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tome 1, Chapitre 6 « Confidences dans le Noit » tome 1, Chapitre 6

L’oreille tendue, il écoutait les silences de l’obscurité. Par instant lui parvenait les hululements d’un oiseau de proie, ou encore les pépiements d’une chauve-souris en pleine chasse, mais de tintement qui eut pu lui rappeler les heurts d’une chaîne, point. Cependant, peu désireux d’éveiller l’attention de son compagnon d’infortune, il préféra s’étendre sur la couche crasseuse suspendue au mur.

— Tu voudrais la voir, n’est-ce pas ? Elle t’intrigue.

Vuk ne répondit pas ; son visage n’était plus qu’un masque de cire.

— N’ai crainte. Je ne dors jamais que d’un œil. Je te réveillerai dès que je l’entendrai.

— Merci…

— Je m’appelle Stratim. Et toi, infortuné voyageur ?

— Vuk.

— Le loup, murmura son compagnon. Je te souhaite qu’il te fût du plus grand secours, s’il te prenait à choisir d’affronter Sirin.

— Merci, Stratim, soupira le jeune homme qu’une ombre ensommeillée enveloppait peu à peu.

Sautant de sa corniche, le vieil homme se pencha sur lui. Assuré qu’il fut profondément endormi, il se rendit près du soupirail et siffla doucement entre ses doigts. Sur le sol se dessina alors une immense tache sombre, tandis que résonnait dans la cour le bruit des fers qui s’entrechoquent. Lourd et maladroit était le pas de l’ombre qui s’approchait du regard. Penchées, deux prunelles aux éclats mordorés brûlaient dans l’obscurité. Cependant, elle ne demeura que peu de temps, puis s’envola. La figure chagrine, le vieillard se détourna, puis s’en alla éveiller Vuk qui dormait d’un sommeil profond.

— Stratim ? marmonna-t-il, encore gourd de son assoupissement.

— Viens avec moi, mon garçon. Elle survole en ce moment même notre village. Dépêche-toi !

À peine ouvrit-il les paupières, que son compagnon l’entraînait à sa suite. Dehors, tel un oiseau de mauvais augure, elle tournoyait au-dessus de la place, montant toujours plus haut, éclipsant par instant l’orbe lunaire, cependant que résonnait, dans obscurité, le bruit lugubre de ses fers qui s’entrechoquait. S’il n’avait vu son visage, la majesté de son vol ne le trompait pas, de même que les reflets cuivrés de ses ailes entravées. Ému, les larmes lui montaient aux yeux, mais il se garda bien d’en montrer rien et conserva pour lui son chagrin. Bientôt, elle disparut, non les cliquetis qui sonnaient encore derrière elle.

— Gamayun…

Le regard dans le vague, il l’apercevait qui s’éloignait, partir en direction du levant.

— Merci, Stratim, soupira-t-il.

Soudain abattu par sa désespérance, il sentit ses forces le quitter, tandis qu’il glissait contre la poitrine de son compagnon d’infortune. Mutique, celui-ci le chargea entre ses bras, puis le porta sur la couche qu’il occupait, avant de le border d’une épaisse couverture qu’il avait soustraite à l’inquisition de la soldatesque. Il demeura ainsi quelques instants, puis s’en retourna auprès du soupirail. Dans la cour, la rumeur s’était tue, seul le silence lui répondait. Comme à regret, il s’éloigna, puis s’assit sur le rebord de pierre, où il ne tarda pas à s’endormir.

Le lendemain matin, le petit jour se levait à peine que déjà le bruit des bottes retentît entre les murs de la prison. Et ce fut, sans ménagement, qu’on les sortit de leur cachot, afin de les exhiber dans la cour. Ainsi que le lui avait expliqué Stratim, une foule recueille se tenait là ; devant un magistrat, à sa droite, l’air grave, à n’en point douter, Skomorokh. Son regard planté dans le sien, ses yeux ne cillaient pas. La mine sévère, l’homme de loi s’était alors avancé, puis avait déroulé son réquisitoire.

— Quel est ton choix, jeune vagabond ? avait alors proclamé Skomorokh, quand le dizenier eut achevé son imputation.

— J’irai combattre, quand bien même j’y laisserai mon dernier souffle, répondit-il d’une voix calme, empreinte d’une étrange sérénité.

— Fort bien, acquiesça Skomorokh. Quant à toi, Stratim, nous te bannissons. Nous ne pouvons plus te laisser troubler nos repos et nos troupeaux.

— Hé bien ! nous voici compagnons d’infortune, jeune Vuk, lui susurra le vieil homme, tandis que la troupe les emmenait.

Expulsés hors des remparts, leurs maigres possessions entre leurs bras, ils s’éloignèrent, s’enfonçant dans la futaie épaisse. Au zénith, le soleil les aurait accablés sans la fraîcheur bienvenue des hautes cimes. Arrivés devant une rivière, ils s’assirent, les pieds plongés dans l’onde glacée. Penché en avant, contemplant son reflet dans l’eau claire, Vuk songeait à ses paroles, tandis que l’image d’une femme à l’œil sanglant, une tiare ceinte autour du front, apparaissait dans les tourbillons.

— Tu penses à cette nuit, à ton combat contre cette harpie, n’est-ce pas ?

— Oui, murmura Vuk, comme il ramassa un caillou avant de l’envoyer ricocher contre la surface des flots.

Plongé dans un profond mutisme, il voulut délier la bourse suspendue autour de son cou, mais Stratim l’arrêta d’un geste.

— Il est encore bien tôt pour me dévoiler tes trésors. Que je sache, la magie ne s’exerce qu’à la nuit tombée.

Interloqué, Vuk le dévisagea quelques instants, mais sa figure demeurait indéchiffrable. Il hésita, puis renonça.

— Tu as sans doute raison. Chacune de ses apparitions n’a eu lieu que dans l’obscurité la plus profonde.

Le visage tourné vers le firmament, il laissa le soleil le réchauffer plus que de raison, pendant que son compagnon tentait d’attraper une truite arc-en-ciel, à l’aide d’un gourdin improvisé. Soudain, il rugit et jaillit, triomphant, un énorme poisson argenté entre les mains.

— Nous voici assurés de notre dîner, Vuk ! s’exclama, tout en joie, Stratim, comme il vidait la créature de ses entrailles.

Le soir venu, leur repas achevé, Stratim sortit de son sac une vieille pipe de bruyère qu’il bourra d’herbes sèches. Le foyer allumé, il la lui tendit :

— Vuk. À présent, tu vas m’écouter très attentivement. Tire sur le fourreau de cette pipe, puis tu me montreras le contenu de cette bourse, que tu portes autour du cou.

Un voile obombrait désormais son visage. Ce n’était plus le vieil homme facétieux qui lui faisait face, mais un être qui aurait eu des siècles d’existence. Sans un mot, Vuk s’exécuta. La fumée était lourde et, malgré son appréhension, elle ne l’incommoda pas. Lent, il détacha le cordon de cuir ceint autour de son cou, avant d’étaler le contenu de sa bourse devant lui : trois plumes, l’une noire, la seconde de vif-argent, la troisième couleur rouille, ainsi que deux gemmes et le cœur d’un oiseau.


Texte publié par Diogene, 7 avril 2022 à 10h16
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