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tome 1, Chapitre 3 « Larmes d'Eté » tome 1, Chapitre 3

Chaque nuit, il enflammait sa petite lampe à huile, chaque nuit elle brûlait, charbonnait, s’éteignait, mais jamais il ne renonçait.

Cependant, il fut un soir, dans un été presque étouffant, où la flamme s’embrasa plus que de raison et il eut les plus grandes difficultés à dissimuler sa joie. L’obscurité venue, ses parents profondément endormis, il était sorti, n’emportant avec lui que sa lampe à huile. Une brise légère s’était levée, soulageant la forêt de la chaleur accablante. Derrière lui, la chaumière lui sembla tout à coup minuscule ; il avait seulement grandi. Dans le ciel, la lune était absente, mais non les étoiles qui brillaient de mille éclats ; il se souvenait alors ces veillées passées à allumer cette lampe et la contempler. Cependant, il n’oubliait pas non plus la sombre apparition, cette chose lourde d’obscurité qu’elle appelait mère. Engagé sur le sentier qui la conduirait à la rivière, là où elle se baignait, il chassait en lui ces sinistres pensées. Arrivé à hauteur du talus, il s’arrêta un instant, le cœur battant. Sur le sol, apercevant une tache couleur rouille, une paire d’ailes couchée sur un lit de mousse. Néanmoins, cette fois, il n’y toucha pas et s’assit à côté ; sa lampe posée sur tronc en décomposition. Dans l’eau, seule sa figure émergeait, son visage dissimulé par les boucles épaisses de ses cheveux. Silencieux, il demeura ainsi jusqu’à ce qu’elle se retourne et le découvre. Dans ses yeux d’airain, un éclat de joie scintillait ombragé par ce voile de tristesse qui déjà l’enveloppait autrefois.

— Alors tu es revenue, murmura-t-elle, comme elle rejetait en arrière ses lourdes boucles.

À demi sortie du flot, la lampe projetait sur elle des ombres fabuleuses, habillant par la même son corps en pleine métamorphose. Comme il ne bougeait pas, elle se releva ; l’eau lui arrivait à mi-mollet désormais. Un mince sourire éclairait son visage.

— Merci, souffla-t-elle, comme elle emergeait de la rivière.

— Pourquoi ?

Penchée sur ses ailes, elle en caressa un instant la surface duveteuse puis les glissa dans son dos. Déployées, elles ressemblaient à l’une de ses femmes-oiseau, dont il avait vu tant d’illustrations dans les incunables d’un marchand de passage.

— Parce que j’ignore si nous nous reverrons un jour, à présent, soupira-t-elle comme elle s’agenouilait pour recueillir au fond de sa main un peu de terre nourricière.

— Pourquoi ?

Mais elle secoua la tête en signe de dénégation, tandis qu’elle malaxait au creux de ses paumes la boule d’argile.

— Il est des questions auxquelles je ne puis répondre et celle-ci en est une, Vuk. Maintenant, prends cette pierre d’été et va-t’en, avant que mère n’arrive.

Mais à peine avait-elle achevé sa phrase qu’une masse noire éclipsait soudain les étoiles.

— Vite, prends cette plume et cache-toi au creux de la souche, s’écria-t-elle comme elle arrachait l’une de ses pennes.

Hélas pour lui, il avait grandi et il ne pouvait plus se glisser dans le trou, tout au plus se tassa-t-il du mieux qu’il pût, abrité derrière un pan d’écorce pourrie. Au même instant, l’imposante créature se posait et la forêt tremblait.

— Il est bien tard ma fille, gronda la chose. Pourquoi n’es-tu point encore rentrée ?

— L’eau de la rivière était fort chaude et elle m’a brûlé ; il m’a fallu la refroidir, mère.

Suspicieuse, l’ombre la dévisageait.

— Brûlée, dis-tu ? Ne serait-ce pas plutôt que l’as-vu ? ricana-t-elle, cependant qu’elle écrasait de son poing la lampe demeurée sur le tronc.

— Non, mère ! s’exclama-t-elle.

— Je n’en crois pas un mot ! Où est donc cet humain ? Que je le dévore, ici et maintenant ! rugit l’ombre démesurée.

— Nulle part, mère ! Cette lampe était celle d’un voyageur égaré, rien de plus. Elle brûlait déjà quand je suis arrivé.

— Cesse donc de mentir, petite sotte, tonna-t-elle comme fouillait en vain la forêt à la recherche du jeune homme.

Pendant ce temps, stoïque, Vuk n’avait pas bougé d’un pouce, à peine osait-il respirer, la plume enfermée dans son poing. De justesse, il retint le cri qui monta en lui lorsque l’œil perçant de la créature se posa sur lui.

— Fort bien, ma fille. Cela passe pour cette fois, mais sache que cela ne se reproduira pas,

— Oui, mère.

De sa cachette, Vuk vit alors la créature et sa fille s’envoler dans le firmament, en direction des Hespérides ; ceinte autour de son front, la couronne d’obsidienne luisait au milieu des ténèbres. Amer, il les regardait disparaître ; bientôt, elles franchiraient l’horizon. Brisée, il ramassa les restes de la lampe à l’huile, qu’il déposa ensuite au fond de la rivière, avant de s’étendre par terre ; la plume et la pierre d’été serrées dans son poing. Lorsqu’il se réveilla, le soleil n’était encore qu’un point ocre dans le lointain. Ses parents le sermonneraient, mais il s’en moquait, car bientôt il partirait ; plus rien ne le rattachait désormais à cette forêt.

De retour chez lui, sûr de sa décision, il se heurta comme il l’avait deviné au refus des ses parents, car qui cultiverait les champs, porterait l’eau, ou encore irait au marché vendre quelques denrées. Mais rien ne l’aurait plié et, les ténèbres venues, il avait préparé son bagage, n’emportant avec lui que les trois pierres de saisons, ainsi que les plumes qu’elle lui avait confiées. Ayant attendu que ses parents se fussent profondément endormis, il sortit de la maison. Dehors la nuit était claire et la lune naissante. Il ignorait quel chemin il emprunterait, sinon qu’il prendrait la direction des Hespérides. Longtemps, il marcha, se nourrissant de ce que lui offrait la forêt, capturant certains jours un petit gibier qu’il mangeait le soir venu, à l’ombre d’un feu. Sa lampe n’était plus là pour le guider et, quand bien même l’eut-il encore en sa possession, qu’elle ne lui aurait été d’aucune utilité, sinon raviver des souvenirs douloureux.


Texte publié par Diogene, 20 mars 2022 à 21h01
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