifié pour le bon plaisir de cet être, juste à cause de moi, j’en suis malade…

— Aurore, jolie Aurore, ce n’est pas arrivé, soupira-t-il. Cependant, puisque tu exiges une réponse, je te la donne : il aurait pu connaître le même sort que les chercheurs, certes.

Guidée par l’envie de le repousser dans ses derniers retranchements, je réplique :

— Et que sont devenues les personnes qui ont disparu ?

Je le sais, mais je veux qu’il me le dise.

— La terre les a avalés, me dit-il, laconique.

— Je l’avais compris. Pourquoi ?

De la précision, de la concision. Il me doit au moins ça après tout ce que j’ai enduré ! Je n’ai pas demandé à entendre sa mélodie ni à être « choisie » ! Ébahie par ma stupide imagination qui me place en tant qu’élue d’une prophétie lambda dans un grand roman d’Epic Fantasy, je ris de nervosité malgré son expression indéchiffrable, jusqu’à ce que ses lèvres s’ourlent de nouveau de ce sourire insupportable.

— Pourquoi es-tu la seule à être parvenue jusqu’à moi ?

Il me fatigue, je déteste avoir la sensation d’être une proie. Son regard me paralyse tandis que de violents sentiments m’animent. Cet état si perturbant pour moi me permet de constater que je peux me mouvoir. Cependant, je reste immobile et riposte :

— Je répète ma question : que sont devenus les chercheurs ?

Après un instant de silence qui est interminable à mon goût, il explicite ses propos précédents :

— Quand ils ont voulu pénétrer dans Cristal, ils se sont égarés dans ses méandres. À l’heure actuelle, certains d’entre eux sont morts. D’autres s’en sortiront peut-être et regagneront la surface, à un point aléatoire du globe.

— Vous êtes en train de me dire qu’il existe un monde au sein du nôtre ? Que Cristal n’est pas un simple château ?

Kœfranan acquiesce avec un sourire.

— Il s’agit de garde-fous dispersés dans les entrailles de la planète. Cristal en fait partie, le château n’en représente que la partie immergée. Il en est de même pour Lux.

— Lux ?

— Là où tu es allée avec tes amis.

Lux… C’est le nom du village en ruines sur les monts de la Tolfa.

Un frisson glacial me parcourt l’échine. Où veut-il en venir ? Pourquoi tant de simagrées ? Il désirait me faire une sorte de tour du propriétaire, d’abord avec le château – pardon, Cristal –, puis Lux, voire la cité de mes rêves à suite ?

Le peu de raison qu’il me reste ne va pas tarder à me quitter, je crois.

***

Confuse, je fixe le sol. Pourquoi a-t-il tant besoin de moi ? Si j’ai réussi à l’atteindre, c’est grâce à la musique, mais une question demeure…

— Je me suis paumée, moi aussi ? Comme les autres ?

Dans un éclat de rire, il me détrompe :

— Je t’ai guidée jusqu’à mon repère.

— Votre repère ? Nous ne sommes pas à Cristal ?

Le vertige me gagne ; j’aimerais tant pouvoir m’asseoir, mais mon corps refuse de m’obéir. La sueur froide coule le long de mon dos, une remontée acide me brûle la gorge. Bordel, je vais vraiment vomir, là, à ses pieds ? Sans s’émouvoir de mon état, Kœfranan me répond :

— Non. Cristal y est connecté, tout comme Lux, Qalb et les autres lieux secrets.

— Qalb ?

Un sourire s’esquisse sur sa bouche.

— La cité de tes rêves en Égypte.

OK. Là, ma peur se mue en panique. Sa confirmation n’aurait pas dû autant me mettre dans cet état, mais je ne sais plus comment réagir. Les mots franchissent difficilement la barrière de mes lèvres :

— Où… où sommes-nous exactement ?

Aurore, pourquoi avoir pris ce ton plaintif bordel ? Dans un chuchotis, Kœfranan m’explique.

— Mon repère représente le cœur de Gaïa, ainsi que le mien, car elle et moi ne faisons qu’un.

— Le noyau de la Terre ? m’enquiers-je, perdue.

Il me détrompe avec amusement.

— Nullement. Parlons plutôt d’un jardin où l’esprit peut se réfugier.

La confusion m’assaille encore et encore. Les paroles de Kœfranan tournoient au sein de mon crâne, se mélangent, me vrillent l'âme. Je secoue la tête, passe une main tremblante au-dessus de mon front et me masse les paupières en lui demandant d’une voix désemparée :

— Vous avez utilisé ma mère, mon frère, mon meilleur ami et d’autres personnes pour vous manifester.

— Je n’avais pas le choix. Rayan a résisté au début. Son instinct a tenté de lutter contre moi et de t’éloigner à tout prix du château. Il a voulu te tenir à distance de lui au péril de votre amitié. Seulement, il n’y est pas parvenu.

— C’est pour ça qu’il refusait de m’y accompagner.

Évidemment, tout s’expliquait.

— Quant à ton père, si tu te poses la question, son esprit est bien trop fermé et assombri par ses démons. Voilà pourquoi je ne m’en suis pas approché.

Mes dents sont tellement serrées que ma mâchoire me fait mal.

— Vous n’auriez pas dû toucher à ma famille.

— Tous les moyens sont bons.

— Je ne suis pas d’accord.

Je tremble tellement je suis indignée.

— J’ai failli perdre… Non, j’ai perdu ma santé mentale avec vos conneries. N’y avait-il pas d’autres façon de m’appeler, sans impliquer quiconque ?

Kœfranan secoue la tête en soupirant.

— Tu connais la réponse.

Non, il n’y en avait pas d’autres. Cet enfoiré a raison, je ne peux pas lui retirer ça même si j’ai envie de l’étriper.

Mes prunelles se rivent aux siennes. Ma colère me quitte aussitôt, comme chassée par un coup de vent. Je ne peux pas lui en vouloir… Non, je ne peux vraiment pas.

— Aurore…

— Oui ?

Un silence court, mais palpable, s’étend entre nous avant qu’il renchérisse :

— Le temps presse.

— Le temps pour quoi ? coassé-je.

— La magie qui animait certains lieux secrets comme Lux, Qalb ou Cristal s’est évaporée. Elle préserve des intrusions lorsqu’elle n’est pas épuisée. Il faut y remédier.

— Mais Cristal, Lux, ou même Qalb… Qu’est-ce que c’est ?

— Je te l’ai dit. Ce sont des garde-fous protégeant des savoirs précieux. Je peux t’en citer d’autres, que tu connais : Ys, Avalon, Babel, l’Eldorado, Agartha, Iram, Shangri-La, Kitej… Tous conduisent jusqu’à moi et sont interconnectés.

Cette fois, c’est moi qui m’approche de lui et réduis l’espace entre nos deux corps.

— Pourquoi êtes-vous venu me hanter ?

— Pourquoi en as-tu la certitude ? s’amuse-t-il, tandis qu’une lueur moqueuse danse dans ses iris disparates.

Il ne manquerait plus que je tape du pied, tiens…

— Répondez à ma question !

— Est-ce ton vœu ? s’enquiert-il avec une gravité solennelle.

— Oui !

Vraiment, je le répète, je n’étais pas prête. Je le constate à l’instant où je crache mon assentiment.


Texte publié par Aislune S., 11 septembre 2022 à 13h46
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